Gérard de Nerval
Sylvie

 

 

   En 1852, avec une hâte fiévreuse qui s'explique sans doute par les récurrences de la maladie, Nerval publie plusieurs ouvrages importants : Les Illuminés, Souvenirs d'Allemagne, Les Nuits d'Octobre, Contes et facéties. En janvier 1853, paraissent les Petits Châteaux de Bohême. Sylvie est achevée durant cette année et Nerval songe à  un nouveau recueil qu'il  intitulerait Les Filles du feu, où prendraient place les nouvelles qui ont pour décor l'Italie : Corilla, Isis, et Octavie. Mais l'ensemble restant trop mince, Nerval cherche parmi ses écrits antérieurs d'autres textes qui puissent s'adjoindre aux nouvelles déjà retenues. Il va ainsi y ajouter Jemmy, adaptation très personnelle d'une nouvelle allemande, puis Angélique, qu'il emprunte au feuilleton Les Faux Saulniers paru en 1850, et Émilie, titre nouveau qu'il donne à une nouvelle de 1839, Le Fort de Bitche. Il complète enfin ce recueil, pour lequel il songe d'abord au titre Les Amours perdues, avec Sylvie et les douze sonnets des Chimères.

  Les Filles du feu paraissent en 1854 et manifestent bien la cohérence et l'unité qu'on leur conteste parfois. Sylvie, qui en reste le joyau, avait paru d'abord, le 15 août 1853, dans La Revue des Deux Mondes. Nerval y avait travaillé durant l'année 1852 et s'était rendu pendant l'été dans le Valois, qui est le décor de la nouvelle, comme il fut celui de son enfance.

 

  Le Valois de Nerval

 

  Cette région chargée d'histoire, "où pendant plus de mille ans a battu le cœur de la France", correspond aux départements actuels de l'Oise et de la Seine-et-Marne, mais le territoire de Sylvie se concentre au sud de Senlis. La région, couverte de forêts, parsemée d'étangs et de châteaux, exerça sur Nerval enfant un charme puissant. Son grand-oncle maternel, Antoine Boucher, possédait une maison à Mortefontaine et l'accueillit souvent dans son enfance.
   Sylvie se situe au cœur de cette "géographie magique"
(Jean-Pierre Richard), à la fois rurale et aristocratique, que les figures d'Adrienne et de Sylvie incarnent tour à tour.

►  Cliquez ici notes  pour observer une image panoramique des environs de Loisy.

 

   A vrai dire, en dehors du clos dont Nerval hérita et auquel il emprunta son nom à partir de 1836, ce petit territoire du Valois ne correspond à aucune tradition familiale. Son patrimoine historique et la persistance à quelques lieues de Paris de mœurs patriarcales en ont fait plutôt pour Gérard un lieu mythique où il rêve de concilier ses antinomies : passé et présent, dame et paysanne, songe et réalité. Pourtant, s'il est un thème fédérateur de Sylvie, c'est bien l'impossibilité de ce mariage. Car le Valois où retourne le narrateur, après bien des années, atteste du passage du temps et le rend cruellement à ses chimères.

  

  Vous trouverez dans nos pages le texte intégral annoté de la nouvelle et quelques pistes d'étude que nous faisons suivre de documents complémentaires où se préparent les grands thèmes de Sylvie : des fragments diversement publiés, un large extrait d'Angélique et une étude en hypertexte du poème Fantaisie. Nous publions enfin quatre courtes œuvres inséparables, elles aussi, de Sylvie Petits Châteaux de Bohême, Les Nuits d'octobre, Chansons et légendes du Valois et Promenades et souvenirs.

 

 

LE TEMPS DANS SYLVIE

 

LA FICTION :

  Sur le plan chronologique, et au mépris de l'ordre des chapitres, on pourrait la figurer ainsi, ce qui nous permettra au moins d'identifier les différents niveaux temporels :

Temporalité
Temps I  
L'enfance
Temps II
L'adolescence

Temps III 
Faux présent

Temps IV
Vrai présent
Argument principal
Personnages
Ronde sur la pelouse
Adrienne/Sylvie
Othys, Châalis
Sylvie 
Retour au Valois
Sylvie/Aurélie

Rédaction de Sylvie

   Mais cette linéarité, dans laquelle on pourrait suivre l'itinéraire du narrateur de son enfance à son âge mûr, ne rend aucun compte du temps romanesque, qui obéit plutôt à l'évocation d'un souvenir dans le souvenir (Proust dit : "le rêve d'un rêve", en raison de l'incertitude de la mémoire). On remarquera en effet les expressions "Je me représentais", au début du chapitre II, ou "Recomposons nos souvenirs" au chapitre III. Comme il en est justement du narrateur de A la recherche du temps perdu, on se gardera donc de confondre le "je" du narrateur avec l'auteur Gérard de Nerval, même si le sous-titre de Sylvie laisse croire à une autobiographie.

 Cette histoire que vous appelez la peinture naïve, c'est le rêve d'un rêve, rappelez-vous. Gérard essaie de se souvenir d'une femme qu'il aimait en même temps qu'une autre, qui domine ainsi certaines heures de sa vie et qui tous les soirs le reprend à une certaine heure. Et en évoquant ce temps dans un tableau de rêve, il est pris du désir de partir pour ce pays, il descend de chez lui, se fait rouvrir la porte, prend une voiture. Et tout en allant en cahotant vers Loisy, il se rappelle et raconte. Il arrive après cette nuit d'insomnie et ce qu'il voit alors, pour ainsi dire détaché de la réalité par cette nuit d'insomnie, par ce retour dans un pays qui est plutôt pour lui un passé qui existe au moins autant dans son cœur que sur la carte, est entremêlé si étroitement aux souvenirs qu'il continue à évoquer, qu'on est obligé à tout moment de tourner les pages qui précèdent pour voir où on se trouve, si c'est présent ou rappel du passé.
Marcel PROUST, Contre Sainte-Beuve.

 

 

LA NARRATION :

  Elle commande un tout autre schéma que l'on pourrait un peu artificiellement diviser en deux parties (I-VII et VIII-XIV). On y lit l'histoire du narrateur à travers une quête du passé : sortant du théâtre où joue une actrice, Aurélie, dont il est amoureux,  il se rend dans un cercle d'amis et avise par hasard un journal qui annonce une fête dans le Valois. Brusquement, les souvenirs l'envahissent et il décide aussitôt de prendre la route. Pendant son voyage nocturne, sa mémoire est envahie de souvenirs d'enfance et d'adolescence : sa fascination pour l'aristocratique Adrienne, sa tendresse pour la petite paysanne Sylvie et leurs déambulations dans divers lieux du Valois. Cette rêverie s'achève au chapitre VIII en même temps que disparaissent du récit les temps I et II : le narrateur arrive à Loisy au petit matin et retrouve Sylvie. Il tente alors de conjurer ses fantômes en lui demandant de le sauver. Mais le temps a passé et Sylvie, qui songe "au solide", est en espoir de mariage. Le narrateur rentre alors à Paris et confie sa déchirure à Aurélie, qui lui oppose l'amour sans nuages de son régisseur. Cette "deuxième partie" prend ainsi l'allure d'un pèlerinage douloureux dans des lieux que les souvenirs ne peuvent réinvestir. Le narrateur est renvoyé à sa solitude et joue parfois auprès de Sylvie le rôle du vieil ami qui promène les enfants.

 

Chapitres Temps Argument Indices temporels
I III Sortie du théâtre, lecture du journal Valeur durative des imparfaits évoquant toute une génération idéaliste. Les passés simples expriment la circonstance fortuite de la lecture du journal.
II I La ronde sur la pelouse L'imparfait évoque la magie d'un moment délivré du temps. Les passés simples permettent d'opposer en quelques gestes Adrienne et Sylvie.
III III Départ pour le Valois Occurrences du présent de narration alterné avec l'imparfait (cf. "Quelle heure est-il ? Je n'avais pas de montre") qui atteste de ce "faux présent".
IV II Fête sur le lac Le plus-que-parfait détermine l'antériorité de ce moment par rapport au temps III ("Quelques années s'étaient écoulées"). Imparfait et passé simple rythment le récit.
V II Nuit à la belle étoile L'imparfait alterne avec le présent de narration ("Voici le village").
VI II Visite à la vieille tante Le passé simple l'emporte sur l'imparfait, isolant le moment symbolique où les deux jeunes gens endossent les habits de mariés d'un autre temps.
VII III et II Arrivée du narrateur à Loisy; souvenir de Châalis Le présent de narration ("Il est quatre heures du matin [...]. Voici la voiture qui s'arrête") encadre une nouvelle plongée dans le souvenir, à l'imparfait.
VIII III Le narrateur retrouve Sylvie Ces moments sont soudain racontés aux temps du passé, attestant la fausseté du présent employé surtout jusque-là pour les évoquer.
IX III Promenade à Ermenonville

idem

X III Conversation avec Sylvie, devenue gantière

idem

XI III Retour de promenade

idem

XII III Visite au père Dodu

idem

XIII III Retour à Paris Occurrences du présent de narration ("La voiture met cinq heures. [...] Des mois se passent") dans le récit au passé.
XIV IV et III Bilan du narrateur; Sylvie évoque la mort d'Adrienne Le présent actuel ("vrai présent"), celui de la maturité et de la rédaction de la nouvelle, laisse la place à la révélation de Sylvie.

 

    Une observation du tableau permet de distinguer la prééminence de ce temps III qui correspond à un retour du narrateur au Valois de son enfance pour tenter de retrouver la lumière réconfortante de Sylvie ("elle existe, elle!"). Mais si les épisodes qu'il y raconte sont à peu près situables ou se succèdent en tout cas dans un ordre vraisemblable, le narrateur ne cesse de brouiller les pistes, qu'il accorde à certains souvenirs un crédit incertain (Adrienne à Châalis au chapitre VII), ou qu'il se plaise à indiquer qu'il ne faut y voir qu'une recomposition.  Le mélange incessant des niveaux temporels correspond à la volonté de rattraper le temps perdu dans une même appréhension, pour le sauver de l'oubli et attester d'une permanence. Dans ce temps III, le présent lui-même apparaît bien vite comme un passé. Le résultat de cette saisie confondue de la mémoire est une sorte d'usure du temps et de ses frontières chronologiques : c'est dans une même trame que le narrateur enveloppe différents niveaux de passé (et aussi le passé mythique), ce qui explique que, dans Sylvie, on ne voie pas le temps réellement passer.
    Pourtant, dès son retour au Valois, le narrateur ne fait que constater un naufrage. Les reproches de Sylvie, la visite à la maison de l'oncle, la mort de la vieille tante et l'air industrieux qu'ont pris certains paysages et certains êtres de cette campagne jadis insouciante et rêveuse, enferment le narrateur dans la figure désuète du soupirant qui n'a pas su vieillir. Il reste seul immobile au milieu de ce flot du temps quand tout le reste s'est écroulé autour de lui. Au terme de ce voyage, la seule découverte est celle de sa solitude dans un monde que le temps a durement marqué. Dès lors il ne s'agit plus de partir à la reconquête de quelque âge d'or que le narrateur sait à jamais perdu. Cette résignation marque une différence radicale avec l'œuvre de Marcel Proust. Julien Gracq écrit à ce propos : « Il n’y a jamais chez Nerval recherche de l’or du temps perdu, jamais cet impérialisme tendu de Proust qui n’a de cesse qu’il n’ait remis une main fiévreuse sur les trésors dissipés : il y a plutôt consentement docile à l’imprégnation déjà passéiste du présent au moment même où il est vécu. » (En lisant en écrivant).

 


Louis Janmot, Le Poème de l'âme, Rayons de soleil, Musée des Beaux-Arts de Lyon.

 

PRÉSENT ET DURÉE :

  Nerval rompt de façon définitive, et par l'impulsion initiale de son imaginaire, avec la loi du temps. Il transfère ainsi spontanément les termes de son expérience dans un univers qui obéit aux lois de la simultanéité et de l'ubiquité. Même s'il arrive que cette spontanéité soit calculée et nourrie de littérature, ce qui n'est pas rare, elle n'en est pas moins spontanéité pure, car, en échappant comme naturellement à la pesanteur du temps, Gérard échappe aussi à la rigueur logicienne de la critique et de l'histoire. Ainsi s'expliquent les échanges naturels et spontanés entre le rêve et la vie, comme la continuité qui s'établit entre des personnages ou des événements distincts, car telles sont bien les deux formes essentielles de la contamination nervalienne. La croyance, mi-livresque et mi-onirique, à la réincarnation des êtres est comme la réponse de Gérard à l'appel qui retentit en lui : par le langage et la littérature, dont la souplesse autorise toutes les communications, par-dessus les frontières de temps et de lieux, il tentera de justifier cette foule de réminiscences qui se pressent en lui, et de leur donner l'existence de la durée et la présence de l'expression. Retrouver un livre, faire revivre un personnage littéraire et fraternel, ressusciter des dieux et des rites, faire surgir de la poésie du folklore l'éternelle et identique figure féminine, que modèlent aussi les mythologies et les rêves, tout cela n'est toujours que la même quête de soi, et cette quête, il faut l'écrire pour exister. La littérature est aussi indispensable à Nerval que la respiration, car c'est elle qui anime la circulation spirituelle, dont la suspension, constamment menaçante du fait de la maladie, fait naître en lui l'angoisse de la mort. Écrire, c'est vivre, parce que c'est triompher du pouvoir mortifère du temps.
   Comment ne pas sentir, sous la simplicité de l'aveu, tout le pathétique d'une phrase écrite en juin 1854 à Georges Bell : « J'ai beaucoup travaillé et... je suis fort content et plein de ressources pour l'avenir... Et vous savez que l'inquiétude sur mes facultés créatrices était mon plus grand sujet d'abattement. » La hâte et la multiplicité des publications, dans les dernières années, sont alors comme un signe, et un pressentiment de la mort : Gérard se hâte en effet, comme si toute son histoire, l'infini de ses rêves et de ses lectures se rassemblaient, en cet instant de quelques années, pour l'adjurer, avant qu'il soit trop tard, de mettre en forme son destin. Je suis l'autre, prévenait déjà la formule laconique écrite au bas d'un autoportrait exécré : l'autre en effet, c'est-à-dire le vrai, au-delà du gentil rêveur ou du fou furieux. Telle est la gravité vitale de la création littéraire où la légèreté même du chroniqueur appartient à l'ordre rédempteur de la littérature. Tout ce qui est langage participe, à quelque degré, de l'alchimie spirituelle, qui transfigure en existence la précarité de la condition humaine. Et partout Gérard réunit la littérature et la magie : la contamination du rêve et de la vie, de la littérature et du salut, est en effet son expérience initiale et elle s'opère au niveau de sa psychologie élémentaire. Il est une âme naturellement magique, et là est le secret de sa vocation comme de son style. Le mythe, qui, dans Sylvie, déploie toutes ses figures intemporelles lui permet d'accomplir l'ubiquité de son voyage essentiel, le voyage à travers la multiplicité de soi-même, où figurent, en une harmonie complexe, les souvenirs, les livres, les rêves, les noms et les visages, et que couronne, en son point culminant, le pathétique dialogue du génie et de la démence.

 

 

  Le temps commande donc la structure de Sylvie, et il est aussi son vrai thème comme la ligne unique de ses motifs principaux. A une durée persistante, qui est celle de la mémoire et du souvenir, l'espace, maintenant transformé par l'industrie naissante, et les personnages, rebelles à la volonté du narrateur de les annexer à ses mythes ("Vous êtes bien fou", dit Aurélie), opposent les volontés du présent : la révélation de la mort d'Adrienne s'accompagne des deux  projets de mariage par lesquels Aurélie et Sylvie vont assouvir leur besoin de sécurité.
  Sylvie
est ainsi une promenade dans le désert du souvenir. Dans ce petit terroir du Valois, qui est le champ allégorique d'une exploration mentale, se joue le drame de la solitude et de l'incommunicable. Le narrateur s'y confronte avec ses mythes comme avec sa mémoire, fuyant les uns pour constater la vanité de l'autre (cf. chapitre XIII ).
   Avant les fureurs de l'orchestre d'Aurélia où ces mythes vont s'embraser du feu de la folie, Sylvie les module en contrepoint à travers une quête désespérée de la simplicité. 

  J'avais projeté de conduire Aurélie au château, près d'Orry, sur la même place verte où pour la première fois j'avais vu Adrienne. - Nulle émotion ne parut en elle. Alors je lui racontai tout; je lui dis la source de cet amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle. Elle m'écoutait sérieusement et me dit : - Vous ne m'aimez pas ! Vous attendez que je vous dise : La comédienne est la même que la religieuse; vous cherchez un drame, voilà tout, et le dénouement vous échappe. Allez, je ne vous crois plus !
Cette parole fut un éclair. Ces enthousiasmes bizarres que j'avais ressentis si longtemps, ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces tendresses... ce n'était donc pas l'amour ? Mais où donc est-il ?
Aurélie joua le soir à Senlis. Je crus m'apercevoir qu'elle avait un faible pour le régisseur, - le jeune premier ridé. Cet homme était d'un caractère excellent et lui avait rendu des services.
Aurélie m'a dit un jour : - Celui qui m'aime, le voilà !

 

Le temps et ses motifs

   Nerval n'a jamais connu le bonheur calme d'une conscience en paix avec elle-même et avec le monde. Sans cesse il est attiré par des appels opposés et parfois déchiré par des exigences contradictoires. Une série d'oppositions structure ainsi son univers intérieur, tant dans le signe d'élection mis sur la Femme que dans son rapport avec le terroir de son enfance. Le Valois représente pour lui le pays de l'innocence et de la joie, terre millénaire où la langue française s'est conservée avec une grande pureté, où se donnent encore de naïves fêtes de village qui remontent au Moyen Âge. Cette "géographie magique" est l'occasion permanente de s'évader hors du temps et de retrouver comme un écho de ses premières années. A ce pays idéalisé s'opposent Paris et l'Allemagne, considérés, eux, comme des royaumes de la nuit. Paris, ville des plaisirs frelatés, de la scène théâtrale où se produit Aurélie, le séduit et le fascine par son dédale labyrinthique, qu'il ne cessera d'arpenter et de déchiffrer, et où il ira délier son âme; l'Allemagne est la terre où repose la mère qui, de sa tombe, le guide d'instinct vers la langue de Faust. La compréhension de Sylvie est inséparable de ce réseau de thèmes qui se tissent en motifs privilégiés. Certains thèmes de prédilection reviennent en effet avec insistance. Plusieurs d'entre eux sont liés essentiellement au souvenir et à l'effort tenté par l'écrivain pour ressusciter le passé : ainsi la fête du bouquet reproduit une antique cérémonie gauloise, perpétuée à travers les siècles, ou bien la représentation de Châalis remonte "aux premiers essais lyriques importés en France du temps des Valois" (ch. VII). Tentons un rapide recensement :

Estampes et gravures des temps anciens parsèment le récit et attestent d'une permanence. Le souvenir à demi effacé d'Adrienne est comparé à un crayon estompé par le temps; Adrienne et Aurélie ont la ressemblance d'un croquis et d'une peinture originale. Dans la maison de l'oncle, à Montagny, se trouvent deux vieux tableaux flamands, des estampes d'après Boucher et des gravures de Moreau d'après La Nouvelle Héloïse. Chez la tante de Sylvie, deux pastels représentent l'oncle et la tante au moment de leur mariage, dans toute la fraîcheur de leur jeunesse.

Chants et chansons rythment aussi le récit et attestent de cette permanence du temps : les chants de sa jeunesse, que Nerval collecte au même moment dans Chansons et légendes du Valois entonnent le thème de la simplicité tant convoitée, tandis que la chanson d'Adrienne installe, dans la ronde du chapitre II, l'éternité magique d'un refrain venu du fond de âges. L'air d'opéra vainement repris par Sylvie ("elle phrasait !"), l'épithalame des jeunes mariés, toutes ces strophes éparses volées au passé donnent aux scènes un caractère d'éternité.

Les déguisements visent, eux aussi, à faire revivre le passé dans le présent. Lors de la fête patronale sur l'île Molton (ch. IV), la traversée du lac rappelle L'Embarquement pour Cythère de Watteau et ses personnages costumés. Au chapitre VI, Sylvie et le narrateur s'habillent en mariés de l'ancien temps, faisant pleurer de bonheur la vieille tante qui revit sa jeunesse en les voyant. Cette cérémonie quasi magique de résurrection du passé se retrouve de manière entêtante chez Nerval, aussi bien dans Le Marquis de Fayolle que dans Promenades et souvenirs. "Sylvie tout entière est peut-être une expérience pour ressaisir le temps perdu par le déguisement" dit Raymond Jean (Nerval par lui-même).

Les châteaux. Dans Petits châteaux de Bohême, Nerval écrit : "Château de cartes, château de Bohême, château en Espagne, - telles sont les premières stations à parcourir pour tout poète. Comme ce fameux roi dont Charles Nodier a raconté l'histoire, nous en possédons au moins sept de ceux-là pendant le cours de notre vie errante, - et peu d'entre nous arrivent à ce fameux château de briques et de pierre, rêvé dans la jeunesse, - d'où quelque belle aux longs cheveux nous sourit amoureusement à la seule fenêtre ouverte, tandis que les vitrages treillissés reflètent les splendeurs du soir." Ce château, décrit au chapitre II de Sylvie comme il l'est dans l'odelette intitulée "Fantaisie", est à la fois une sorte d'image ancestrale, qui hante Nerval depuis son enfance, et le but d'une quête. A la fois paradis perdu et paradis conquis, le château installe le passé dans le présent. Il se répète dans la nouvelle avec les ruines de Châalis ou celles de la tour Gabrielle et s'allie avec le thème du couvent où s'enferme l'aristocratique Adrienne.

La maison. Au château et au couvent s'oppose la maison, dont les nombreux tableaux d'intérieur trahissent chez le narrateur une attirance pour le bonheur simple et familier et un grand besoin d'intimité. Maison de l'oncle à Montagny, où survit le perroquet comme un vieillard expérimenté, chaumière de la vieille tante où s'accomplit la résurrection des mariés, autant de symboles d'une réalité douce et patriarcale, représentée aussi par le personnage de Sylvie, souvent alliée au feu domestique, et l'allusion persistante à Rousseau. Marcel Proust a repéré le premier la persistance du motif du pampre allié à la rose qui décore les vingt chaumières du chapitre V comme la fenêtre de la chambre de "L'Image Saint-Jean" où dort le narrateur au chapitre XIV. C'est aussi, on le sait, l'objet de la supplique du second quatrain d'« El Desdichado » : Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie / La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé / Et la treille où le Pampre à la Rose s'allie.

Fêtes et théâtre. C'est du théâtre, au début de la nouvelle, que le narrateur part pour la fête à Loisy. La fête représente une expérience de l'unité, elle rassemble et intègre l'individu à la foule. Le théâtre représente, lui, une expérience de la dualité, il sépare la scène et la salle, l'acteur et le personnage et fait s'évanouir promptement la magie de ses évocations. Cette opposition commande l'architecture de la nouvelle comme la distance qui sépare Adrienne/Aurélie de Sylvie. Dans la fête, le narrateur souhaite retrouver son enfance et la communion dont le théâtre urbain l'a frustré. Dans la pièce éponyme composée en 1839, Corilla comprend qu'on n'aime en elle que l'actrice, d'un amour "qui a besoin de la distance et de la rampe allumée". C'est de cela qu'il s'agit au début de Sylvie : l'amour du narrateur pour Aurélie est de "ceux qui viennent si fréquemment se brûler les ailes aux flammes de la rampe" (ibid.). Le théâtre est ainsi le lieu où s'éprouve le plus la distance qui sépare le rêve de la vie réelle. La fête, au contraire, dans sa simplicité rurale, est toujours marquée par les traditions du passé et pourrait ainsi offrir la chance de saisir un temps intact. Mais, dans son expérience déjà proustienne de la recherche du temps perdu, le narrateur ne trouve que des souvenirs de fêtes disparues ou des échos matinaux d'une fête à laquelle il n'a pas participé. A la fin de la nouvelle, le retour à Aurélie marque l'échec de toute réconciliation des modèles féminins qui peuplent son imagination, aussi bien dans la simplicité villageoise de la Paysanne que dans la conquête de l'Actrice.

   C'est donc de cette saisie intime du temps qu'est occupé le narrateur de Sylvie, comme le sera bientôt celui d'A la recherche du temps perdu. Installés sur les rives du fleuve où s'écoule, inéluctable, le flot du temps, ceux-là sont en quête de leur permanence. L'œuvre de Nerval se tourne, quant à elle, vers l'éternité du mythe et cherche à dépouiller les êtres des scories du réel pour n'en plus garder que la transparence. Le charme de Sylvie repose aussi bien sur cette poétique de la rêverie et du reflet où le paysage d'Ile-de-France se charge de significations et représente ce qui demeure, alors que tout passe dans la vie humaine.

 

 

 

 

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