cités idéales

 

 

  Rêverie collective ou rêverie d'un seul pour tous, l'utopie lance l'imagination des sociétés vers un désir de mieux-être que crispe davantage encore l'insatisfaction du présent. Elle consiste comme l'écrit R. Mucchielli, à construire « un monde imaginaire en dehors de l'espace et du temps, hors de la géographie et de l'histoire, en compensation d'un état historique jugé insatisfaisant » (Le mythe de la cité idéale, 1960). Ce n'est pas un hasard si les utopies commencent à se développer avec la Renaissance et l'Humanisme, époque de refonte des savoirs et d'imagination de l'Homme nouveau. Encadrée par la philosophie mais aussi par la méditation politico-économique, la rêverie utopiste peut se déployer comme un rêve ordonné. C'est dans l'organisation de la Cité idéale que se manifeste le mieux ce désir d'harmonie où l'individu s'abolit dans le groupe. Spacieuse, uniforme, géométrique, la Ville ainsi rêvée répond à la définition de Leon Battista Alberti : "La beauté est une espèce d'harmonie et d'accord entre toutes les parties, qui forment un tout construit selon un nombre fixe, une certaine relation, un certain ordre tels que l'exige le principe de symétrie, qui est la loi la plus élevée et la plus parfaite de la nature." (De re aedificatoria, 1485).
  Mais le rêve peut-il se déployer sans attaches avec le réel en observant pourtant des normes aussi rationnelles ? Le corpus qui suit souhaite examiner cette question : le cinglant démenti que le réel oppose au rêve dans la deuxième partie du poème de Baudelaire (document 3) clôt les tableaux harmonieux des trois premiers documents et prépare l'analyse critique de Cioran (document 4). Un travail de synthèse pourra préparer et éclairer le sujet de réflexion que nous proposons ensuite.

 

DOCUMENT 1

  [Pour Voltaire, Candide est une "couillonnade" destinée à ridiculiser tous les dogmes et à promouvoir une morale de l'action. Son jeune héros, parti à la fois à la recherche de sa belle Cunégonde et du meilleur des mondes possibles, arrive au détour de ses mésaventures, en compagnie de son serviteur Cacambo, dans le pays d'Eldorado. Négatif de notre monde, ce mythe né au XVIème siècle en Bolivie devient pour Voltaire le prétexte à un récit jubilatoire où prennent vie toutes ses valeurs-phares.]

    Candide et Cacambo montent en carrosse ; les six moutons volaient, et en moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de cent de large ; il est impossible d’exprimer quelle en était la matière. On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries.
  Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d’un tissu de duvet de colibri ; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de sa majesté au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer sa majesté : si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie. « L’usage, dit le grand-officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. » Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.
  En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d’eau pure, les fontaines d’eau rose, celles de liqueurs de cannes de sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d’une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique.

VOLTAIRE, Candide, XVIII (1759)

 

DOCUMENT 2.

La Cité idéale (auteur inconnu, entre 1460 et 1500) - Galleria Nazionale delle Marche, Urbino.

 

DOCUMENT 3 .

  Rêve parisien


À Constantin Guys.


I


De ce terrible paysage,
Tel que jamais mortel n'en vit,
Ce matin encore l'image,
Vague et lointaine, me ravit.

Le sommeil est plein de miracles !
Par un caprice singulier
J'avais banni de ces spectacles
Le végétal irrégulier,

Et, peintre fier de mon génie,
Je savourais dans mon tableau
L'enivrante monotonie
Du métal, du marbre et de l'eau.

Babel d'escaliers et d'arcades,
C'était un palais infini,
Plein de bassins et de cascades
Tombant dans l'or mat ou bruni ;

Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal,
Se suspendaient, éblouissantes,
À des murailles de métal.

Non d'arbres, mais de colonnades
Les étangs dormants s'entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.

Des nappes d'eau s'épanchaient, bleues,
Entre des quais roses et verts,
Pendant des millions de lieues,
Vers les confins de l'univers ;

 

C'étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques ; c'étaient
D'immenses glaces éblouies
Par tout ce qu'elles reflétaient !

Insouciants et taciturnes,
Des Ganges, dans le firmament,
Versaient le trésor de leurs urnes
Dans des gouffres de diamant.

Architecte de mes féeries,
Je faisais, à ma volonté,
Sous un tunnel de pierreries
Passer un océan dompté ;

Et tout, même la couleur noire,
Semblait fourbi, clair, irisé ;
Le liquide enchâssait sa gloire
Dans le rayon cristallisé.

Nul astre d'ailleurs, nuls vestiges
De soleil, même au bas du ciel,
Pour illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d'un feu personnel !

Et sur ces mouvantes merveilles
Planait (terrible nouveauté !
Tout pour l'œil, rien pour les oreilles !)
Un silence d'éternité.

II

En rouvrant mes yeux pleins de flamme
J'ai vu l'horreur de mon taudis,
Et senti, rentrant dans mon âme,
La pointe des soucis maudits ;

La pendule aux accents funèbres
Sonnait brutalement midi,
Et le ciel versait des ténèbres
Sur le triste monde engourdi.

Charles BAUDELAIRE,
Tableaux parisiens, Les Fleurs du Mal (1857).

 

DOCUMENT 4.

  En quête d'épreuves nouvelles, et au moment même où je désespérais d'en rencontrer, l'idée me vint de me jeter sur la littérature utopique, d'en consulter les « chefs-d'œuvre », de m'en imprégner, de m'y vautrer. A ma grande satisfaction, j'y trouvai de quoi rassasier mon désir de pénitence, mon appétit de mortification. Passer quelques mois à recenser les rêves d'un avenir meilleur, d'une société « idéale », à consommer de l'illisible, quelle aubaine ! Je me hâte d'ajouter que cette littérature rebutante est riche d'enseignements, et, qu'à la fréquenter, on ne perd pas tout à fait son temps. On y distingue dès l'abord le rôle (fécond ou funeste, comme on voudra) que joue, dans la genèse des événements, non pas le bonheur, mais l'idée de bonheur, idée qui explique pourquoi, l'âge de fer étant coextensif à l'histoire, chaque époque s'emploie à divaguer sur l'âge d'or. Qu'on mette un terme à ces divagations : une stagnation totale s'ensuivrait. Nous n'agissons que sous la fascination de l'impossible : autant dire qu'une société incapable d'enfanter une utopie et de s'y vouer est menacée de sclérose et de ruine. La sagesse, que rien ne fascine, recommande le bonheur donné, existant ; l'homme le refuse, et ce refus seul en fait un animal historique, j'entends un amateur de bonheur imaginé. [...] L'air vous irrite : qu'il change ! Et la pierre aussi. De même le végétal, de même l'homme. Descendre, par-delà les assises de l'être, jusqu'aux fondements du chaos, pour s'en emparer, pour s'y établir ! Quand on n'a pas un sou en poche, on s'agite, on extravague, on rêve de posséder tout, et ce tout, tant que la frénésie dure, on le possède en effet, on égale Dieu, mais personne ne s'en aperçoit, même pas Dieu, même pas soi. Le délire des indigents est générateur d'événements, source d'histoire : une foule de fiévreux qui veulent un autre monde, ici-bas et sur l'heure. Ce sont eux qui inspirent les utopies, c'est pour eux qu'on les écrit. Mais utopie, rappelons-le, signifie nulle part.
  Et d'où seraient-elles ces cités que le mal n'effleure pas, où l'on bénit le travail et où personne ne craint la mort ? On y est astreint à un bonheur fait d'idylles géométriques, d'extases réglementées, de mille merveilles écœurantes, telles qu'en présente nécessairement le spectacle d'un monde parfait, d'un monde fabriqué. [...]
  La chose qui frappe le plus dans les récits utopiques, c'est l'absence de flair, d'instinct psychologique. Les personnages en sont des automates, des fictions ou des symboles : aucun n'est vrai, aucun ne dépasse sa condition de fantoche, d'idée perdue au milieu d'un univers sans repères. [...] Pour mieux saisir sa déchéance ou celle d'autrui, il faut passer par le mal et, au besoin, s'y enfoncer : comment y arriver dans ces cités et ces îles d'où il est exclu par principe et par raison d'État ? Les ténèbres y sont interdites; la lumière seule y est admise. Nulle trace de dualisme : l'utopie est d'essence antimanichéenne. Hostile à l'anomalie, au difforme, à l'irrégulier, elle tend à l'affermissement de l'homogène, du type, de la répétition et de l'orthodoxie. Mais la vie est rupture, hérésie, dérogation aux normes de la matière. Et l'homme, par rapport à la vie, est hérésie au second degré, victoire de l'individuel, du caprice, apparition aberrante, animal schismatique que la société - somme de monstres endormis - vise à ramener dans le droit chemin. [...]
  Rien ne dévoile mieux le sens physique de la nostalgie que l'impossibilité où elle est de coïncider avec quelque moment du temps que ce soit; aussi cherche-t-elle consolation dans un passé reculé, immémorial, réfractaire aux siècles et comme antérieur au devenir. [...] Tout â l'opposé, celle dont procède le paradis d'ici-bas sera démunie de la dimension du regret précisément : nostalgie renversée, faussée et viciée, tendue vers le futur, obnubilée par le « progrès », réplique temporelle, métamorphose grimaçante du paradis originel. Contagion ? automatisme ? cette métamorphose a fini par s'opérer en chacun de nous. De gré ou de force, nous misons sur l'avenir, en faisons une panacée, et, l'assimilant au surgissement d'un tout autre temps à l'intérieur du temps même, le considérons comme une durée inépuisable et pourtant achevée, comme une histoire intemporelle. Contradiction dans les termes, inhérente à l'espoir d'un règne nouveau, d'une victoire de l'insoluble au sein du devenir. Nos rêves d'un monde meilleur se fondent sur une impossibilité théorique. Quoi d'étonnant qu'il faille, pour les justifier, recourir à des paradoxes solides ? [...]
  Échafauder une société où, selon une étiquette terrifiante, nos actes sont catalogués et réglés, ou, par une charité poussée jusqu'à l'indécence, l'on se penche sur nos arrière-pensées elles-mêmes, c'est transporter les affres de l'enfer dans l'âge d'or, ou créer, avec le concours du diable, une institution philanthropique. Solariens, Utopiens, Harmoniens1 - leurs noms affreux ressemblent à leur sort, cauchemar qui nous est promis à nous aussi, puisque nous l'avons nous-mêmes érigé en idéal.

Emile-Michel CIORAN, Histoire et Utopie (1960).

1. Noms des habitants imaginaires des utopies de T. Campanella, Th. More et Ch. Fourier.

 

 

SYNTHÈSE DE DOCUMENTS.

  Cioran écrit : « Et d'où seraient-elles ces cités que le mal n'effleure pas, où l'on bénit le travail et où personne ne craint la mort ? On y est astreint à un bonheur fait d'idylles géométriques, d'extases réglementées, de mille merveilles écœurantes, telles qu'en présente nécessairement le spectacle d'un monde parfait, d'un monde fabriqué.»
   Pourquoi la rêverie utopiste aboutit-elle en effet souvent à des mondes cauchemardesques ? Est-ce de perdre pied avec le réel en enfantant les fantasmagories les plus débridées, confirmant ces mots de Paul Eluard : Si le monde réel n'a pas imbibé la tête du poète, celui-ci ne pourra jamais restituer au monde qu'abstraction et confusion, rêves informes et croyances absurdes. Sa réalité poétique personnelle ne tiendra pas devant la réalité poétique du monde. (La Poésie de circonstance) ?
  Vous présenterez une synthèse concise, objective et ordonnée des quatre documents afin de répondre à cette question.

 

 

  Dans la mesure où la problématique posée invite à dénoncer dans l'utopie un rêve incontrôlé, susceptible même, dans son idéalisatiion, d'enfanter des mondes totalitaires, rebelles à la différenciation, il pourrait être judicieux de suivre les propos même de Cioran (document 4) pour bâtir un plan dialectique : une première partie recensera la trajectoire du rêve dans ses caractères les plus idéalisés ; une deuxième essaiera d'y débusquer l'artifice et les "affres de l'enfer dans l'âge d'or".

 

I - UN MONDE PARFAIT :

a - "ordre et beauté " :

  • un monde de pierre et de métal (document 3 : "J'avais banni de ces spectacles / Le végétal irrégulier") d'où l'homme même est souvent banni (document 4 : "L'air vous irrite : qu'il change ! Et la pierre aussi. De même le végétal, de même l'homme").
  • harmonie des proportions (document 2), symétrie des colonnades, arcades, bassins (documents 1, 2, 3) . On pense à la remarque du document 4 sur l'utopie ("Hostile à l'anomalie, au difforme, à l'irrégulier, elle tend à l'affermissement de l'homogène, du type, de la répétition et de l'orthodoxie") à laquelle semble répondre l'évocation du document 3 : "L'enivrante monotonie / Du métal, du marbre et de l'eau".
  • gigantisme ("les édifices publics élevés jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, la galerie de deux mille pas" dans le document 1 - "Babel d'escaliers et d'arcades, / C'était un palais infini" dans le document 3.)

b - luxe et raffinement :

  • le document 2 paraît un équivalent acceptable des somptueuses descriptions des documents 1 et 3 : palais, bassins, fontaines, portail, colonnades, "édifices publics élevés jusqu'aux nues" (document 1), "tunnel de pierreries, gouffres de diamants" (document 3).
  • un ensemble baigné de lumière (document 4 : "Les ténèbres y sont interdites; la lumière seule y est admise" - nombreux termes évoquant la lumière dans le document 3 : "éblouissantes, éblouies, clair, rayons, illuminer").
  • raffinement des mœurs :"robes d’un tissu de duvet de colibri" dans le document 1 ou encore "fontaines d’eau rose, liqueurs de cannes de sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d’une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle".) Le document 3 abonde aussi en couleurs délicates : "Des nappes d'eau s'épanchaient, bleues, / Entre des quais roses et verts".

c - fantasmagorie d'une rêverie personnelle :

  • irréalisme onirique ("les six moutons volaient" dans le document 1) mais aussi volontairement, ironiquement, entretenu par l'exagération : "au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon l’usage ordinaire" (document 1) ; "Pendant des millions de lieues, / Vers les confins de l'univers" (document 3).
  • tous les efforts des évocations concourent à accentuer l'étrangeté d'un monde nouveau : matériaux indéfinissables (document 1), perte des repères ("Nul astre d'ailleurs, nuls vestiges / De soleil" dans le document 3). On pourra aussi dans le document 2 s'attarder sur l'étrangeté des bâtiments et leur destination confuse. Cioran parle aussi "d'un univers sans repères" (document 4).
  • les fantaisies de l'imagination correspondent à une visée satirique : Voltaire évoque dans le document 1 la fraternité du souverain pour critiquer l'absurdité des rites protocolaires; ce sont aussi les excès de la justice qui sont visés dans l'absence de parlement et de prisons. L'utopie affiche ici son vrai propos de projet de société érigé contre les errements de la société réelle.

 

II - UN MONDE FABRIQUÉ :

a - "mille merveilles écœurantes" :

  • on note certes dans les documents 1 et 3 une surenchère du merveilleux : aucune place n'est laissée aux failles, aux irrégularités qui rendraient plus humaines ces cités "que le mal n'effleure pas" (document 4). Les deux textes se font volontiers énumératifs, accentuant cette absence de nuances, ce que le document 2 traduit de son côté par l'ordonnancement impeccable des rues et des édifices, si contraires aux dédales nauséabonds des cités médiévales.
  • il semble que ces documents d'ailleurs dénoncent eux-mêmes leur "impossibilité théorique" (document 4) : Voltaire le fait par son insistance sur les motifs merveilleux ("les six moutons volaient") comme par l'exagération des quantités et des proportions (document 1). Baudelaire dénonce, lui, le caractère mensonger de son rêve par un retour brutal au temps et à la réalité de son taudis (document 3).
  • cette fascination pour l'impossible peut être un moteur nécessaire pour les sociétés : "le délire des indigents est générateur d'événements" (document 4). Mais à considérer l'histoire comme intemporelle, ces rêves ne peuvent qu'extravaguer et transporter, par la perfection même du monde qu'ils imaginent, "les affres de l'enfer dans l'âge d'or".

b - "idylles géométriques" :

  • le rêve est ici clairement dirigé par un méticuleux démiurge : le document 3 répond au document 2 dans sa précision architecturale ("peintre fier de mon génie", "Architecte de mes féeries, / Je faisais, à ma volonté"). "Quand on n'a pas un sou en poche, note Cioran dans le document 4, on s'agite, on extravague, on rêve de posséder tout, et ce tout, tant que la frénésie dure, on le possède en effet, on égale Dieu."
  • la satisfaction de Candide à la vue du palais des sciences, plein "d’instruments de mathématiques et de physique" correspond au parti-pris rationaliste qui jure si fort avec le délire onirique. Ainsi le document 2 obéit en effet à un plan géométrique dont la froideur marmoréenne souligne davantage encore l'absence de vie humaine.
  • cette absence est notable en effet dans les documents 2 et 3 ("Et sur ces mouvantes merveilles / Planait (terrible nouveauté ! / Tout pour l'œil, rien pour les oreilles !) / Un silence d'éternité".) Le document 1, qui en fait s'agiter quelques-uns, le fait comme un théâtre de marionnettes. Cioran dit aussi des personnages des utopies : "aucun n'est vrai, aucun ne dépasse sa condition de fantoche, d'idée perdue" (document 4).

c - "extases réglementées" :

  • Cioran note combien nos rêves d'un monde meilleur se fondent sur l'orthodoxie : "l'utopie est d'essence antimanichéenne. Hostile à l'anomalie, au difforme, à l'irrégulier, elle tend à l'affermissement de l'homogène, du type, de la répétition et de l'orthodoxie." (document 4).
  • le document 2 peut pour cela communiquer tout autre chose que la sérénité et l'impression d'harmonie : la régularité glacée de ses édifices si éloquemment vides de toute présence humaine a bien de quoi suggérer plutôt une sorte d'enfer. Que l'on pense à l'enfer hitlérien, stalinien ou maoïste, force est d'admettre que c'est dans ce rêve d'unité qu'ils ont tous pris racine.
  • on comprend alors pourquoi tout idéal enfante une norme nouvelle, destinée à s'imposer de manière uniforme et dogmatique (document 1). Le rêve véritable garde au contraire sur ce plan une innocence que signale une crispation avide de dissiper des ténèbres individuelles (document 3).

 

 

ÉCRITURE PERSONNELLE.

  Yvon Simard écrit : « Après avoir espéré une cité idéale, une cité parfaite, bien qu'impossible à réaliser, les hommes d'aujourd'hui ne "rêvent" plus. [...] L'utopie moderne prend conscience que le "bonheur" collectif ne s'obtient qu'aux dépens de l'individu, que la technique transforme l'homme en robot plutôt qu'en Prométhée, que le rêve de la perfection sociale conduit aux totalitarismes.»
  Vous analyserez et discuterez ce jugement dans une brève écriture personnelle.

 

 

 

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