LES SUJETS DE L’EAF 2004

 

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SÉRIE L

 

Objet d'étude : L'épistolaire.
Textes : 
Texte A - Gustave FLAUBERT,
Lettre à Victor Hugo, Croisset, 15 juillet 1853
Texte B - 
Gustave FLAUBERT,
Lettre à Louise Colet, Croisset, 15 juillet 1853
Texte C -
Gustave FLAUBERT
, Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Croisset, 8 octobre 1859
Texte D -
Gustave FLAUBERT
, Lettre à Jeanne de Tourbey, Croisset, 8 octobre 1859.

 

Texte A - Gustave FLAUBERT, Lettre à Victor Hugo, Croisset, 15 juillet 1853.

[Grand admirateur de Victor Hugo, Flaubert entretint avec lui une relation épistolaire, en particulier après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte; Victor Hugo est alors en exil.]

Croisset, 15 juillet [1853]

  Comment vous remercierai-je, Monsieur, de votre magnifique présent1 ? Et qu'ai-je à dire ? si ce n'est le mot de Talleyrand à Louis-Philippe qui venait le visiter dans son agonie: "C'est le plus grand honneur qu'ait reçu ma maison !" Mais ici se termine le parallèle, pour toutes sortes de raisons.
 Donc, je ne vous cacherai pas, Monsieur, que vous avez fortement

Chatouillé de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse

comme eût écrit ce bon Racine ! Honnête poète ! et quelle quantité de monstres il trouverait maintenant à peindre, autres et pires cent fois que son dragon-taureau2.
  L'exil, du moins, vous en épargne la vue. Ah ! si vous saviez dans quelles immondices nous nous enfonçons! Les infamies particulières découlent de la turpitude politique et l'on ne peut faire un pas sans marcher sur quelque chose de sale. L'atmosphère est lourde de vapeurs nauséabondes. De l'air ! de l'air ! Aussi j'ouvre la fenêtre et je me tourne vers vous. J'écoute passer les grands coups d'ailes de votre Muse et j'aspire, comme le parfum des bois, ce qui s'exhale des profondeurs de votre style.
  Et d'ailleurs, Monsieur, vous avez été dans ma vie une obsession charmante, un long amour; il ne faiblit pas. Je vous ai lu durant des veillées sinistres et, au bord de la mer sur des plages douces, en plein soleil d'été. Je vous ai emporté en Palestine, et c'est vous encore qui me consoliez, il y a dix ans, quand je mourais d'ennui dans le Quartier Latin.
 Votre poésie est entrée dans ma constitution comme le lait de ma nourrice. Tel de vos vers reste à jamais dans mon souvenir, avec toute l'importance d'une aventure.
 Je m'arrête. Si quelque chose est sincère pourtant, c'est cela. Désormais donc, je ne vous importunerai plus de ma personne et vous pourrez user du correspondant3 sans craindre la correspondance.
 Cependant, puisque vous me tendez votre main par-dessus l'Océan, je la saisis et je la serre. Je la serre avec orgueil, cette main qui a écrit Notre-Dame et Napoléon le Petit, cette main qui a taillé des colosses et ciselé pour les traîtres des coupes amères, qui a cueilli dans les hauteurs intellectuelles les plus splendides délectations et qui, maintenant, comme celle de l'Hercule biblique, reste seule levée parmi les doubles ruines de l'Art et de la Liberté !
A vous donc, Monsieur, et avec mille remerciements encore une fois.
Ex imo4.

1. Victor Hugo avait joint à une de ses lettres à Flaubert son propre portrait peint par son fils.
2. Allusion au monstre mythique évoqué par Racine dans Phèdre.
3. Flaubert aide Victor Hugo à faire parvenir clandestinement des lettres  en France.
4. Signifie : du très humble.

 

Texte B - Gustave FLAUBERT, Lettre à Louise Colet, Croisset, 15 juillet 1853.

[Louise Colet fut la maîtresse de Flaubert].

[Croisset] Vendredi soir, 1 heure [15 juillet 1853].

[...] Je lui ai écrit une lettre monumentale, au Grand Crocodile1. Je ne cache pas qu'elle m'a donné du mal (mais je la crois montée, trop, peut-être), si bien que je la sais maintenant par cœur. Si je me la rappelle, je te la dirai. Le paquet part demain. [...]

1. Surnom donné par Flaubert à Victor Hugo.

 

Texte C - Gustave FLAUBERT, Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Croisset, 8 octobre 1859.

[Mademoiselle Leroyer de Chantepie est une admiratrice de Flaubert, devenue peu à peu une confidente].

[Croisset, 8 octobre 1859]

 Vous devez croire que je vous ai oubliée ! Il n'en est rien. Mais il faut pardonner un peu de paresse à un pauvre homme qui garde la plume à la main toute la journée et qui se couche le soir, ou plutôt le matin, éreinté comme un casseur de cailloux.
 Dans votre dernière lettre du 23 juin, vous me disiez que vous deviez aller à Nantes. Avez-vous fait ce voyage et vous en êtes-vous bien trouvée ? Non, n'est-ce pas ? Quand on a une douleur, on la porte avec soi partout. Les plaies ne se déposent pas comme les vêtements, et celles que nous aimons, celles qu'on gratte toujours et qu'on ravive ne guérissent jamais. Je ne puis rien faire pour vous que vous plaindre, pauvre âme souffrante ! Tout ce que je vous dirais, vous le savez; tous les conseils que je vous donnerais, on vous les donne.
 Mais pourquoi n'êtes-vous pas plus obéissante et n'essayez-vous pas ? J'ai vu des personnes dans un état déplorable finir par se trouver mieux à force de recevoir du monde, d'entendre de la musique, d'aller au théâtre, etc. Venez donc un hiver à Paris et prenez avec vous une jeune fille gaie qui vous mènera partout. Le spectacle de la gaieté rend heureux quand on a le cœur bon. Faites l'éducation d'un enfant intelligent, vous vous amuserez à voir son esprit se développer. Pendant que vous étiez dans vos souffrances, j'étais dans les miennes; j'ai été physiquement malade le mois dernier, par suite d'une longue irritation nerveuse due à des inquiétudes et tracas domestiques. Les difficultés de mon travail y avaient peut-être aussi contribué. J'écris un gros livre; il est lourd et il me pèse quelquefois.
 Enfin, me voilà bientôt à moitié; j'ai presque écrit six chapitres ! Il m'en reste encore sept. Vous voyez que j'ai encore de la besogne. Une chose magnifique vient de paraître : la Légende des Siècles, de Hugo. Jamais ce colossal poète n'avait été si haut. Vous qui aimez l'idéal et qui le sentez, je vous recommande les histoires de chevalerie qui sont dans le premier volume. Quel enthousiasme, quelle force et quel langage ! Il est désespérant d'écrire après un pareil homme. Lisez et gorgez-vous de cela, car c'est beau et sain. Je suis sûr que le public va rester indifférent à cette collection de chefs-d'œuvre ! Son niveau moral est tellement bas, maintenant ! On pense au caoutchouc durci, aux chemins de fer, aux expositions, etc., à toutes les choses du pot-au-feu et du bien-être; mais la poésie, l'idéal, l'Art, les grands élans et les nobles discours, allons donc !
 A propos de choses élevées, lisez donc les travaux de Renan1. Que dites-vous de tous les mandements des évêques à propos de l'Italie ? Comme c'est triste ! II est immonde, ce clergé qui défend et bénit toutes les tyrannies, jette l'anathème2 à la liberté, n'a d'encens que pour le pouvoir et se vautre bassement devant la chose reçue; quand même, toutes ces soutanes qui se cousent au drap du trône me font horreur !
 Avez-vous lu la Question romaine, d'Edmond About ? Cela est très spirituel et très vrai pour quiconque a vu l'Italie; on ne peut faire à ce livre aucune objection sérieuse, et néanmoins ce n'était pas là ce qu'il fallait dire. La question devait être prise de plus haut; cela manque de maîtrise. - II me semble que tout craque sur la terre depuis la Chine jusqu'à Rome. - Le musulmanisme, qui va mourir aussi, se convulsionne. Nous verrons de grandes choses. J'ai peur qu'elles ne soient funèbres.
 Adieu, je vous serre les mains bien affectueusement.
 Le verre de votre portrait accroché dans ma chambre, sur une porte, s'est fêlé ces jours-ci. J'ai de ces superstitions. Vous est-il arrivé quelque malheur ?

1.  Penseur et écrivain contemporain de Flaubert
2. Condamne.

 

Texte D - Gustave FLAUBERT, Lettre à Jeanne de Tourbey, Croisset, 8 octobre 1859.

[Jeanne de Tourbey fut célèbre pour ses relations mondaines et amoureuses sous le Second Empire].

[Croisset,] samedi 8 [octobre 1859].

  C'est moi ! M'avez-vous oublié ? Rassurez-moi bien vite en me disant que non, n'est-ce pas ? Je n'ai rien à vous conter si ce n'est que je m'ennuie de vous démesurément. Voilà ! et que je songe à votre adorable personne avec toutes sortes de mélancolies profondes. Qu'êtes-vous devenue cet été ? Avez-vous été aux bains de mer, etc., etc.? Êtes-vous maintenant revenue de Neuilly ? Est-ce dans le boudoir de la rue de Vendôme que se retrouvent vos grâces de panthère et votre esprit de démon ? Comme je rêve souvent à tout cela ! Je vous suis, de la pensée, allant et venant partout, glissant sur vos tapis, vous asseyant mollement sur les fauteuils, avec des poses exquises !
  Mais une ombre obscurcit ce tableau..., à savoir la quantité de messieurs qui vous entourent (braves garçons du reste). Il m'est impossible de penser à vous, sans voir en même temps des basques d'habits noirs à vos pieds. Il me semble que vous marchez sur des moustaches comme une Vénus indienne sur des fleurs. Triste jardin !
  Et les leçons de musique ? Faisons-nous des progrès ? Et les promenades à cheval ? A-t-on toujours cette petite cravache dont on cingle les gens ? Comme si vous aviez besoin de cela pour les faire souffrir ! Quant à votre serviteur indigne, il a été le mois dernier assez malade, par suite d'ennuis dont je vous épargne le détail. J'ai travaillé. Je n'ai pas bougé de chez moi. J'ai regardé les clairs de lune, la nuit, je me suis baigné dans la rivière quand il faisait chaud, j'ai pendant quatre mois supporté la compagnie de bourgeois et surtout de bourgeoises dont ma maison était pleine - et, il y a aujourd'hui trois semaines, j'ai failli passer sous une locomotive ! Oui, j'ai manqué être écrasé comme un chien ! Hélas ! aucune "amante" ne serait venue sur "ma tombe isolée" et le "pâtre de la vallée1", etc.
  Dans deux mois, j'espère vous revoir, revenir me mettre à vos genoux, et causer comme les autres hivers de philosophie sentimentale, tout en regardant vos yeux qui rient si franchement et qui pensent si fort.
  Je me précipite sous la semelle de vos pantoufles, et, tout en les baisant, je répète que je suis tout à vous.
  Amitiés de ma part à Fournier, si ça ne vous dérange pas...

1. allusions à la poésie de Lamartine.

 

I. Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points).
  Après avoir observé les caractéristiques des lettres de ce corpus, vous dégagerez l'image que Flaubert s'attache à donner de lui-même à chacun de ses correspondants.

II. Vous traiterez ensuite un de ces sujets (16 points).

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SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : Le théâtre, texte et représentation.
Textes : 
Texte A - MOLIÈRE (1622-1673), L'Avare (1668), Acte II, scène 5

Texte B - 
Samuel BECKETT (1906-1989), En attendant Godot (1953), Acte 1
Texte C -
Eugène IONESCO (1912-1994), Rhinocéros (1959)
Annexe - Alain Satgé, « Mises en scène » de En attendant Godot (1999).

 

TEXTE A - Molière (1622-1673), L'Avare (1668), Acte II, scène 5.

[Harpagon, vieillard d'une avarice extrême, est veuf et veut épouser la jeune Mariane que son fils Cléante aime en secret. Pour réaliser ce mariage, Harpagon a recours à une entremetteuse, Frosine, qui le flatte pour en obtenir de l'argent.]

FROSINE. — Voilà de belles drogues1 que des jeunes gens, pour les aimer ! Ce sont de beaux morveux, de beaux godelureaux2, pour donner envie de leur peau ! et je voudrais bien savoir quel ragoût3 il y a à eux !
HARPAGON. — Pour moi, je n'y en comprends point, et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant.
FROSINE. — II faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable ! est-ce avoir le sens commun ? Sont-ce des hommes que de jeunes blondins ? et peut-on s'attacher à ces animaux-là ?
HARPAGON. — C'est ce que je dis tous les jours, avec leur ton de poule laitée et leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat, leurs perruques d'étoupe4, leurs hauts-de-chausses5 tout tombants et leurs estomacs débraillés.
FROSINE. — Eh ! cela est bien bâti auprès d'une personne comme vous ! Voilà un homme cela ! Il y a là de quoi satisfaire à la vue, et c'est ainsi qu'il faut être fait et vêtu pour donner de l'amour.
HARPAGON. — Tu me trouves bien ?
FROSINE. — Comment ! vous êtes à ravir, et votre figure est à peindre. Tournez-vous un peu, s'il vous plaît. Il ne se peut pas mieux. Que je vous voie marcher. Voilà un corps taillé, libre et dégagé comme il faut, et qui ne marque aucune incommodité.
HARPAGON. — Je n'en ai pas de grandes, Dieu merci : il n'y a que ma fluxion6 qui me prend de temps en temps.
FROSINE. — Cela n'est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal, et vous avez grâce à tousser.
HARPAGON. — Dis-moi un peu : Mariane ne m'a-t-elle point encore vu ? n'a-t-elle point pris garde à moi en passant ?
FROSINE. — Non. Mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne, et je n'ai pas manqué de lui vanter votre mérite et l'avantage que ce lui serait d'avoir un mari comme vous.
HARPAGON. — Tu as bien fait, et je t'en remercie.
FROSINE. — J'aurais, Monsieur, une petite prière à vous faire. (Il prend un air sévère.) J'ai un procès que je suis sur le point de perdre, faute d'un peu d'argent, et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce procès si vous aviez quelque bonté pour moi. Vous ne sauriez croire le plaisir qu'elle aura de vous voir. (Il reprend un air gai.) Ah ! que vous lui plairez ! et que votre fraise7 à l'antique fera sur son esprit un effet admirable ! Mais surtout elle sera charmée de votre haut-de-chausses, attaché au pourpoint8 avec des aiguillettes9. C'est pour la rendre folle de vous; et un amant aiguilleté sera pour elle un ragoût merveilleux.
HARPAGON. — Certes, tu me ravis de me dire cela.

1. drogues : remèdes désagréables.
2. godelureaux : élégants prétentieux.
3. ragoût : goût.
4. étoupe : résidu tiré du chanvre ou du lin.
5. hauts-de-chausses : pantalons.
6. fluxion : bronchite chronique.
7. fraise : collerette amidonnée et tuyautée qui se portait autour du cou, sous Henri IV.
8. pourpoint : veste.
9. aiguillettes : sorte de lacets.

 

TEXTE B - Samuel Beckett (1906-1989), En attendant Godot (1953), Acte 1.

VLADIMIR. — Quand j'y pense... depuis le temps... je me demande... ce que tu serais devenu... sans moi... (Avec décision.) Tu ne serais plus qu'un petit tas d'ossements à l'heure qu'il est, pas d'erreur.
ESTRAGON (piqué au vif). — Et après ?
VLADIMIR (accablé). — C'est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité.) D'un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 1900.
ESTRAGON. — Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.
VLADIMIR. — La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Estragon s'acharne sur sa chaussure.) Qu'est-ce que tu fais ?
ESTRAGON. — Je me déchausse. Ça ne t'est jamais arrivé, à toi ?
VLADIMIR. — Depuis le temps que je te dis qu'il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m'écouter.
ESTRAGON (faiblement). — Aide-moi !
Vladimir. — Tu as mal ?
ESTRAGON. — Mal ! II me demande si j'ai mal !
VLADIMIR (avec emportement). — Il n'y a jamais que toi qui souffres ! Moi je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m'en dirais des nouvelles.
ESTRAGON. — Tu as eu mal ?
VLADIMIR. — Mal ! Il me demande si j'ai eu mal !
ESTRAGON (pointant l'index). — Ce n'est pas une raison pour ne pas te boutonner.
VLADIMIR (se penchant). — C'est vrai. (Il se boutonne.) Pas de laisser-aller dans les petites choses.
ESTRAGON. — Qu'est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.
VLADIMIR (rêveusement). — Le dernier moment... (Il médite.) C'est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?
ESTRAGON. — Tu ne veux pas m'aider ?
VLADIMIR. — Des fois je me dis que ça vient quand même. Alors je me sens tout drôle. (Il ôte son chapeau, regarde dedans, y promène sa main, le secoue, le remet.) Comment dire ? Soulagé et en même temps... (Il cherche) ... épouvanté. (Avec emphase.) É-POU-VAN-TÉ. (Il ôte à nouveau son chapeau, regarde dedans.) Ça alors ! (Il tape dessus comme pour en faire tomber quelque chose, regarde à nouveau dedans, le remet.) Enfin... (Estragon, au prix d'un suprême effort, parvient à enlever sa chaussure. Il regarde dedans, y promène sa main, la retourne, la secoue, cherche par terre s'il n'en est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe sa main à nouveau dans la chaussure, les yeux vagues.) — Alors ?
ESTRAGON. — Rien.
VLADIMIR, — Fais voir.
ESTRAGON. — Il n'y a rien à voir.
VLADIMIR. — Essaie de la remettre.
ESTRAGON (ayant examiné son pied). —- Je vais le laisser respirer un peu.
VLADIMIR. — Voilà l'homme tout entier, s'en prenant à sa chaussure alors que c'est son pied le coupable. (Il enlève encore une fois son chapeau, regarde dedans, y passe la main, le secoue, tape dessus, souffle dedans, le remet.) Ça devient inquiétant. (Silence. Estragon agite son pied, en faisant jouer les orteils, afin que l'air y circule mieux.)

 

TEXTE C - Eugène Ionesco (1912-1994), Rhinocéros (1959).

[Au début de la pièce, deux amis se retrouvent, dans une ville où une étrange maladie, "la rhinocérite", transformera peu à peu les habitants, sauf Bérenger, en rhinocéros. Cette transformation constitue une image de la montée du nazisme ou d'autres formes de totalitarisme.]

JEAN, l'interrompant. — Vous êtes dans un triste état, mon ami.
BERENGER. — Dans un triste état, vous trouvez ?
JEAN. — Je ne suis pas aveugle. Vous tombez de fatigue, vous avez encore perdu la nuit, vous bâillez, vous êtes mort de sommeil...
BERENGER. — J'ai un peu mal aux cheveux...
JEAN. — Vous puez l'alcool !
BERENGER. — J'ai un petit peu la gueule de bois, c'est vrai !
JEAN. — Tous les dimanches matin, c'est pareil, sans compter les jours de la semaine.
BERENGER. — Ah non, en semaine c'est moins fréquent, à cause du bureau...
JEAN. — Et votre cravate, où est-elle ? Vous l'avez perdue dans vos ébats !
BERENGER, mettant la main à son cou. — Tiens, c'est vrai, c'est drôle, qu'est-ce que j'ai bien pu en faire ?
JEAN, sortant une cravate de la poche de son veston. — Tenez, mettez celle-ci.
BERENGER. — Oh, merci, vous êtes bien obligeant. (il noue la cravate à son cou.)
JEAN, pendant que Bérenger noue sa cravate au petit bonheur. — Vous êtes tout décoiffé ! (Bérenger passe les doigts dans ses cheveux.) Tenez, voici un peigne ! (Il sort un peigne de l'autre poche de son veston.)
BERENGER, prenant le peigne. — Merci. (Il se peigne vaguement.)
JEAN. — Vous ne vous êtes pas rasé ! Regardez la tête que vous avez. (Il sort une petite glace de la poche intérieure de son veston, la tend à Bérenger qui s'y examine ; en se regardant dans la glace, il tire la langue.)
BERENGER. — J'ai la langue bien chargée.
JEAN, reprenant la glace et la remettant dans sa poche. — Ce n'est pas étonnant !... (Il reprend aussi le peigne que lui tend Bérenger, et le remet dans sa poche.) La cirrhose1 vous menace, mon ami.
BERENGER, inquiet. — Vous croyez ?...
JEAN, à Bérenger qui veut lui rendre la cravate. — Gardez la cravate, j'en ai en réserve.
BERENGER, admiratif. — Vous êtes soigneux, vous.
JEAN, continuant d'inspecter Bérenger. — Vos vêtements sont tout chiffonnés, c'est lamentable, votre chemise est d'une saleté repoussante, vos souliers... (Bérenger essaye de cacher ses pieds sous la table.) Vos souliers ne sont pas cirés... Quel désordre !... Vos épaules...
BERENGER. —Qu'est-ce qu'elles ont, mes épaules ?...
JEAN. — Tournez-vous. Allez, tournez-vous. Vous vous êtes appuyé contre un mur... (Bérenger étend mollement sa main vers Jean.) Non, je n'ai pas de brosse sur moi, cela gonflerait les poches. (Toujours mollement, Bérenger donne des tapes sur ses épaules pour en faire sortir la poussière blanche ; Jean écarte la tête.) Oh là là... Où donc avez-vous pris cela ?
BERENGER. — Je ne m'en souviens pas.
JEAN. — C'est lamentable, lamentable ! J'ai honte d'être votre ami.
BERENGER. — Vous êtes bien sévère...

1. cirrhose : maladie du foie.

 

Annexe - Alain Satgé, « Mises en scène » de En attendant Godot (1999).

Costumes : le choix de l '« uniforme » ?

  Beckett ne donne aucune autre indication que celle des chapeaux melon. D'où peut-être l'idée du « non-costume », qui revient plusieurs fois : Blin1 suggère un moment que les acteurs portent leurs propres costumes; Krejca1 leur demande... de les fabriquer eux-mêmes.
 Ce « vide » dans les didascalies laisse au metteur en scène une marge de liberté qui a été finalement peu exploitée. On trouve peu de diversité dans le traitement des costumes : une image commune s'est vite imposée, et reproduite (silhouettes noires, et presque abstraites, costumes bourgeois défraîchis, « uniformes » de clochard).
 Le choix des costumes implique pourtant des enjeux essentiels, à commencer par la détermination de l'époque. Autant ou plus que le décor, les costumes situent la pièce dans le temps - ou hors du temps. Rares sont les metteurs en scène qui aient rompu avec l'image des « vagabonds intemporels » , et opté pour l'historicisation (Jouanneau1).
 Les costumes déterminent aussi le système des relations entre les personnages; ils permettent de les individualiser ou de les indifférencier, de les hiérarchiser ou de les mettre à égalité. Ici encore, on constate une tendance à l'uniformisation. A la création, Blin joue sur une forte opposition entre Pozzo2 et les autres : le gentleman farmer porte une cravate, une culotte de cheval et des bottes. Lucky, avec sa vieille livrée rouge (qui contraste avec son maillot de corps rayé et ses pantalons trop courts), est nettement caractérisé comme domestique. Au fur et à mesure des reprises, Blin gomme ces différences : en 1978, Pozzo et Lucky sont habillés comme Vladimir et Estragon, donc « clochardisés » à leur tour.
 Dans la mise en scène de Beckett à Berlin, le traitement des costumes manifeste la volonté de mettre en valeur symétries et inversions : à l'acte I, Vladimir porte un veston noir et un pantalon rayé, Estragon un veston rayé et un pantalon noir; c'est l'inverse à l'acte II. De même, Pozzo porte un pantalon à carreaux : on retrouve des carreaux sur la veste de Lucky... Krejca reprend et varie l'idée, en donnant l'impression que les personnages auraient échangé leurs costumes (pantalon trop large et veste trop étroite pour Estragon, l'inverse pour Vladimir). Au-delà du jeu « formel », le procédé met en lumière un thème essentiel de la pièce, celui de la permutation et de la circularité.

1. Metteurs en scène de la pièce de Beckett.
2. Pozzo et Lucky sont, avec Estragon et Vladimir, les personnages principaux d'En attendant Godot.

 

ÉCRITURE

I. Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points).
  Quelles fonctions peut-on attribuer au costume de théâtre d'après les textes A, B et C du corpus ?

II. Vous traiterez ensuite un de ces sujets (16 points).

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire du texte de Ionesco extrait de Rhinocéros (Texte C).
  • Dissertation
    Dans quelle mesure le costume de théâtre joue-t-il un rôle important dans la représentation d'une pièce et contribue-t-il à l'élaboration de son sens pour le spectateur ?
    Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur le corpus (textes et annexe), sur les textes que vous avez étudiés en classe, ceux que vous avez lus ainsi que sur les spectacles que vous avez pu voir.
  • Invention
    La comédie de L'Avare a été écrite et représentée en 1668. Il est question, dans la scène proposée, de costumes à la mode et d'autres qui sont démodés.
    Un comédien et son metteur en scène s'opposent sur le choix des costumes à faire porter aujourd'hui aux personnages : faut-il, pour donner à la scène tout son comique, garder les habits suggérés par le texte de Molière ou leur préférer des vêtements plus modernes ?
    Vous rédigerez leur dialogue.

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SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le biographique.
Textes : 
Texte A -
Raymond QUENEAU, Chêne et chien, 1937
Texte B - 
Simone de BEAUVOIR, Mémoires d'une jeune fille rangée, 1958
Texte C - Marguerite YOURCENAR, Souvenirs pieux, 1974
Texte D - CAVANNA, Les Ritals, 1974.

 

Texte A : Raymond Queneau, Chêne et chien, 1937.

[Raymond Queneau naît au Havre en 1903 dans un milieu modeste. II deviendra l'un des auteurs les plus connus de son époque. Toute son œuvre a consisté à inventer de nouvelles formes et à exploiter toutes les ressources poétiques du langage.]

Je naquis au Havre un vingt et un février
en mil neuf cent et trois.
Ma mère était mercière et mon père mercier :
ils trépignaient de joie.
Inexplicablement je connus l'injustice
et fus mis un matin
chez une femme avide et bête, une nourrice,
qui me tendit son sein.
De cette outre de lait j'ai de la peine à croire
que j'en tirais festin
en pressant de ma lèvre une sorte de poire,
organe féminin.

Et lorsque j'eus atteint cet âge respectable
vingt-cinq ou vingt-six mois,
repris par mes parents, je m'assis à leur table.
[...]
Mon père débitait des toises1 de soieries,
des tonnes de boutons,
des kilos d'extrafort2 et de rubanneries
rangés sur des rayons.
Quelques filles l'aidaient dans sa fade besogne
en coupant des coupons
et grimpaient à l'échelle avec nulle vergogne,
en montrant leurs jupons.
Ma pauvre mère avait une âme musicienne
et jouait du piano;
on vendait des bibis3 et de la valencienne4
au bruit de ses morceaux.
Jeanne Henriette Evodie envahissaient la cave
cherchant le pétrolin,
sorte de sable huileux avec lequel on lave
le sol du magasin.
J'aidais à balayer cette matière infecte,
on baissait les volets,
à cheval sur un banc je criais « à perpette »5
(comprendre : éternité).
Ainsi je grandissais parmi ces demoiselles
en reniflant leur sueur
qui fruit de leur travail perlait à leurs aisselles :
je n'eus jamais de sœur.

1. toise : mesure de longueur, environ deux mètres.
2. extrafort : ruban dont on garnit intérieurement les coutures.
3. bibi : petit chapeau de femme.
4. valencienne : dentelle fine fabriquée à Valenciennes.
5. « à perpette » : familier, pour « à perpétuité ».

 

Texte B : Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée, 1958.

  Je suis née à quatre heures du matin, le neuf janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail. Sur les photos de famille prises l'été suivant, on voit de jeunes dames en robes longues, aux chapeaux empanachés de plumes d'autruche, des messieurs coiffés de canotiers1 et de panamas2 qui sourient à un bébé : ce sont mes parents, mon grand-père, des oncles, des tantes, et c'est moi. Mon père avait trente ans, ma mère vingt et un, et j'étais leur premier enfant. Je tourne une page de l'album; maman tient dans ses bras un bébé qui n'est pas moi; je porte une jupe plissée, un béret, j'ai deux ans et demi, et ma sœur3 vient de naître. J'en fus, paraît-il, jalouse, mais pendant peu de temps. Aussi loin que je me souvienne, j'étais fière d'être l'aînée : la première.
  Déguisée en chaperon rouge, portant dans mon panier galette et pot de beurre, je me sentais plus intéressante qu'un nourrisson cloué dans son berceau. J'avais une petite sœur : ce poupon ne m'avait pas.
  De mes premières années, je ne retrouve guère qu'une impression confuse : quelque chose de rouge, et de noir, et de chaud. L'appartement était rouge, rouges la moquette, la  salle à manger Henri II, la soie gaufrée qui masquait les portes vitrées, et dans le cabinet de papa les rideaux de velours; les meubles de cet antre sacré étaient en poirier noirci; je me blottissais dans la niche creusée sous le bureau, je m'enroulais dans les ténèbres; il faisait sombre, il faisait chaud et le rouge de la moquette criait dans mes yeux. Ainsi se passa ma toute petite enfance. Je regardais, je palpais, j'apprenais le monde, à l'abri.

1. canotier : chapeau de paille à bord plat.
2. panama : chapeau de paille importé de Panama.
3. Hélène, surnommée « Poupette ».

 

Texte C : Marguerite Yourcenar, Souvenirs pieux1, 1974.

  L'être que j'appelle moi vint au monde un certain lundi 8 juin 1903, vers les 8 heures du matin, à Bruxelles, et naissait d'un Français appartenant à une vieille famille du Nord, et d'une Belge dont les ascendants avaient été durant quelques siècles établis à Liège, puis s'étaient fixés dans le Hainaut. La maison où se passait cet événement, puisque toute naissance en est un pour le père et la mère et quelques personnes qui leur tiennent de près, se trouvait située au numéro 193 de l'avenue Louise, et a disparu il y a une quinzaine d'années, dévorée par un building.
  Ayant ainsi consigné ces quelques faits qui ne signifient rien par eux-mêmes, et qui, cependant, et pour chacun de nous, mènent plus loin que notre propre histoire et même que l'histoire tout court, je m'arrête, prise de vertige devant l'inextricable enchevêtrement d'incidents et de circonstances qui plus ou moins nous déterminent tous. Cet enfant du sexe féminin, déjà pris dans les coordonnées de l'ère chrétienne et de l'Europe du XXème siècle, ce bout de chair rose pleurant dans un berceau bleu, m'oblige à me poser une série de questions d'autant plus redoutables qu'elles paraissent banales, et qu'un littérateur qui sait son métier se garde bien de formuler. Que cet enfant soit moi, je n'en puis douter sans douter de tout. Néanmoins, pour triompher en partie du sentiment d'irréalité que me donne cette identification, je suis forcée, tout comme je le serais pour un personnage historique que j'aurais tenté de recréer, de m'accrocher à des bribes de souvenirs reçus de seconde ou de dixième main, à des informations tirées de bouts de lettres ou de feuillets de calepins qu'on a négligé de jeter au panier, et que notre avidité de savoir pressure au-delà de ce qu'ils peuvent donner, ou d'aller compulser dans des mairies ou chez des notaires des pièces authentiques dont le jargon administratif et légal élimine tout contenu humain.

1. Pieux : pleins de tendresse et de respect quasi religieux.

 

Texte D : Cavanna, Les Ritals, 1974.

  C'est un gosse qui parle. II a entre six et seize ans, ça dépend des fois. Pas moins de six, pas plus de seize. Des fois il parle au présent, et des fois au passé. Des fois il commence au présent et il finit au passé, et des fois l'inverse. C'est comme ça la mémoire, ça va ça vient. Ça rend pas la chose compliquée à lire, pas du tout, mais j'ai pensé qu'il valait mieux vous dire avant.
  C'est rien que du vrai. Je veux dire, il n'y a rien d'inventé. Ce gosse, c'est moi quand j'étais gosse, avec mes exacts sentiments de ce temps-là. Enfin je crois. Disons que c'est le gosse de ce temps-là revécu par ce qu'il est aujourd'hui, et qui ressent tellement fort l'instant qu'il revit qu'il ne peut pas imaginer l'avoir vécu autrement.

 

I. Vous répondrez d'abord aux deux questions suivantes (6 points) :

  1. Quelles difficultés liées à l'écriture autobiographique les textes B, C et D mettent-ils en évidence ? (3 points.
    La réponse à cette question doit être rédigée mais brève, de l'ordre d'une demi-page, une page maximum.
  2. Les textes A, B, C et D sont des débuts d'autobiographies. Quels éléments précis permettent de l'affirmer ? (3 points).
    La réponse à cette question doit être rédigée mais brève, de l'ordre d'une demi-page, une page maximum.

II. Vous traiterez ensuite un de ces sujets au choix (14 points) :

  • Commentaire :
    Vous commenterez le texte de Raymond Queneau (texte A) à partir du parcours de lecture suivant
    - Quelle image Queneau donne-t-il de son entourage familial et social et de la place que ce milieu accorde à l'enfant ?
    - Comment fait-il percevoir au lecteur à la fois les sentiments éprouvés par l'enfant et la distance teintée d'humour que prend l'adulte à l'égard de ces sentiments ?
  • Dissertation :
    Peut-on dire qu'écrire son autobiographie consiste seulement à aller à la recherche de soi-même ?
    Vous répondrez à cette question en un développement composé, prenant appui sur les textes du corpus et sur ceux que vous avez lus et étudiés.
  • Écriture d'invention :
    Vous avez décidé d'écrire votre autobiographie et vous parlez de ce projet dans votre journal intime.
    Vous rédigez deux passages de ce journal :
    Dans le premier, vous expliquez pourquoi vous voulez vous lancer dans ce projet et vous indiquez quels seront vos choix d'écriture.
    Dans le deuxième, vous mettez en œuvre vos choix d'écriture pour commencer votre autobiographie et évoquer un moment de votre vie.
    (En aucun cas votre identité précise ne doit être mentionnée dans votre texte.)

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Poésie et réécriture.
Textes : 
Texte A - Francis Jammes : Prière pour aller au Paradis avec les ânes (Le Deuil des primevères, 1901)
Texte B - Guy Goffette : Prière pour aller au paradis avec Jammes (Le Pêcheur d'eau, 1995)
Annexe - Jacques Borel : postface au recueil de Guy Goffette Éloge pour une cuisine de province (1988).

 

Texte A - Francis Jammes : Prière pour aller au Paradis avec les ânes (Le Deuil des primevères, 1901).

[Le poète Francis Jammes (1868-1938) a vécu toute sa vie au pied des Pyrénées, principalement à Orthez.]

Lorsqu'il faudra aller vers Vous, ô mon Dieu, faites
que ce soit par un jour où la campagne en fête
poudroiera. Je désire, ainsi que je fis ici-bas,
choisir un chemin pour aller, comme il me plaira,
au Paradis, où sont en plein jour les étoiles.
Je prendrai mon bâton et sur la grande route
j'irai, et je dirai aux ânes, mes amis :
Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis,
car il n'y a pas d'enfer au pays du Bon Dieu.
Je leur dirai : Venez, doux amis du ciel bleu,
pauvres bêtes chéries qui, d'un brusque mouvement d'oreille,
chassez les mouches plates, les coups et les abeilles...

Que je Vous apparaisse au milieu de ces bêtes
que j'aime tant, parce qu'elles baissent la tête
doucement, et s'arrêtent en joignant leurs petits pieds
d'une façon bien douce et qui vous fait pitié.
J'arriverai suivi de leurs milliers d'oreilles,
suivi de ceux qui portèrent au flanc des corbeilles,
de ceux traînant des voitures de saltimbanques
ou des voitures de plumeaux et de fer-blanc,
de ceux qui ont au dos des bidons bossués,
des ânesses pleines comme des outres, aux pas cassés,
de ceux à qui l'on met de petits pantalons
à cause des plaies bleues et suintantes que font
les mouches entêtées qui s'y groupent en ronds.
Mon Dieu, faites qu'avec ces ânes je Vous vienne.
Faites que, dans la paix, des anges nous conduisent
vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises
lisses comme la chair qui rit des jeunes filles,
et faites que, penché dans ce séjour des âmes,
sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes
qui mireront leur humble et douce pauvreté
à la limpidité de l'amour éternel.

 

Texte B - Guy Goffette : Prière pour aller au paradis avec Jammes (Le Pêcheur d'eau, 1995).

[Guy Goffette est né en 1947 dans la Lorraine belge].

N'importe si Dieu a de la barbe qui grésille
comme du vieux tabac de sacristie (c'est un peu

cette odeur-là de suif ou de saindoux brûlé
qui tient le fond de la mémoire et qui l'empêche

de sombrer tout à fait dans les dorures et dans
l'oubli)

         ou s'il est glabre1, s'il fleure le savon
de Marseille ou d'Anvers - j'invente naturellement

mais est-ce qu'on sait ? On est devenu si savant
aujourd'hui de tous côtés qu'il n'y a plus moyen

de penser librement de travers comme un nuage
en passant qui oublie de pleuvoir et attrape

un zéro dans son bulletin de météorologie -
n'importe donc si le bon Dieu a des bajoues

et du ventre, s'il a soif et se pâme devant
un ballon2 de rouge au goût de myosotis

et d'orties, ou s'il n'est qu'un bond de la lumière
entre les galaxies (s'il y a des lapins là-haut

et s'ils sont bleus dans ta bruyère qu'on entend
parfois trembler la nuit quand les poules du Père

Fouettard sont couchées, qui le sait, dites, qui ?)
du moins ne porte-t-il pas un autre étendard

que celui du vent frais. La Légion d'honneur,
il s'en balance bien, et Francis dont l'Académie3

n'a pas voulu a fait de même, lissant sa barbe
de sacristain - les clochettes, il y en a partout

dans les prairies, qui tintent en ce moment, ça suffit
aux bêtes pour que le ciel les reconnaisse et

leur ouvre une porte qui n'est dérobée qu'aux yeux.

Jammes, s'il a mis dans son vin un peu trop d'eau
de Lourdes4, c'est que la vie est un rude chemin

pour qui marche dans son ombre comme dans un livre
de botanique et n'a d'autre fortune que des noms

fleuris qui n'ont pas cours en bourse et pas d'entrée
chez les fleuristes des capitales et des rois.

Ô Jammes, elle était donc si profonde la plaie
ouverte en ton cœur un soir d'été plein d'abeilles

par la tant belle nue5 quand elle partit avec
un monsieur qui est en résidence à Suez

qu'il ait fallu toute l'eau du Gave et le baptiste6
Claudel7, et Gide7 en acolyte, rien de moins,

pour encalminer8 l'amer en son île, ô vieux
Christophe Colomb aux prises avec le feu d'Orthez,

et réparer le trou du cœur avec des feuilles
comme la haie des poules après la percée

du renard d'or. C'est un peu grâce à lui du reste,
comme s'il avait laissé une griffe dans ta chaussure,

que ton vers continue de boiter sur les chemins
du ciel.

À présent, Jammes, qu'au carrefour du paradis,
tu règles la circulation - Priorité

aux jeunes filles pâles et nues, aux ânes qui sourient !
ferme les yeux, je t'en prie, sur le malotru

qui roule à gauche et prend des chemins de traverse
pour dire cette vie à vau-l'eau qui le dépasse

de tous côtés comme un champ par l'orage en plein
midi, et le ciel est au bas du talus, et

sa foi d'enfant, ce grand jeu d'images tressautantes
que grand-père lui détaillait. Ferme les yeux,

Jammes, pour qu'au jour dit la route me soit ouverte,
que le gosse d'hier debout sur son vélo,

ayant repris mon vieux fonds de commerce, triomphe
enfin du doute, du mal amour et de l'oubli.

Ô Seigneur qui dormez entre la camomille
et le sainfoin, laissez-moi donc dans votre attente

croire au paradis des ânes, et qu'il me sera
donné à moi aussi, par un jour de pluie bleue,

de braire tout doucement sur la grimpette étroite
qui borde les nuages et qui mène tout droit

entre les bras du vieux poète délicieux.

1. Glabre : sans barbe.
2. Un ballon : un verre.
3. L'Académie : il s'agit de l'Académie française.
4. L'eau de Lourdes : l'eau bénite de la grotte des apparitions, au bord du Gave, le torrent qui passe à Lourdes.
5. "La tant belle nue" : alors que le poète vivait un amour partagé, les parents de la jeune fille s'opposent au mariage et lui font épouser un homme riche. La crise vécue alors par Jammes débouchera sur sa conversion au catholicisme.
6. Le baptiste : qui baptise ou donne le baptême chrétien.
7. Écrivains français contemporains de Francis Jammes. Claudel était un fervent catholique.
8. Encalminer : Terme de marine. Immobiliser par manque de vent.

 

Annexe - Jacques Borel : postface au recueil de Guy Goffette Éloge pour une cuisine de province (1995).

 « Certains lecteurs s'étonneront peut-être de la place réservée par le poète, dans cette œuvre en cours, à ce qu'il appelle lui-même ses « dilectures1 ». Ils seront tentés d'y voir, à tort, il va sans dire, une sorte de timidité - de ce doute qui est parfois la rançon de l'admiration, - comme si, au lieu de se mesurer de front avec sa propre expérience, le poète eût besoin de ces garants, de ces figures tutélaires2 qui s'y accordent et en répondent, qui l'attestent. C'est devenu un lieu commun que de dire que les œuvres ne naissent pas, jamais, d'un contact avec le réel, mais de l'horizon avant elle de toutes les œuvres...»

1. dilectures : mot valise résultant de l'association de dilection (amour pour le prochain, tendresse) et de lecture. Le poète Guy Goffette consacre une part de son recueil à des poèmes inspirés par l'admiration qu'il a pour d'autres poètes qui l'ont précédé.
2. tutélaires : protectrices.

 

I. Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points).

Le texte B constitue, selon le mot même inventé par Goffette, une " dilecture " du texte A. (voir Annexe, ligne 2).
Choisissez quatre traces de réécriture présentes dans le poème de Guy Goffette et caractérisez brièvement les transformations opérées.

II. Vous traiterez ensuite un de ces sujets (16 points).

  • Commentaire
    Vous commenterez les vers 50 à 70 du poème de Guy Goffette (Texte B), à partir de : "A présent, Jammes, qu’au carrefour du paradis..."
    () jusqu’à la fin.
  • Dissertation
    Partagez-vous l’opinion de Jacques Borel quand il écrit (Annexe) : " Les œuvres ne naissent pas, jamais, d’un contact avec le réel, mais de l’horizon avant elles de toutes les œuvres " ?
    Vous répondrez à cette question en un développement argumenté qui prendra appui sur les textes du corpus, ceux que vous avez étudiés pendant l’année et vos lectures personnelles, sans vous limiter au genre poétique.
  • Invention
    Au cours de vos études ou de vos lectures personnelles, vous avez découvert un écrivain qui vous a enthousiasmé. Écrivez la lettre que vous auriez aimé adresser à cet écrivain pour le remercier de vous avoir introduit dans son univers.
    Vous développerez votre " dilecture " en adoptant un ton témoignant de cet enthousiasme et en évoquant les aspects de sa création qui vous ont le plus touché.
    (NB : Vous ne signerez pas cette lettre.)

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES ES - S

 

Objets d'étude : Le biographique - La poésie.
Textes : 
Texte A - Charles Baudelaire : La servante au grand cœur... (Les Fleurs du Mal, 1857)
Texte B - Charles Baudelaire : Je n'ai pas oublié, voisine de la ville... (Les Fleurs du Mal, 1857)
Texte C - Extrait de Baudelaire par lui-même de Pascal Pia (1952)
Annexe - Extrait de Baudelaire de Clément Borgal (1961).

 

Texte A - Charles Baudelaire : La servante au grand cœur... (Les Fleurs du Mal, Spleen et Idéal, LXIX, 1857).

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver
Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l'enfant grandi de son œil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

 

Texte B - Charles Baudelaire : Je n'ai pas oublié, voisine de la ville... (Les Fleurs du Mal, Spleen et Idéal, LXX, 1857).

Je n'ai pas oublié, voisine de la ville,
Notre blanche maison, petite mais tranquille;
Sa Pomone1 de plâtre et sa vieille Vénus2
Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus,
Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,
Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,
Semblait, grand œil ouvert dans le ciel curieux,
Contempler nos dîners longs et silencieux,
Répandant largement ses beaux reflets de cierge
Sur la nappe frugale et les rideaux de serge3.

1. Pomone : déesse latine des fruits et des jardins.
2. Vénus : déesse latine de l'amour.
3. serge : sorte de tissu.

 

Texte C - Extrait de Baudelaire par lui-même de Pascal Pia (1952).

 [Dans son Baudelaire par lui-même, le critique littéraire Pascal Pia fait référence aux deux poèmes précédents (Textes A et B) qu'il confronte à deux extraits de lettres de Baudelaire à sa mère.]

 Dans cette évocation de jours quiets1 mais endoloris, dans ce rappel de dîners long et silencieux, dans l'accusation d'ingratitude que Baudelaire feint de s'adresser envers des morts qu'il n'oublie pourtant pas, il serait difficile de ne pas deviner le grief qu'il fait à sa mère de n'avoir pas montré le même attachement et d'avoir distrait, au bénéfice d'un intrus2, une part de son amour.
 Longtemps plus tard, en 1858, signalant à sa mère redevenue veuve les deux poèmes qu'on vient de lire, il s'étonnera qu'elle ne lui en ait rien dit :

 Vous n'avez donc pas remarqué qu'il y avait dans les Fleurs du Mal deux pièces vous concernant, ou du moins allusionnelles3 à des détails intimes de notre ancienne vie, de cette époque de veuvage qui m'a laissé de singuliers et tristes souvenirs, - l'une : Je n'ai pas oublié, voisine de la ville:.. (Neuilly4), et l'autre qui suit : La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse... (Mariette) ? J'ai laissé ces pièces sans titres et sans indications claires, parce que j'ai horreur de prostituer les choses intimes de la famille. (Lettre du 11 janvier 1858)

Plus tard encore, ayant renoué avec sa mère des liens vraiment affectueux et retrouvé, pour lui parler, le tutoiement, il lui enverra ces lignes à la fois tendres et déchirantes :

 Qui sait si je pourrai une fois encore t'ouvrir toute mon âme, que tu n'as jamais appréciée ni connue ! J'écris cela .sans hésitation, tant je sais que c'est vrai. Il y a eu dans mon enfance une époque d'amour passionné pour toi; écoute et lis sans peur. Je ne t'en ai jamais tant dit. Je me souviens d'une promenade en fiacre; tu sortais d'une maison de santé où tu avais été reléguée, et tu me montras, pour me prouver que tu avais pensé à ton fils, des dessins à la plume que tu avais faits pour moi. Crois-tu que j'aie une mémoire terrible ? Plus tard, la place Saint-André-des-Arts et Neuilly. De longues promenades, des tendresses perpétuelles ! Je me souviens des quais, qui étaient si tristes le soir. Ah ! ç'a été pour moi le bon temps des tendresses maternelles. Je te demande pardon d'appeler bon temps celui qui a été sans doute mauvais pour toi. Mais j'étais toujours vivant en toi; tu étais uniquement à moi. Tu étais à la fois une idole et un camarade. Tu seras peut-être étonnée que je puisse parler avec passion d'un temps si reculé. Moi-même j'en suis étonné. C'est peut-être parce que j'ai conçu, une fois encore, le désir de la mort, que les choses anciennes se peignent si vivement dans mon esprit. (Lettre du 6 mai 1861.)

1. quiets : tranquilles, paisibles.
2. cet "intrus" est le général Aupick avec lequel la mère de Baudelaire s'est remariée un an après la mort de son époux.
3. allusionnelles (néologisme) : qui font allusion.
4. Neuilly : à cette époque, ce n'est qu'un gros bourg à l'ouest de Paris.

 

Annexe - Extrait de Baudelaire de Clément Borgal (1961).

  Désireux de relever un défi lancé par Edgar Poe, Baudelaire conçut un jour le projet d'une autobiographie pétard - pour employer son vocabulaire - un recueil de mémoires qui fût à la fois le récit complet de sa vie, et la plus scandaleuse des confessions publiques. Il n'avait même pas à en chercher le titre, l'écrivain américain le lui fournissait. "Un grand livre, écrit-il à sa mère le 1" avril 1861, auquel je rêve depuis deux ans : Mon cœur mis à nu, et où j'entasserai toutes mes colères. Ah ! si jamais celui-là voit le jour, les Confessions de J.-J. paraîtront pâles1."
  Malheureusement, comme tant d'autres rêvés par le poète, cet ouvrage est resté à l'état de projet. Les ébauches qui en ont été publiées après sa mort nous apportent certes de précieuses révélations sur son âme. Pour l'histoire de sa vie, en revanche, point ou très peu de renseignements. Force est donc au critique de recomposer sa biographie à partir de données extérieures.
  Gardons-nous d'ailleurs d'exagérer l'importance de cette biographie. Nombre d'exégètes*, accordant plus d'intérêt à l'homme qu'à l'œuvre, et trouvant le cas de Baudelaire plus riche d'enseignement que son œuvre de valeur intrinsèque, ont prétendu s'appuyer sur les détails - parfois les plus intimes - de son existence, pour étayer leur thèse. Or, il est peu de vies d'écrivains du XIXe siècle aussi mal connues. Jacques Crépet, l'un des meilleurs spécialistes baudelairiens, en disait sa surprise au lendemain de la guerre. L'érudition depuis n'a point réalisé de sensibles progrès.
  Parce que certaines digressions des Paradis artificiels affirmaient l'action exercée sur l'œuvre créatrice du poète par ses impressions d'enfance, ou parce que telle lettre à Ancelle du 18 février 1866, déclarait Les Fleurs du mal inséparables de l'expérience personnelle de leur auteur, on a voulu identifier existence et poésie. Du scandale de l'œuvre, on a inféré** le scandale vécu2. Si l'on s'efforce d'être objectif, on s'aperçoit qu'en réalité la vie de Baudelaire a été singulièrement prosaïque, voire banale.

1. Correspondance, III, 266. Il s'agit d'une référence aux Confessions de J.J. Rousseau.
2. Cf. premier projet de préface pour Les Fleurs du Mal : "On m'a attribué tous les crimes que je racontais" (
Œuvres complètes, p. 1380).
* exégètes : ici, critiques littéraires.
** inféré : déduit.

 

I -  Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante : (4 points)

 « Vous n'avez pas remarqué qu'il y avait dans Les Fleurs du Mal deux pièces vous concernant, ou du moins allusionnelles à des détails intimes de notre ancienne vie », écrit Baudelaire à sa mère le 11 janvier 1858.
  Quelle figure de la mère permettent de construire les allusions contenues dans les deux poèmes ? Vous répondrez brièvement en prenant appui sur des citations précises des textes A et B.

Il -  Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix : (16 points)

  • Dissertation :
      Est-il nécessaire de connaître la biographie d'un écrivain pour comprendre et aimer son œuvre ?
      Vous répondrez à cette question en un développement argumenté qui prendra appui sur les textes du corpus, ceux que vous avez étudiés pendant l'année et vos lecture personnelles.
  • Commentaire :
      Vous commenterez le texte A : La servante au grand cœur
    ...
  • Écriture d’invention :
       
    En utilisant le matériau biographique des deux poèmes et des deux lettres, vous rédigerez un fragment de l'autobiographie envisagée par Baudelaire sous le titre de Mon cœur mis à nu.
       Pour le registre, votre production devra tenir compte de l'indication donnée par le poète dans un extrait de lettre citée dans l'Annexe : "Un grand livre... où j'entasserai toutes mes colères"; pour le contenu, vous vous inspirerez de l'indication donnée par son biographe, Clément Borgal, dans la même Annexe : "en réalité, la vie de Baudelaire a été prosaïque, voire banale."

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objets d'étude : Théâtre, texte et représentation - Convaincre, persuader et délibérer.
Corpus :  La déclaration d'amour
Texte A - Marivaux : Le Jeu de l'amour et du hasard (1730), Acte III, scène 8
Texte B - Musset : On ne badine pas avec l'amour (1834), Acte III, scène 3
Texte C - Giraudoux : Intermezzo (1933), Acte III, scène 3.

 

Texte A - Texte A - Marivaux : Le Jeu de l'amour et du hasard (1730), Acte III, scène 8.
                Dorante / Silvia

[Promis en mariage par leurs pères, Dorante et Silvia ont pris l'identité de leurs valets pour mieux s'observer. Dorante s'est démasqué alors que Silvia poursuit le rôle de Lisette pour voir si l'amour vaincra le préjugé.]

[...]
SILVIA. [...] Que vous importent mes sentiments ?
DORANTE. Ce qu'ils m'importent, Lisette ? peux-tu douter encore que je ne t'adore ?
SILVIA. Non, et vous me le répétez si souvent que je vous crois; mais pourquoi m'en persuadez-vous, que voulez-vous que je fasse de cette pensée-là, Monsieur ? Je vais vous parler à cœur ouvert. Vous m'aimez, mais votre amour n'est pas une chose bien sérieuse pour vous; que de ressources n'avez-vous pas pour vous en défaire ! La distance qu'il y a de vous à moi, mille objets1 que vous allez trouver sur votre chemin, l'envie qu'on aura de vous rendre sensible2, les amusements d'un homme de votre condition, tout va vous ôter cet amour dont vous m'entretenez impitoyablement; vous en rirez peut-être au sortir d'ici, et vous aurez raison. Mais moi, Monsieur, si je m'en ressouviens, comme j'en ai peur, s'il m'a frappée, quel secours aurai-je contre l'impression qu'il m'aura faite ? Qui est-ce qui me dédommagera de votre perte ? Qui voulez-vous que mon cœur mette à votre place ? Savez-vous bien que si je vous aimais, tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde ne me toucherait plus ? Jugez donc de l'état où je resterais, ayez la générosité3 de me cacher votre amour : moi qui vous parle, je me ferais un scrupule de vous dire que je vous aime, dans les dispositions où vous êtes. L'aveu de mes sentiments pourrait exposer4 votre raison, et vous voyez bien aussi que je vous les cache.
DORANTE. Ah ! ma chère Lisette, que viens-je d'entendre : tes paroles ont un feu5 qui me pénètre, je t'adore, je te respecte; il n'est ni rang, ni naissance, ni fortune qui ne disparaisse devant une âme comme la tienne. J'aurais honte que mon orgueil tînt encore contre toi, et mon cœur et ma main t'appartiennent.
SILVIA. En vérité, ne mériteriez-vous pas que je les prisse, ne faut-il pas être bien généreuse6 pour vous dissimuler le plaisir qu'ils me font, et croyez-vous que cela puisse durer ?
DORANTE. Vous m'aimez donc ?
SILVIA. Non, non; mais si vous me le demandez encore, tant pis pour vous.

1. Personnes désireuses de se faire aimer.
2. Amoureux.
3. Sympathie désintéressée.
4. Mettre en danger.
5. Force de persuasion.
6. De sentiments nobles.

 

Texte B - Musset : On ne badine pas avec l'amour (1834), Acte III, scène 3.
               Camille (cachée) / Perdican / Rosette

 [Une jeune aristocrate, Camille, et son cousin Perdican s'affrontent sur leur conception de l'amour. Il goûte le badinage et la liberté. Elle a été influencée par le pessimisme des religieuses de son couvent et le juge incapable d'une passion sincère. Par vengeance, Perdican badine et place Camille en situation d'entendre la déclaration d'amour qu'il adresse à une jeune paysanne, Rosette.]

CAMILLE, cachée, à part. Que veut dire cela ? Il la fait asseoir près de lui ? Me demande-t-il un rendez-vous pour y venir causer avec une autre ? Je suis curieuse de savoir ce qu'il lui dit.
PERDICAN, à haute voix, de manière que Camille l'entende. Je t'aime, Rosette ! toi seule au monde tu n'as rien oublié de nos beaux jours passés; toi seule tu te souviens de la vie qui n'est plus1; prends ta part de ma vie nouvelle; donne-moi ton cœur, chère enfant; voilà le gage de notre amour.
Il lui pose sa chaîne sur le cou.
ROSETTE. Vous me donnez votre chaîne d'or ?
PERDICAN. Regarde à présent cette bague. Lève-toi, et approchons-nous de cette fontaine. Nous vois-tu tous les deux, dans la source, appuyés l'un sur l'autre ? Vois-tu tes beaux yeux près des miens, ta main dans la mienne ? Regarde tout cela s'effacer. (Il jette sa bague dans l'eau.) Regarde comme notre image a disparu; la voilà qui revient peu à peu; l'eau qui s'était troublée reprend son équilibre; elle tremble encore; de grands cercles noirs courent à sa surface; patience, nous reparaissons; déjà je distingue de nouveau tes bras enlacés dans les miens; encore une minute, et il n'y aura plus une ride sur ton joli visage; regarde ! c'était une bague que m'avait donnée Camille2.
CAMILLE, à part. Il a jeté ma bague dans l'eau.
PERDICAN. Sais-tu ce que c'est que l'amour, Rosette ? Écoute ! le vent se tait; la pluie du matin roule en perles sur les feuilles séchées que le soleil ranime. Par la lumière du ciel, par le soleil que voilà, je t'aime ! Tu veux bien de moi, n'est-ce pas ? On n'a pas flétri ta jeunesse ? on n'a pas infiltré dans ton sang vermeil les restes d'un sang affadi3 ? Tu ne veux pas te faire religieuse; te voilà jeune et belle dans les bras d'un jeune homme. ô Rosette, Rosette ! sais-tu ce que c'est que l'amour ?
ROSETTE. Hélas ! monsieur le docteur4, je vous aimerai comme je pourrai.

1. Il a reproché à Camille d'être indifférente à leurs souvenirs d'enfance.
2. Un don entre deux enfants de huit et onze ans.
3. Allusion à la funeste influence des religieuses du couvent qui ont inculqué leur pessimisme à Camille.
4. Perdican est docteur en droit, littérature et botanique.

 

Texte C - Giraudoux : Intermezzo (1933), Acte III, scène 3.
               Isabelle / Le Contrôleur

 [Une petite ville provinciale vit une « fantaisie », un « intermède », ou « Intermezzo ». Est-ce la faute de la jeune institutrice, Mademoiselle Isabelle, attirée par l'au-delà et qui rencontre un spectre ?
Le timide Contrôleur des Poids et Mesures, n'écoutant que son cœur, décide de la sauver et vient présenter sa demande en mariage
.]

[...]
La porte s'ouvre doucement et donne passage au Contrôleur. Il est en jaquette. Il tient dans ses mains, qui sont gantées beurre frais1, son melon2 et une canne à pomme d'or. Isabelle s'est tournée vers lui.

LE CONTRÔLEUR. Pas un mot, Mademoiselle ! Je vous en supplie, pas un mot ! Pour le moment, je ne vous vois pas, je ne vous entends pas. Je ne pourrais supporter à la fois ces deux voluptés, primo : être dans la chambre de Mademoiselle Isabelle; secundo : y trouver Mademoiselle Isabelle elle-même. Laissez-moi les goûter l'une après l'autre.
ISABELLE. Cher Monsieur le Contrôleur...
LE CONTRÔLEUR. Vous n'êtes pas dans votre chambre, et moi j'y suis. J'y suis seul avec ces meubles et ces objets qui déjà m'ont fait tant de signes par la fenêtre ouverte, ce secrétaire qui reprend ici son nom, qui représente pour moi l'essence du secret, - le pied droit est refait, mais le coffre est bien intact, - cette gravure de Rousseau à Ermenonville, - tu as mis tes enfants à l'Assistance publique, décevant Helvète3, mais à moi tu souris, - et ce porte-liqueurs où l'eau de coing impatiente attend l'heure du dimanche qui la portera à ses lèvres... Du vrai baccarat4... Du vrai coing... Car tout est vrai, chez elle, et sans mélange.
ISABELLE. Monsieur le Contrôleur, je ne sais vraiment que penser.
LE CONTRÔLEUR. Car tout est vrai, chez Isabelle. Si les mauvais esprits la trouvent compliquée, c'est justement qu'elle est sincère... Il n'y a de simple que l'hypocrisie et la routine. Si elle voit les fantômes, c'est qu'elle est la seule aussi à voir les vivants. C'est qu'elle est dans le département la seule pure. C'est notre Parsifal5.
ISABELLE. Puis-je vous dire que j'attends quelqu'un, Monsieur le Contrôleur ?
LE CONTRÔLEUR. Voilà, j'ai fini. Je voulais me payer une fois dans ma vie le luxe de me dire ce que je pensais d'Isabelle, de me le dire tout haut ! On ne se parle plus assez tout haut. On a peur sans doute de savoir ce qu'on pense. Eh bien, maintenant, je le sais.
ISABELLE. Moi aussi, et j'en suis touchée.
LE CONTRÔLEUR.—  Ah I vous voici, Mademoiselle Isabelle ?
ISABELLE. Soyons sérieux ! Me voici.
[...]

1. De couleur jaune..
2. Son chapeau melon.
3. Né à Genève, Rousseau est originaire de Suisse ou Helvétie.
4. Cristal de Baccarat.
5. Ou Perceval. Pur chevalier du Moyen Age, lancé dans la quête du Saint Graal. Wagner lui a consacré un opéra apprécié par Giraudoux.

 

I. Questions (6 points). Répondre aux deux questions :

  1. En quoi la situation de communication est-elle comparable dans ces trois extraits de pièces ? Le titre des pièces l’éclaire-t-elle ? (3 points)
  2. Dans ces trois textes de théâtre, quels registres emploie le personnage qui conduit l’échange pour être plus persuasif ? (3 points).

II. Travaux d'écriture (14 points). Choisir un sujet parmi les trois proposés :

  • Commentaire :
    Vous commenterez l’extrait de Musset, On ne badine pas avec l’amour, Acte III, scène 3, à partir du parcours de lecture suivant :
    a) Montrez que les paroles de Perdican ont plusieurs destinataires.
    b) Étudiez les stratégies de Perdican pour persuader Rosette de l’aimer.
  • Dissertation :
    Comment le théâtre permet-il de persuader et d’émouvoir ?
    Pour répondre à cette question, vous vous appuierez sur les scènes de ce corpus, sur les pièces que vous connaissez et les représentations que vous avez vues.
  • Écriture d'invention :
    Deux lycéens ont étudié une pièce de théâtre, puis assisté à sa représentation ou à sa projection. Ils montrent sous la forme d’un dialogue argumenté qu’une représentation théâtrale peut modifier des impressions de lecture.
    Vous veillerez à utiliser un niveau de langue correct.

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