Sylvie
Présentation
En 1852, avec une hâte fiévreuse qui s'explique sans doute par les récurrences de la maladie, Nerval publie plusieurs ouvrages importants : Les Illuminés, Souvenirs d'Allemagne, Les Nuits d'Octobre, Contes et facéties. En janvier 1853, paraissent les Petits Châteaux de Bohême. Sylvie est achevée durant cette année et Nerval songe à un nouveau recueil qu'il intitulerait Les Filles du feu, où prendraient place les nouvelles qui ont pour décor l'Italie : Corilla, Isis, et Octavie. Mais l'ensemble restant trop mince, Nerval cherche parmi ses écrits antérieurs d'autres textes qui puissent s'adjoindre aux nouvelles déjà retenues. Il va ainsi y ajouter Jemmy, adaptation très personnelle d'une nouvelle allemande, puis Angélique, qu'il emprunte au feuilleton Les Faux Saulniers paru en 1850, et Émilie, titre nouveau qu'il donne à une nouvelle de 1839, Le Fort de Bitche. Il complète enfin ce recueil, pour lequel il songe d'abord au titre Les Amours perdues, avec Sylvie et les douze sonnets des Chimères.
Les Filles du feu paraissent en 1854. Sylvie avait paru d'abord, le 15 août 1853, dans La Revue des Deux Mondes. Nerval y avait travaillé durant l'année 1852 et s'était rendu pendant l'été dans le Valois, qui est le décor de la nouvelle, comme il fut celui de son enfance.
Le Valois de Nerval
Cette région chargée d'histoire, "où pendant plus de mille ans a battu le cur de la France", correspond aux départements actuels de l'Oise et de la Seine-et-Marne. L'oncle de Nerval possédait une maison à Mortefontaine et l'accueillit souvent dans son enfance. On y trouvait un "clos Nerval".
Sylvie se situe au cur de cette "géographie magique" (Jean-Pierre Richard), à la fois rurale et aristocratique, que les figures d'Adrienne et de Sylvie incarnent tour à tour.Cliquez ici
pour observer une image panoramique
des environs de Loisy.
Les Filles du feu ont bel et bien la cohérence et l'unité qu'on leur conteste parfois : ainsi Angélique rassemble déjà la plupart des thèmes qui sont ceux de Sylvie, notamment les rêves et les souvenirs engendrés par le Valois. Néanmoins on a coutume d'isoler Sylvie du recueil où la nouvelle prend place, comme un joyau qui brillerait d'un éclat inégalé, et nous n'y dérogerons pas.
Vous trouverez dans nos pages le texte intégral annoté de la nouvelle et quelques pistes d'étude que nous faisons suivre de documents complémentaires où se préparent les grands thèmes de Sylvie : des fragments diversement publiés, un large extrait d'Angélique et une étude en hypertexte du poème Fantaisie. Nous publions enfin quatre courtes uvres inséparables, elles aussi, de Sylvie : Petits Châteaux de Bohême, Les Nuits d'octobre, Chansons et légendes du Valois et Promenades et souvenirs.
La fiction :
Sur le plan chronologique, et au mépris de l'ordre des chapitres, on pourrait la figurer ainsi, ce qui nous permettra au moins d'identifier les différents niveaux temporels :
Temps I_________________Temps II_______________Temps III__________________Temps IV
L'enfance L'adolescence Faux présent Vrai présent
Ronde sur la pelouse Othys, Châalis Retour au Valois Rédaction de Sylvie
Adrienne/Sylvie Sylvie Sylvie/Aurélie
Mais cette linéarité, dans laquelle on pourrait suivre l'itinéraire du narrateur de son enfance à son âge mûr, ne rend aucun compte du temps romanesque, qui obéit plutôt à l'évocation d'un souvenir dans le souvenir (Proust dit : "le rêve d'un rêve", en raison de l'incertitude de la mémoire). On remarquera en effet les expressions "Je me représentais", au début du chapitre II, ou "Recomposons nos souvenirs" au chapitre III. Comme il en est justement du narrateur de A la recherche du temps perdu, on se gardera donc de confondre le "je" du narrateur avec l'auteur Gérard de Nerval, même si le sous-titre de Sylvie laisse croire à une autobiographie.
La narration :
Elle commande un tout autre schéma. On y lit l'histoire du narrateur à travers une quête du passé : sortant du théâtre où joue une actrice, Aurélie, dont il est amoureux, il se rend dans un cercle d'amis et avise par hasard un journal qui annonce une fête dans le Valois. Brusquement, les souvenirs l'envahissent et il décide aussitôt de prendre la route. Pendant son voyage nocturne, sa mémoire est envahie de souvenirs d'enfance et d'adolescence : sa fascination pour l'aristocratique Adrienne, sa tendresse pour la petite paysanne Sylvie et leurs déambulations dans divers lieux du Valois. Il arrive à Loisy au petit matin et retrouve Sylvie. Il tente alors de conjurer ses fantômes en lui demandant de le sauver. Mais le temps a passé et Sylvie, qui songe "au solide", est en espoir de mariage. Le narrateur rentre alors à Paris et confie sa déchirure à Aurélie, qui lui oppose l'amour sans nuages de son régisseur. Le narrateur est renvoyé à sa solitude et joue parfois auprès de Sylvie le rôle du vieil ami qui promène les enfants.
Chapitres Temps Argument Indices temporels I III Sortie du théâtre, lecture du journal Valeur durative des imparfaits évoquant toute une génération idéaliste. Les passés simples expriment la circonstance fortuite de la lecture du journal. II I La ronde sur la pelouse L'imparfait évoque la magie d'un moment délivré du temps. Les passés simples permettent d'opposer en quelques gestes Adrienne et Sylvie. III III Départ pour le Valois Occurrences du présent de narration alterné avec l'imparfait (cf. "Quelle heure est-il ? Je n'avais pas de montre") qui atteste de ce "faux présent". IV II Fête sur le lac Le plus-que-parfait détermine l'antériorité de ce moment par rapport au temps III. Imparfait et passé simple rythment le récit. V II Nuit à la belle étoile L'imparfait alterne avec le présent de narration ("Voici le village"). VI II Visite à la vieille tante Le passé simple l'emporte sur l'imparfait, isolant le moment symbolique où les deux jeunes gens endossent les habits de mariés d'un autre temps. VII III et II Arrivée du narrateur à Loisy; souvenir de Châalis Le présent de narration ("Il est quatre heures du matin [...]. Voici la voiture qui s'arrête") encadre une nouvelle plongée dans le souvenir, à l'imparfait. VIII III Le narrateur retrouve Sylvie Ces moments sont soudain racontés aux temps du passé, attestant la fausseté du présent employé surtout jusque-là pour les évoquer. IX III Promenade à Ermenonville idem
X III Conversation avec Sylvie, devenue gantière idem
XI III Retour de promenade idem
XII III Visite au père Dodu idem
XIII III Retour à Paris Occurrences du présent de narration ("La voiture met cinq heures. [...] Des mois se passent") dans le récit au passé. XIV IV et III Bilan du narrateur; Sylvie évoque la mort d'Adrienne Le présent actuel ("vrai présent"), celui de la maturité et de la rédaction de la nouvelle, laisse la place à la révélation de Sylvie.
Une observation du tableau permet de distinguer la prééminence de ce temps III qui correspond à un retour du narrateur au Valois de son enfance pour tenter de retrouver la lumière réconfortante de Sylvie ("elle existe, elle!"). Mais si les épisodes qu'il y raconte sont à peu près situables ou se succèdent en tout cas dans un ordre vraisemblable, le narrateur ne cesse de brouiller les pistes, qu'il accorde à certains souvenirs un crédit incertain (Adrienne à Châalis), ou qu'il se plaise à indiquer qu'il ne faut y voir qu'une recomposition. Le mélange incessant des niveaux temporels correspond à la volonté de rattraper le temps perdu dans une même appréhension, pour le sauver de l'oubli et attester d'une permanence. Dans ce temps III, le présent lui-même apparaît bien vite comme un passé. Le résultat de cette saisie confondue de la mémoire est une sorte d'usure du temps et de ses frontières chronologiques : c'est dans une même trame que le narrateur enveloppe différents niveaux de passé (et aussi le passé mythique), ce qui explique que, dans Sylvie, on ne voie pas le temps réellement passer.
Pourtant, dès son retour au Valois, le narrateur ne fait que constater un naufrage. Les reproches de Sylvie, la visite à la maison de l'oncle, la mort de la vieille tante et l'air industrieux qu'ont pris certains paysages et certains êtres de cette campagne jadis insouciante et rêveuse, enferment le narrateur dans la figure désuète du soupirant qui n'a pas su vieillir. Il reste seul immobile au milieu de ce flot du temps quand tout le reste s'est écroulé autour de lui. Au terme de ce voyage, la seule découverte est celle de sa solitude dans un monde que le temps a durement marqué.Présent et durée :
Le temps commande donc la structure de la nouvelle, et il est aussi son vrai thème. A une durée persistante, qui est celle de la mémoire et du souvenir, l'espace, maintenant transformé par l'industrie naissante, et les personnages, rebelles à la volonté du narrateur de les annexer à ses mythes ("Vous êtes bien fou"), opposent les volontés du présent : la révélation de la mort d'Adrienne s'accompagne des deux projets de mariage par lesquels Aurélie et Sylvie vont assouvir leur besoin de sécurité. Sylvie est ainsi une promenade dans le désert du souvenir. Dans ce petit terroir du Valois, qui est le champ allégorique d'une exploration mentale, se joue le drame de la solitude et de l'incommunicable. Le narrateur s'y confronte avec ses mythes comme avec sa mémoire, fuyant les uns pour constater la vanité de l'autre (cf. chapitre XIII
). Avant les fureurs de l'orchestre d'Aurélia où ces mythes vont s'embraser du feu de la folie, Sylvie les module en contrepoint à travers une quête désespérée de la simplicité.
J'avais projeté de conduire Aurélie au château, près d'Orry, sur la même place verte où pour la première fois j'avais vu Adrienne. - Nulle émotion ne parut en elle. Alors je lui racontai tout; je lui dis la source de cet amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle. Elle m'écoutait sérieusement et me dit : - Vous ne m'aimez pas ! Vous attendez que je vous dise : La comédienne est la même que la religieuse; vous cherchez un drame, voilà tout, et le dénouement vous échappe. Allez, je ne vous crois plus !
Cette parole fut un éclair. Ces enthousiasmes bizarres que j'avais ressentis si longtemps, ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces tendresses... ce n'était donc pas l'amour ? Mais où donc est-il ?
Aurélie joua le soir à Senlis. Je crus m'apercevoir qu'elle avait un faible pour le régisseur, - le jeune premier ridé. Cet homme était d'un caractère excellent et lui avait rendu des services.
Aurélie m'a dit un jour : - Celui qui m'aime, le voilà !
Le personnage de Sylvie, sans doute, est, lui aussi, mythologique, mais le syncrétisme qui la fait naître organise une série de portraits et de légendes humblement terrestres et ruraux où miroite la tentation du bonheur simple. Au contraire, Adrienne cristallise les mythes celtiques et chrétiens et ouvre les portes de corne et d'ivoire qui nous séparent du surréel. Vainement fui, l'idéal d'un soir d'été attache successivement à lui l'actrice des boulevards, les lieux brumeux du Valois où se découpent les tours des châteaux Henri IV et les ruines médiévales de l'abbaye de Châalis. Ce souvenir obsédant dévore la vie simple, gâche l'image jamais évoquée d'une épouse aux doigts de fée auprès de qui se dissiperaient les fantômes. Mais, en retour, l'actrice transfigurée par le mythe indique du doigt la réalité de l'amour sans mystère du régisseur. La nouvelle s'achève sur le regret d'une harmonie à jamais perdue qui marierait tout cela à la réalité : Sylvie n'y est plus la petite paysanne aux yeux noirs, à la sagesse athénienne, mais une jeune phraseuse en espoir de bourgeoisie; Adrienne est morte (et le narrateur ne soupçonne pas encore que cette mort la lui donne à jamais); Aurélie s'essouffle à la hauteur du mythe et désigne l'amour simple d'un amant sans nuages. Le narrateur se trouve seul devant sa déchirure et n'a d'autre ressource que de la taire, rejeté dans sa nuit.