LES SUJETS DE L’EAF 2004 - suite

 

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Centres étrangers (suite) :

série L (Amérique du nord)
série ES / S
(Amérique du nord)
série L (Beyrouth)
série ES / S (Beyrouth)
série L  (Guadeloupe)
série ES / S  
(Guadeloupe).

 

 

CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : L'épistolaire.
Corpus : 
Le sujet comprend quatre lettres ou extraits de lettres tirés de la Correspondance de Gustave Flaubert.
Texte A - A Ernest Chevalier [Rouen, 1° février 1844]
Texte B -
A Louise Colet, Croisset, nuit de samedi au dimanche, minuit [8-9 août 1846]
Texte C -
A Louise Colet, Croisset, vendredi, minuit, 16 septembre 1853
Texte D -
A Mademoiselle de Chantepie, Croisset, 4 novembre 1857.

 

Texte A -  A Ernest Chevalier1 [Rouen, 1° février 1844].

  Mon vieil Ernest, tu as manqué sans t'en douter faire le deuil de l'honnête homme qui t'écrit ces lignes. Oui l'ancien, oui jeune homme, j'ai failli aller voir Pluton2, Rhadamante et Minos3. Je suis encore au lit avec un séton4 dans le cou, ce qui est un hausse-col moins pliant encore que celui d'un officier de la garde nationale, avec force pilules, tisanes et surtout avec ce spectre mille fois pire que toutes les maladies du monde, qu'on appelle Régime. Sache donc, cher ami, que j'ai eu une congestion au cerveau, qui est à dire comme une attaque d'apoplexie en miniature avec accompagnement de maux de nerfs que je garde encore parce que c'est bon genre. J'ai manqué péter dans les mains de ma famille (où j'étais venu passer 2 ou 3 jours pour me remettre des scènes horribles dont j'avais été témoin chez Hamard5). On m'a fait 3 saignées en même temps et enfin j'ai rouvert l'œil. Mon père veut me garder ici longtemps et me soigner avec attention, quoique le moral soit bon parce que je ne sais pas ce que c'est que d'être troublé. Je suis dans un foutu état, à la moindre sensation tous mes nerfs tressaillent comme des cordes à violon, mes genoux, mes épaules et mon ventre tremblent comme la feuille. Enfin, c'est là la vie, sic est vita, such is life6. Il est probable que je ne suis pas près de retourner à Paris si ce n'est peut-être 2 ou 3 jours vers le mois d'avril pour donner congé à mon propriétaire, et régler quelques petites affaires. On me fera prendre de bonne heure cette année l'air de la mer, on me fera finira beaucoup d'exercice et surtout beaucoup de calme. Je dois joliment t'embêter, n'est-ce pas, avec le récit de mes douleurs, mais que veux-tu ? si j'ai les maladies des vieillards il me sera bien permis de radoter comme eux. Et toi que deviens-tu ? Comment ça va ? Comment roules-tu ta bosse dans la nouvelle Athènes ? Écris-moi. Quand tu viendras aux Andelys7 n'oublie pas de pousser jusqu'à Rouen. Adieu, mâles compliments aux amis, aux sieurs Dumont et Coutil.
Adieu, vieux.
 Jeudi matin.

1. Ernest Chevalier : magistrat et meilleur ami d'enfance de Flaubert.
2. Pluton : nom du dieu grec des Enfers.
3. Rhadamante et Minos : deux des trois juges des Enfers grecs avec Eaque.
4. Un séton : sorte de pansement.
5. Hamard : Emile Auguste Hamard, condisciple de Gustave Flaubert dont il est devenu le beau-frère.
6. Sic est vita, such is life : "c'est là la vie", d'abord en latin puis en anglais.
7. Les Andelys : une petite ville de Normandie.

 

Texte B - A Louise Colet1, Croisset2, nuit de samedi au dimanche, minuit.

8-9 août 1846.

 Le ciel est pur, la lune brille, j'entends des marins chanter qui lèvent l'ancre pour partir avec le flot qui va venir. - Pas de nuage, pas de vent. La rivière est blanche sous la lune, noire dans l'ombre. Les papillons se jouent autour de mes bougies et l'odeur de la nuit m'arrive par mes fenêtres ouvertes. Et toi, dors-tu ? Es-tu à la fenêtre ? Penses-tu à celui qui pense à toi ? Rêves-tu ? Quelle est la couleur de ton songe ? - Il y a huit jours que s'est passée notre belle promenade au bois de Boulogne3, quel abîme depuis ce jour-là ! Ces heures charmantes, pour les autres sens doute, se sont écoulées comme les précédentes et comme les suivantes, mais pour nous ç'a été un moment radieux dont le reflet éclairera toujours notre cœur. C'était beau de joie et de tendresse, n'est-ce pas, ma pauvre âme ? Si j'étais riche j'achèterais cette voiture-là et je la mettrais dans ma remise4 sans jamais plus m'en servir. - Oui je reviendrai et bientôt. Car je pense à toi toujours, toujours je rêve à ton visage, à tes épaules, à ton cou blanc, à ton sourire, à ta voix passionnée, violente et douce à la fois comme un cri d'amour. Je te l'ai dit, je crois, que c'était ta voix surtout que j'aimais. [...]

1. Louise Colet : dite la Muse (1810-1876), femme de lettres et maîtresse de Flaubert, à laquelle il reprochait de céder à la facilité de l'écriture.
2. Croisset : propriété des Flaubert sur la rive droite de la Seine près de Rouen.
3. Bois de Boulogne : parc public à l'ouest de Paris.
4. Une remise : local par abriter les voitures.

 

Texte C - A Louise Colet, Croisset, vendredi, minuit, 16 septembre 1853.

  Enfin me revoilà en train ! ça marche ! la machine retourne ! Ne blâme pas mes raidissements, bonne chère Muse, j'ai l'expérience qu'ils servent. Rien ne s'obtient qu'avec effort; tout a son sacrifice. La perle est une maladie de l'huître et le style, peut-être, l'écoulement d'une douteur plus profonde. N'en est-il pas de la vie d'artiste, ou plutôt d'une œuvre d'Art à accomplir, comme d'une grande montagne à escalader ? Dur voyage, et qui demande une volonté acharnée ! D'abord on aperçoit d'en bas une haute cime. Dans les cieux, elle est étincelante de pureté, elle est effrayante de hauteur, et elle vous sollicite cependant à cause de cela même. On part. Mais à chaque plateau de la route, le sommet grandit, l'horizon se recule, on va par les précipices, les vertiges et les découragements. Il fait froid et l'éternel ouragan des hautes régions vous enlève en passant jusqu'au dernier lambeau de votre vêtement. La terre est perdue pour toujours, et le but sans doute ne s'atteindra pas. C'est l'heure où l'on compte ses fatigues, où l'on regarde avec épouvante les gerçures de sa peau. L'on n'a rien qu'une indomptable envie de monter plus haut, d'en finir, de mourir. Quelquefois, pourtant, un coup des vents du ciel arrive et dévoile à votre éblouissement des perspectives innombrables, infinies, merveilleuses ! A vingt mille pieds sous soi on aperçoit les hommes, une brise olympienne emplit vos poumons géants, et l'on se considère comme un colosse ayant le monde entier pour piédestal. Puis, le brouillard retombe et l'on continue à tâtons, à tâtons, s'écorchant les ongles aux rochers et pleurant dans la solitude. N'importe ! Mourons dans la neige, périssons dans la blanche douleur de notre désir, au murmure des torrents de l'Esprit, et la figure tournée vers le soleil ! [...]

 

Texte D : A Mademoiselle de Chantepie1, Croisset, 4 novembre 1857.

[...]
 Comment s'est passée votre jeunesse ? La mienne a été fort belle intérieurement. J'avais des enthousiasmes que je ne retrouve plus, hélas ! des amis qui sont morts ou métamorphosés. Une grande confiance en moi, des bonds d'âme superbes, quelque chose d'impétueux dans toute la personne. Je rêvais l'amour, la gloire, le Beau. J'avais le cœur large comme le monde et j'aspirais tous les vents du ciel. Et, puis, peu à peu, je me suis racorni2, usé, flétri. Ah ! je n'accuse personne que moi-même ! Je me suis abîmé dans des gymnastiques sentimentales insensées. J'ai pris plaisir à combattre mes sens et à me torturer le cœur. J'ai repoussé les ivresses humaines qui s'offraient. Acharné contre moi-même, je déracinais l'homme à deux mains, deux mains pleines de force et d'orgueil. De cet arbre au feuillage verdoyant je voulais faire une colonne toute nue pour y poser tout en haut, comme sur un autel, je ne sais quelle flamme céleste... Voilà pourquoi je me trouve à trente-six ans si vide et parfois si fatigué ! Cette mienne histoire que je vous conte, n'est-elle pas un peu la vôtre ?
[...]

1. Marie-Sophie Leroyer de Chantepie (1800-1888) : femme de lettres, correspondante de Flaubert et de George Sand.
2. Racorni : durci comme de la corne.

 

ÉCRITURE

I. Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :
         Montrez par quels procédés l'écrivain se met en scène dans les différentes lettres du corpus.

II. Vous traiterez ensuite un de ces sujets (16 points) :

  haut de page

 

CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES ES - S

 

Objet d'étude : Convaincre, persuader, délibérer.
Texte : 
Jacques CAZOTTE, Ollivier, Aventure du pèlerin, 1763.

 

  Un Roi de Naples, il s'appelait Roger, étant à la chasse, s'écarta de sa suite et s'égara dans une forêt. Il y fit rencontre d'un pèlerin, homme d'assez bonne mine, qui ne le connaissant point pour ce qu'il était, l'aborde avec liberté, et lui demande le chemin de Naples.
  « Compagnon, lui répond le Roi, il faut que vous veniez de bien loin; car vous avez le pied bien poudreux.
- II n'est cependant pas, répondit le pèlerin, couvert de toute la poussière qu'il a fait voler.
- Vous avez dû voir, poursuivit Roger, et apprendre bien des choses dans vos voyages ?
- J'ai vu, repartit le pèlerin, beaucoup de gens qui s'inquiétaient de peu. J'ai appris à ne pas me rebuter d'un premier refus. Je vous prie donc encore de vouloir m'enseigner la route qu'il faut que je prenne; car la nuit vient, et je dois penser à mon gîte.
- Connaissez-vous quelqu'un à Naples ? demanda le Roi. - Non, répondit le pèlerin. - Vous n'êtes donc pas sûr, poursuivit le Roi, d'y être bien reçu ? - Au moins suis-je sûr, dit le pèlerin, de pardonner le mauvais accueil à ceux qui me l'auront fait sans me connaître; mais la nuit vient, où est le chemin de Naples ?
- Si je suis égaré comme vous, dit Roger, comment pourrais-je vous l'indiquer ? Le mieux est que nous le cherchions de compagnie.
- Cela serait à merveille, dit le pèlerin, si vous n'étiez pas à cheval ; mais je retarderais trop votre marche ; ou vous presseriez trop la mienne.
- Vous avez raison, dit Roger, il faut que tout soit égal entre nous, puisque nous courons même fortune. » Sur ce propos il descend de cheval, et le voilà côte à côte avec le pèlerin. « Devineriez-vous avec qui vous êtes ? dit-il à son compagnon.
- A peu près, répondit celui-ci; je vois bien que je suis avec un homme.
- Mais, insista Roger, pensez-vous être en sûreté dans ma compagnie ?
- J'attends tout des honnêtes gens, reprit le pèlerin, et suis sans appréhension des voleurs.
- Croiriez-vous, ajouta Roger, que vous êtes avec le Roi de Naples ?
- J'en ai de la joie, reprit le pèlerin; je ne crains pas les rois; ce ne sont pas eux qui nous font du mal; mais puisque vous l'êtes, je vous félicite de m'avoir rencontré. Je suis, peut-être, le premier homme qui se soit montré devant vous à visage découvert.
- Eh bien, dit le Roi, il ne faut pas que je sois le seul qui tire avantage de notre entrevue : suivez-moi, je ferai quelque chose pour votre fortune.
- Elle est faite, Sire, répondit le pèlerin. Je la porte avec moi. J'ai là, dit-il, en montrant son bourdon1 et sa besace, deux bons amis qui ne me laisseront manquer de rien. Je souhaite que vous trouviez dans la possession de votre couronne toute la satisfaction que je goûte avec eux.
- Vous êtes donc heureux ? dit Roger. - Si l'homme peut l'être, répondit le pèlerin en tout cas, j'ai fait un vœu, c'est de m'aller pendre, si j'en trouve un plus heureux que moi.
- Mais, dit le Roi, comment se peut-il que vous viviez content de votre sort, ayant besoin de tout le monde ?
- Serais-je plus heureux, dit le pèlerin, si tout le monde avait besoin de moi ?
- Allez vous pendre, reprit Roger; car je pense être plus heureux que vous.
- Si ce mal devait m'arriver, répliqua le pèlerin, je croyais que quelque faquin2 plus désœuvré que moi dût me porter le coup. Je ne l'attendais pas de la part dont il me vient; mais, comme le pas est dur à franchir, je pense qu'avant tout il serait bon que nous comptassions ensemble.
- Cela sera bientôt fait, dit Roger. J'ai en abondance les commodités de la vie. Quand je voyage, je le fais à mon aise, comme vous pouvez le voir; car je suis bien monté, et j'ai dans mes écuries trois cents chevaux qui valent au moins celui-ci; retourné-je à Naples, je suis sûr d'être parfaitement reçu.
- Je ne ferai qu'une question, dit le pèlerin. Jouissez-vous de tous ces biens avec une sorte de vivacité ? Seriez-vous sans affaires, sans ambition, sans inquiétude ?
- Vous en demandez trop, pèlerin, reprit Roger. - Votre Majesté me pardonnera, dit le pèlerin; mais comme l'affaire doit avoir des suites très sérieuses pour moi, je dois tout faire entrer en ligne de compte. Voici le mien.
 « J'ai fait un honnête exercice. J'ai grand appétit, et je souperai fort bien de tout ce qui se trouvera : ensuite je dormirai d'un très bon somme jusqu'au matin. Je me lèverai frais et dispos. J'irai partout où me porteront la curiosité, la dévotion ou la fantaisie. Après-demain, si Naples m'ennuie, le reste du monde est à moi. » Convenez, Sire, que si je perds contre vous, je perds à beau jeu.
- Pèlerin, dit le Monarque, je m'aperçois que vous n'êtes pas las de vivre, et vous avez raison. Je me tiens pour vaincu; mais pour prix de l'aveu que je fais, j'exige que vous soyez mon hôte pendant le séjour que vous ferez à Naples.
- Je m'en garderai bien, Sire, répliqua le pèlerin, non que je me croie indigne de l'honneur que vous voulez me faire : vous nous exposeriez tous deux aux discours malins de vos courtisans. Pendant qu'ils applaudiraient, en apparence, à votre charité, qu'ils affecteraient de me faire un accueil obligeant, on demanderait tout bas où vous avez ramassé cet étranger, ce vagabond; ce que vous en prétendez faire; quels talents, quel mérite vous lui supposez. On vous taxerait de trop de confiance, de légèreté, même de quelque chose de pis.
- Et où le pèlerin, repartit Roger, a-t-il appris à connaître la Cour ? - Je suis né, repartit le pèlerin, commensal3 d'un palais, et quoique je pusse y vivre fort à mon aise, je me lassai bientôt d'y entendre parler fort mal d'un très bon maître, qu'on ne cessait de flatter en public, de voir qu'on ne cherchait qu'à le tromper, et de vivre enfin avec des gens qui n'avaient rien de haut que l'extérieur : je m'éloignai bien vite pour aller chercher ailleurs du naturel, des sentiments, de la franchise, de la liberté. Depuis ce temps je cours le monde.
- Et vous pensez, dit le Monarque, que toutes les Cours se ressemblent ?
- C'est, reprit le pèlerin, le même esprit qui les gouverne.
- Vous avez donc, poursuivit le Roi, bien mauvaise opinion des gens qui nous approchent ?
- Vous seriez de mon avis, Sire, s'ils se montraient à vous au naturel. Mais ils sont sur leurs gardes à cet égard, et auraient de belles craintes, s'ils pensaient que vous puissiez lire dans leur âme. Je veux, à ce sujet, vous fournir un moyen de vous divertir à leurs dépens. Ce moyen n'est pas bien étrange, et ne demande qu'un peu de mystère. Là-dessus le pèlerin développe son projet. Cependant le bruit des cors et des chiens, annonçant que les équipages de Roger allaient bientôt le rejoindre, l'étranger se sépare de lui pour n'être pas aperçu, tandis que le Prince monte à cheval, et pique des deux pour aller au devant de la chasse.
  Le lendemain le pèlerin se présente devant le monarque avec un placet4; le Roi reçoit le placet sans affection, et comme s'il eût méconnu l'homme, témoigne d'abord quelque surprise, puis ordonne que l'on amène cet étranger au palais, lui donne une audience de deux heures dans son cabinet, et sort de cette audience d'un air rêveur, embarrassé, capable d'intriguer tous les spéculatifs de la Cour. Les gens qui n'étaient là que pour le cortège, ou pour grossir la foule, n'osaient témoigner leur curiosité; mais le ministre, la maîtresse, le favori, ceux enfin qui avaient part à la confiance, hasardèrent bientôt des questions.
  « Cet homme, dit le Prince à son Ministre, qui lui en parla le premier, est bien extraordinaire, et possède des secrets surnaturels. Il m'a dit et m'a fait voir des choses étranges. Voyez le présent qu'il m'a fait. Ce miroir, qui semble très commun, représente d'abord les objets au naturel; mais par le secours de deux mots chaldéens5, l'homme qui s'y regarde s'y voit tel qu'il aurait fantaisie d'être. En un mot, ces souhaits, ou imaginations, ces rêves que les passions nous font faire en veillant, viennent s'y réaliser. J'en ai fait l'expérience, et croiriez-vous que je me suis vu sur le trône de Constantinople, ayant mes rivaux pour courtisans, et mes ennemis à mes pieds ? Mais le récit ne donne qu'une idée imparfaite de la chose : il faut que vous la voyiez vous-même, et vous ne pourrez revenir de votre surprise.
  - Dispensez-m'en, Sire, reprit le Ministre d'un ton froid et grave, qui déguisait assez bien son embarras. Ce pèlerin ne peut être qu'un dangereux magicien : je regarde son miroir comme une invention diabolique, et les paroles qu'on a enseignées à Votre Majesté sont sûrement sacrilèges. Je m'étonne que, pieuse comme elle est, elle n'ait pas conçu d'horreur pour une aussi damnable invention.»
  Roger ne crut pas devoir insister davantage auprès de son Ministre, et essaya de présenter le miroir à la maîtresse et au favori. La première feignit de s'évanouir de frayeur; l'autre répondit : « Ayant les bonnes grâces de Votre Majesté, je suis tel que je désire d'être, et ne veux rien voir au-delà. »
  Roger tenta vainement de faire ailleurs l'essai de son miroir; il éprouva partout les mêmes refus. Les consciences s'étaient révoltées : « Il faut, disait-on, brûler le pèlerin et son miroir. »
  Le Roi voyant que la chose prenait un tour assez sérieux pour qu'on lui en fit parler par les personnes autorisées, fit appeler le pèlerin à son audience publique. « Vous n'êtes pas sorcier, lui dit-il, pèlerin ; mais vous connaissez le monde. Vous aviez parié que je ne trouverais personne à ma Cour qui voulût se montrer à moi tel qu'il est, et vous avez gagné votre gageure. Reprenez votre miroir : vous l'aviez acheté dans une boutique de Naples, et il nous a très bien servi pour les deux carolus qu'il vous a coûté.

1. bâton.
2. homme méprisable et impertinent.
3. personne qui mange à la même table qu'une autre.
4. demande pour obtenir une audience.
5. de la Chaldée (Babylonie). Ici, les deux mots chaldéens sont comme une formule magique.

 

ÉCRITURE

I -  Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :
     En quoi ce texte est-il un apologue ?

Il -  Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix (16 points) :

  haut de page

 

CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : L'épistolaire.
Textes : 
Texte A - Arthur RIMBAUD (1854-1891), « Lettre du Voyant », Correspondance, 1871

Texte B - Rainer Maria RILKE (1875-1926), Lettres à un jeune poète, 1929
Texte C - Virginia WOOLF (1882-1941), Lettre à un jeune poète, 1932
Texte D - Marcel ARLAND (1899-1986), La nuit et les sources, 1926.

 

Texte A - Arthur RIMBAUD (1854-1891), « Lettre du Voyant », Correspondance, 1871.

A Paul Demeny
à Douai

Charleville, 15 mai 1871.

 J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle. [...]
 La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l'inspecte, Il la tente, I'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver; cela semble simple : en tout cerveau s'accomplit un développement naturel; tant d'égoïstes se proclament auteurs; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse : à l'instar des comprachicos1, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
 Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.
 Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences.
 Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé ! [...]

1. Ces « voleurs d'enfants » (espagnol "comprar" = acheter et "chicos" = enfants) les mutilaient pour en faire des monstres. Voir le roman de Hugo L'homme qui rit dont le héros est un de ces enfants mutilés.

 

Texte B - Rainer Maria RILKE (1875-1926), Lettres à un jeune poète, 1929.

[L'écrivain autrichien Rainer Maria Rilke (1875 - 1926), est âgé de 27 ans lorsqu'il reçoit la lettre d'un jeune homme, Franz Xaver Kappus, qui lui demande des conseils sur sa poésie. Le texte qui suit est un extrait de la première lettre-réponse de Rilke.]

Paris, le 17 février 1903

  Vous demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez, à moi. Vous l'avez auparavant demandé à d'autres. Vous les envoyez à des revues. Vous les comparez à d'autres poèmes, et vous êtes agité quand certaines rédactions refusent vos tentatives. Eh bien - puisque vous m'avez autorisé à vous donner des conseils - je vous prie de laisser tout cela. Vous regardez vers l'extérieur, et c'est justement cela, plus que tout au monde, qu'il vous faudrait éviter en ce moment. Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne. II n'y a qu'un moyen, un seul. Rentrez en vous-même. Explorez le fond qui vous enjoint1 d'écrire ; vérifiez s'il étend ses racines jusqu'à l'endroit le plus profond de votre coeur, répondez franchement à la question de savoir si, dans le cas où il vous serait refusé d'écrire, il vous faudrait mourir. C'est cela avant tout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit : suis-je contraint d' écrire ? Creusez en vous-même jusqu'à trouver une réponse profonde. Et si elle devait être positive, s'il vous est permis de faire face à cette question sérieuse par un simple et fort « J'y suis contraint », alors, construisez votre vie en fonction de cette nécessité; votre vie doit être, jusqu'en son heure la plus indifférente et la plus infime, signe et témoignage de cet irrépressible2 besoin. Puis approchez-vous de la nature. Puis tentez, comme si vous étiez le premier homme, de dire ce que vous voyez, ce que vous vivez, ce que vous aimez et ce que vous perdez. N'écrivez pas de poèmes d'amour; fuyez pour commencer les formes qui sont trop courantes, trop ordinaires : ce sont les plus difficiles, car il faut une grande force, parvenue à maturité, pour donner quelque chose qui vous soit propre là où sont installées en foule de bonnes et parfois brillantes traditions. Aussi, réfugiez-vous, loin des motifs généraux, auprès de ceux que vous offre votre propre quotidien; peignez vos tristesses et vos désirs, les pensées fugitives et la foi en quelque beauté - peignez tout cela avec une ardente, silencieuse, humble sincérité, et servez-vous, pour vous exprimer, des choses qui vous entourent, des images de vos rêves et des objets de votre souvenir. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas; accusez-vous vous-même, dites-vous que vous n'êtes pas assez poète pour en évoquer les richesses; car pour celui qui crée, il n'y a pas de pauvreté, ni de lieu pauvre, indifférent. Et quand vous seriez vous-même dans une prison dont les murs ne laisseraient parvenir jusqu'à vos sens aucun des bruits du monde, n'auriez-vous pas encore votre enfance, cette richesse précieuse, royale, cette chambre forte des souvenirs ? C'est vers elle qu'il faut tourner votre attention. Essayez de faire remonter les sensations enfouies de ce vaste passé; votre personnalité s'affermira, votre solitude s'agrandira pour devenir une demeure plongée dans la pénombre, d'où l'on entend passer au loin le bruit que font les autres. - Et si ce mouvement vers l'intérieur, cette plongée dans votre propre monde donne naissance à des vers, alors vous ne songerez pas à demander à qui que ce soit si ce sont de bons vers. Vous ne tenterez pas non plus d'intéresser des revues à ces travaux - car vous verrez en eux une propriété naturelle et qui vous est chère, une part et une voix de votre vie. Une œuvre d'art est bonne quand elle est issue de la nécessité.

1. Ordonne.
2. Qu'on ne peut ni réprimer m contenir.

 

Texte C - Virginia WOOLF (1882-1941), « A John Lehmann », Lettre à un jeune poète, 1932 (écriture en 1931 et publication en 1932).

Mon cher John,

[...] Mais avant de commencer,, je dois admettre des défauts, à la fois acquis et innés, qui gauchissent et annulent presque tout ce que j'ai à dire de la poésie, comme tu verras. Faute d'avoir reçu une éducation universitaire digne de ce nom, j'ai toujours été incapable de faire le départ1 entre l'ïambe2 et le dactyle2 et, comme si cela ne suffisait pas à me disqualifier définitivement, la pratique de la prose a engendré chez moi, comme chez la plupart de mes confrères, une jalousie stupide, une indignation vertueuse... bref, une indignation dont le critique devrait être préservé. Car comment, nous demandons-nous, nous autres prosateurs lors de nos rencontres, dire ce que l'on veut dire, tout en respectant les règles de poésie ? Faut-il parler de « lame » parce qu'on a mentionné « flamme » ; accoupler « chagrin » avec « assassin » ? La rime n'est pas seulement puérile, mais malhonnête, disent les prosateurs dont je suis. Et nous ajoutons : « Regardez donc leurs règles ! Comme il est facile d'être un poète ! Le chemin est si droit et si strict pour eux ! On doit faire ceci, pas cela. Je préférerais être un enfant et marcher en rang dans une allée de banlieue qu'écrire des poèmes », remarquent certains de mes pairs. Cela doit ressembler à une prise de voile et à l'entrée dans les ordres qu'observer les rites et les rigueurs de la prosodie. Cela explique pourquoi ils répètent sans cesse la même chose. Alors que nous les prosateurs (je veux seulement illustrer le genre de sottises proférées par les prosateurs quand ils sont seuls), nous sommes les maîtres de la langue, pas ses esclaves; personne ne peut nous dresser; personne ne peut nous brimer; nous disons ce que nous voulons dire; le champ entier de l'existence nous appartient. Nous sommes les créateurs, nous sommes les explorateurs ... Et nous déblatérons3 de la sorte assez sottement, je l'avoue. [...]

1. Faire la différence.
2. Termes de métrique servant à désigner différentes sortes de vers.
3. Déblatérer : bavarder (familier).

 

Texte D - Marcel ARLAND (1899-1986), La nuit et les sources, 1926.

[Lettre destinée à Marcel Jouhandeau, autre écrivain français contemporain d'Arland, sur la grâce d'écrire.]

  Comme on se voit peu, Marcel, alors que l'on se connaît depuis si longtemps et que ce n'est point l'affection qui manque ! [...]
  Voilà deux ans, un jour de mars ou d'avril, je m'étais enfermé dès le matin dans ma chambre. J'ai un peu écrit, tant bien que mal, puis j'ai dû prendre une vingtaine de minutes pour déjeuner (j'étais seul) ; et de nouveau la chambre, la table, des cigarettes. Décidément, il me semblait que cela n'allait pas trop mal; ou plutôt il ne me semblait rien du tout: j'écrivais. Levant les yeux, je me suis aperçu qu'il n'y avait plus trace de jour aux rideaux. Et le chien, les trois chats qui devaient m'attendre pour dîner ! Je suis descendu dans la cuisine :ils dormaient; j'ai regardé l'horloge : quatre heures du matin. D'un coup j'ai parfaitement compris ce que pouvait être un demi-dieu ou un héros. Ah ! que ne suis-je écrivain tous les jours ! que ne puis-je répéter chaque jour ce beau cri, cette plainte heureuse de la petite Australienne malade : « Dieu soit béni, qui nous a donné la grâce d'écrire ».
  J'en aurais besoin à présent plus que jamais, de cette grâce, de ces heures où on se retrouve et on se délivre, de cette fraîcheur dans la brûlure. L'œuvre n'importe guère; nous verrons bien; ce n'est qu'après, qu'elle importe; quoiqu'il arrive, cette joie qui nous fut donnée n'aura pas été une illusion, cette respiration à plein cœur. Oui, j'en aurais grand besoin, moi qui ne sais depuis pas mal de jours si j'étouffe ou si je respire, demi-mort, demi-vivant, ce qui ne manque ni tout à fait de charme ni d'amertume.
  Mais ce matin, c'est presque le printemps: fleurs jaunes de forsythias, roses et blanches du prunus épineux. Pas de feuilles aux arbres. Un ciel tendre; quelques oiseaux qui s'essaient à pépier (Dieu merci, nous n'en sommes pas encore aux rossignols). On laboure dans la vallée, près du bois; j'entends crier : « Ho !...ho !... » Mais la voix manque d'assurance, c'est le premier cri de la saison, cela résonne et se perd aussitôt. - Ainsi de ces mots que je trace, et qui me semblent tout engourdis : l'écho tarde à répondre; mais j'attends, je ne manque pas d'espoir; et je recommence mes petits : « Ho... ho » particuliers. A défaut d'œuvre ou de journal ce n'est guère là qu'une sorte d'appel. Vers qui, vers quoi ? Si je le savais, je ne songerais sans doute pas à écrire.
  J'écris encore, Ia nuit venue. Est-ce bien la nuit ? Terre ou ciel : c'est un immense désert blanchâtre. Je me suis promené longtemps de la maison au potager, passant et repassant devant les hauts arbres nus. Je me croyais seul; mais j'ai perçu un trottinement sur les feuilles mortes : mon ami des beaux mois, le hérisson, venait de traverser l'hiver et faisait ses premiers pas dans la jeune année. II y avait aussi, parfois, un lourd battement d'ailes; je ne voyais pas l'oiseau - une hulotte ? - qui changeait d'arbre; on eût dit qu'aucun gîte ne pût le rassurer, et de nouveau, après un silence, il s'envolait.
  C'est ainsi que cette nuit, entre l'hiver et le printemps, nous étions trois qui ne pouvions dormir, mais ne savions que faire d'autre. Dieu nous aide !

 

ÉCRITURE

I -  Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :
     Étudiez la manière dont le destinataire est pris en compte dans chacune de ces lettres.

Il -  Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix (16 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : Le théâtre, texte et représentation.
Textes : 
Texte A - Alfred JARRY, Ubu Roi, acte Ill, scènes 3 et 4, 1888
Texte B -
Jean-Paul SARTRE, Les Mouches, Acte II, scènes 3 et 4, 1943
Texte C -
Albert CAMUS, Caligula, acte II, scène 5, 1944
Texte D - Eugène IONESCO, Le Roi se meurt, 1962.

 

Texte A : Alfred JARRY, Ubu Roi, acte Ill, scènes 3 et 4, 1888.

[La scène se passe dans une Pologne imaginaire. Poussé par l'ambition de sa femme, le Père Ubu fomente une conspiration contre le roi Venceslas. Parvenu à ses fins, et une fois couronné, Ubu fait régner la terreur.]

ACTE III, SCÈNE III

Une maison de paysans dans les environs de Varsovie.
Plusieurs paysans sont assemblés.

UN PAYSAN, entrant :
Apprenez la grande nouvelle. Le roi est mort, les ducs aussi et le jeune Bougrelas s'est sauvé avec sa mère dans les montagnes. De plus, le Père Ubu s'est emparé du trône.
UN AUTRE :
J'en sais bien d'autres. Je viens de Cracovie1, où j'ai vu emporter les corps de plus de trois cents nobles et de cinq cents magistrats qu'on a tués, et il parait qu'on va doubler les impôts et que le Père Ubu viendra les ramasser lui-même.
TOUS :
Grand Dieu ! qu'allons-nous devenir ? le Père Ubu est un affreux sagouin et sa famille est, dit-on, abominable.
UN PAYSAN :
Mais, écoutez : ne dirait-on pas qu'on frappe à la porte ?
UNE VOIX, au-dehors :
Comegidouille2 ! Ouvrez, de par ma merdre, par saint Jean, saint Pierre et saint Nicolas ! ouvrez, sabre à finances, corne finances, je viens chercher les impôts !
La porte est défoncée, Ubu pénètre suivi d'une légion de Grippe-Sous.

SCÈNE IV

PERE UBU : Qui de vous est le plus vieux ? (Un paysan s'avance.) Comment te nommes-tu ?
LE PAYSAN :
Stanislas Leczinski.3
PERE UBU :
Eh bien, comegidouille, écoute-moi bien, sinon ces messieurs te couperont les oneilles4. Mais, vas-tu m'écouter enfin ?
STANISLAS :
Mais Votre Excellence n'a encore rien dit.
PERE UBU :
Comment, je parle depuis une heure. Crois-tu que je vienne ici pour prêcher dans le désert ?
STANISLAS :
Loin de moi cette pensée.
PERE UBU :
Je viens donc de te dire, t'ordonner et te signifier que tu aies à produire et exhiber promptement ta finance, sinon tu seras massacré. Allons, messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le voiturin à phynances5. (On apporte le voiturin.)
STANISLAS :
Sire, nous ne sommes inscrits sur le registre que pour cent cinquante-deux rixdales que nous avons déjà payées, il y aura tantôt six semaines à la Saint-Mathieu.
PERE UBU :
C'est fort possible, mais j'ai changé le gouvernement et j'ai fait mettre dans le journal qu'on paierait deux fois tous les impôts et trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système, j'aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m'en irai.
PAYSANS :
Monsieur Ubu, de grâce, ayez pitié de nous. Nous sommes de pauvres citoyens.
PERE UBU :
Je m'en fiche. Payez.
PAYSANS :
Nous ne pouvons, nous avons payé.
PERE UBU :
Payez ! ou ji6 vous mets dans ma poche avec supplice et décollation du cou et de la tête ! Cornegidouille, je suis le roi peut-être !
TOUS :
Ah, c'est ainsi ! Aux armes ! Vive Bougrelas, par la grâce de Dieu, roi de Pologne et de Lithuanie !
PERE UBU :
En avant, messieurs des Finances, faites votre devoir.
(Une lutte s'engage, la maison est détruite et le vieux Stanislas s'enfuit seul à travers la plaine. Ubu reste à ramasser la finance.)

1. Ancienne capitale de Pologne.
2. Un des jurons ubuesques les plus violents. On peut y voir une composante sexuelle (dans le préfixe corne) et une composante digestive (gidouille) qui symbolisent les « appétits inférieurs » du personnage.
3. Nom authentique d'un roi de Pologne dont la fille (Marie) épousa Louis XV.
4. Déformation d'oreilles. Le mot appartient au vocabulaire ubuesque comme merdre.
5. Phynance est une invention orthographique que Jarry justifie en rapprochant le mot de physique.
6. Ji : je.

 

Texte B  : Jean-Paul SARTRE, Les Mouches, acte II, scènes 3 et 4, 1943

 [L'histoire se passe dans la ville d'Argos. Egisthe, après avoir assassiné Agamemnon, et épousé Clytemnestre sa femme, a instauré un régime de terreur. Oreste, fils de la reine, revient quinze ans plus tard, suivi par Jupiter. Electre, sa sœur, traitée en esclave, incite le peuple à la révolte. Egisthe la chasse. Elle se cache avec Oreste dans le palais.]

SCÈNE III
EGISTHE, CLYTEMNESTRE, ORESTE et ELECTRE (cachés)

EGISTHE. [... ] Je regrette d'avoir dû punir Électre.
CLYTEMNESTRE.
Est-ce parce qu'elle est née de moi ? II vous a plu de le faire, et je trouve bon tout ce que vous faites.
EGISTHE.
Femme, ce n'est pas pour toi que je le regrette.
CLYTEMNESTRE.
Alors pourquoi ? Vous n'aimiez pas Électre.
EGISTHE.
Je suis las. Voici quinze ans que je tiens en l'air, à bout de bras, le remords de tout un peuple. Voici quinze ans que je m'habille comme un épouvantail : tous ces vêtements noirs ont fini par déteindre sur mon âme.
CLYTEMNESTRE.
Mais, Seigneur, moi-même...
EGISTHE.
Je sais, femme, je sais : tu vas me parler de tes remords. Eh bien, je te les envie, ils te meublent la vie. Moi, je n'en n'ai pas, mais personne d'Argos n'est aussi triste que moi.
CLYTEMNESTRE.
Mon cher seigneur...
Elle s'approche de lui.
EGISTHE.
Laisse-moi, catin ! n'as-tu pas honte, sous ses yeux ?
CLYTEMNESTRE.
Sous ses yeux ? Qui donc nous voit ?
EGISTHE.
Eh bien, le roi. On a lâché les morts, ce matin.
CLYTEMNESTRE.
Seigneur, je vous en supplie... Les morts sont sous terre et ne nous gêneront pas de sitôt. Est-ce que vous avez oublié que vous-même inventâtes ces fables pour le peuple ?
EGISTHE.
Tu as raison, femme. Eh bien, tu vois comme je suis las ? Laisse-moi, je veux me recueillir.
Clytemnestre sort.

SCÈNE IV
EGISTHE, ORESTE et ELECTRE (cachés)

EGISTHE. Est-ce là, Jupiter, le roi dont tu avais besoin pour Argos ? Je vais, je viens, je sais crier d'une voix forte, je promène partout ma grande apparence terrible, et ceux qui m'aperçoivent se sentent coupables jusqu'aux moelles. Mais je suis une coque vide : une bête m'a mangé le dedans sans que je m'en aperçoive. A présent je regarde en moi-même, et je vois que je suis plus mort qu'Agamemnon. Ai-je dit que j'étais triste ? J'ai menti. Il n'est ni triste ni gai, le désert, l'innombrable néant des sables sous le néant lucide du ciel : il est sinistre. Ah ! je donnerais mon royaume pour verser une larme !
Entre Jupiter.

 

Texte C  :  Albert CAMUS, Caligula, acte II, scène 5, 1944.

 [Depuis la mort de sa sœur Drusilla, Caligula, jeune empereur romain, prend conscience de l'absurdité du monde. II décide d'exercer un pouvoir absolu, tyrannique et cruel sur son royaume.]

ACTE II SCÈNE 5

Il mange, les autres aussi. Il devient évident que Caligula se tient mal à table. Rien ne le force à jeter ses noyaux d'olives dans l'assiette de ses voisins immédiats, à cracher ses déchets de viande sur le plat, comme à se curer les dents avec les ongles et à se gratter la tête frénétiquement. C'est pourtant autant d'exploits que, pendant le repas, il exécutera avec simplicité. Mais il s'arrête brusquement de manger et fixe avec insistance Lepidus l'un des convives.
Brutalement.

CALIGULA.
Tu as l'air de mauvaise humeur. Serait-ce parce que j'ai fait mourir ton fils ?
LEPIDUS, la gorge serrée.
Mais non, Caïus, au contraire.
CALIGULA, épanoui.
Au contraire ! Ah ! que j'aime que le visage démente les soucis du cœur. Ton visage est triste. Mais ton cœur ? Au contraire n'est-ce pas, Lepidus ?
LEPIDUS, résolument. Au
contraire, César.
CALIGULA, de plus en plus heureux.
Ah ! Lepidus, personne ne m'est plus cher que toi. Rions ensemble, veux-tu ? Et dis-moi quelque bonne histoire.
LEPIDUS, qui a présumé de ses forces.
Caïus !
CALIGULA.
Bon, bon. Je raconterai, alors. Mais tu riras, n'est-ce pas, Lepidus ? (L'œil mauvais.) Ne serait-ce que pour ton second fils. (De nouveau rieur.) D'ailleurs tu n'es pas de mauvaise humeur. (II boit, puis dictant.) Au..., au... Allons, Lepidus.
LEPIDUS, avec lassitude.
Au contraire, Caïus.
CALIGULA.
A la bonne heure! (Il boit.) Écoute, maintenant. (Rêveur.) Il était une fois un pauvre empereur que personne n'aimait. Lui, qui aimait Lepidus, fit tuer son plus jeune fils pour s'enlever cet amour du cœur. (Changeant de ton.) Naturellement, ce n'est pas vrai. Drôle, n'est-ce pas ? Tu ne ris pas. Personne ne rit ? Ecoutez alors. (Avec une violente colère.) Je veux que tout le monde rie. Toi, Lepidus, et tous les autres. Levez-vous, riez. (Il frappe sur la table.) Je veux, vous entendez, je veux vous voir rire.
Tout le monde se lève. Pendant toute cette scène, les acteurs, sauf Caligula et Caesonia, pourront jouer comme des marionnettes.
Se renversant sur son lit, épanoui, pris d'un rire irrésistible.
Non, mais regarde-les, Caesonia. Rien ne va plus. Honnêteté, respectabilité, qu'en dira-t-on, sagesse des nations, rien ne veut plus rien dire. Tout disparaît devant la peur. La peur, hein, Caesonia, ce beau sentiment, sans alliage, pur et désintéressé, un des rares qui tire sa noblesse du ventre. (Il passe la main sur son front et boit. Sur un ton amical.) Parlons d'autre chose, maintenant. Voyons. Cherea, tu es bien silencieux.
CHEREA.
Je suis prêt à parler, Caïus. Dès que tu le permettras.
CALIGULA.
Parfait. Alors tais-toi. J'aimerais bien entendre notre ami Mucius.
MUCIUS, à contrecœur.
A tes ordres, Caïus.

 

Texte D : Eugène IONESCO, Le Roi se meurt, 1962.

 [Bérenger 1er ne veut pas comprendre le destin inexorable que son médecin et sa première femme lui ont annoncé : il va mourir. La seconde épouse du Roi, Marie, est présente.]

LE ROI
. Viens vers moi,
MARIE.
Je voudrais bien. Je vais le faire. Je vais le faire. Mes bras retombent.
LE ROI.
Alors, danse. (Marie ne bouge pas.) Danse. Alors, au moins, tourne-toi, va vers la fenêtre, ouvre-la et referme
MARIE.
Je ne peux pas.
LE ROI. Tu as sans doute un torticolis, tu as certainement un torticolis. Avance vers moi.
MARIE.
Oui, Sire.
LE ROI.
Avance vers moi en souriant.
MARIE.
Oui, Sire.
LE ROI. Fais-le donc !
MARIE.
Je ne sais plus comment faire pour marcher. J'ai oublié subitement.
MARGUERITE, à Marie.
Fais quelques pas vers lui.
Marie avance un peu en direction du Roi.
LE ROI.
Vous voyez, elle avance.
MARGUERITE.
C'est moi qu'elle a écoutée. (A Marie.) Arrête. Arrête-toi.
MARIE.
Pardonne-moi, Majesté, ce n'est pas ma faute.
MARGUERITE, au Roi.
Te faut-il d'autres preuves ?
LE ROI. J'ordonne que les arbres poussent du plancher. (Pause.) J'ordonne que le toit disparaisse. (Pause.) Quoi ? Rien ? J'ordonne qu'il y ait la pluie. (Pause, toujours rien ne se passe.) J'ordonne qu'il y ait la foudre et que je la tienne dans ma main. (Pause.) J'ordonne que les feuilles repoussent (ll va à la fenêtre.) Quoi ! Rien ! J'ordonne que Juliette entre par la grande porte. (Juliette entre par la petite porte au fond à droite.) Pas par celle-là, par celle-ci. Sors par cette porte. (Il montre la grande porte. Elle sort par la petite porte, à droite, en face. A Juliette.) J'ordonne que tu restes. (Juliette sort.) J'ordonne qu'on entende les clairons. J'ordonne que les cloches sonnent. J'ordonne que cent vingt et uns coups de canon se fassent entendre en mon honneur. (Il prête l'oreille.) Rien ! ... Ah si ! J'entends quelque chose.
LE MÉDECIN.
Ce n'est que le bourdonnement de vos oreilles, Majesté.

 

ÉCRITURE

I -  Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :
     Quelles figures de roi ces quatre extraits proposent-ils ? Justifiez votre réponse.

Il -  Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix (16 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Les réécritures.
Textes : 
Texte A - SHAKESPEARE. Macbeth, acte I, scène 7 (1606)
Texte B - Alfred JARRY, Ubu Roi, acte I, scène 7 (1896)
Texte C - Eugène IONESCO, Macbett (1972).

 

Texte A - SHAKESPEARE. Macbeth, acte I, scène7 (1606).

[Le général Macbeth se laisse persuader par une prophétie ambiguë qu’il deviendra roi. Son épouse, Lady Macbeth, plus ambitieuse et moins retenue par de nobles scrupules, le pousse à tuer le roi Duncan pour s’emparer du trône et l’y remplacer. Pris par le doute, alors qu’il doit justement recevoir Duncan chez lui, Macbeth remet en cause son projet.]

Entre Lady Macbeth.

MACBETH. — Eh bien quoi de nouveau ?
LADY MACBETH. — Il1 a presque soupé... Pourquoi avez-vous quitté la salle ?
MACBETH. — M’a-t-il demandé ?
LADY MACBETH. — Ne le savez-vous pas ?
MACBETH. — Nous n’irons pas plus loin dans cette affaire. Il vient de m’honorer; et j’ai acheté de toutes les classes du peuple une réputation dorée qu’il convient de porter maintenant dans l’éclat de sa fraîcheur, et non de jeter sitôt de côté.
LADY MACBETH. — Était-elle donc ivre, l’espérance dans laquelle vous vous drapiez ? s’est-elle endormie depuis ? et ne fait-elle que se réveiller pour verdir et  pâlir ainsi devant ce qu’elle contemplait si volontiers ? Désormais je ferai le même cas de ton amour. As-tu peur d’être dans tes actes et dans ta résolution le même que dans ton désir ? Voudrais-tu avoir ce que tu estimes être l’ornement de la vie, et vivre couard2 dans ta propre estime, laissant un je n’ose pas suivre un je voudrais, comme le pauvre chat de l’adage3 ?
MACBETH. — Paix je te prie. J’ose tout ce qui sied4 à un homme : qui ose au-delà n’en est plus un.
LADY MACBETH. — Quelle est donc la bête qui vous a poussé à me révéler cette affaire ? Quand vous l’avez osé, vous étiez un homme; maintenant, soyez plus que vous n’étiez, vous n’en serez que plus homme. Ni l’occasion, ni le lieu ne s'offraient alors, et vous vouliez pourtant les créer tous deux. Ils se sont créés d’eux-mêmes, et voilà que leur concours vous anéantit. J’ai allaité, et je sais combien j’aime tendrement le petit qui me tète : eh bien ! au moment où il souriait à ma face, j’aurais arraché le bout de mon sein de ses gencives sans os, et lui aurais fait jaillir la cervelle, si je l'avais juré comme vous avez juré ceci.
MACBETH. — Si nous allions échouer ?
LADY MACBETH. — Nous, échouer ! Chevillez seulement votre courage au point résistant, et nous n’échouerons pas. Lorsque Duncan sera endormi (et le rude voyage d’aujourd’hui va l’inviter bien vite à un somme profond), j’aurai raison de ses deux chambellans5 avec du vin et de l’ale6, à ce point que la mémoire, gardienne de leur cervelle, ne sera que fumée, et le récipient de leur raison qu’un alambic7. Quand le sommeil du porc tiendra gisant, comme une mort, leur être submergé, que ne pourrons-nous, vous et moi, exécuter sur Duncan sans défense ? Que ne pourrons- nous imputer à ses officiers, placés là, comme des éponges pour absorber le crime de ce grand meurtre ?
MACBETH. — Ne mets au monde que des enfants mâles ! car ta nature intrépide ne doit former que des hommes... Ne sera-t-il pas admis par tous, quand nous aurons marqué de sang ses deux chambellans endormis et employé leurs propres poignards, que ce sont eux qui ont fait la chose ?
LADY MACBETH. — Qui osera admettre le contraire, quand nous ferons rugir notre douleur et nos lamentations sur sa mort ?
MACBETH. — Me voilà résolu je vais tendre tous les ressorts de mon être vers cet acte terrible. Allons et jouons8 notre monde, par la plus sereine apparence. Un visage faux doit cacher ce que sait un cœur faux.

(Ils sortent.)

1. Il s'agit du roi Duncan.
2. couard : qui manque de courage.
3. adage : proverbe.
4. sied : du verbe seoir convient
5. chambellan : officier chargé de tout ce qui concerne le service intérieur de la chambre d’un souverain.
6. ale : bière anglaise légère.
7. alambic : signifie ici que le contenu de la raison se sera évaporé.
8. jouer : se jouer de, tromper.

 

Texte B - Alfred JARRY, Ubu Roi, acte I, scène 7 (1896).

Scène 7
La maison d’Ubu.
GIRON, PILE, COTICE, PERE UBU, MERE UBU,
Conjurés et Soldats, CAPITAINE BORDURE.

PERE UBU. — Eh ! mes amis, il est grand temps d’arrêter le plan de la conspiration. Que chacun donne son avis. Je vais d’abord donner le mien, si vous le permettez.
CAPITAINE BORDURE. — Parlez, Père Ubu.
PERE UBU. — Eh bien, mes amis, je suis d’avis d’empoisonner simplement le roi en lui fourrant de l’arsenic dans son déjeuner. Quand il voudra le brouter il tombera mort, et ainsi je serai roi.
TOUS. — Fi, le sagouin !
PERE UBU. — Eh quoi, cela ne vous plaît pas ? Alors, que Bordure donne son avis.
CAPITAINE BORDURE. — Moi, je suis d’avis de lui ficher un grand coup d’épée qui le fendra de la tête à la ceinture.
TOUS. — Oui ! voilà qui est noble et vaillant.
PERE UBU.— Et s’il vous donne des coups de pieds ? Je me rappelle maintenant qu’il a pour les revues des souliers de fer qui font très mal. Si je savais, je filerais vous dénoncer pour me tirer de cette sale affaire, et je pense qu’il me donnerait aussi de la monnaie.
MERE UBU. — Oh ! le traître, le lâche, le vilain et plat ladre1.
TOUS. — Conspuez2 le Père Ubu !
PERE UBU. — Hé ! messieurs, tenez-vous tranquilles si vous ne voulez visiter mes poches. Enfin je consens à m’exposer pour vous. De la sorte, Bordure, tu te charges de pourfendre le roi.
CAPITAINE BORDURE. — Ne vaudrait-il pas mieux nous jeter tous à la fois sur lui en braillant et gueulant ? Nous aurions chance ainsi d’entraîner les troupes.
PERE UBU. — Alors, voilà. Je tâcherai de lui marcher sur les pieds, il regimbera3, alors je lui dirai : MERDRE, à ce signal vous vous jetterez sur lui.
MERE UBU. — Oui, et dès qu’il sera mort tu prendras son sceptre et sa couronne.
CAPITAINE BORDURE. — Et je courrai avec mes hommes à la poursuite de la famille royale.
PERE UBU. — Oui, et je te recommande spécialement le jeune Bougrelas.
 Ils sortent.
PERE UBU, courant après et les faisant revenir — Messieurs, nous avons oublié une cérémonie indispensable, il faut jurer de nous escrimer vaillamment.
CAPITAINE BORDURE. — Et comment faire ? Nous n’avons pas de prêtre.
PERE UBU. — La mère Ubu va en tenir lieu.
TOUS. — Eh bien, soit.
PERE UBU. — Ainsi, vous jurez de bien tuer le roi ?
TOUS. — Oui, nous le jurons. Vive le Père Ubu !

FIN DU PREMIER ACTE.

1. ladre : avare.
2. conspuer : manifester bruyamment et publiquement contre; huer.
3. regimber : résister; se montrer récalcitrant.

 

Texte C - Eugène IONESCO, Macbett (1972).

MACBETT : — L’État, c’est lui1.
BANCO : — De mon domaine, qu’il n’a pas augmenté, il me prend dix mille volailles par an, avec leurs œufs.
MACBETT : — C’est inacceptable.
BANCO : — J’ai combattu pour lui, vous le savez, à la tête de mon armée personnelle. Il veut l’intégrer dans son armée. Mes propres hommes, qu’il pourrait lancer contre moi-même.
MACBETT : — Aussi contre moi-même.
BANCO : — Jamais vu ça.
MACBETT : — Jamais, depuis que mes ancêtres...
BANCO : — Que mes ancêtres aussi.
MACBETT : — Avec tous ceux qui fouillent et qui farfouillent autour de lui.
BANCO : — Qui s’engraissent avec la sueur de notre front.
MACBETT : — Avec la graisse de nos volailles.
BANCO : — De nos brebis.
MACBETT : — De nos cochons.
BANCO : — Le cochon
MACBETT : — De notre pain.
BANCO : — Avec le sang que nous avons versé pour lui...
MACBETT : — Les périls dans lesquels il nous engage...
BANCO : — Dix mille volailles, dix mille chevaux, dix mille jeunes gens... Qu’est-ce qu’il en fait ? Il ne peut pas tout manger. Le reste pourrit.
MACBETT : — Et mille jeunes filles.
BANCO : — Nous savons bien ce qu’il en fait.
MACBETT : — Il nous doit tout.
BANCO : — Bien plus encore.
MACBETT : — Sans compter le reste.
BANCO : — Mon honneur...
MACBETT : — Ma gloire...
BANCO : — Mes droits ancestraux...
MACBETT : — Mon bien...
BANCO : — Le droit d’accroître nos richesses.
MACBETT : — L’autonomie.
BANCO : — Seul maître de mon espace.
MACBETT : — Il faut l’en expulser.
BANCO : — Il faut l’expulser de partout. A bas Duncan !
MACBETT : — A bas Duncan !
BANCO : — Il faut l’abattre.
MACBETT : — J’allais vous le proposer... Nous nous partagerons la principauté. Chacun aura sa part, je prendrai le trône. Je serai votre souverain. Vous serez mon vizir2.
BANCO : — Le premier après vous.
MACBETT : — Le troisième. Car ce que l’on va faire n’est pas facile. Nous serons aidés. Il y a une troisième personne dans le complot : c’est Lady Duncan.
BANCO : — Ça alors.., ça alors... D’accord ! Heureusement.
MACBETT : — Elle est indispensable.
Entre par le fond Lady Duncan.
BANCO : — Madame !... Quelle surprise!
MACBETT, à Banco : — C’est ma fiancée.
BANCO : — La future Lady Macbett ? ça alors... (A l’un et l’autre.) Toutes mes félicitations.
Il baise la main de Lady Duncan.
LADY DUNCAN : — A la vie, à la mort !
Ils sortent tous les trois un poignard, ils lèvent les bras, croisent les poignards.
ENSEMBLE : — Jurons de tuer le tyran
MACBETT : — L’usurpateur
BANCO : — A bas le dictateur !
LADY DUNCAN : — Le despote.
MACBETT : — Ce n’est qu’un mécréant.
BANCO : — Un ogre
LADY DUNCAN : — Un âne.
MACBETT : — Une oie.
BANCO : — Un pou.
LADY DUNCAN : — Jurons de l’exterminer.
LES TROIS, ensemble : — Nous jurons de l’exterminer.

1. Iui : le roi Duncan.
2. vizir : ministre d’un souverain oriental.

 

I. Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :
Dites en quoi chacun de ces textes se distingue des autres en fonction des registres choisis. Votre réponse n’excèdera pas une vingtaine de lignes.

II. Vous traiterez ensuite au choix un des sujets suivants (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : Convaincre, persuader, délibérer.
Textes : 
Texte A : CYRANO de BERGERAC, Les États et Empires du Soleil, 1662
Texte B : MONTESQUIEU, Lettres Persanes, 1721
Texte C : Fredric BROWN, En sentinelle, 1958.

 

Texte A : CYRANO de BERGERAC, Les États et Empires du Soleil, 1662.

[Une perdrix nommée Guillemette la Charnue, blessée par la balle d’un chasseur, a demandé devant un tribunal réparation « à l’encontre du genre humain ».]

Plaidoyer fait au Parlement des oiseaux, les Chambres assemblées, contre un animal accusé d’être homme.

 « Examinons donc, messieurs, les difficultés de ce procès avec toute la contention1 de laquelle nos divins esprits sont capables.
 « Le nœud de l’affaire consiste à savoir si cet animal est homme et puis en cas que nous avérions qu’il le soit, si pour cela il mérite la mort.
 « Pour moi, je ne fais point de difficultés qu’il ne le soit, premièrement, par un sentiment d’horreur dont nous nous sommes tous sentis saisis à sa vue sans en pouvoir dire la cause; secondement, en ce qu’il rit comme un fou; troisièmement, en ce qu’il pleure comme un sot; quatrièmement, en ce qu’il se mouche comme un vilain; cinquièmement, en ce qu’il est plumé comme un galeux; sixièmement, en ce qu’il a toujours une quantité de petits grès carrés dans la bouche qu’il n’a pas l’esprit de cracher ni d’avaler; septièmement, et pour conclusion, en ce qu’il lève en haut tous les matins ses yeux, son nez et son large bec, colle ses mains ouvertes la pointe au ciel plat contre plat, et n’en fait qu’une attachée, comme s’il s’ennuyait d’en avoir deux libres; se casse les deux jambes par la moitié, en sorte qu’il tombe sur ses gigots; puis avec des paroles magiques qu’il bourdonne, j’ai pris garde que ses jambes rompues se rattachent, et qu’il se relève après aussi gai qu’auparavant. Or, vous savez, messieurs, que de tous les animaux, il n’y a que l’homme seul dont l’âme soit assez noire pour s’adonner à la magie, et par conséquent celui-ci est homme. Il faut maintenant examiner si, pour être homme, il mérite la mort.
 « Je pense, messieurs, qu’on n’a jamais révoqué en doute que toutes les créatures sont produites par notre commune mère, pour vivre en société. Or, si je prouve que l’homme semble n’être né que pour la rompre, ne prouverai-je pas qu’en allant contre la fin de sa création, il mérite que la nature se repente de son ouvrage ?
 « La première et la plus fondamentale loi pour la manutention2 d’une république, c’est l’égalité; mais l’homme ne la saurait endurer éternellement : il se rue sur nous pour nous manger; il se fait accroire que nous n’avons été faits que pour lui; il prend, pour argument de sa supériorité prétendue, la barbarie avec laquelle il nous massacre, et le peu de résistance qu’il trouve à forcer notre faiblesse, et ne veut pas cependant avouer à ses maîtres, les aigles, les condors, et les griffons, par qui les plus robustes d’entre eux sont surmontés.
 « Mais pourquoi cette grandeur et disposition de membres marquerait-elle diversité d’espèce, puisque entre eux-mêmes il se rencontre des nains et des géants ?
 « Encore est-ce un droit imaginaire que cet empire dont ils se flattent; ils sont au contraire si enclins à la servitude, que de peur de manquer à servir, ils se vendent les uns aux autres leur liberté. C’est ainsi que les jeunes sont esclaves des vieux, les pauvres des riches, les paysans des gentilshommes, les princes des monarques, et les monarques mêmes des lois qu’ils ont établies. Mais avec tout cela ces pauvres serfs ont si peur de manquer de maîtres, que comme s’ils appréhendaient que la liberté ne leur vînt de quelque endroit non attendu, ils se forgent des dieux de toutes parts, dans l’eau, dans l’air, dans le feu, sous la terre.

1. contention : effort, application.
2. manutention : maintien.

 

Texte B : MONTESQUIEU, Lettres Persanes, 1721.

Lettre XXX
Rica au même1, à Smyrne

  Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait au fenêtres; j’étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m’entourait; si j’étais aux spectacles, je trouvais d’abord cent lorgnettes dressées contre ma figure: enfin jamais homme n’a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : « Il faut avouer qu’il a l’air bien persan. » Chose admirable ! Je trouvais de mes portraits partout; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu.
  Tant d’honneurs ne laissent2 pas d’être à charge3 : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare; et quoique j’aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l’habit persan et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d’admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement : libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique : car j’entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche. Mais, si quelqu’un, par hasard, apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : « Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? c’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? »

De Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.

1. à son ami Usbek.
2. ne laissent pas : n’empêchent pas.
3. être à charge : causer une gêne.

 

Texte C : Fredric BROWN, En sentinelle, 1958.

  Il était trempé et tout boueux, il avait faim et il était gelé, et il était à cinquante mille années-lumière de chez lui.
  La lumière venait d’un étrange soleil bleu, et la pesanteur, double de celle qui lui était coutumière, lui rendait pénible le moindre mouvement.
  Mais depuis plusieurs dizaines de milliers d’années, la guerre s’était, dans cette partie de l’univers, figée en guerre de position. Les pilotes avaient la vie belle, dans leurs beaux astronefs, avec leurs armes toujours plus perfectionnées. Mais dès qu’on arrive aux choses sérieuses, c’est encore aux fantassins, à la piétaille1, que revient la tâche de prendre des positions et de les défendre pied à pied. Cette saloperie de planète dont il n’avait jamais entendu parler avant qu’on l’y dépose, voilà qu’elle devenait un « sol sacré », parce que « les autres » y étaient aussi. Les Autres, c’est-à-dire la seule race douée de raison dans toute la Galaxie... des êtres monstrueux, cruels, hideux, ignobles.
  Le premier contact avec eux avait été établi alors qu’on en était aux difficultés de la colonisation des douze mille planètes déjà conquises. Et dès le premier contact, les hostilités avaient éclaté : les Autres avaient ouvert le feu sans chercher à négocier ou à envisager des relations pacifiques.
  Et maintenant, comme autant d’îlots dans l’océan du Cosmos, chaque planète était l’enjeu de combats féroces et acharnés.
  II était trempé et tout boueux, il avait faim et il était gelé, et un vent féroce lui glaçait les yeux. Mais les Autres étaient en train de tenter une manœuvre d’infiltration, et la moindre position tenue par une sentinelle devenait un élément vital du dispositif d’ensemble.
  Il restait donc en alerte, le doigt sur la détente. A cinquante mille années-lumière de chez lui, il faisait la guerre dans un monde étranger, en se demandant s’il reverrait jamais son foyer.
  Et c’est alors qu’il vit un Autre s’approcher de lui, en rampant. Il tira une rafale. L’Autre fit ce bruit affreux et étrange qu’ils font tous en mourant, et s’immobilisa. Il frissonna en entendant ce râle, et la vue de l’Autre le fit frissonner encore plus. On devrait pourtant en prendre l’habitude, à force d’en voir — mais jamais il n’y était arrivé. C’étaient des êtres vraiment trop répugnants, avec deux bras seulement et deux jambes, et une peau d’un blanc écœurant, nue et sans écailles.

1. piétaille : infanterie.

 

I. Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :
Après avoir justifié le rapprochement de ces trois textes, vous en préciserez les différences. Par quel moyen essentiel la critique est-elle rendue possible dans ces textes ? Votre réponse n’excèdera pas une vingtaine de lignes.

II. Vous traiterez ensuite au choix un des sujets suivants (16 points) :

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