LE DIALOGUE DÉLIBÉRATIF : 
sauvages et civilisés 

 

 

  Qui sont les sauvages ? Montaigne (Essais, Des Cannibales), nous en a tôt prévenus : « Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ». Ce relativisme des valeurs et des coutumes, qui frappe d'inanité l'ethnocentrisme occidental, n'a pas échappé aux premiers voyageurs et devient même un poncif de la littérature du XVIII° siècle (Fontenelle, Nouveaux dialogues des morts, Montesquieu, Lettres persanes, Diderot, Supplément au voyage de Bougainville...).
  Les textes que nous proposons ici sont issus de ces deux sources et servent de support à une analyse des procédés requis pour l'écriture du dialogue délibératif : dans chacun d'entre eux, sauvages et civilisés s'affrontent en un débat verbal que les genres didactique, romanesque ou théâtral mettent diversement en scène. Au-delà, les thèmes évoqués pourront enrichir une réflexion toujours urgente sur nos rapports avec l'Autre.

 

  e dialogue qu'on peut vous demander d'écrire au baccalauréat n'est en aucun cas un entretien à bâtons rompus, mais bel et bien une confrontation de thèses qui pourrait tout aussi bien prendre la forme d'un essai ou d'une dissertation. L'échange que vous devez mettre en scène entre des locuteurs nettement caractérisés (notamment par leur langage) est de l'ordre du dialogue délibératif, dont les meilleurs exemples restent ceux de Platon où l'affrontement des thèses opposées prend deux formes :

 

TRAVAIL PRÉPARATOIRE

  Le texte suivant est un texte argumentatif classique dans lequel l'auteur laisse souvent s'exprimer les thèses de l'adversaire. Imaginez un personnage qui incarnera celui-ci et opposez-le à un autre qui sera notre auteur. Vous composerez un dialogue didactique, puis un dialogue polémique.

  L'expérimentation animale suscite depuis plus d'un siècle des passions excessives, avec de chaque côté des extrémistes dogmatiques, voire dangereux.
    Les opposants à l'expérimentation animale estiment que, même justifiée scientifiquement ou médicalement, une expérience qui détruit la vie animale est en tout état de cause inacceptable. En clair, pour ces militants, souvent écologistes ou végétariens, partisans de médecines dites « douces », déçus de l'humanité et transférant sur l'animal leur richesse affective, l'expérimentation animale est à rejeter en totalité. Seul l'animal est bon, généreux, fidèle; l'homme, lui, serait fondamentalement mauvais, pervers, intéressé. Vieux débat, s'il en est ! En conséquence, si l'homme veut progresser dans sa quête du savoir et dans sa lutte contre la maladie, il se doit d'expérimenter sur lui-même, sur des volontaires ou sur des prisonniers.
    À ces opposants-là, il convient de rappeler trois éléments importants. Tout d'abord, que les progrès dans nos connaissances et les thérapeutiques se traduisent le plus souvent par des applications profitables à l'animal lui-même. On sait aujourd'hui traiter de nombreuses maladies animales grâce aux progrès de la recherche, et les vétérinaires ne se privent pas de les utiliser. Ensuite, que la proposition visant à expérimenter directement sur l'homme est, dans bien des cas, irrecevable : peut-on imaginer, par exemple, tester ainsi les procédures visant à inactiver des préparations susceptibles de contenir le virus du sida ? Il faut se souvenir, enfin, que la reconnaissance implicite de droits aux animaux, aux yeux du juriste et du philosophe, est dépourvue de sens.

 

  CORPUS

texte 1
Jean de Léry,  Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil (1578)

  [Le livre de Jean de Léry (1534-1613), pasteur genevois, fut qualifié par Lévi-Strauss de "chef-d'œuvre de la littérature ethnographique". Ce Français d'origine partagea au Brésil la vie des Tupinambas, Indiens nus et anthropophages, dont il décrivit la vie avec une exactitude et un esprit d'observation qui forcent en effet, aujourd'hui encore, l'admiration des ethnographes. Observateur, Léry est aussi juge et ne manque pas de faire quelques digressions contre « les rapineurs, portant le titre de Chrétiens, qui ne font ici que sucer le sang et la moelle des autres ».]

  Au reste, parce que nos Tupinambas sont fort ébahis de voir les Français et autres des pays lointains prendre tant de peine d'aller quérir leur Arabotan, c'est-à-dire bois de Brésil, il y eut une fois un vieillard d'entre eux, qui sur cela me fit telle demande : « Que veut dire que vous autres Mairs et Peros (c'est-à-dire Français et Portugais), veniez de si loin quérir du bois pour vous chauffer ? n'y en a-t-il point en votre pays ? » A quoi lui ayant répondu que oui, et en grande quantité, mais non pas de telles sortes que les leurs, ni même du bois de Brésil, lequel nous ne brûlions pas comme il pensait, mais (comme eux-mêmes en usaient pour rougir leurs cordons de coton, plumages et autres choses) que les nôtres l'emmenaient pour faire de la teinture, il me répliqua soudain : « Voire, mais vous en faut-il tant ? » « Oui lui dis-je, car (en lui faisant trouver bon) y ayant tel marchand en notre pays qui a plus de frises et de draps rouges, voire même (m'accommodant toujours à lui parler des choses qui lui étaient connues) de couteaux, ciseaux, miroirs et autres marchandises que vous n'en avez jamais vus par-deçà, un tel seul achètera tout le bois de Brésil dont plusieurs navires s'en retournent chargés de ton pays. » « Ha, ha, dit mon sauvage, tu me contes merveilles. » Puis ayant bien retenu ce que je lui venais de dire, m'interrogeant plus outre dit : « Mais cet homme tant riche dont tu me parles, ne meurt-il point ? » « Si fait, si fait, lui dis-je, aussi bien que les autres. » Sur quoi, comme ils sont aussi grands discoureurs, et poursuivent fort bien un propos jusqu’au bout, il me demanda derechef : « Et quand donc il est mort, à qui est tout le bien qu'il laisse ? » « A ses enfants, s'il en a, et à défaut à ses frères, sœurs, ou plus prochains parents.» « Vraiment, dit lors mon vieillard (lequel comme vous jugerez n'était nullement lourdaud), à cette heure connais-je que vous autres Mairs, (c'est à dire Français), êtes de grands fols : car vous faut-il tant travailler à passer la mer (comme vous nous dites étant arrivés par-deçà), sur laquelle vous endurez tant de maux, pour amasser des richesses ou à vos enfants ou à ceux qui survivent après vous ? la terre qui vous a nourris n'est-elle pas aussi suffisante pour les nourrir ? Nous avons (ajouta-t-il) des parents et des enfants, lesquels, comme tu vois, nous aimons et chérissons : mais parce que nous nous assurons qu’après notre mort la terre qui nous a nourris les nourrira, sans nous en soucier plus avant, nous nous reposons sur cela ».

 

  Ce texte, où discours direct et indirect alternent, nous servira de point de départ : vous pourrez lui donner les formes convenues du dialogue théâtral : passage d'une réplique à l'autre (nommez les personnages « le Vieillard » et « Moi »; ajoutez les didascalies suggérées par le récit). Passez progressivement du dialogue didactique au dialogue polémique pour mettre en valeur la position de plus en plus nette du vieillard contre les explications que lui fournit le narrateur.

 

texte 2
La Hontan
Dialogues Curieux entre l'Auteur et un Sauvage de bon sens qui a voyagé (1703)

  [Le baron Louis-Armand de la Hontan (1666-1715) débarque en novembre 1683 dans la baie de Québec, après avoir obtenu une lieutenance au régiment de Bourbon. Dans la Nouvelle-France, il partage la vie des Indiens et des Coureurs de bois, et il se prend immédiatement de sympathie pour la liberté des Sauvages. Ici, le « bon sauvage » est Adario, un Huron habitant le Canada, alors territoire français.]

LA HONTAN – Vraiment, tu fais là de beaux contes et de belles distinctions  ! Est-ce que tu n'as pas l'esprit de concevoir depuis vingt ans que ce qui s'appelle raison chez les Hurons est aussi raison parmi les Français. Il est bien sûr que tout le monde n'observe pas ces lois1, car, si on les observait, nous n'aurions que faire de châtier personne ; alors ces juges, que tu as vus à Paris et à Québec, seraient obligés de chercher à vivre par d'autres voies. Mais comme le bien de la société consiste dans la justice et dans l'observance2 de ces lois, il faut châtier les méchants et récompenser les bons ; sans cela, tout le monde s'égorgerait. on se pillerait, on se diffamerait, en un mot, nous serions les gens du monde les plus malheureux.
ADARIO – Vous l'êtes assez déjà, je ne conçois pas que vous puissiez l'être davantage. Oh, quel genre d'hommes sont les Européens  ! oh, quelle sorte de créatures qui font le bien par force et n'évitent à faire le mal que par la crainte des châtiments  ! Si je te demandais ce que c'est qu’un homme, tu me répondrais que c’est un Français, et moi je te prouverai que c’est plutôt un castor. Car un homme n’est pas un homme à cause qu'il est planté droit sur ses deux pieds, qu'il sait lire et écrire et qu’il a mille autres industries. J'appelle un homme celui qui a un penchant naturel à faire le bien et qui ne songe jamais à faire le mal. Tu vois bien que nous n’avons point des juges ; pourquoi  ? parce que nous n’avons point de querelles ni de procès. Mais pourquoi n’avons-nous pas de procès  ? C'est parce que nous ne voulons point recevoir ni connaître l'argent. Pourquoi est-ce que nous ne voulons pas admettre cet argent  ? C'est parce que nous ne voulons pas de lois et que depuis que le monde est monde nos pères ont vécu sans cela. Au reste, il est faux, comme je l'ai déjà dit, que le mot de lois signifie parmi vous les choses justes et raisonnables, puisque les riches s’en moquent et qu'il n’y a que les malheureux qui les suivent.
  Venons donc à ces lois ou choses raisonnables. Il y a cinquante ans que les gouverneurs du Canada prétendent que nous soyons sous les lois de leur grand capitaine. Nous nous contentons de nier notre dépendance de tout autre que du grand Esprit. Nous sommes nés libres et frères unis, aussi grands maîtres les uns que les autres, au lieu que vous êtes tous des esclaves d'un seul homme. Si nous ne répondons pas que nous prétendons que tous les Français dépendent de nous, c'est que nous voulons éviter des querelles. Car sur quels droits et sur quelle autorité fondent-ils cette prétention  ? Est-ce que nous nous sommes vendus à ce grand capitaine  ? Avons-nous été en France vous chercher  ? C'est vous qui êtes venus ici nous trouver. Qui vous a donné tous les pays que vous habitez  ? De quel droit les possédez-vous  ? Ils appartiennent aux Algonkins3 depuis toujours.
  Ma foi, mon cher frère, je te plains dans l'âme. Crois-moi, fais-toi Huron. Car je vois la différence de ma condition à la tienne. Je suis maître de mon corps, je dispose de moi-même, je fais ce que je veux, je suis le premier et le dernier de ma nation, je ne crains personne et ne dépends uniquement que du grand Esprit, au lieu que ton corps et ta vie dépendent de ton grand capitaine ; son vice-roi dispose de toi, tu ne fais pas ce que tu veux, tu crains voleurs, faux témoins, assassins, etc. Tu dépends de mille gens que les emplois ont mis au-dessus de toi. Est-il vrai ou non  ? sont-ce des choses improbables ou invisibles  ? Ha  ! mon cher frère, tu vois bien que j'ai raison. Cependant, tu aimes mieux être esclave français avec ses belles lois, qui, croyant être bien sage, est assurément bien fou  ! puisqu'il demeure dans l’esclavage et dans la dépendance, pendant que les animaux eux-mêmes, jouissant de cette adorable liberté, ne craignent, comme nous, que des ennemis étrangers.

1Il s'agit des lois justes et raisonnables évoquées plus haut dans le texte.
2 l'observance : pratique respectueuse de ces lois.
3 Indiens d'Amérique du Nord.

 

 

 

 

 

Proposé au baccalauréat (Amérique du nord - Séries générales - Juin 1998), ce texte était suivi des consignes suivantes :

QUESTIONS (10 points)
1. Quel est le point de vue de chacun des deux interlocuteurs à propos des lois  ? Quelle opposition plus fondamentale explique leur désaccord  ? (3 points)
2. Quel rôle différent jouent dans l'argumentation les deux séries d'interrogatives dans les deuxième et troisième paragraphes : "tu vois bien que nous n’avons point de juges […] cet argent" et  "Car sur quels droits […] Algonkins depuis toujours." (3 points)
3. Quel registre caractérise l’argumentation d'Adario dans les deux derniers paragraphes  ? Analysez les procédés mis en œuvre. (4 points)

TRAVAUX D'ÉCRITURE (10 points)
1. "J'appelle un homme celui qui...". Imaginez un paragraphe commençant par ces mots. (4 points)
2. Rédigez en deux paragraphes une réponse de La Hontan dans laquelle il développera deux arguments prouvant que lui aussi peut se dire libre. Vous aurez soin de faire intervenir son interlocuteur de manière à composer un dialogue didactique. (6 points)

 

 

texte 3
Delisle de la Drevetière,  Arlequin sauvage, (1721)
Acte II, Scène 3

   [Vous pourrez prendre connaissance sur ce site du texte intégral de la pièce de Louis-François Delisle de la Drevetière (1682-1756). Lelio débarque à Marseille avec Arlequin, «sauvage» américain dont il veut voir « la nature toute simple opposée aux lois, aux arts et aux sciences ». Arlequin est vite confronté en effet à des mœurs qui ne cessent de le surprendre. Il détrousse ainsi un marchand en ignorant qu'il convenait de le payer. Emmené par un archer, il est sauvé par Lelio, qui entreprend de lui expliquer les bons usages.

LELIO : Nous ne vivons point ici en commun, comme vous faites dans vos forêts; chacun y a son bien, et nous ne pouvons user que de ce qui nous appartient; c’est pour nous le conserver que les lois sont établies : elles punissent ceux qui prennent le bien d’autrui sans le payer, et c’est pour l’avoir fait que l’on voulait te pendre.
ARLEQUIN : Fort bien ! Mais que donne-t-on pour ce que l’on prend ?
LELIO : De l’argent.
ARLEQUIN : Qu’est-ce que cela, de l’argent ?
LELIO : En voilà.
ARLEQUIN : C’est là de l’argent ? Cela est drôle. (Il en porte à la dent.) Ah ! il est dur comme un diable.
LELIO : On ne le mange pas.
ARLEQUIN :  Qu’en fait-on donc ?
LELIO : On le donne pour des choses dont on a besoin et l’on pourrait presque l’appeler une caution, puisque avec cet argent on trouve partout tout ce qu’on veut. [...]  Tu vois, par ce que je viens de dire, qu’on n'a rien pour rien, et que tout s’y acquiert par échange. Or, pour rendre cet échange plus facile, on a inventé l’argent, qui est une marchandise commune et universelle qui se change contre toutes choses, et avec laquelle on a tout ce que l’on veut.
ARLEQUIN : Quoi ! en donnant de ces breloques, on a tout ce dont on a besoin ?
LELIO : Sans doute.
ARLEQUIN : Cela me paraît ridicule, puisqu’on ne peut ni le boire, ni le manger.
LELIO : On ne le boit ni on ne le mange; mais on trouve, avec, de quoi boire et de quoi manger.
ARLEQUIN : Cela est drôle ! tes coutumes ne sont peut-être pas si mauvaises que je les ai crues. Il ne faut que de l’argent pour avoir toutes choses sans soins et sans peines.
LELIO : Oui, avec de l’argent, on ne manque de rien.
ARLEQUIN : Je trouve cela fort commode et bien inventé. Que ne me le disais-tu d’abord ? Je n’aurais pas risqué de me faire pendre. Apprends-moi donc vite où l’on donne de cet argent, afin que j’en fasse ma provision.
LELIO : On n’en donne point.
ARLEQUIN : Eh bien ! où faut-il donc que j‘aille en prendre ?
LELIO : On n’en prend point aussi.
ARLEQUIN : Apprends-moi donc à le faire.
LELIO : Encore moins; tu serais pendu si tu avais fait une seule de ces pièces.
ARLEQUIN : Eh ! comment diable en avoir donc ? On n'en donne point, on ne peut pas en prendre, il n’est pas permis d’en faire : je n’entends rien à ce galimatias !
LELIO : Je vais te l’expliquer. Il y a deux sortes de gens parmi nous, les riches et les pauvres. Les riches ont tout l’argent, et les pauvres n’en ont point.
ARLEQUIN : Fort bien.
LELIO : Ainsi, pour que les pauvres en puissent avoir, ils sont obligés de travailler pour les riches, qui leur donnent de cet argent à proportion du travail qu’ils font pour eux.
ARLEQUIN : Et que font les riches tandis que les pauvres travaillent pour eux ?
LELIO : Ils dorment, ils se promènent, et passent leur vie à se divertir et à faire bonne chère.
ARLEQUIN : Cela est bien commode pour les riches.
LELIO : Cette commodité que tu y trouves fait souvent tout leur malheur.
ARLEQUIN : Pourquoi ?
LELIO : Parce que les richesses ne font que multiplier les besoins des hommes. Les pauvres ne travaillent que pour avoir le nécessaire; mais les riches travaillent pour le superflu, qui n’a point de bornes chez eux, à cause de l’ambition, du luxe et de la vanité qui les dévorent; le travail et l’indigence naissent chez eux de leur propre opulence.
ARLEQUIN : Mais, si cela est ainsi, les riches sont plus pauvres que les pauvres mêmes, puisqu’ils manquent de plus de choses.
LELIO : Tu as raison.
ARLEQUIN : Écoute, veux-tu que je te dise ce que je pense des nations civilisées ?
LELIO : Oui, qu’en penses-tu ?
ARLEQUIN : Il faut que je dise la vérité, car je n’ai point d’argent à te donner pour caution de ma parole. Je pense que vous êtes des fous qui croyez être sages, des ignorants qui croyez être habiles, des pauvres qui croyez être riches, et des esclaves qui croyez être libres.
LELIO : Et pourquoi le penses-tu ?
ARLEQUIN : Parce que c’est la vérité. Vous êtes fous, car vous cherchez avec beaucoup de soins une infinité de choses inutiles; vous êtes pauvres, parce que vous bornez vos biens dans l’argent ou d’autres diableries, au lieu de jouir simplement de la nature comme nous, qui ne voulons rien avoir afin de jouir plus librement de tout; vous êtes esclaves de toutes vos possessions, que vous préférez à votre liberté et à vos frères, que vous feriez pendre s’ils vous avaient pris la plus petite partie de ce qui vous est inutile. Enfin vous êtes des ignorants, parce que vous faites consister votre sagesse à savoir les lois, tandis que vous ne connaissez pas la raison qui vous apprendrait à vous passer de lois comme nous.

Ce texte théâtral, que vous pourrez observer en y repérant les formes canoniques du dialogue, nous offre aussi l'occasion d'analyser comment s'y développe et s'y structure une argumentation. Vous devez au préalable :

 

texte 4
Voltaire, L'Ingénu  (1767)
chapitre V

[Débarqué sur les côtes de Basse-Bretagne, un Huron, vite surnommé l'Ingénu, rencontre le prieur de Kerkabon et sa sœur, qui se trouvent être son oncle et sa tante. Ceux-ci entreprennent de le baptiser et lui donnent pour marraine Mademoiselle de Saint-Yves. Mais les deux jeunes gens découvrent qu'ils s'aiment.]

  Dès que monsieur l'évêque fut parti, l'Ingénu et mademoiselle de Saint-Yves se rencontrèrent sans avoir fait réflexion qu'ils se cherchaient. Ils se parlèrent sans avoir imaginé ce qu'ils se diraient. L'Ingénu lui dit d'abord qu'il l'aimait de tout son cœur, et que la belle Abacaba, dont il avait été fou dans son pays, n'approchait pas d'elle. Mademoiselle lui répondit, avec sa modestie ordinaire, qu'il fallait en parler au plus vite à monsieur le prieur son oncle et à mademoiselle sa tante, et que de son côté elle en dirait deux mots à son cher frère l'abbé de Saint-Yves, et qu'elle se flattait d'un consentement commun.
     L'Ingénu lui répond qu'il n'avait besoin du consentement de personne, qu'il lui paraissait extrêmement ridicule d'aller demander à d'autres ce qu'on devait faire; que, quand deux parties sont d'accord, on n'a pas besoin d'un tiers pour les accommoder. « Je ne consulte personne, dit-il, quand j'ai envie de déjeuner, ou de chasser, ou de dormir : je sais bien qu'en amour il n'est pas mal d'avoir le consentement de la personne à qui on en veut; mais, comme ce n'est ni de mon oncle ni de ma tante que je suis amoureux, ce n'est pas à eux que je dois m'adresser dans cette affaire, et, si vous m'en croyez, vous vous passerez aussi de monsieur l'abbé de Saint-Yves. »
  On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse de son esprit à réduire son Huron aux termes de la bienséance. Elle se fâcha même, et bientôt se radoucit. Enfin on ne sait comment aurait fini cette conversation si, le jour baissant, monsieur l'abbé n'avait ramené sa sœur à son abbaye. L'Ingénu laissa coucher son oncle et sa tante, qui étaient un peu fatigués de la cérémonie et de leur long dîner. Il passa une partie de la nuit à faire des vers en langue huronne pour sa bien-aimée : car il faut savoir qu'il n'y a aucun pays de la terre où l'amour n'ait rendu les amants poètes.
      Le lendemain, son oncle lui parla ainsi après le déjeuner, en présence de mademoiselle de Kerkabon, qui était tout attendrie : « Le ciel soit loué de ce que vous avez I'honneur, mon cher neveu, d'être chrétien et Bas-Breton ! Mais cela ne suffit pas; je suis un peu sur l'âge; mon frère n'a laissé qu'un petit coin de terre qui est très peu de chose; j'ai un bon prieuré : si vous voulez seulement vous faire sous-diacre, comme je l'espère, je vous résignerai mon prieuré, et vous vivrez fort à votre aise, après avoir été la consolation de ma vieillesse. »
       L'Ingénu répondit : « Mon oncle, grand bien vous fasse ! vivez tant que vous pourrez. Je ne sais pas ce que c'est d'être sous-diacre ni que de résigner; mais tout me sera bon pourvu que j'aie mademoiselle de Saint-Yves à ma disposition.
Eh ! mon Dieu ! mon neveu, que me dites-vous là ? Vous aimez donc cette belle demoiselle à la folie ? Oui, mon oncle. Hélas ! mon neveu, il est impossible que vous l'épousiez. Cela est très possible, mon oncle; car non seulement elle m'a serré la main en me quittant, mais elle m'a promis qu'elle me demanderait en mariage; et assurément je l'épouserai. Cela est impossible, vous dis-je; elle est votre marraine : c'est un péché épouvantable à une marraine de serrer la main de son filleul; il n'est pas permis d'épouser sa marraine; les lois divines et humaines s'y opposent. Morbleu ! mon oncle, vous vous moquez de moi; pourquoi serait-il défendu d'épouser sa marraine, quand elle est jeune et jolie ? Je n'ai point vu dans le livre que vous m'avez donné1 qu'il fût mal d'épouser les filles qui ont aidé les gens à être baptisés. Je m'aperçois tous les jours qu'on fait ici une infinité de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu'on n'y fait rien de tout ce qu'il dit : je vous avoue que cela m'étonne et me fâche.
   Si on me prive de la belle Saint- Yves, sous prétexte de mon baptême, je vous avertis que je l'enlève, et que je me débaptise. »

1 La Bible.

 

Pour ce dernier texte, nous proposons de réunir les questions précédentes :
  • donnez à ce dialogue une forme théâtrale : échange de répliques entre l'Ingénu et Mlle de Saint-Yves puis le prieur (deux scènes différentes justifiées par le changement de lieu et de temps); didascalies suggérées par le récit. Vous aurez soin de mettre en scène un dialogue polémique.
  • en vous inspirant du texte 3, ménagez une progression cohérente qui vous permette de mettre en valeur l'évolution de l'Ingénu vers sa décision finale : ses questions, les réponses embarrassées de ses interlocuteurs pourront par exemple souligner l'arbitraire de la loi qui proscrit le mariage souhaité et, par-delà, celui d'une civilisation tout entière.

 

 

 

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