Gérard de NERVAL
[Thèmes de Sylvie]

 

 

  [Ces trois fragments ont été publiés à des dates diverses : la page intitulée Sylvain et Sylvie en 1852 dans Les Faux-Saulniers puis dans La Bohème galante. On y reconnaîtra une première version du chapitre XII de Sylvie. Un Souvenir a été publié par Arsène Houssaye en  1883 : il s'agit d'une variation sur la scène du déguisement qu'on trouve dans Le Marquis de Fayolle, dans Sylvie et dans Promenades et souvenirs. Émerance, enfin, ne fut publié qu'en 1925.]

 

 

[I]
[SYLVAIN ET SYLVIE]

 

  En regardant les grands arbres qui ne conservaient au sommet qu'un bouquet de feuilles jaunies, mon ami Sylvain me dit :
  « Te souviens-tu du temps où nous parcourions ces bois, quand tes parents te laissaient venir chez nous, où tu avais d'autres parents ?... Quand nous allions tirer les écrevisses des pierres, sous les ponts de la Nonette et de l'Oise..., tu avais soin d'ôter tes bas et tes souliers, et on t'appelait : petit Parisien ?
 - Je me souviens, lui dis-je, que tu m'as abandonné une fois dans le danger. C'était à un remous de l'Oise, vers Neufmoulin, - je voulais absolument passer l'eau pour revenir par un chemin plus court chez ma nourrice. Tu me dis : « On peut passer. » Les longues herbes et cette écume verte qui surnage dans les coudes de nos rivières me donnèrent l'idée que l'endroit n'était pas profond. Je descendis le premier. Puis je fis un plongeon dans sept pieds d'eau. Alors tu t'enfuis, craignant d'être accusé d'avoir laissé se noyer le petit Parisien, et résolu à dire, si l'on t'en demandait des nouvelles, qu'il était allé où il avait voulu. - Voilà les amis. »
 Sylvain rougit et ne répondit pas.
 « Mais ta sœur, ta sœur qui nous suivait, - pauvre petite fille, pendant que je m'abîmais les mains en me retenant, après mon plongeon, aux feuilles coupantes des iris, se mit à plat ventre sur la rive et me tira par les cheveux de toute sa force.
- Pauvre Sylvie ! dit en pleurant mon ami.
- Tu comprends, répondis-je, que je ne te dois rien ...
- Si; je t'ai appris à monter aux arbres. Vois ces nids de pies qui se balancent encore sur les peupliers et sur les châtaigniers, je t'ai appris à les aller chercher, - ainsi que ceux des piverts, - situés plus haut au printemps. Comme Parisien, tu étais obligé d'attacher à tes souliers des griffes en fer, tandis que moi je montais avec mes pieds nus !
- Sylvain, dis-je, ne nous livrons pas à des récriminations. Nous allons voir la tombe où manquent les cendres de Rousseau. Soyons calmes. Les souvenirs qu'il a laissés ici valent bien ses restes. »

 

[II]
[UN SOUVENIR]

 

 Un souvenir, mon ami. Nous ne vivons qu'en avant ou en arrière. Vous êtes à Saint-Germain, j'y crois être encore.
 Dans les intervalles de mes études j'allais parfois m'asseoir à la porte hospitalière d'une famille du pays. Les beaux yeux de la douce Sidonie m'y retenaient parfois jusque fort avant dans la nuit. Souvent, je me levais dès l'aube et je l'accompagnais soit à Mareil [sic], me chargeant avec joie des légers fardeaux qu'on lui remettait. Un jour, c'était en carnaval, nous étions chez sa vieille tante, à Carrière; elle eut la fantaisie de me faire vêtir les habits de noce de son oncle et s'habilla avec la robe à falbalas de sa tante. Nous regagnâmes Saint-Germain ainsi accoutrés. La terrasse était couverte de neige, mais nous ne songions guère au froid et nous chantions des airs du pays. A tout instant, nous voulions nous embrasser; seulement, au pied du pavillon Henri IV, nous rencontrâmes trois visages sévères. C'était ma tante et deux de ses amies. Je voulus m'esquiver, mais il était trop tard et je ne pus échapper à une verte réprimande; le chien lui-même ne me reconnaissait plus et s'unissait en aboyant à cette mercuriale trop méritée. Le soir, nous parûmes au bal du théâtre avec grand éclat. O tendres souvenirs des aïeux ! brillants costumes, profanés dans une nuit de folie, que vous m'avez coûté de larmes ! L'ingrate Sophie elle-même trahit son jeune cavalier pour un garde-du-corps de la compagnie de Grammont.

 

[III]
[ÉMERANCE]

 

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 Quand on quitte Paris transfiguré par ses constructions nouvelles, on trouve sans doute un certain charme à revoir une ville où rien n'a changé. Je n'abuserai pas de cette impression toute personnelle.
 La cathédrale, l'église Saint-Pierre, les tours romaines, Saint-Vincent ont des aspects qui me sont chers, mais ce que j'aime surtout, c'est la physionomie calme des rues, l'aspect des petits intérieurs empreints déjà d'une grâce flamande, la beauté des jeunes filles dont la voix est pure et vibrante, dont les gestes ont de l'harmonie et de la dignité. Il y a là une sorte d'esprit citadin qui tient au rang qu'occupait autrefois la ville et peut-être à ce que les familles ne s'unissent guère qu'entre elles. Beaucoup portent avec fierté des noms bourgeois célèbres dans les sièges et dans les combats de Senlis.
 Au bas de la rue de la préfecture est une maison devant laquelle je n'ai pu passer sans émotion. Des touffes de houblon et de vigne vierge s'élancent au-dessus du mur; une porte à claire-voie permet de jeter un coup d'œil sur une cour cultivée en jardin dans sa plus grande partie qui conduit à un vestibule et à un salon placés au rez-de-chaussée. Là demeurait une belle fille blonde qui s'appelait Émerance. Elle était couturière et vivait avec sa mère, bonne femme qui l'avait beaucoup gâtée et une sœur aînée qu'elle aimait peu, je n'ai jamais su pourquoi. J'étais reçu dans la maison par suite de relations d'affaires qu'avait la mère avec une de mes tantes et, tous les soirs pendant longtemps, j'allais chercher la jeune fille pour la conduire soit aux promenades situées [autour des murs, soit à l'église, soit ... J'aurais ...]
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  ... Un rayon de soleil est venu découper nettement la merveilleuse architecture de la cathédrale. Mais ce n'est plus le temps des descriptions gothiques, j'aime mieux ne jeter qu'un coup d'œil aux frêles sculptures de la porte latérale qui correspond au prieuré. Que j'ai vu là de jolies filles autrefois ! L'organiste avait établi tout auprès une classe de chant et quand les demoiselles en sortaient le soir, les plus jeunes s'arrêtaient pour jouer et chanter sur la place. J'en connaissais une grande, nommée Émerance, qui restait aussi pour surveiller sa petite sœur. J'étais plus jeune qu'elle et elle ne voyait pas d'inconvénient à ce que je l'accompagnasse dans la ville et dans les promenades, d'autant que je n'étais alors qu'un collégien en vacances chez une de mes tantes. Je n'oublierai jamais le charme de ces soirées. Il y a sur la place un puits surmonté d'une haute armature de fer. Émerance s'asseyait d'ordinaire sur une pierre basse et se mettait à chanter, ou bien elle organisait les chœurs des petites filles et se mêlait à leurs danses. Il y avait des moments où sa voix était si tendre, où elle-même s'inspirait tellement de quelque ballade langoureuse du pays, que nous nous serrions les mains avec une émotion indicible. J'osais quelquefois l'embrasser sur le col qu'elle avait si blanc, que c'était là une tentation bien naturelle; quelquefois elle s'en défendait et se levait d'un air fâché.
 J'avais à cette époque la tête tellement pleine de romans à teinte germanique, que je connus pour elle la passion la plus insensée; ce qui me piquait surtout, c'est qu'elle avait l'air de me regarder comme un enfant peu compromettant sans doute. L'année suivante, je fis tout pour me donner un air d'homme et je parus avec des moustaches, ce qui était encore assez nouveau dans la province pour un jeune homme de l'ordre civil.
 Je fis part en outre à Émerance du projet que j'avais ...
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[La fin du manuscrit manque.]

 

 

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