LA LETTRE 

 

 

Les baisers écrits ne parviennent pas à destination; les fantômes les boivent en route.
Franz Kafka

  La lettre fait partie de ces travaux d'écriture que le nouveau bac remet à l'honneur. Il s'agit en effet d'une situation d'énonciation particulière dans laquelle le locuteur s'adresse à un destinataire dans une intention informative. La lettre fait partie du genre épistolaire (voyez l'article dans notre Lexique des genres littéraires). A ce titre, son langage est toujours dominé par les fonctions impressive (un je s'adresse à un tu, vous) et expressive (ce je fait part d'opinions et de sentiments). Néanmoins la lettre admet de nombreux sous-genres qui correspondent aux divers degrés de son intention. Il est rare en effet qu'une lettre se contente d'être utilitaire : elle permet une effusion intime, accrue par l'absence physique du destinataire, et peut même se rapprocher de l'oral par son caractère d'improvisation.

On distinguera d'abord la lettre administrative de la lettre personnelle :

- que révèle le contexte (date, lieux, signataire et destinataire) ?
- quel est le degré d'implication de l'émetteur et du récepteur ?
- quel type de relation la lettre manifeste-t-elle entre les deux interlocuteurs ?
- en quoi le langage (vocabulaire, syntaxe) est-il spécifique à ce type d'échange ?



Rappelez-vous en effet, si l'on vous demande d'écrire une lettre, qu'il ne suffira pas d'émailler de quelques pronoms personnels un récit ou une argumentation. Votre production doit bel et bien simuler une relation authentique qui ne peut se manifester que sous cette forme.
    Pour vous y aider, nous vous proposons un échantillon de quelques lettres relatives aux intentions de communication qui nous ont paru les plus manifestes. Pour chacune, vous pourrez poser les questions ci-dessus et remplir le tableau récapitulatif que nous vous proposons.
   Enfin vous pourrez vous exercer à votre tour à composer une lettre en choisissant des interlocuteurs et un langage adaptés à l'objet de la communication.

 

1- L'effusion sentimentale.

  Toutes les lettres d'amour auraient, bien sûr, pu convenir à ce premier type d'échange. C'est pourtant dans les lettres d'une mère à sa fille que nous avons choisi d'en distinguer les formes : si la lettre favorise l'épanchement sentimental, c'est que, loin de l'embarras de la parole et des distractions du visage aimé, elle donne la vraie mesure du cœur.

Mme de Sévigné à Madame de Grignan
Paris, lundi 9 février [1671]

   Je reçois vos lettres, ma bonne, comme vous avez reçu ma bague. Je fonds en larmes en les lisant; il semble que mon cœur veuille se fendre par la moitié; il semble que vous m'écriviez des injures ou que vous soyez malade, ou qu'il vous soit arrivé quelque accident, et c'est tout le contraire. Vous m'aimez, ma chère enfant, et vous me le dites d'une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance; vous continuez votre voyage sans aucune aventure fâcheuse. Et lorsque j'apprends tout cela, qui est justement tout ce qui me peut être le plus agréable, voilà l'état où je suis. Vous vous amusez donc à penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m'écrire vos sentiments que vous n'aimez à me les dire. De quelque façon qu'ils me viennent, ils sont reçus avec une tendresse et une sensibilité qui n'est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de tendresse. Mais si vous songez à moi, ma pauvre bonne, soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous. C'est ce que les dévots appellent une pensée habituelle, c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait son devoir. Rien ne me donne de distractions. Je suis toujours avec vous, je vois ce carrosse qui avance toujours, et qui n'approchera jamais de moi. Je suis toujours dans les grands chemins. Il me semble que j'ai quelquefois peur qu'il ne verse. Les pluies qu'il fait depuis trois jours me mettent au désespoir. Le Rhône me fait une peur étrange. J'ai une carte devant les yeux; je sais tous les lieux où vous couchez. Vous êtes ce soir à Nevers, vous serez dimanche à Lyon, où vous recevrez cette lettre.
  Je n'ai pu vous écrire qu'à Moulins par Mme de Guénégaud. Je n'ai reçu que deux de vos lettres; peut-être que la troisième viendra. C'est la seule consolation que je souhaite; pour d'autres, je n'en cherche pas. Je suis entièrement incapable de voir beaucoup de monde ensemble; cela viendra peut-être, mais il n'est pas venu. [...]

 

2- Le conseil.

   Ici encore, la lettre bénéficie d'une distance réflexive qui donne toute sa mesure à l'argumentation bienveillante.  Dans les Lettres à un jeune poète (1929), Rainer Maria Rilke réfléchit sur le métier poétique et, au-delà, sur le libre accomplissement de soi. Le destinataire publia ces neuf lettres après la mort du poète.

Rainer Maria Rilke à Franz Kappus
Viareggio près Pise (Italie), le 5 avril 1903

  Il faut que vous m'excusiez, cher monsieur, si je ne consacre qu'aujourd'hui une pensée reconnaissante à votre lettre du 24 février : j'ai été souffrant tout ce temps, pas vraiment malade, mais accablé d'épuisement, d'une sorte d'influenza qui m'a rendu incapable de rien faire. Et finalement, comme aucun changement ne se décidait, je suis venu au bord de cette mer du Midi dont une fois déjà la bienfaisance m'a secouru. Mais je ne suis pas encore rétabli, écrire m'est difficile, aussi devrez-vous prendre ces quelques lignes pour plus qu'elles ne sont.
  Naturellement, il faut que vous le sachiez, chacune de vos lettres me sera toujours une joie; seulement soyez indulgent envers la réponse qui, souvent peut-être, vous laissera les mains vides; car au fond, et surtout pour les choses les plus importantes et les plus profondes, nous sommes dans une solitude sans nom, et tant de choses, pour que l'un puisse conseiller, voire aider l'autre, doivent se produire, doivent réussir; toute une constellation de choses doit survenir pour une seule heureuse issue.
  Je ne voulais vous dire aujourd'hui que deux choses encore : ironie : ne vous laissez pas dominer par elle, surtout pas dans les moments non créateurs. Dans ceux où vous créez, tâchez de vous en servir comme d'un moyen de plus pour saisir la vie. En use-t-on avec pureté, elle est pure, et il n'y a pas à en avoir honte; et si vous sente qu'elle vous est trop familière, si vous craignez votre croissante familiarité avec elle, alors tournez-vous vers de grands et sérieux objets devant lesquels elle est petite et désarmée. Cherchez la profondeur des choses : l'ironie ne descend jamais jusque là - et si, de la sorte, vous arrivez au bord du grand, éprouvez en même temps si elle est une façon de comprendre qui provient d'une nécessité de votre être. Car, sous l'influence des choses sérieuses, ou bien elle se détachera de vous (si elle n'est que du hasard), ou bien (pour peu qu'elle vous soit réellement innée) elle se renforcera, deviendra outil sérieux, et trouvera place dans la série des moyens à l'aide desquels vous devrez former votre art. [...]     
trad. C. Mouchard et H. Hartje, ©LGF.

 

3- L'invective.

  Le foisonnement des lettres d'injures ou d'insultes, avec leurs nuances (voir la Lettre à Rousseau de Voltaire),  montre que le genre épistolaire est propice à l'expression des orages. Nous avons choisi une lettre d'Arthur Rimbaud à son ancien professeur de Rhétorique, au moment où l'ancien disciple largue toutes les amarres vers la « vraie vie ».

Arthur Rimbaud à Georges Izambard
Charleville, [13] mai 1871

          Cher Monsieur !
  Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m'avez-vous dit; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. - Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir; je déterre d'anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je le leur livre : on me paie en bocks et en filles. Stat mater dolorosa, dum pendet filius. - Je me dois à la Société, c'est juste; - et j'ai raison. - Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd'hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre obstination à regagner le râtelier universitaire - pardon ! - le prouve.  Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n'a rien fait, n'ayant rien voulu faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j'espère, - bien d'autres espèrent la même chose, - je verrai dans votre principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez ! - Je serai un travailleur : c'est l'idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris, - où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais; je suis en grève.
   Maintenant je m'encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n'est pas du tout ma faute. C'est faux de dire : Je pense. On devrait dire : On me pense. Pardon du jeu de mots.
   JE est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu'ils ignorent tout à fait !
  Vous n'êtes pas enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez ! Est-ce de la poésie ? C'est de la fantaisie, toujours. - Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni trop de la pensée :
                                                                                   [suit le poème : Le Cœur supplicié]
  Ca ne veut pas rien dire.
  RÉPONDEZ-MOI : chez M. Deverrière, pour A.R.
  Bonjour de cœur,                                                                   ARTH. RIMBAUD.

 

4. Le récit.

 

 L'usage du téléphone a sans doute largement volé à la lettre la charge qui lui était donnée de raconter. Dans un brillant badinage, le signataire se plaît ici à jouer avec son destinataire, stimulant sa curiosité par autant d'effets dilatoires et de surprises qui donnent à la lettre toutes les ressources de l'interactivité.

Mme de Sévigné à M. de Coulanges
A Paris, ce lundi 15 décembre 1670

  Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus digne d'envie : enfin une chose dont on ne trouve qu'une telle dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste; une chose que l'on ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait-on croire à Lyon ?); une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose qui comble de joie Mme de Rohan et Mme d'Hauterive; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire; devinez-la : je vous la donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ? Eh bien ! il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui ? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix; je vous le donne en cent. Mme de Coulanges dit : Voilà qui est bien difficile à deviner; c'est Mme de la Vallière. - Point du tout, Madame. - C'est donc Mlle de Retz ? - Point du tout, vous êtes bien provinciale. - Vraiment nous sommes bien bêtes, dites-vous, c'est Mlle Colbert ? - Encore moins. - C'est assurément  Mlle de Créquy ? - Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse dimanche, au Louvre, avec la permission du Roi, Mademoiselle, Mademoiselle de..., Mademoiselle... devinez le nom : il épouse Mademoiselle, ma foi! par ma foi! ma foi jurée! Mademoiselle, la grande Mademoiselle; Mademoiselle, fille de feu Monsieur; Mademoiselle, petite-fille de Henri IV; mademoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d'Orléans; Mademoiselle, cousine germaine du Roi; Mademoiselle, destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites des injures : nous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait autant que vous.
   Adieu; les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous feront savoir si nous disons vrai ou non.

 

5. La confidence.

  La correspondance des artistes nous est précieuse à plus d'un titre. Favorisant la réflexion sur la création, elle accompagne la genèse des œuvres et révèle le vrai visage des hommes qui, pour quelques correspondants privilégiés, acceptent de s'abandonner. C'est ce qui rend irremplaçables les lettres que Van Gogh écrivit toute sa vie à son frère Théo.

Vincent Van Gogh à Théo Van Gogh
La Haye, sans date [1883]

[...]
   Je t'ai écrit ce matin, mais après avoir mis ma lettre à la poste, j'ai eu l'impression que les difficultés allaient s'amonceler tout à coup, et je me suis trouvé mal parce que je ne comprenais plus l'avenir.
   Il n'y a pas d'autres mots pour m'exprimer; je ne puis comprendre pourquoi mon travail ne porterait pas ses fruits.
   Je m'y suis consacré de tout mon cœur, c'était peut-être une erreur, en tout cas momentanément.
   Mais tu le sais, mon vieux : à quoi doit-on consacrer pratiquement, dans la vie, ses forces, ses pensées et son application ? On doit se résigner à choisir entre les conjonctures et se dire : je ferai ce travail-là et je continuerai. On peut aboutir à un échec, à des échecs successifs, on peut se heurter à un mur lorsque les gens n'en veulent pas, mais on ne doit tout de même pas s'en faire, n'est-ce pas ? Bien sûr qu'on ne doit pas se faire de mauvais sang, mais il arrive parfois qu'on ne puisse plus tenir le coup, qu'on soit à bout, même si l'on a la volonté de persévérer.   [...]
  Je vois tout en noir. Ah ! si j'étais seul. Oui, mais j'ai à me préoccuper de ma femme et des enfants, de ces pauvres gosses auxquels je voudrais tant assurer le nécessaire et dont je me sens responsable.
   Ma femme se porte bien depuis quelque temps.
  Je ne puis leur confier mes soucis, j'ai pourtant le cœur si lourd aujourd'hui. La seule chose qui me console, c'est mon travail, mais s'il n'y a rien à espérer de ce côté, je ne sais vraiment plus où donner de la tête.
  Le nœud de l'affaire, vois-tu, c'est que mes possibilités de travail dépendent de la vente de mes œuvres. Il y a nécessairement des frais, et plus on travaille, plus on en a (bien que cela ne soit pas valable à tous les points de vue). Ne pas vendre, quand on n'a point de ressources, vous met dans l'impossibilité matérielle de faire aucun progrès, tandis que cela irait tout seul dans le cas contraire.
   Enfin, mon vieux, je suis plus inquiet que je ne puis le supporter au sujet de ma situation générale, et je te dis mes pensées. Je voudrais tant que tu viennes bientôt. Mais surtout, écris-moi vite, j'en ai besoin. Naturellement, je ne puis parler à personne de tout cela, si ce n'est à toi, cela ne regarde pas les autres, ils ne s'y intéressent d'ailleurs pas.

 

 

TABLEAU RÉCAPITULATIF

Types de lettres

Formules d'appellation Pronoms personnels dominants

Temps et modes verbaux

Registres de langue Caractères de la relation
L'effusion
sentimentale
         
Le conseil
.
         
L'invective
.
         
Le récit
.
         
La confidence          

 

 

Lecture cursive :

  Vous prendrez ici connaissance du texte intégral d'une lettre de Fénelon à Louis XIV. Lettre grave et courageuse où vous pourrez reconnaître plusieurs caractères identifiés séparément dans les lettres précédentes. Remplissez le tableau ci-dessus lorsque les indices sont suffisants.

 

FÉNELON  Lettre à Louis XIV

  [Fénelon envoya anonymement cette lettre en 1694 à Madame de Maintenon, épouse du roi, alors qu'il était précepteur du duc de Bourgogne. On ne sait si le monarque eut connaissance de cette missive qui prônait si dignement la vertu politique contre le souci de la gloire et l'appétit des conquêtes. Fénelon reviendra sur les thèmes défendus ici avec clarté et hauteur dans les Aventures de Télémaque (1699).]

  La personne, Sire, qui prend la liberté de vous écrire cette lettre, n'a aucun intérêt en ce monde. Elle ne l'écrit ni par chagrin, ni par ambition, ni par envie de se mêler des grandes affaires. Elle vous aime sans être connue de vous; elle regarde Dieu en votre personne. Avec toute votre puissance vous ne pouvez lui donner aucun bien qu'elle désire, et il n'y a aucun mal qu'elle ne souffrît de bon cœur pour vous faire connaître les vérités nécessaires à votre salut. Si elle vous parle fortement, n'en soyez pas étonné, c'est que la vérité est libre et forte. Vous n'êtes guère accoutumé à l'entendre. Les gens accoutumés à être flattés prennent aisément pour chagrin, pour âpreté et pour excès, ce qui n'est que la vérité toute pure. C'est la trahir que de ne vous la montrer pas dans toute son étendue. Dieu est témoin que la personne qui vous parle, le fait avec un cœur plein de zèle, de respect, de fidélité et d'attendrissement sur tout ce qui regarde votre véritable intérêt.
   Vous êtes né, Sire, avec un cœur droit et équitable; mais ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner, que la défiance, la jalousie, l'éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples et rampants, la hauteur, et l'attention à votre seul intérêt.
   Depuis environ trente ans, vos principaux ministres ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l'État, pour faire monter jusqu'au comble votre autorité, qui était devenue la leur parce qu'elle était dans leurs mains. On n'a plus parlé de l'État ni des règles; on n'a parlé que du Roi et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel, pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire, pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable. Ils ont voulu vous élever sur les ruines de toutes les conditions de l'État : comme si vous pouviez être grand en ruinant tous vos sujets sur qui votre grandeur est fondée. Il est vrai que vous avez été jaloux de l'autorité, peut-être même trop dans les choses extérieures; mais pour le fond, chaque ministre a été le maître dans l'étendue de son administration. Vous avez cru gouverner, parce que vous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernaient. Ils ont bien montré au public leur puissance, et on ne l'a que trop sentie. Ils ont été durs, hautains, injustes, violents, de mauvaise foi. Ils n'ont connu d'autre règle, ni pour l'administration du dedans de l'État, ni pour les négociations étrangères, que de menacer, que d'écraser, que d'anéantir tout ce qui leur résistait. Ils ne vous ont parlé, que pour écarter de vous tout mérite qui pouvait leur faire ombrage. Ils vous ont accoutumé à recevoir sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu'à l'idolâtrie, et que vous auriez dû, pour votre honneur, rejeter avec indignation.
   On a rendu votre nom odieux, et toute la nation française insupportable à tous nos voisins. On n'a conservé aucun ancien allié, parce qu'on n'a voulu que des esclaves. On a causé depuis plus de vingt ans des guerres sanglantes. Par exemple, Sire, on fit entreprendre à Votre Majesté, en 1672, la guerre de Hollande pour votre gloire, et pour punir les Hollandais, qui avaient fait quelque raillerie, dans le chagrin où on les avait mis en troublant les règles du commerce établies par le cardinal de Richelieu. Je cite en particulier cette guerre, parce qu'elle a été la source de toutes les autres. Elle n'a eu pour fondement qu'un motif de gloire et de vengeance, ce qui ne peut jamais rendre une guerre juste; d'où il s'ensuit que toutes les frontières que vous avez étendues par cette guerre sont injustement acquises dans l'origine. Il est vrai, Sire, que les traités de paix subséquents semblent couvrir et réparer cette injustice, puisqu'ils vous ont donné les places conquises : mais une guerre injuste n'en est pas moins injuste pour être heureuse. Les traités de paix signés par les vaincus ne sont point signés librement. On signe le couteau sous la gorge; on signe malgré soi pour éviter de plus grandes pertes; on signe, comme on donne sa bourse, quand il faut donner ou mourir. Il faut donc, Sire, remonter jusqu'à cette origine de la guerre de Hollande, pour examiner devant Dieu toutes vos conquêtes.
   Il est inutile de dire qu'elles étaient nécessaires à votre État : le bien d'autrui ne nous est jamais nécessaire. Ce qui nous est véritablement nécessaire, c'est d'observer une exacte justice. Il ne faut pas même prétendre que vous soyez en droit de retenir toujours certaines places, parce qu'elles servent à la sûreté de vos frontières. C'est à vous à chercher cette sûreté par de bonnes alliances, par votre modération, ou par les places que vous pouvez fortifier derrière; mais enfin, le besoin de veiller à notre sûreté ne nous donne jamais un titre de prendre la terre de notre voisin. Consultez là-dessus des gens instruits et droits ; ils vous diront que ce que j'avance est clair comme le jour.
   En voilà assez, Sire, pour reconnaître que vous avez passé votre vie entière hors du chemin de la vérité et de la justice, et par conséquent hors de celui de l'Évangile. Tant de troubles affreux qui ont désolé toute l'Europe depuis plus de vingt ans, tant de sang répandu, tant de scandales commis, tant de provinces ravagées, tant de villes et de villages mis en cendres, sont les funestes suites de cette guerre de 1672, entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs de gazettes et de médailles de Hollande. Examinez, sans vous flatter, avec des gens de bien, si vous pouvez garder tout ce que vous possédez en conséquence des traités auxquels vous avez réduit vos ennemis par une guerre si mal fondée.
   Elle est encore la vraie source de tous les maux que la France souffre. Depuis cette guerre, vous avez toujours voulu donner la paix en maître, et imposer les conditions, au lieu de les régler avec équité et modération. Voilà ce qui fait que la paix n'a pu durer. Vos ennemis, honteusement accablés, n'ont songé qu'à se relever et qu'à se réunir contre vous. Faut-il s'en étonner ? Vous n'avez pas même demeuré dans les termes de cette paix que vous aviez donnée avec tant de hauteur. En pleine paix vous avez fait la guerre et des conquêtes prodigieuses. Vous avez établi une chambre des réunions, pour être tout ensemble juge et partie : c'était ajouter l'insulte et la dérision à l'usurpation et à la violence. Vous avez cherché, dans le traité de Westphalie, des termes équivoques pour surprendre Strasbourg. Jamais aucun de vos ministres n'avait osé, depuis tant d'années, alléguer ces termes dans aucune négociation, pour montrer que vous eussiez la moindre prétention sur cette ville. Une telle conduite a réuni et animé toute l'Europe contre vous. Ceux mêmes qui n'ont pas osé se déclarer ouvertement, souhaitent du moins avec impatience votre affaiblissement et votre humiliation, comme la seule ressource pour la liberté et pour le repos de toutes les nations chrétiennes. Vous qui pouviez, Sire, acquérir tant de gloire solide et paisible à être le père de vos sujets et l'arbitre de vos voisins, on vous a rendu l'ennemi commun de vos voisins, et on vous expose à passer pour un maître dur dans votre royaume.
   Le plus étrange effet de ces mauvais conseils, est la durée de la ligue formée contre vous. Les alliés aiment mieux faire la guerre avec perte, que de conclure la paix avec vous, parce qu'ils sont persuadés, sur leur propre expérience, que cette paix ne serait point une paix véritable, que vous ne la tiendriez non plus que les autres, et que vous vous en serviriez pour accabler séparément sans peine chacun de vos voisins, dès qu'ils se seraient désunis. Ainsi, plus vous êtes victorieux, plus ils vous craignent et se réunissent pour éviter l'esclavage dont ils se croient menacés. Ne pouvant vous vaincre, ils prétendent du moins vous épuiser à la longue. Enfin ils n'espèrent plus de sûreté avec vous, qu'en vous mettant dans l'impuissance de leur nuire. Mettez-vous, Sire, un moment à leur place, et voyez ce que c'est que d'avoir préféré son avantage à la justice et à la bonne foi.
   Cependant vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée, les villes et les campagnes se dépeuplent ; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. Par conséquent vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre État, pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au-dehors. Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions. Les magistrats sont avilis et épuisés. La noblesse, dont tout le bien est en décret, ne vit que de lettres d'État. Vous êtes importuné de la foule des gens qui demandent et qui murmurent. C'est vous-même, Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras; car, tout le royaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilà ce grand royaume si florissant sous un roi qu'on nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple, et qui le serait en effet si les conseils flatteurs ne l'avaient point empoisonné.
   Le peuple même (il faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l'amitié, la confiance, et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus; il est plein d'aigreur et de désespoir. La sédition s'allume peu à peu de toutes parts. Ils croient que vous n'avez aucune pitié de leurs maux, que vous n'aimez que votre autorité et votre gloire. Si le Roi, dit-on, avait un cœur de père pour son peuple, ne mettrait-il pas plutôt sa gloire à leur donner du pain, et à les faire respirer après tant de maux, qu'à garder quelques places de la frontière, qui causent la guerre ? Quelle réponse à cela, Sire ? Les émotions populaires, qui étaient inconnues depuis si longtemps, deviennent fréquentes. Paris même, si près de vous, n'en est pas exempt. Les magistrats sont contraints de tolérer l'insolence des mutins, et de faire couler sous main quelque monnaie pour les apaiser ; ainsi on paye ceux qu'il faudrait punir. Vous êtes réduit à la honteuse et déplorable extrémité, ou de laisser la sédition impunie et de l'accroître par cette impunité, ou de faire massacrer avec inhumanité des peuples que vous mettez au désespoir en leur arrachant, par vos impôts pour cette guerre, le pain qu'ils tâchent de gagner à la sueur de leurs visages.
   Mais, pendant qu'ils manquent de pain, vous manquez vous-même d'argent, et vous ne voulez pas voir l'extrémité où vous êtes réduit. Parce que vous avez toujours été heureux, vous ne pouvez vous imaginer que vous cessiez jamais de l'être. Vous craignez d'ouvrir les yeux; vous craignez qu'on ne vous les ouvre; vous craignez d'être réduit à rabattre quelque chose de votre gloire. Cette gloire, qui endurcit votre cœur, vous est plus chère que la justice, que votre propre repos, que la conservation de vos peuples qui périssent tous les jours des maladies causées par la famine, enfin que votre salut éternel, incompatible avec cette idole de gloire.
   Voilà, Sire, l'état où vous êtes. Vous vivez comme ayant un bandeau fatal sur les yeux ; vous vous flattez sur les succès journaliers qui ne décident rien, et vous n'envisagez point d'une vue générale le gros des affaires, qui tombe insensiblement sans ressource. Pendant que vous prenez, dans un rude combat, le champ de bataille et le canon de l'ennemi, pendant que vous forcez les places, vous ne songez pas que vous combattez sur un terrain qui s'enfonce sous vos pieds, et que vous allez tomber malgré vos victoires.
   Tout le monde le voit, et personne n'ose vous le faire voir. Vous le verrez peut-être trop tard. Le vrai courage consiste à ne se point flatter, et à prendre un parti ferme sur la nécessité. Vous ne prêtez volontiers l'oreille, Sire, qu'à ceux qui vous flattent de vaines espérances. Les gens que vous estimez les plus solides sont ceux que vous craignez et que vous évitez le plus. Il faudrait aller au-devant de la vérité, puisque vous êtes roi, presser les gens de vous la dire sans adoucissement, et encourager ceux qui sont trop timides. Tout au contraire, vous ne cherchez qu'à ne point approfondir; mais Dieu saura bien enfin lever le voile qui vous couvre les yeux, et vous montrer ce que vous évitez de voir. Il y a longtemps qu'il tient son bras levé sur vous, mais il est lent à vous frapper, parce qu'il a pitié d'un prince qui a été toute sa vie obsédé de flatteurs, et parce que, d'ailleurs, vos ennemis sont aussi les siens. Mais il saura bien séparer sa cause juste, d'avec la vôtre qui ne l'est pas, et vous humilier pour vous convertir ; car vous ne serez chrétien que dans l'humiliation. Vous n'aimez point Dieu ; vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave; c'est l'enfer, et non pas Dieu, que vous craignez. Votre religion ne consiste qu'en superstitions, en petites pratiques superficielles. Vous êtes comme les Juifs dont Dieu dit : Pendant qu'ils m'honorent des lèvres, leur cœur est loin de moi. Vous êtes scrupuleux sur des bagatelles, et endurci sur des maux terribles. Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout à vous, comme si vous étiez le Dieu de la terre, et que tout le reste n'eût été créé que pour vous être sacrifié. C'est, au contraire, vous que Dieu n'a mis au monde que pour votre peuple. Mais hélas ! vous ne comprenez point ces vérités : comment les goûteriez-vous ? Vous ne connaissez point Dieu, vous ne l'aimez point, vous ne le priez point du cœur, et vous ne faites rien pour le connaître.
    Vous avez un archevêque1 corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu, et qui fait gémir tous les gens de bien. Vous vous en accommodez, parce qu'il ne songe qu'à vous plaire par ses flatteries. Il y a plus de vingt ans qu'en prostituant son honneur il jouit de votre confiance. Vous lui livrez les gens de bien, vous lui laissez tyranniser l'Église, et nul prélat vertueux n'est traité aussi bien que lui.
   Pour votre confesseur2, il n'est pas vicieux ; mais il craint la solide vertu et il n'aime que les gens profanes et relâchés : il est jaloux de son autorité, que vous avez poussée au-delà de toutes les bornes. Jamais confesseurs des rois n'avaient fait seuls les évêques, et décidé de toutes les affaires de conscience. Vous êtes seul en France, Sire, à ignorer qu'il ne sait rien, que son esprit est court et grossier et qu'il ne laisse pas d'avoir son artifice avec cette grossièreté d'esprit. Les Jésuites mêmes le méprisent, et sont indignés de le voir si facile à l'ambition ridicule de sa famille. Vous avez fait d'un religieux un ministre d'État. Il ne se connaît point en hommes, non plus qu'en autre chose. Il est la dupe de tous ceux qui le flattent et lui font de petits présents. Il ne doute ni n'hésite sur aucune question difficile. Un autre très droit et très éclairé n'oserait décider seul. Pour lui, il ne craint que d'avoir à délibérer avec des gens qui sachent les règles. Il va toujours hardiment sans craindre de vous égarer ; il penchera toujours au relâchement, et à vous entretenir dans l'ignorance. Du moins il ne penchera aux partis conformes aux règles, que quand il craindra de vous scandaliser. Ainsi, c'est un aveugle qui en conduit un autre, et, comme dit Jésus-Christ, ils tomberont tous deux dans la fosse.
   Votre archevêque et votre confesseur vous ont jeté dans les difficultés de l'affaire de la Régale, dans les mauvaises affaires de Rome ; ils vous ont laissé engager par M. de Louvois dans celle de Saint-Lazare, et vous auraient laissé mourir dans cette injustice, si M. de Louvois eût vécu plus que vous.
   On avait espéré, Sire, que votre conseil vous tirerait de ce chemin si égaré ; mais votre conseil n'a ni force ni vigueur pour le bien. Du moins madame de M[aintenon] et M. le D. de B[eauvillier] devraient-ils se servir de votre confiance en eux pour vous détromper ; mais leur faiblesse et leur timidité les déshonorent, et scandalisent tout le monde. La France est aux abois ; qu'attendent-ils pour vous parler franchement ? Que tout soit perdu ? Craignent-ils de vous déplaire ? Ils ne vous aiment donc pas; car il faut être prêt à fâcher ceux qu'on aime, plutôt que de les flatter ou de les trahir par son silence. À quoi sont-ils bons, s'ils ne vous montrent pas que vous devez restituer les pays qui ne sont pas à vous, préférer la vie de vos peuples à une fausse gloire, réparer les maux que vous avez faits à l'Église, et songer à devenir un vrai chrétien avant que la mort vous surprenne ? Je sais bien que, quand on parle avec cette liberté chrétienne, on court risque de perdre la faveur des rois ; mais votre faveur leur est-elle plus chère que votre salut ? Je sais bien aussi qu'on doit vous plaindre, vous consoler, vous soulager, vous parler avec zèle, douceur et respect; mais enfin il faut dire la vérité. Malheur, malheur à eux s'ils ne la disent pas, et malheur à vous si vous n'êtes pas digne de l'entendre ! Il est honteux qu'ils aient votre confiance sans fruit depuis tant de temps. C'est à eux à se retirer si vous êtes trop ombrageux, et si vous ne voulez que des flatteurs autour de vous. Vous demanderez peut-être, Sire, qu'est-ce qu'ils doivent vous dire; le voici : ils doivent vous représenter qu'il faut vous humilier sous la puissante main de Dieu, si vous ne voulez qu'il vous humilie ; qu'il faut demander la paix, et expier par cette honte toute la gloire dont vous avez fait votre idole ; qu'il faut rejeter les conseils injustes des politiques flatteurs; qu'enfin il faut rendre au plus tôt à vos ennemis, pour sauver l'État, des conquêtes que vous ne pouvez d'ailleurs retenir sans injustice. N'êtes-vous pas trop heureux dans vos malheurs, que Dieu fasse finir les prospérités qui vous ont aveuglé, et qu'il vous contraigne de faire les restitutions essentielles à votre salut, que vous n'auriez jamais pu vous résoudre à faire dans un état paisible et triomphant ? La personne qui vous dit ces vérités, Sire, bien loin d'être contraire à vos intérêts, donnerait sa vie pour vous voir tel que Dieu vous veut, et elle ne cesse de prier pour vous.

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1 : François de Harlay de Champvallon (1625-1695).
2 : Le Père La Chaise (1624-1709). 

 

  Prolongements :
        La lettre, genre masculin et pratique féminine
, par Roger Duchêne.
        Des lettres, correspondances.
        Correspondance de Flaubert, indexation thématique (Université de Rouen).

 

 

 

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