ÉNIGMES DU MOI
DISSERTATIONS

 

 

EXEMPLE 1

« Je est un autre », écrit Rimbaud.
Dans quelle mesure les œuvres du programme justifient-elles cette affirmation ?

 

1) MISE EN PLACE DU SUJET :

- La phrase de Rimbaud est tirée de sa lettre à P. Demeny de mai 1871, dite communément "Lettre du Voyant". On ne gagnera rien à situer ces mots dans leur contexte, qui concerne la création poétique. La phrase célèbre de Rimbaud taxe d'impuissance le sujet pensant et ménage une ouverture vers les profondeurs de l'être. C'est bien sûr pour en convoiter l'émergence et la libération à la faveur de quelque "dérèglement de tous les sens", ce qui n'est évidemment pas la perspective qu'il convient d'avoir devant les trois œuvres au programme.
- La difficulté consiste ici à cerner les différentes acceptions du mot "autre" : il faudra non seulement prendre en compte l'étrangeté à soi, consécutive aux inhibitions de l'inconscient, mais aussi les faux-semblants de la comédie sociale et la réduction qu'opère sur nous le regard d'autrui. Ces trois perspectives gagneront à être fédérées sous une même approche de l'altérité, vécue ou non comme une menace, à l'intérieur d'un plan dialectique.

PROBLÉMATIQUE : Quelle maîtrise puis-je avoir de moi-même ?

   Aidez-vous des éléments suivants (des citations, utilisables dans l'une ou l'autre des trois parties, vous sont fournies dans le désordre) pour construire et étoffer le plan :

 

CITATIONS

1. Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c’est au fond de nous-mêmes, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. Rien ne peut nous dispenser de cet effort de notre cœur.
Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve.

2. Ne sommes-nous pas, comme le fond des mers, peuplé de monstres insolites ?
Henri Bosco, Le Récif.

3. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l'autre ne peut être que l'enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu'il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné, de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement d'autrui entre dedans. Quoi que je sente de moi, le jugement d'autrui entre dedans.
Jean-Paul Sartre, Préface de Huis-clos.

4. Pour trouver en quoi consiste l’identité personnelle, il faut voir ce qu’emporte le mot de personne. C’est, à ce que je crois, un être pensant et intelligent, capable de raison et de réflexion, et qui se peut consulter soi-même comme le même, comme une même chose qui pense en différents temps et en différents lieux ; ce qu’il fait uniquement par le sentiment qu’il a de ses propres actions, lequel est inséparable de la pensée, et lui est, ce me semble, entièrement essentiel, étant impossible à quelque être que ce soit d’apercevoir sans apercevoir qu’il aperçoit. Lorsque nous voyons, que nous entendons, que nous flairons, que nous goûtons, que nous sentons, que nous méditons, ou que nous voulons quelque chose, nous le connaissons à mesure que nous le faisons. Cette connaissance accompagne toujours nos sensations et nos perceptions présentes : et c’est par là que chacun est à lui-même ce qu’il appelle soi-même.
John Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain.

5. J'ai encore constaté, dans l'analyse des rêves que l'inconscient se sert, surtout pour représenter les complexes sexuels, d'un certain symbolisme qui, parfois, varie d'une personne à l'autre, mais qui a aussi des traits généraux et se ramène à certains types de symboles, tels que nous les retrouvons dans les mythes et dans les légendes.
Sigmund Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse.

6. Nul ne peut écrire la vie d'un homme que lui-même. Sa manière d'être intérieure, sa véritable vie n'est connue que de lui.
J.J. Rousseau, Confessions.

7. L’homme n’est peut-être pas fait pour un seul moi.
Henri Michaux, Plume.

8. Le moi c'est celui que je suis, à la fois un corps propre absolument singulier, une personnalité sociale avec un état civil, un caractère inscrit dans une histoire, donc un passé et un avenir. […] Autre chose est le moi que je vois dans un miroir, que les autres reconnaissent, et autre chose ce qui en moi dit “je vois”.
Nicolas Grimaldi, Traité des solitudes.

9. L’homme est d’abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d’être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur ; rien n’existe préalablement à ce projet ; rien n’est au ciel intelligible, et l’homme sera d’abord ce qu’il aura projeté d’être.
Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme.

10. Qu’est-ce que le moi sinon ce que chacun connaît de lui-même ?
Louis Lavelle, La conscience de soi.

 

2) PLAN :

I - Thèse : Qui peut me connaître mieux que moi-même ?

a) le moi : ce que chacun connaît le mieux.
     ex : l'investigation autobiographique du type de celle de Leiris part à la conquête des zones obscures du moi afin de parfaire cette connaissance. « Et qui peut être plus proche de moi que moi-même ? » note de son côté Augustin (X, XVI). .
     citations 10. 6.

b) une spécificité que chacun peut revendiquer.
     ex : A la maîtrise du corps dans l’action peut s’allier celle de l’esprit dans les décisions. Lorenzo cherche à révéler, par un meurtre absurde, ce qu'il estime être son moi authentique. La libre et solitaire concertation de son projet le pose en maître du jeu, au moins jusqu’à ce qu’il en aperçoive le danger.
     citation 4.

II - Antithèse : Pourtant le moi semble opaque et étranger.

a) le moi se sent peuplé d'« hôtes étrangers ».
     ex : Le moi est d’abord assailli de sollicitations où il peut s’égarer. Pour Augustin, il est toujours soumis au mal, à ces tentations nichées « dans les campagnes de [s]a mémoire, dans ces antres, pour parler ainsi, et ces cavernes innombrables qui sont pleines d’un nombre infini d’infinis genres de choses » (Confessions, X, XVII). Lorenzo se surprend à corrompre sa propre tante : « Par le ciel ! quel homme de cire suis-je donc ? Le vice, comme la robe de Déjanire, s'est-il si profondément incorporé à mes fibres, que je ne puisse plus répondre de ma langue, et que l'air qui sort de mes lèvres se fasse ruffian malgré moi ? » (IV, 5). Leiris est habité par les figures fantasmatiques de Lucrèce et Judith.
     citations 2
. 5.

b) il déborde de l'identité aliénante qu'on lui renvoie.
     ex : le moi social de Lorenzo est une façade stratégique qu'il essaie vainement d'accorder avec son moi intime, mais que les autres s'obstineront à considérer comme son vrai visage. Faudra-t-il, comme dans le Huis-clos de Sartre, s’abandonner à l’enfer que constituent les autres si nous sommes prisonniers de leurs regards ?
     citations 8. 3.

III - Synthèse : Le moi doit affirmer son identité pour exister.

a) le moi doit apprendre à gérer plusieurs niveaux de son existence.
     ex :  « Je ne puis donc pas connaître ce que je suis, note Augustin, et ainsi il apparaît que notre esprit n’a pas assez d’étendue pour se comprendre soi-même » (Confessions, X, VIII). Le jeu des prénoms dans Lorenzaccio exprime une duplicité fondamentale, et les mobiles des personnages restent obscurs à leurs propres yeux : la marquise Cibo cède-t-elle à sa vertu républicaine ou à l’attrait de l’adultère ?
     citations
7. 1

b) une identité à construire contre l'aliénation.
     ex :  chez Augustin, l'exercice de la raison fait de l'intériorité le véritable siège du moi. En pratiquant l’introspection, la confession, l’auto-analyse, le moi découvre ses énigmes sans jamais les résoudre, mais au moins il opère une catharsis qui, sans le rendre maître de lui-même, lui donne cette lucidité qui peut devenir liberté.
     citation 9
.

 

Une conclusion pourra être ébauchée, relative à l'élaboration de soi par la création littéraire, où le moi s'affirme différent des autres mais est aussi capable de jeter des ponts pour franchir cette altérité. Le moi n'est finalement rien d'autre que cette possibilité de dépasser toujours les déterminations qui semblent le définir, une liberté en somme.

 

 

EXEMPLE 2

« Il ne saurait y avoir de "dire vrai" du moi », écrit Harry G. Frankfurt (On bullshit).
Votre lecture des trois œuvres au programme vous semble-t-elle confirmer cette appréciation ?

 

1) MISE EN PLACE DU SUJET :

- La formule entre guillemets doit mobiliser l'attention : au problème déjà épineux du vrai, s'ajoute celui du dire, c'est-à-dire de l'expression de soi. La vérité en matière de psychologie ne peut qu'être évidemment compromise par la méconnaissance de notre moi, mais ce serait simplifier abusivement le sujet que d'en rester là. Il faudra confronter le terme de vérité aux termes qui appartiennent à son champ lexical, réfléchir par exemple sur la sincérité : car se livrer avec sincérité, c'est dire non pas ce qui est, d'une vérité objective - d'ailleurs plus que douteuse -, mais ce que l'on croit vrai, en son âme et conscience. Ainsi je peux être vrai si je mens, quand j'ignore que je mens. C'est pourquoi le terme d'authenticité pourra avantageusement être préféré, c'est-à-dire cette vérité par rapport à soi, la seule sans doute que l'on puisse approcher. Car de quelle vérité le moi relève-t-il sinon de celle à laquelle il prétend et s'efforce ?
- Le sujet doit donc être organisé autour du verbe "dire" : il ne s'agit pas tant de s'interroger ici sur le degré de connaissance que je peux avoir de moi-même, mais sur ma capacité à exprimer (parler, écrire) la vérité à laquelle je prétends : si je parle, je me heurte vite aux verrous que m'oppose autrui; si j'écris, je me confronte à l'obstacle d'une mise en discours qui peut multiplier les artifices esthétiques. Voilà ce qui pourrait m'empêcher de "dire vrai."

PROBLÉMATIQUE : L'expression de soi peut-elle être authentique ?

   Aidez-vous des éléments suivants (des citations, utilisables dans l'une ou l'autre des trois parties, vous sont fournies dans le désordre) pour construire et étoffer le plan :

 

CITATIONS

1. Je veux faire la vérité, dans mon cœur, devant toi, par la confession, mais aussi dans mon livre, devant de nombreux témoins. (Augustin, Confessions, X, 1)

2. Par le moyen d'une autobiographie [...], je visais à me débarrasser décidément de certaines représentations gênantes en même temps qu'à dégager avec le maximum de pureté mes traits, aussi bien à mon usage propre qu'afin de dissiper toute vue erronée de moi que pourrait prendre autrui. (Leiris, De la littérature considérée comme une tauromachie)

3. Je ne puis être sûr de mon objet d'étude : il avance en vacillant, en chancelant, comme sous l'effet d'une ivresse naturelle. Je le prends comme il est, au moment où je m'intéresse à lui. Je ne peins pas l'être, je peins la trace de son passage ; non le passage d'un âge à l'autre, ou comme dit le peuple, de sept ans en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Et je dois toujours mettre mon histoire à jour ! Il se peut que je change bientôt, non seulement à cause d'un coup du sort, mais intentionnellement : mon livre est le registre des événements divers et changeants, d'idées en suspens, et même à l'occasion, contraires, soit que je sois moi-même un autre, soit que je traite mes sujets dans d'autres circonstances ou sous un angle différent. [...]. Si mon esprit pouvait se fixer, je ne me remettrais pas sans cesse en cause, je prendrais des décisions ; mais il est toujours en apprentissage et à faire ses preuves. Montaigne, Essais.

4. Les hommes se regardent de trop près pour se voir tels qu'ils sont. Ils sont toujours d'eux-mêmes des témoins infidèles et des juges corrompus. Montesquieu.

5. L'envie de parler de nous, et de faire voir nos défauts du côté que nous voulons bien les montrer, fait une grande partie de notre sincérité. François de La Rochefoucauld.

6. Croire à ses propres mensonges, c'est cela qu'on appelle la sincérité. Robert Escarpit.

7. Il faut se connaître soi-même. Quand cela ne servirait pas à trouver le vrai, cela au moins sert à régler sa vie, et il n’y a rien de plus juste. Pascal, Pensées.

8. Aucune théorie ni aucune expérience ne soutient ce jugement extravagant selon lequel la vérité la plus facile à connaître serait la sienne. Les faits qui nous concernent personnellement ne frappent ni par leur solidité ni par leur résistance aux assauts du scepticisme. Chacun sait que notre nature insaisissable, pour ne pas dire chimérique, est beaucoup moins stable que celle des autres choses. La sincérité, par conséquent, c’est du baratin. (Harry G. Frankfurt, On Bullshit).

9. Décomposant les mots du vocabulaire et les reconstituant en des calembours poétiques qui me semblaient expliciter leur signification la plus profonde, rêvant toutes les nuits, notant mes rêves, tenant certains d'entre eux pour des révélations dont il me fallait découvrir la portée métaphysique, les mettant bout à bout afin de mieux en déchiffrer le sens et en tirant ainsi des sortes de petits romans, je m'éveillais presque chaque nuit en hurlant. (Leiris, L’Âge d’homme, VII)

10. Le cancan donne, à bon marché, le relief qu’on attend de l’irrationnel ; et, la psychologie de l’inconscient aidant, on a complaisamment confondu ce que l’homme cache, et qui n’est souvent que pitoyable, avec ce qu’il ignore en lui. l’homme n’atteint pas le fond de l’homme ; il ne trouve pas son image dans l’étendue des connaissances qu’il acquiert, il trouve une image de lui-même dans les questions qu’il pose. (Malraux, Antimémoires).

 

2) PLAN :

I - Thèse : Le moi peut prétendre à une certaine sincérité ...

a) l'effort d'introspection éclaire certaines opacités.
     ex : la confession publique, l'autobiographie opèrent une sorte de catharsis. On peut s'efforcer de saisir le moi dans son jaillissement spontané (récits de rêves, psychodrames). Michel Leiris présente L'Âge d'homme comme « la négation d’un roman » : « Rejeter toute affabulation  et n’admettre pour matériaux que des faits véridiques (et non pas seulement des faits vraisemblables, comme dans le roman classique), rien que ces faits et tous ces faits, était la règle que je m’étais choisie. »
     citations 1. 9.

b) quelques verrous peuvent sauter plus facilement par le déplacement que constitue la fiction.
     ex : Dans Lorenzaccio, Musset choisit la distance d'un personnage et d'un cadre spatio-temporel pour représenter ses propres troubles et ceux de son époque.
     citation 2.

II - Antithèse : ... mais sa nature est rebelle à l'établissement d'une vérité.

a) inconnaissable, le moi nous tend des pièges.
     ex : l'examen du moi oppose à notre analyse le défaut de mémoire et l'illogisme de l'inconscient. Derrière le projet de sincérité, se cachent aussi le narcissisme, le masochisme ou toutes les stratégies pour triompher du regard de l'autre : “Je voudrais bien, note Augustin, que le témoignage que les autres portent en ma faveur, n’augmentât point la satisfaction que je reçois du bien qui peut être en moi. Je confesse néanmoins, non seulement qu’il l’augmente, mais que le blâme la diminue” (Confessions, X, XXXVII). Leiris confesse : « Ce que je méconnaissais, c’est qu’à la base de toute introspection il y a le goût de se contempler et qu’au fond de toute confession il y a le désir d’être absous. Me regarder sans complaisance, c’était encore me regarder ».
     citations 4
. 5.

b) le moi est une donnée variable dont tout discours donne une image mutilée.
     ex : écrire sur soi est toujours une volonté d'ordonner un certain chaos intérieur. Toute forme littéraire arrête le moi dans son flux vivant ou peine à trouver un langage qui puisse exprimer ses secrets.
     citations 8. 3.

III - Synthèse : Sincérité et mensonge se réconcilient dans l'authenticité.

a) Il n'y a pas de vérité du moi indépendante de la connaissance parcellaire que nous en avons.
     ex : l'art exprime une vérité profonde du moi qui peut s'accommoder de mensonges objectifs. C'est ce que Louis Aragon appelait le "mentir vrai". Proust écrit : “Ce qu’on donne au public, c’est ce qu’on a écrit seul, pour soi-même, c’est bien l’œuvre de soi. Ce qu’on donne à l’intimité, c’est-à-dire à la conversation […], c’est l’œuvre d’un soi bien plus extérieur, non pas du moi profond […] qu’on sent bien le seul réel, et pour lequel seuls les artistes finissent pas vivre.”
     citation
6.

b) la fidélité à soi (ou authenticité) tient lieu de vérité.
     ex : n'est-ce pas ce que l'on appelle "être vrai" ? C'est en acceptant de ne jamais clore le chapitre du moi qu'on lui est le plus fidèle, dans l'impermanence et l'inachevé de l'enquête sur soi.
     citations 7. 10
.

 

Il est donc vain d'imaginer quelque discours objectif sur le moi. On prendra toujours l'autobiographe en défaut si l'on cherche dans ses souvenirs une vérité conforme aux faits, car le moi a besoin d'une expression qui respecte son mouvement et ses replis secrets. Pour cela, ses énigmes, loin de signaler quelque échec du discours ou quelque insuffisance de la pensée, constituent sa vraie richesse.

 

 

EXEMPLE 3

« Ce que nous avons de plus précieux, de plus nôtre est obscur à nous-mêmes. Il me semble que je perdrais l'être si je me connaissais tout entier », écrit Paul Valéry (Tel quel).
Dans quelle mesure les œuvres du programme vous paraissent-elles vérifier ce jugement ?

 

1) MISE EN PLACE DU SUJET :

- Le sujet s'installe dans un paradoxe : alors que la connaissance de soi paraît être un dogme incontournable où la doxa voit le pouvoir de la volonté, Paul Valéry met en question la validité de cette quête. Pourquoi résoudre ses énigmes quand elles constituent notre richesse ? La transparence est-elle souhaitable, qui nous priverait d'une obscurité où l'auteur se plaît à voir l'essence même de l'être ?
- Le jugement de Valéry vise indirectement la psychanalyse et sa prétention à faire avancer la connaissance dans les zones les plus reculées de la psyché : le poète y voit sans doute une réduction possible de ce territoire et une menace sur sa fertilité. Voilà sans doute, situant son propos dans un domaine ontologique, ce qu'il appelle "perdre l'être" : il convient selon lui d'en respecter la nature énigmatique, de laisser intactes les surprises que nous nous réservons, et de ne pas entamer une procédure d'élucidation qui risquerait de nous vider de nous-mêmes, tel Lorenzo devenu, au bout de ses débats, "une statue de fer-blanc".
- Comme toujours, notre première partie ira d'abord dans le sens de la doxa (la quête de soi est cruciale puisqu'elle engage notre liberté), puis la deuxième entreprendra de justifier les propos de Valéry (cette quête est-elle utile ?). Une synthèse tentera enfin de déterminer le seuil au-delà duquel l'entreprise - légitime - de connaissance de soi peut devenir pernicieuse.

PROBLÉMATIQUE : faut-il dévoiler nos énigmes ?

   Aidez-vous des éléments suivants (des citations, utilisables dans l'une ou l'autre des trois parties, vous sont fournies dans le désordre) pour construire et étoffer le plan :

 

CITATIONS

1. [...] Fatalement nous nous demeurons étrangers à nous-mêmes, nous ne nous comprenons pas, il faut que nous nous confondions avec d’autres, nous sommes éternellement condamnés à subir cette loi : « Chacun est le plus étranger à soi-même », — à l’égard de nous-mêmes nous ne sommes point de ceux qui « cherchent la connaissance ».
F. Nietzsche, Généalogie de la morale

2. Le problème de la nature humaine, problème augustinien (quaestio mihi factus sum, « je suis devenu question pour moi-même »), paraît insoluble aussi bien au sens psychologique individuel qu'au sens philosophique général. Il est fort peu probable que, pouvant connaître, déterminer, définir la nature de tous les objets qui nous entourent et qui ne sont pas nous, nous soyons jamais capables d'en faire autant pour nous-mêmes : ce serait sauter par-dessus notre ombre. De plus, rien ne nous autorise à supposer que l'homme ait une nature ou une essence comme en ont les autres objets. En d'autres termes, si nous avons une nature, une essence, seul un dieu pourrait la connaître et la définir, et il faudrait d'abord qu'il puisse parler du « qui » comme d'un « quoi ». Notre perplexité vient de ce que les modes de connaissance applicables aux objets pourvus de qualités « naturelles », y compris nous-mêmes dans la mesure restreinte où nous sommes des spécimens de l'espèce la plus évoluée de la vie organique, ne nous servent plus à rien lorsque nous posons la question : qui sommes-nous ? Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne.

3. Il est permis de concevoir la plus grande aventure de l'esprit comme un voyage […] au paradis des pièges. A. Breton, Nadja.

4. Je n’ai jamais réussi à être la somme de mes moi : j’en égare un ou deux par négligence ou par ennui. Alain Bosquet, La Fable et le fouet.

5. Il n'y a pas d'idée du moi. Car le propre d'une idée est d'être générale, d'avoir une compréhension déterminée et une extension infinie. Or le moi est absolument singulier. Mouvantes, volatiles, périssables, ses qualités ne lui sont pas inhérentes. Plutôt que des propriétés, elles ne sont donc guère que de plus ou moins durables accidents. Enfin, sa nature ne peut s'ensuivre d'un choix sans dépendre autant de sa volonté que de sa liberté. On ne peut donc la définir sans la déterminer, ni la déterminer sans la nier. Nicolas Grimaldi, Traité des solitudes.

6. L’effort spirituel d'édification du moi est un effort pour rassembler autour d'un centre et d'un itinéraire les parties démembrées de la psyché. Emmanuel Mounier, Ecrits sur le personnalisme.

7. Tout ce qui est beau, généreux, héroïque, est obscur par essence, incompréhensible. Tout ce qui est grand doit être incommensurable. Si le héros était limpide, et à soi-même, il ne serait pas. Qui jure fidélité à la clarté renonce donc à être héros. Paul Valéry, Tel quel.

8. « Peut-être s'habituera-t-on un jour, même parmi les logiciens, à se passer complètement de ce petit « quelque chose » à quoi s'est réduit finalement le vénérable moi ». Nietzsche, Par- delà le bien et le mal).

9. Je n'ai pas besoin d'en appeler à un sentiment d'identité personnelle pour penser et agir de manière particulière et personnelle, toutes choses qui, si je puis dire, s'accomplissent d'elles-mêmes. Je pense même que le souci ou l'inquiétude qui portent à s'interroger sur sa propre personne et sur ce que celle-ci aurait d'inaliénable joue un rôle plutôt inhibiteur dans l'accomplissement de sa personnalité. Les questions du type « qui suis-je réellement ? » ou « que fais-je exactement ? » ont toujours été un frein tant à l'existence qu'à l'activité. [...] En bref, l'exercice de la vie implique une certaine inconscience qu'on pourrait définir comme une insouciance du « quant à soi ». Certains se souviennent sans doute de la devise inscrite jadis sur les balances publiques : « Qui souvent se pèse bien se connaît. Qui bien se connaît bien se porte. » J'aurais tendance pour ma part à inverser les termes de cet adage. Qui souvent s'examine n'avance en rien dans la connaissance de lui-même. Et moins on se connaît, mieux on se porte.
Clément Rosset, Loin de moi, 1999.

 

2) PLAN :

I - Thèse : Il est important de se connaître ...

a) il s'agit d'une quête universellement répandue qui vise à dissiper le chaos que nous constatons en nous (citation 6). Les œuvres suggèrent bien que c'est dans le moment même où le moi se questionne comme énigme qu'il advient véritablement.

b) se connaître, c'est être maître de soi  pour marquer sa différence par rapport à autrui. Lorenzo joue d'abord avec son identité pour imposer aux autres une image de lui qu'il sait (qu'il croit) fausse. L'entreprise de Leiris est visiblement guidée par le souci de "dissiper toute vue erronée de [lui] que pourrait prendre autrui." Ainsi renoncer à se connaître, c'est abdiquer devant cette menace d'aliénation (citation 1).

II - Antithèse : ... mais ne risque-t-on pas de se perdre ?

a) il s'agit d'une quête impossible (citation 2), car le moi est en perpétuel mouvement, constitué de plusieurs facettes inconciliables (citation 5). A terme, on peut légitimement douter, comme Fénelon, que le moi ne soit autre chose qu'un "je-ne-sais-quoi sans consistance" et renoncer à s'éprouver dans sa spécificité comme dans sa richesse (citation 8).

b) l’examen de soi est source de tensions et de déchirements perpétuels, qui risquent de nous faire prendre des affleurements incohérents pour la réalité de notre personne. Il y a là une source de dévalorisation constante de soi, nette chez Leiris, ainsi qu'un risque d'aller réveiller une part d’ombre, comme le fait stérilement Lorenzo.

III - Synthèse : Il faut courir ce risque pour trouver sa vraie richesse :

a) certes, une connaissance parfaite de soi est de toutes façons impossible (citation 4) ou n'est accessible qu'à Dieu, dans la logique chrétienne qui est celle de saint Augustin. C'est pourquoi l'introspection doit savoir se limiter à ce qui conditionne notre mieux-être et éviter ce qui pourrait nous empêcher de jeter des ponts vers l'autre ou inhiber notre action (citation 9).

b) il s’agit donc de tendre vers cette connaissance, sans tomber dans le piège de Narcisse, car l'aspect énigmatique de notre moi est un témoignage de la dignité de l'aventure humaine (citation 3). L'entreprise de connaissance de soi, si elle ne vise pas une exhaustivité fatale, conditionne enfin la richesse de toutes les productions artistiques.

 

Le jugement de Valéry est ainsi recevable s'il vise ce "tout-à-l'ego" où patauge aujourd'hui une horde de blogueurs : ceux-ci semblent n'avoir d'autre finalité que d'en découdre avec eux-mêmes pour montrer à tous les passants un moi "unifié", sommé de s'aligner sur leur volonté. Mais cet humus fertile et silencieux qui constitue notre vrai moi, c'est lui qu'il faut aller interroger, sans espérer tirer de cet écheveau autre chose que ces promesses, ces virtualités qui, au fond de nous, sont les meilleurs gages de notre richesse. « Ce que le moi tend à communiquer, écrit Nicolas Grimaldi, est tout autre chose que le bric-à-brac anecdotique de sa propre histoire, mais l'intensité pathétique de la vie, telle qu'elle se débat, s'éprouve et se reconnaît en chaque conscience. Aussi pressentons-nous dès maintenant que si la nature du moi est de se répandre et de se diffuser, ce n'est pas lui qu'il tend à communiquer ainsi, mais le flux de vie qui le porte, le traverse, et le constitue. » (Traité des solitudes).

 

 

 

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