ÉTAYER UNE THÈSE

 

 

 

 

  Le plan thématique et la première partie du plan dialectique de la dissertation ou de l'essai vous demanderont d'aller dans le sens de la thèse proposée par le sujet (étayer veut dire soutenir). On croit souvent qu'il ne s'agit que de l'illustrer par des exemples. Or il convient bel et bien de l'alimenter par des arguments. Ceux-ci pourront d'ailleurs, regroupés autour de différents domaines (moral, économique, politique, religieux etc.), constituer les axes du plan que l'on nomme plan thématique.

Voici une liste d'arguments ; lesquels retiendriez-vous pour étayer la thèse suivante :

"Ceux qui dominent la norme écrite sont le plus souvent assurés des meilleurs emplois, sinon de l'autorité"?
(Claude Hagège, Le Français et les siècles, 1987)

a . Ce sont encore les concours écrits qui préparent aux plus hautes fonctions. Les grandes écoles scientifiques imposent encore à leur concours la traditionnelle dissertation littéraire.
b . L'oral permet souvent de mieux juger la personnalité d'un individu. Les entretiens d'embauche sont devenus déterminants et paraissent plus fiables que la lettre de motivation.
c . L'oral public est une forme d'écrit. L'homme politique rédige soigneusement ses discours pour qu'il atteigne en public son maximum d'efficacité et il en est ainsi de tout orateur soucieux d'être convaincant.
d . L'oral est devenu prépondérant dans certaines formations. Les métiers de la représentation, de l'animation et surtout les carrières axées sur les langues valorisent les performances orales.
e . Les techniques modernes n'ont pas fait reculer l'écrit. L'informatique elle-même suppose une bonne maîtrise de l'écrit puisqu'elle a accru la nécessité de déchiffrer rapidement les messages et qu'elle entraîne un souci de perfection formelle.
f . Les techniques modernes ont donné à l'oral une place accrue. Les médias audiovisuels concurrencent sévèrement l'écrit et, comme la télévision, ont imposé de nouveaux critères de qualité et d'efficacité.

  Essayez d'annexer les arguments non retenus à la thèse proposée, en les inversant ou en les nuançant (ce peut être en effet un moyen d'obtenir des arguments quand on manque !).
Rédigez un développement composé en utilisant tous les arguments et en suivant ce plan :

- première partie : importance de la norme écrite dans le domaine professionnel
- deuxième partie : importance de la norme écrite dans le domaine social
- troisième partie : importance de la norme écrite dans le domaine culturel.

 

  Si, devant une thèse qu'il vous faut étayer, vous ne savez trouver que des exemples, dressez-en une liste au brouillon sans souci d'abord de les organiser. Puis, par une démarche inductive, essayez de remonter aux arguments qui permettraient de les regrouper.

A.  Ainsi, devant la thèse suivante, qu'on vous demande d'étayer en soulignant son actualité,

« Toute une nation s'accoutume à regarder comme les nécessités de la vie les choses les plus superflues ; ce sont tous les jours de nouvelles nécessités qu'on invente, et on ne peut plus se passer des choses qu'on ne connaissait point trente ans auparavant. » (Fénelon, Les Aventures de Télémaque, 1699)

il vous viendra sans doute à l'esprit une liste d'objets usuels dont on ne peut que souligner le caractère superflu (vous aurez soin néanmoins d'écarter toute invention nouvelle qui aura permis d'améliorer la vie humaine) : le smartphone et ses applications diverses ; certains ustensiles ménagers (micro-ondes, congélateur) ; l'équipement audiovisuel (lecteur DVD, bornes wifi) ; les consoles de jeux ; la télévision ; certains produits alimentaires (pour animaux ou pour bébés) ; l'ordinateur ...

   Demandez-vous ce qui, dans notre société, a rendu ces objets apparemment indispensables. Vous pourrez penser aux nouvelles conditions de vie (insécurité, stress, rythmes trépidants), au manque de communication ou aux simples effets de la publicité et de la mode.
  Vous êtes maintenant placés au niveau de l'argument : sélectionnez-en trois et intégrez à chacun les exemples qui conviennent.

B.

  Voici une série d'énoncés plus ou moins rédigés instruisant le procès que l'animal pourrait intenter à l'homme :
  • regroupez les énoncés qui vous paraissent semblables,
  • reliez les exemples à leurs arguments,
  • répartissez cet ensemble en trois thèmes :
    - l'homme s'arroge tous les droits dans la nature,
    - il fait preuve d'un sadisme gratuit,
    - il joue ainsi à l'apprenti sorcier
    (recherchez le sens de cette expression).

1-  L'homme s'est approprié la nature, disposant en maître de tous les êtres vivants.
2-  Les animaux sont égaux ou supérieurs aux hommes dans leur capacité de survie et d'adaptation.
3 - Chaque animal a sa place, son rôle dans la chaîne alimentaire.
4 - Cirques, zoos, tableaux de chasse... : quelle image l'homme donne-t-il de lui-même dans cet univers concentrationnaire ?
5 - Danger du clonage, d'expériences dont on ne connaît pas les conséquences.
6 - De quel droit l'homme domine-t-il, enferme-t-il  des êtres vivants ?
7 - Destruction de l'environnement (déforestation, réchauffement climatique, pollutions) : où vont les animaux ?
8 - Destructions d'espèces entières.
9 - Droit à la liberté dans la nature, courir, se reproduire.
10 - Expériences "gratuites" : oreilles de chiens greffées sur un rat.
11 -
Injections de maladies incurables qui mènent à la souffrance et la mort.
12 - Expériences non maîtrisées où l'homme lui-même court des dangers.
13 - Exploitation pour la nourriture : élevage intensifs de poulets aveugles.
14 - Extermination de la faune sauvage : les loups, les ours.
15 -
Souffrance infligée, cruauté.
16 - Faire mourir les animaux pour assurer sa propre survie.
17 - Imprévoyance : détruire les animaux, c'est détruire l'équilibre du monde.
18 -
Expériences inutiles puisque l'homme est différent de l'animal.
19 - Mépris pour les êtres vivants.
20 - Nourriture génétiquement modifiée : maladies que se propagent, même chez les hommes.
21 - Objectifs mineurs ou égoïstes : produits de beauté, médicaments.
22 - Retirer l'animal de ses semblables, de ses petits, de son milieu naturel.
23 - Faire le mal sciemment.
24 - Tuer par plaisir : chasse.
25 - L'homme s'autorise avec les animaux des meurtres qu'il condamne ailleurs.
  Rédigez un développement organisé de manière thématique où vous prendrez la défense des animaux. Votre dissertation progressera vers une thèse finale qui représentera à l'homme le risque qu'il prend pour lui-même en les maltraitant.

 

  Soit le sujet suivant (Bac ES-S 2008) :

Objet d'étude : le roman et ses personnages ; visions de l'homme et du monde.

 

TEXTE A - Honoré de Balzac, Le Chef-d'œuvre inconnu, 1832.

 [L'action de ce roman se déroule en 1612. Fraîchement débarqué à Paris, un jeune peintre ambitieux, Nicolas Poussin, se rend au domicile de Maître Porbus, un célèbre peintre de cour, dans l'espoir de devenir son élève. Arrivé sur le palier, il fait une étrange rencontre.] 

  Un vieillard vint à monter l'escalier. À la bizarrerie de son costume, à la magnificence de son rabat de dentelle, à la prépondérante sécurité de la démarche, le jeune homme devina dans ce personnage2 ou le protecteur ou l'ami du peintre ; il se recula sur le palier pour lui faire place, et l'examina curieusement, espérant trouver en lui la bonne nature d'un artiste ou le caractère serviable des gens qui aiment les arts ; mais il aperçut quelque chose de diabolique dans cette figure, et surtout ce je ne sais quoi qui affriande3 les artistes. Imaginez un front chauve, bombé, proéminent, retombant en saillie sur un petit nez écrasé, retroussé du bout comme celui de Rabelais ou de Socrate ; une bouche rieuse et ridée, un menton court, fièrement relevé, garni d'une barbe grise taillée en pointe, des yeux vert de mer ternis en apparence par l'âge, mais qui par le contraste du blanc nacré dans lequel flottait la prunelle devaient parfois jeter des regards magnétiques au fort de la colère ou de l'enthousiasme. Le visage était d'ailleurs singulièrement flétri par les fatigues de l'âge, et plus encore par ces pensées qui creusent également l'âme et le corps. Les yeux n'avaient plus de cils, et à peine voyait-on quelques traces de sourcils au-dessus de leurs arcades saillantes. Mettez cette tête sur un corps fluet et débile4, entourez-la d'une dentelle étincelante de blancheur et travaillée comme une truelle à poisson5, jetez sur le pourpoint6 noir du vieillard une lourde chaîne d'or, et vous aurez une image imparfaite de ce personnage auquel le jour faible de l'escalier prêtait encore une couleur fantastique. Vous eussiez dit d'une toile de Rembrandt7 marchant silencieusement et sans cadre dans la noire atmosphère que s'est appropriée ce grand peintre.

1. rabat : grand col rabattu porté autrefois par les hommes.
2. Ce vieillard s'appelle Frenhofer.
3. affriande : attire par sa délicatesse.
4. débile : qui manque de force physique, faible.
5. truelle à poisson : spatule coupante servant à découper et à servir le poisson.
6. pourpoint : partie du vêtement qui couvrait le torse jusqu'au-dessous de la ceinture.
7. Rembrandt : peintre néerlandais du XVIIe siècle. Ses toiles exploitent fréquemment la technique du clair-obscur, c'est-à-dire les effets de contraste produits par les lumières et les ombres des objets ou des personnes représentés.

 

TEXTE B - Victor Hugo, L'Homme qui rit, 1869.

[L'action se déroule en Angleterre, à la fin du XVIle siècle. Enfant, Gwynplaine a été enlevé par des voleurs qui l'ont atrocement défiguré pour en faire un monstre de foire : ses joues ont été incisées de la bouche aux oreilles, de façon à donner l'illusion d'un sourire permanent. Devenu adulte, il se produit dans une troupe de comédiens.]

  Quoi qu'il en fût, Gwynplaine était admirablement réussi.
  Gwynplaine était un don fait par la providence à la tristesse des hommes. Par quelle providence ? Y a-t-il une providence Démon comme il y a une providence Dieu ? Nous posons la question sans la résoudre.
  Gwynplaine était un saltimbanque. Il se faisait voir en public. Pas d'effet comparable au sien. Il guérissait les hypocondries1 rien qu'en se montrant. [...]
  C'est en riant que Gwynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L'espèce de visage inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui avait façonné, riait tout seul. Gwynplaine ne s'en mêlait pas. Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu'il n'avait point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa bouche, il ne pouvait l'en ôter. On lui avait à jamais appliqué le rire sur le visage. C'était un rire automatique, et d'autant plus irrésistible qu'il était pétrifié. Personne ne se dérobait à ce rictus. Deux convulsions de la bouche sont communicatives, le rire et le bâillement. Par la vertu de la mystérieuse opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le moyeu2 ; toutes ses émotions, quelles qu'elles fussent, augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux, l'aggravaient. Un étonnement qu'il aurait eu, une souffrance qu'il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une pitié qu'il aurait éprouvée, n'eussent fait qu'accroître cette hilarité des muscles ; s'il eût pleuré, il eût ri ; et, quoi que fît Gwynplaine, quoi qu'il voulût, quoi qu'il pensât, dès qu'il levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les yeux cette apparition, l'éclat de rire foudroyant. Qu'on se figure une tête de Méduse gaie.

1. hypocondries : états dépressifs et mélancoliques.
2. moyeu : pièce centrale d'une roue.

 

TEXTE C - Émile Zola, L'Assommoir, 1877.

[Dans L'Assommoir, Zola décrit le milieu des ouvriers parisiens. Le roman retrace l'itinéraire de Gervaise, une modeste blanchisseuse. Dans l'extrait suivant, elle rend visite à Goujet, surnommé Gueule-d'Or.]

  C'était le tour de la Gueule-d'Or. Avant de commencer, il jeta à la blanchisseuse un regard plein d'une tendresse confiante. Puis, il ne se pressa pas, il prit sa distance, lança le marteau de haut, à grandes volées régulières. Il avait le jeu classique, correct, balancé et souple. Fifine, dans ses deux mains, ne dansait pas un chahut de bastringue1, les guibolles2 emportées par-dessus les jupes; elle s'enlevait, retombait en cadence, comme une dame noble, l'air sérieux, conduisant quelque menuet3 ancien. Les talons de Fifine tapaient la mesure, gravement, et ils s'enfonçaient dans le fer rouge, sur la tête du boulon, avec une science réfléchie, d'abord écrasant le métal au milieu, puis le modérant par une série de coups d'une précision rythmée. Bien sûr, ce n'était pas de l'eau-de-vie que la Gueule-d'Or avait dans les veines, c'était du sang, du sang pur, qui battait puissamment jusque dans son marteau, et qui réglait la besogne. Un homme magnifique au travail, ce gaillard-là ! Il recevait en plein la grande flamme de la forge. Ses cheveux courts, frisant sur son front bas, sa belle barbe jaune, aux anneaux tombants, s'allumaient, lui éclairaient toute la figure de leurs fils d'or, une vraie figure d'or, sans mentir. Avec ça, un cou pareil à une colonne, blanc comme un cou d'enfant ; une poitrine vaste, large à y coucher une femme en travers ; des épaules et des bras sculptés qui paraissaient copiés sur ceux d'un géant, dans un musée. Quand il prenait son élan, on voyait ses muscles se gonfler, des montagnes de chair roulant et durcissant sous la peau ; ses épaules, sa poitrine, son cou enflaient ; il faisait de la clarté autour de lui, il devenait beau, tout-puissant, comme un Bon Dieu.

1. bastringue : cabaret.
2. guibolles : jambes (dans la langue populaire).
3. menuet : danse.

 

TEXTE D - Marcel Proust, Le Temps retrouvé, 1927.

[Le Temps Retrouvé est le dernier tome d'À la recherche du temps perdu, vaste fresque dans laquelle l'auteur transpose l'expérience de sa vie. Retiré du monde depuis plusieurs années, le narrateur se rend à une soirée mondaine lors de laquelle il croise d'anciennes connaissances « métamorphosées » par la vieillesse.]

  Le vieux duc de Guermantes ne sortait plus, car il passait ses journées et ses soirées avec elle1. Mais aujourd'hui, il vint un instant pour la voir, malgré l'ennui de rencontrer sa femme. Je ne l'avais pas aperçu et je ne l'eusse sans doute pas reconnu, si on ne me l'avait clairement désigné. Il n'était plus qu'une ruine, mais superbe, et moins encore qu'une ruine, cette belle chose romantique que peut être un rocher dans la tempête. Fouettée de toutes parts par les vagues de souffrance, de colère de souffrir, d'avancée montante de la mort qui la circonvenaient2, sa figure, effritée comme un bloc, gardait le style, la cambrure que j'avais toujours admirés ; elle était rongée comme une de ces belles têtes antiques3 trop abîmées mais dont nous sommes trop heureux d'orner un cabinet de travail. Elle paraissait seulement appartenir à une époque plus ancienne qu'autrefois, non seulement à cause de ce qu'elle avait pris de rude et de rompu dans sa matière jadis plus brillante, mais parce qu'à l'expression de finesse et d'enjouement avait succédé une involontaire, une inconsciente expression, bâtie par la maladie, de lutte contre la mort, de résistance, de difficulté à vivre. Les artères ayant perdu toute souplesse avaient donné au visage jadis épanoui une dureté sculpturale. Et sans que le duc s'en doutât, il découvrait des aspects de nuque, de joue, de front, où l'être, comme obligé de se raccrocher avec acharnement à chaque minute, semblait bousculé dans une tragique rafale, pendant que les mèches blanches de sa magnifique chevelure moins épaisse venaient souffleter de leur écume le promontoire envahi du visage. Et comme ces reflets étranges, uniques, que seule l'approche de la tempête où tout va sombrer donne aux roches qui avaient été jusque-là d'une autre couleur, je compris que le gris plombé des joues raides et usées, le gris presque blanc et moutonnant des mèches soulevées, la faible lumière encore départie aux yeux qui voyaient à peine, étaient des teintes non pas irréelles, trop réelles au contraire, mais fantastiques, et empruntées à la palette, à l'éclairage, inimitable dans ses noirceurs effrayantes et prophétiques, de la vieillesse, de la proximité de la mort.

1. II s'agit d'Odette, sa maîtresse.
2. circonvenir : agir sur quelqu'un avec ruse, pour parvenir à ses fins.
3. têtes antiques : sculptures de la tête.

 

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :
 
Dans quelle mesure ces portraits prennent-ils appui sur le réel, dans quelle mesure le transposent-ils ?
 Votre réponse n'excédera pas une trentaine de lignes.

  Voici le cas-type d'une question destinée à préparer le sujet de dissertation. Celle-ci en effet vous demandera tout à l'heure de réfléchir à l'imitation de la réalité dans le portrait romanesque, et de montrer qu'il la transpose. Pour l'instant, il s'agit de repérer dans les textes la trace indéniable du réel et celle, plus délicate, de sa transposition. Éléments qui vous seront à l'évidence précieux dans la conduite de votre argumentation.

► Commençons par relire les quatre documents en y cherchant leur appui sur le réel. Ce sera en même temps l'occasion de réfléchir à cette notion :
  Le discours descriptif dépend d'abord d'un regard : selon l'origine de cette perception, les motifs qu'elle perçoit sont susceptibles d'atteindre un degré relatif d'objectivité :
  dans le texte A, les éléments du portrait sont toujours attribués à la perception du "jeune homme" et le narrateur invite plus à "imaginer" le personnage qu'à le voir : le jeune homme a d'ailleurs à son égard une attitude partagée entre l'observation ("examina curieusement") et la rêverie ("devina"). Les termes physiques sont néanmoins nombreux et suivent, semble-t-il, une progression ordonnée, de haut en bas.
  dans le texte B, le narrateur prend entièrement en charge le portrait qu'il fait de son personnage, insiste sur la bizarrerie de ce rire perpétuel, dont il est capable de connaître l'origine. Il peut ainsi employer des termes anatomiques qui renforcent l'effet de réel : "face, rictus, convulsions, physionomie, muscles...".
  dans le texte C, le contexte réaliste (une forge) insère le portrait de l'ouvrier dans un cadre matériel dont le personnage se détache par son aura. Le registre laudatif invite à se représenter une puissance musculaire ("sang pur, homme magnifique, belle barbe jaune, poitrine vaste, bras sculptés...") qui quitte bientôt le strict plan du réel pour le mythe.
  le texte D, enfin, est le plus occupé par la métaphore et le moins susceptible d'emprunter à la réalité. Toutefois, il donne à surprendre une image de la vieillesse, saisie dans ses ravages organiques ("expression bâtie par la maladie, figure effritée, joues raides et usées, artères ayant perdu toute souplesse...").
  Tous ces textes prennent donc appui sur le réel en s'attachant à des détails physiologiques. Mais ce que l'on appelle le réel n'est jamais distinct du regard qui le perçoit, et on notera comment beaucoup de ces documents nous renvoient à un point de vue subjectif d'où émane chaque portrait.

► Voyons maintenant comment ces portraits transposent le réel :
  Chacun de ces textes est littéraire : autant dire qu'il n'y est jamais question de rendre compte d'une réalité objective dégagée d'un point de vue particulier ni d'une intention morale :
  dans le texte A, un certain nombre de termes évoquent l'imprécision du regard : "quelque chose de diabolique, ce je ne sais quoi, imaginez, en apparence, une image imparfaite, vous eussiez dit...". Alliée à la lumière faible de l'escalier, la perception du jeune homme hésite et le narrateur invite son lecteur à imaginer un personnage fantastique sorti d'un tableau.
  le texte B est organisé autour d'un paradoxe que le narrateur veut à l'évidence rendre signifiant : d'un côté son personnage rit, quelles que soient les circonstances; mais, de l'autre, on se réfère à la tragédie d'une destinée incommunicable ("émotions, étonnement, souffrance, colère, pitié" sont pareillement fondus dans un rire mécanique). L'allusion au mythe de Méduse traduit bien ce paradoxe vivant. La situation réelle, mais exceptionnelle, fournit ainsi le matériau d'un apologue romantique.
  dans le texte C, le registre laudatif employé par le narrateur prépare un tableau d'ordre mythologique. L'ouvrier devient par la puissance et la sûreté de son travail impeccable une sorte d'Hercule ("beau, tout-puissant, comme un Bon Dieu") qu'une idéologie sociale installe au faîte des valeurs. La lumière de la forge contribue par ses référents (Héphaïstos) à consacrer cette divinité laïque.
  le saisissant champ lexical du texte D exprime bien, au sens propre, le naufrage de la vieillesse. Devenue un rocher battu par les vents, la tête du vieux comte figure de manière pathétique la résistance inutile de la vie : on repérera sans mal les termes appartenant à ce champ lexical de la mer.
  Dans ces textes, on pourra noter le rôle joué par la lumière : souvent faible ou jetant des lueurs contrastées, elle éclaire les personnages d'un halo incertain qui favorise la rêverie mythologique et donne à tous ces passages une coloration fantastique. On pourra conclure en rappelant que la création romanesque n'a pas pour ambition de concurrencer le réel, mais bien d'en donner une perception plus complète que la réalité même, plus vraie aussi car cette vérité est réchauffée par l'homme.

II. Vous traiterez ensuite l'un des trois sujets suivants (16 points) :
[...]

2. Dissertation
En partant des textes du corpus, vous vous demanderez si la tâche du romancier, quand il crée des personnages, ne consiste qu'à imiter le réel. Vous vous appuierez aussi sur vos lectures personnelles et les œuvres étudiées en classe.

  Votre travail préparatoire est maintenant directement utilisable pour aborder cette dissertation où l'on vous demande de montrer qu'un romancier transpose toujours la réalité. L'interrogation indirecte est en effet d'ordre rhétorique : vous êtes invité à soutenir l'idée que le romancier n'a pas pour ambition d'imiter le réel.
  Voici une série d'arguments et d'exemples dans le désordre : à vous de démêler l'écheveau et de proposer un partie cohérente où vous étaierez cette thèse :

1. Les caractères des êtres vivants sont mouvants, fugitifs, inachevés.
2. Pour construire ses quelques personnages, dans L'Assommoir, Zola utilise des carnets d'enquêtes où les notes qu'il a prises concernent de nombreuses individualités.
3. Le romancier est toujours possédé par une intention signifiante qui force la vie imaginaire de ses personnages à la transporter.
4. Le réel est toujours transformé par la subjectivité qui le perçoit. Le romancier le plus soucieux d'objectivité n'échappe pas à cette règle.
5. A quoi bon lire un roman si c'est pour y retrouver la vie quotidienne ? Le romancier cède souvent à la tentation légitime de raconter une histoire qui sorte un peu de l'ordinaire.
6. L'écriture d'un roman obéit à des contraintes qui ne sont pas celles de la vie réelle : temporalité, rythme, caractères, nécessité d'achever et de conclure.
7. Dans la préface de Pierre et Jean, Maupassant, à propos de réalisme, préfère parler d'illusionnisme.
8. Nous connaissons dans la vie réelle des histoires de nature disparate, dans l'inachevé et la trame décousue qui est celle de l'existence. Le tissu romanesque exige plus de densité et de cohérence.
9. Le roman est vrai par les moyens littéraires qui sont les siens : ce qui est réel dans un roman est suggéré par sa construction, son affabulation, son écriture.
10. L'imitation est une œuvre passive à laquelle aucun romancier ne s'est jamais conformé. Tout roman est une disposition concertée visant à recréer le réel.
11. Les mythes habitent l'œuvre romanesque des romanciers les plus réalistes : Balzac, Flaubert, Zola...
12. Faisant œuvre de création, le romancier est un démiurge.

CORRECTION

 

 

  Vous avez pris l'habitude de classer les arguments à l'intérieur d'un plan thématique. Voici, autour de différents "domaines" le plan détaillé (arguments et exemples) d'un travail où il s'agit d'étayer la thèse suivante :

« Dans l'époque moderne, la transformation des conditions de vie par la machine, l'agrégation croissante des masses et le gigantesque conformisme collectif qui en sont les conséquences, battent en brèche les libertés de chacun.»
(Charles de Gaulle, Discours aux étudiants d'Oxford, 1941).

Mise en place du sujet : n'omettez jamais cette phase essentielle qui doit vous faire dégager une problématique précise. Ici, il n'y a pas trois sujets malgré le caractère ternaire de l'énumération. Voyez que les deux derniers membres de cette énumération sont présentés comme les "conséquences" du premier qui est votre vrai sujet : la transformation des conditions de vie par la machine bat en brèche les libertés individuelles. Réfléchissez sur le mot "machine" : à l'époque où de Gaulle écrit ce texte, on peut encore évoquer la taylorisation du travail, mais aujourd'hui, on pensera surtout à la machine informatique, à l'électronique.... Vous devrez, dans l'introduction, soigneusement rappeler cette thèse en la reformulant avant de poser la problématique : en quoi les libertés individuelles sont-elles menacées par la place envahissante de la machine ?

1° partie : menace sur les libertés dans le domaine économique :

- argument 1 : automatisation croissante du travail (taylorisme, robotique, normalisation des tâches)
- argument 2 : l'industrialisation nivelle les économies mondiales (disparition des particularismes nationaux)
- argument 3 : informatisation des services (surveillance, discriminations possibles)

2° partie : menace sur les libertés dans le domaine culturel :

- argument 1 : mondialisation des produits manufacturés (américanisation des modes de vie)
- argument 2 : toute-puissance des médias audiovisuels (appauvrissement des programmes réglés sur l'Audimat)
- argument 3 : énormité des moyens techniques qui renforcent le pouvoir discriminatoire de l'argent (écrasement des petits producteurs de cinéma par les gros).

3° partie : menace sur les libertés dans le domaine familial :

- argument 1 : envahissement de l'informatique (l'ordinateur familial favorise-t-il la vraie communication ?)
- argument 2 : conditionnement des loisirs (les jeux vidéos propagent une culture standardisée)
- argument 3 : envahissement de l'électronique domestique (perfectionnement aliénant de la domotique).

CORRECTION : développement rédigé.

 S'adressant aux étudiants d'Oxford en 1941, le général de Gaulle constate que « dans l'époque moderne, la transformation des conditions de vie par la machine, l'agrégation croissante des masses et le gigantesque conformisme collectif qui en sont les conséquences, battent en brèche les libertés de chacun ». Son inquiétude est bien sûr commandée par la victoire récente de l'Allemagne nazie, mais on peut se demander si, de nos jours, ses propos ne demeurent pas d'actualité : notre vie n'est-elle pas plus que jamais commandée par la machine, même si celle-ci a pris les formes nouvelles que lui a données l'électronique ? Nous étayerons donc la thèse de De Gaulle sous les angles économique, culturel et privé.

  Sous l'angle économique, la thèse du général de Gaulle trouve aujourd'hui un écho particulier puisque nous assistons à une phase de mondialisation à outrance. L'informatique a d'abord permis une automatisation croissante du travail. Le taylorisme lui-même paraît dépassé dans les formes que Charlie Chaplin avait déjà dénoncées dans Les Temps modernes. L'individu a dû céder toute sa place à la machine ou n'être plus qu'un concepteur soumis à ses caprices. La normalisation des tâches et des produits condamne chaque équipe de travail, dans quelque domaine que ce soit, à effectuer les mêmes tâches et voir sortir les mêmes produits manufacturés qu'imposent la rapidité et la rentabilité. C'est le cas de l'automobile ou du matériel audiovisuel.
   L'alignement des économies mondiales sur le dollar induit aussi un nivellement des politiques économiques sous la houlette des États-Unis, qui imposent, par-delà leurs produits (pensons aux quasi-monopoles de Microsoft, d'Apple ou de Google) un modèle de société jusqu'au Tiers-Monde. L'informatisation des banques est susceptible d'entraîner de graves dérives : aujourd'hui déjà, leurs logiciels sont capables de détecter des patronymes aux consonances « suspectes» et de les évincer automatiquement des demandes de prêt. L'euro assure peut-être des marchés plus faciles à l'intérieur des pays européens mais aligne des peuples à l'identité différente sur des valeurs purement mercantiles.
  Ainsi l'économie moderne provoque d'incontestables alignements, que l'on ne peut pas ne pas ressentir sur le plan culturel.

  Ici encore, en effet, la machine provoque des ravages sur notre identité puisqu'elle est l'alliée d'une mondialisation des comportements. On peut d'abord penser aux productions de masse qui inondent la planète des mêmes produits manufacturés, imposant peu à peu à tous les mêmes vêtements, les mêmes boissons, les mêmes nourritures. On aura reconnu ici encore la marque des États-Unis sous la forme du jeans, de la bouteille de Coca-Cola ou de l'enseigne Mc Donald's. Ces produits doivent un succès tout naturel à la simplicité de leur usage mais aussi au faramineux volume de leur production qui génère des prix attractifs Comment ne s'y précipiterait-on pas ?
  Dans le domaine culturel, la machine, c'est aussi la télévision et plus encore l'ordinateur ou le portable qui consacrent là encore la toute-puissance d'un marché où l'individu n'a pas sa place. Les chaînes n'obéissent qu'à la sacro-sainte loi de l'Audimat, qui consiste à rechercher une audience majeure par la diffusion massive de ce qui est censé plaire au plus grand nombre. Seuls quelques entêtés que n'auront pas rebuté les horaires tardifs ont droit à des programmes plus exigeants et à une véritable information. Pour les autres, reste alors la satisfaction de se donner l'illusion d'une communication chaleureuse avec l'écran d'un téléphone ou les personnages virtuels d'un jeu vidéo.
  Mais au moins, dira-t-on, subsistent quelques plages où l'ont peut, chez soi, espérer être un peu soi ?

  Cela n'est pas sûr : nous disposons aujourd'hui, même à domicile, d'instruments qui nous relient aux autres et influent sur nos libertés On pense d'abord à l'ordinateur familial et au "smartphone", devenus aujourd'hui obligatoires en raison des services indéniables qu'ils peuvent rendre. Cela n'est pas douteux, en effet, mais en même temps l'ordinateur génère des habitudes et des modes de pensée qui, d'un pays à l'autre, finiront par être les mêmes : l'anglais devient, sous son influence, la langue obligatoire; il devient obligatoire aussi d'aligner lettres, rapports et projets selon le même moule qu'offrent les modèles tout faits de nos traitements de textes. Internet favorise, dit-on, la communication planétaire. Peut-être, mais, pour l'heure, il précipite les gens en foules vers les mêmes sites, au contenu superficiel ou douteux, loin en tout cas de fournir la richesse particulière et inaliénable qui est celle du livre.
  Dans nos sphères privées enfin, la machine prend la forme de l'appareil ultramoderne censé nous libérer des tâches aliénantes. Il existe une nouvelle discipline pour cela, la domotique. Nous voyons déjà se profiler la maison de demain : bourrée d'électronique et de gadgets, elle ressemble à un bunker. Pour la commander, les mêmes boutons, les mêmes gestes rituels et les mêmes pratiques. A terme, le même désarroi devant la panne inévitable qui nous fera au moins mesurer notre esclavage. C'est, déjà réalisé, le sinistre pronostic de René Barjavel dans Ravage.

  Le constat de Charles de Gaulle est donc plus que jamais d'actualité, et il a même outrepassé ses craintes puisque il n'est même plus nécessaire qu'un régime fort nous impose ses lois. Nous y courons naturellement, happés par la facilité offerte par ces machines, sinon par la modicité de leur prix, persuadés que l'objet peut faire notre bonheur. N'est-ce pas au contraire en comprenant que le bonheur n'a rien à voir avec la possession matérielle que nous pourrons réaliser l'aspiration légitime de l'individu à être soi sans rien renier de la nécessaire communion avec nos semblables ?

 

  

 

 

 

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