les formes du rire
En dépit de son caractère mécanique, de ses manifestations biologiques invariables, le rire est pluriel. Son intensité d'abord varie selon les contextes, la nature des effets comiques. Ainsi poser la question de la finalité du rire ne va pas sans mal : on peut certes savoir de quoi l'on rit, mais pourquoi, dans quelle intention ? Il convient de s'interroger sur la nature de ce phénomène spécifiquement humain avant de répondre. C'est ce à quoi vise ce corpus d'introduction. Nous commencerons par recenser un certain nombre de fonctions qu'on peut attibuer au rire, puis un choix d'histoires drôles tentera d'illustrer chacune d'elles. Une proposition de synthèse de documents à partir d'un corpus original clôturera l'ensemble.
1. Les fonctions du rire :
Fonction physiologique : la vertu du rire est de plus en plus reconnue. L'énergie qu'il mobilise, sa brusque décharge émotive font de lui un facteur de détente qui justifie le succès des spectacles comiques en tous genres, mais explique aussi qu'il soit boudé par les "gens sérieux". Lié à la fête, le rire alors ne s'embarrasse pas des moyens : rire gras, gros rire, cette jubilation est moins celle de l'individu que du groupe. Les thérapies modernes n'ignorent pourtant pas les vertus de ce rire capable de chasser les stress et de faire travailler une bonne vingtaine de muscles. Ces pratiques ont aujourd'hui leur nom : c'est la gélothérapie.
Fonction défensive : on sait bien que les circonstances les plus tragiques, les événements les plus chargés d'émotion, sont favorables au rire, et plus souvent encore au fou rire. Il faut y voir sans doute une volonté de dédramatisation, privilège de la liberté humaine qui refuse de s'incliner devant le respect que telle ou telle circonstance prétend imposer. Ce rire ne signifie nullement l'insensibilité ou la dureté du cœur : bien au contraire, les plus grands chagrins sont susceptibles de s'allier à ce rire crispé. L'humour noir entre, bien sûr, dans cette catégorie, mais nous prétendons que c'est aussi le cas des histoires sexuelles, où l'homme manifeste un recul amusé devant ses propres pulsions, comme s'il voulait prouver qu'il en est le maître. En bref, ce "rire noir" tourne en dérision les deux lois fondamentales de l'espèce : le sexe et la mort.
Fonction agressive : rire, c'est se moquer. Les religieux de tout poil le savent bien qui continuent à traquer ce signe évident de désobéissance. Par le rire, l'homme entre en effet en dissidence, et aucune valeur n'est susceptible d'échapper à son pouvoir décapant. Les textes satiriques - chansons, pamphlets -, les caricatures ou les comédies sociales ont toujours accompagné la subversion politique, et fait souffler cet esprit frondeur qui, là encore, est un gage de liberté. L'émotion, la pitié ne sont pas compatibles avec l'exercice de ce rire : si nous sommes capables de rire de nos proches, c'est que nous avons quelque temps oublié ou mis en veilleuse nos sentiments.
Fonction sociale : on le constate souvent aujourd'hui : les groupes, les réseaux sont soudés par le rire. On aura observé comment le succès d'une comédie est d'autant plus marqué que le public est nombreux. Le rire est en effet contagieux, il crée une communion, une complicité précieuses dans la dynamique de groupe. Rire des mêmes choses est aussi le signe le plus évident d'une connivence qui engage la cohérence d'un milieu ou d'une association. Ce peut être, bien sûr, éphémère et artificiel, mais ce liant est absolument nécessaire à la vie sociale.
Fonction ironique : véritable stratégie dans l'argumentation, l'ironie manie l'antiphrase, ou ce que l'on appelle "le second degré". On connaît par exemple l'ironie voltairienne, capable de camoufler les plus violentes dénonciations derrière un discours faussement élogieux. Il s'agit donc, ici encore, d'un rire fin par lequel les auditeurs se confortent mutuellement dans le privilège d'avoir compris l'intention du rieur. L'ironie peut être cruelle, mais elle peut aussi se contenter d'aimables parodies, lorsque par exemple une situation très banale est décrite en termes nobles.
Fonction intellectuelle : le rire est une manifestation incontestable de l'intelligence. Il suppose en effet un recul pris par rapport aux choses et aux personnes, recul dont l'animal est évidemment incapable. Le rire peut ainsi exiger une certaine culture, requérir la subtilité nécessaire pour percevoir une allusion, saisir un jeu de mots ou un calembour. Dans ce cas précis, bien sûr, le rire cède souvent sa place au sourire, puisque ce plaisir du déchiffrement est une activité qui peut rester solitaire.
2. Exercice :
Voici, en vrac, des histoires drôles, fragments de récits, anecdotes. A quelle(s) fonction(s) du rire précédemment énoncée(s) correspond chacun de ces extraits ?
1. Un président d’une république africaine se promène sur une plage. Il aperçoit une bouteille vide qui traîne et lui donne un coup de pied négligent. Aussitôt, un esprit sort de ce récipient et lui promet de réaliser instantanément tous ses désirs. Le président souhaite alors une autoroute entre l’Afrique et l’Amérique. Le bon génie regrette que cela soit impossible, vu les difficultés technologiques, et demande un autre vœu. Le président, accablé par les vicissitudes de sa charge, lui enjoint alors de mettre fin à la corruption de son entourage. L’esprit lui répond :
- Votre autoroute, vous la voulez à deux ou à quatre voies ?
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2. Le roi Louis XV avise un jour le marquis de Bièvre :
- Marquis, vous qui faites des calembours sur toutes sortes de sujets, faites-en donc un sur moi.
- Oh ! Sire, votre Majesté n’est pas un sujet, répond aussitôt le marquis.
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3.
Greg, Les petits desseins d'Achille Talon, © Dargaud, 1974
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4. Un type arrive aux urgences après un accident de voiture. Quand il se réveille, le chirurgien est à son chevet et lui dit :
- J'ai deux nouvelles à vous annoncer. Je commence par la mauvaise : j'ai dû vous amputer des deux jambes.
- Et la bonne ?
- J'aime beaucoup vos chaussures, je vous en offre 800 Euros.
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5. Rome. Sous Néron. Des chrétiens sont jetés dans l'arène, livrés aux lions. Ils courent côte à côte pour échapper aux félins quand l'un d'eux ralentit, semble renoncer.
Le public l'encourage : Mais cours donc ! Les lions te rattrapent !
Et l'homme répond, impassible : Pas de souci, j'ai un tour d'avance !
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6. Comment répondre à la question "Comment ça va ?" quand on s'appelle :
- Benjamin Franklin : Du tonnerre !
- Sisyphe : Ça roule !
- Schubert : Comme un poisson dans l'eau.
- Volta : Plus ou moins.
- Galilée : Ça tourne pas rond.
- Marat : Ça baigne !
- Einstein : Relativement bien.
etc.
3. CORPUS :
Vous présenterez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :
François RABELAIS : Gargantua (1534)
Henri BERGSON : Le Rire, Essai sur la signification du comique (1900)
Affiche du film de Charlie CHAPLIN Le Dictateur (The Great Dictator), 1940
Marcel PAGNOL : Le Schpountz (1938).
AUX LECTEURS
Amis lecteurs qui lisez ce livre,
Dépouillez-vous de tout tourment;
Et, le lisant, ne soyez pas scandalisés ;
Il ne contient ni mal ni infection.
Il est vrai qu’ici vous apprendrez
Peu de perfection, sinon en matière de rire;
Mon cœur ne peut élire d’autre argument,
Voyant la douleur qui vous mine et vous consume.
Mieux vaut traiter du rire que des larmes,
Parce que rire est le propre de l’homme.
VIVEZ JOYEUX
Buveurs très illustres, et vous Vérolés très précieux (c’est à vous, à personne d’autre que sont dédiés mes écrits), dans le dialogue de Platon intitulé Le Banquet, Alcibiade faisant l’éloge de son précepteur Socrate, sans conteste prince des philosophes, le déclare, entre autres propos, semblable aux Silènes. Les Silènes étaient jadis de petites boîtes comme on en voit à présent dans les boutiques des apothicaires ; au-dessus étaient peintes des figures amusantes et frivoles : harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants, cerfs attelés et autres semblables figures imaginaires, arbitrairement inventées pour inciter les gens à rire, à l’instar de Silène, maître du bon Bacchus. Mais à l’intérieur, on conservait les fines drogues comme le baume, l’ambre gris, l’amome, le musc, la civette, les pierreries et autres produits de grande valeur. Alcibiade disait que tel était Socrate, parce que, ne voyant que son physique et le jugeant sur son aspect extérieur, vous n’en auriez pas donné une pelure d’oignon tant il était laid de corps et ridicule en son maintien : le nez pointu, le regard d’un taureau, le visage d’un fol, ingénu dans ses mœurs, rustique en son vêtement, infortuné au regard de l’argent, malheureux en amour, inapte à tous les offices de la vie publique ; toujours riant, toujours prêt à trinquer avec chacun, toujours se moquant, toujours dissimulant son divin savoir. Mais en ouvrant une telle boîte, vous auriez trouvé au-dedans un céleste et inappréciable ingrédient : une intelligence plus qu’humaine, une force d’âme prodigieuse, un invincible courage, une sobriété sans égale, une incontestable sérénité, une parfaite fermeté, un incroyable détachement envers tout ce pour quoi les humains s’appliquent tant à veiller, courir, travailler, naviguer et guerroyer.
A quoi tend, à votre avis, ce prélude et coup d’essai ? C’est que vous, mes bons disciples, et quelques autres fous oisifs, en lisant les joyeux titres de quelques livres de notre invention, comme Gargantua, Pantagruel, Fesse pinte, La Dignité des braguettes, Des pois au lard avec commentaire, etc., vous pensez trop facilement qu’on n’y traite que de moqueries, folâtreries et joyeux mensonges, puisque l’enseigne extérieure (c’est le titre) est sans chercher plus loin, habituellement reçue comme moquerie et plaisanterie. Mais il ne faut pas considérer si légèrement les œuvres des hommes. Car vous-mêmes vous dites que l’habit ne fait pas le moine, et tel est vêtu d’un froc qui au-dedans n’est rien moins que moine, et tel est vêtu d’une cape espagnole qui, dans son courage, n’a rien à voir avec l’Espagne. C’est pourquoi il faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui y est traité. Alors vous reconnaitrez que la drogue qui y est contenue est d’une tout autre valeur que ne le promettait la boite : c’est-à-dire que les matières ici traitées ne sont pas si folâtres que le titre le prétendait.
Et en admettant que le sens littéral vous procure des matières assez joyeuses et correspondant bien au titre, il ne faut pourtant pas s’y arrêter, comme au chant des sirènes, mais interpréter à plus haut sens ce que par hasard vous croyiez dit de gaieté de cœur.
Avez-vous jamais crocheté une bouteille ? Canaille ! Souvenez-vous de la contenance que vous aviez. Mais n’avez-vous jamais vu un chien rencontrant quelque os à moelle ? C’est, comme dit Platon au livre II de la République, la bête la plus philosophe du monde. Si vous l’avez vu, vous avez pu noter avec quelle dévotion il guette son os, avec quel soin il le garde, avec quelle ferveur il le tient, avec quelle prudence il entame, avec quelle passion il le brise, avec quel zèle il le suce. Qui le pousse à faire cela ? Quel est l’espoir de sa recherche ? Quel bien en attend-il ? Rien de plus qu’un peu de moelle. Il est vrai que ce peu est plus délicieux que beaucoup d’autres produits, parce que la moelle est un aliment élaboré selon ce que la nature a de plus parfait, comme le dit Galien au livre 3 Des Facultés naturelles et au IIe de L’Usage des parties du corps.
À son exemple, il vous faut être sages pour humer, sentir et estimer ces beaux livres de haute graisse, légers à la poursuite et hardis à l’attaque. Puis, par une lecture attentive et une méditation assidue, rompre l’os et sucer la substantifique moelle, c’est-à-dire - ce que je signifie par ces symboles pythagoriciens - avec l’espoir assuré de devenir avisés et vaillants à cette lecture. Car vous y trouverez une bien autre saveur et une doctrine plus profonde, qui vous révèlera de très hauts sacrements et mystères horrifiques, tant sur notre religion que sur l’état de la cité et la gestion des affaires.
François RABELAIS, Gargantua, 1534.
[…]
Nous allons présenter d’abord trois observations que nous tenons pour fondamentales. Elles portent moins sur le comique lui-même que sur la place où il faut le chercher.
Voici le premier point sur lequel nous appellerons l’attention. Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. Un paysage pourra être beau, gracieux, sublime, insignifiant ou laid ; il ne sera jamais risible. On rira d’un animal, mais parce qu’on aura surpris chez lui une attitude d’homme ou une expression humaine. On rira d’un chapeau ; mais ce qu’on raille alors, ce n’est pas le morceau de feutre ou de paille, c’est la forme que des hommes lui ont donnée, c’est le caprice humain dont il a pris le moule. Comment un fait aussi important, dans sa simplicité, n’a-t-il pas fixé davantage l’attention des philosophes ? Plusieurs ont défini l’homme « un animal qui sait rire ». Ils auraient aussi bien pu le définir un animal qui fait rire, car si quelque autre animal y parvient, ou quelque objet inanimé, c’est par une ressemblance avec l’homme, par la marque que l’homme y imprime ou par l’usage que l’homme en fait.
Signalons maintenant, comme un symptôme non moins digne de remarque, l’insensibilité qui accompagne d’ordinaire le rire. Il semble que le comique ne puisse produire son ébranlement qu’à la condition de tomber sur une surface d’âme bien calme, bien unie. L’indifférence est son milieu naturel. Le rire n’a pas de plus grand ennemi que l’émotion. Je ne veux pas dire que nous ne puissions rire d’une personne qui nous inspire de la pitié, par exemple, ou même de l’affection : seulement alors, pour quelques instants, il faudra oublier cette affection, faire taire cette pitié. Dans une société de pures intelligences on ne pleurerait probablement plus, mais on rirait peut-être encore ; tandis que des âmes invariablement sensibles, accordées à l’unisson de la vie, où tout événement se prolongerait en résonance sentimentale, ne connaîtraient ni ne comprendraient le rire. Essayez, un moment, de vous intéresser à tout ce qui se dit et à tout ce qui se fait, agissez, en imagination, avec ceux qui agissent, sentez avec ceux qui sentent, donnez enfin à votre sympathie son plus large épanouissement : comme sous un coup de baguette magique vous verrez les objets les plus légers prendre du poids, et une coloration sévère passer sur toutes choses. Détachez-vous maintenant, assistez à la vie en spectateur indifférent : bien des drames tourneront à la comédie. Il suffit que nous bouchions nos oreilles au son de la musique, dans un salon où l’on danse, pour que les danseurs nous paraissent aussitôt ridicules. Combien d’actions humaines résisteraient à une épreuve de ce genre ? et ne verrions-nous pas beaucoup d’entre elles passer tout à coup du grave au plaisant, si nous les isolions de la musique de sentiment qui les accompagne ? Le comique exige donc enfin, pour produire tout son effet, quelque chose comme une anesthésie momentanée du cœur. Il s’adresse à l’intelligence pure.
Seulement, cette intelligence doit rester en contact avec d’autres intelligences. Voilà le troisième fait sur lequel nous désirions attirer l’attention. On ne goûterait pas le comique si l’on se sentait isolé. Il semble que le rire ait besoin d’un écho. Écoutez-le bien : ce n’est pas un son articulé, net, terminé ; c’est quelque chose qui voudrait se prolonger en se répercutant de proche en proche, quelque chose qui commence par un éclat pour se continuer par des roulements, ainsi que le tonnerre dans la montagne. Et pourtant cette répercussion ne doit pas aller à l’infini. Elle peut cheminer à l’intérieur d’un cercle aussi large qu’on voudra ; le cercle n’en reste pas moins fermé. Notre rire est toujours le rire d’un groupe. Il vous est peut-être arrivé, en wagon ou à une table d’hôte, d’entendre des voyageurs se raconter des histoires qui devaient être comiques pour eux puisqu’ils en riaient de bon cœur. Vous auriez ri comme eux si vous eussiez été de leur société. Mais n’en étant pas, vous n’aviez aucune envie de rire. Un homme, à qui l’on demandait pourquoi il ne pleurait pas à un sermon où tout le monde versait des larmes, répondit : « je ne suis pas de la paroisse. » Ce que cet homme pensait des larmes serait bien plus vrai du rire. Si franc qu’on le suppose, le rire cache une arrière-pensée d’entente, je dirais presque de complicité, avec d’autres rieurs, réels ou imagi¬naires. Combien de fois n’a-t-on pas dit que le rire du spectateur, au théâtre, est d’autant plus large que la salle est plus pleine ; Combien de fois n’a-t-on pas fait remarquer, d’autre part, que beaucoup d’effets comiques sont intraduisibles d’une langue dans une autre, relatifs par conséquent aux mœurs et aux idées d’une société particulière ? Mais c’est pour n’avoir pas compris l’importance de ce double fait qu’on a vu dans le comique une simple curiosité où l’esprit s’amuse, et dans le rire lui-même un phénomène étrange, isolé, sans rapport avec le reste de l’activité humaine. De là ces définitions qui tendent à faire du comique une relation abstraite aperçue par l’esprit entre des idées, « contraste intellectuel », « absurdité sensible », etc., définitions qui, même si elles convenaient réellement à toutes les formes du comique, n’expliqueraient pas le moins du monde pourquoi le comique nous fait rire. D’où viendrait, en effet, que cette relation logique particulière, aussitôt aperçue, nous contracte, nous dilate, nous secoue, alors que toutes les autres laissent notre corps indifférent ? Ce n’est pas par ce côté que nous aborderons le problème. Pour comprendre le rire, il faut le replacer dans son milieu naturel, qui est la société ; il faut surtout en déterminer la fonction utile, qui est une fonction sociale. Telle sera, disons-le dès maintenant, l’idée directrice de toutes nos recherches. Le rire doit répondre à certaines exigences de la vie en commun. Le rire doit avoir une signification sociale.
Marquons nettement le point où viennent converger nos trois observations préliminaires. Le comique naîtra, semble-t-il, quand des hommes réunis en groupe dirigeront tous leur attention sur un d’entre eux, faisant taire leur sensibilité et exerçant leur seule intelligence. [...]
Henri BERGSON, Le Rire, Essai sur la signification du comique (1900).
Affiche du film de Charlie CHAPLIN Le Dictateur (The Great Dictator), 1940.
Irénée, un provincial naïf qui rêve de devenir acteur tragique, a été engagé pour tourner dans un film. Le jour de la sortie du film, à laquelle il n'assiste pas, son amie Françoise lui rend compte des réactions du public et lui apprend qu'il fait rire, en particulier dans la grande scène d'amour.
IRÉNÉE – Écoutez – supposez qu'un ingénieur ait inventé un nouveau canon, qui tire plus loin que les autres. Et au premier essai, ce canon tire par derrière, et l'inventeur qui surveillait le tir tout plein d'espoir et de fierté, reçoit l'obus dans l'estomac. Il tombe et il meurt. Eh bien, moi, mon canon tire à l'envers, je me sens plus triste que si j'étais mort !
FRANÇOISE – Votre succès va vous ressusciter.
IRÉNÉE – Et vous croyez que je vais accepter un succès de comique ! Ah non. Pouah !
FRANÇOISE – Mais pourquoi ?
IRÉNÉE – Faire rire ! Devenir un roi du rire ! C'est moins effrayant que d'être guillotiné, mais c'est aussi infamant.
FRANÇOISE – Pourquoi ?
IRÉNÉE – Des gens vont dîner, avec leur femme ou leur maîtresse. Et vers neuf heures du soir, ils se disent : "Ah, maintenant qu'on est repu, et qu'on a fait les choses sérieuses de la journée, où allons-nous trouver un spectacle qui ne nous fera pas penser, qui ne nous posera aucun problème et qui secouera un peu les boyaux, afin de nous faciliter la digestion ? "
FRANÇOISE – Allons donc ! Vous exagérez tout...
IRÉNÉE – Oh non, car c'est même encore pire: ce qu'ils viennent chercher, quand ils vont voir un comique, c'est un homme qui leur permette de s'estimer davantage. Alors pour faire un comique, le maquilleur approfondit une ride, il augmente un petit défaut. Au lieu de corriger mon visage, au lieu d'essayer d'en faire un type d'homme supérieur, il le dégradera de son mieux, avec tout son art. Et si alors j'ai un grand succès de comique, cela voudra dire que dans toutes les salles de France, il ne se trouvera pas un homme, si bête et si laid qu'il soit, qui ne puisse pas se dire : "ce soir je suis content, parce que j'ai vu – et j'ai montré à ma femme – quelqu'un de plus bête et de plus laid que moi." (Un temps, il réfléchit.) Il y a cependant une espèce de gens auprès de qui je n'aurai aucun succès : les gens instruits, les professeurs, les médecins, les prêtres. Ceux-là, je ne les ferai pas rire, parce qu'ils ont l'âme assez haute pour être émus de pitié. Allez, Françoise, celui qui rit d'un autre homme, c'est qu'il se sent supérieur à lui. Celui qui fait rire tout le monde, c'est qu'il se montre inférieur à tous.
FRANÇOISE – Il se montre, peut-être, mais il ne l'est pas.
IRÉNÉE – Pourquoi ?
FRANÇOISE – Parce que l'acteur n'est pas l'homme. Vous avez vu Charlot sur l'écran qui recevait de grands coups de pied au derrière. Croyez-vous que dans la vie, M. Charlie Chaplin accepterait seulement une gifle ? Oh non ! Il en donnerait plutôt... C'est un grand chef dans la vie, M. Chaplin.
IRÉNÉE – Alors, pourquoi s'abaisse-t-il à faire rire ?
FRANÇOISE – Quand on fait rire sur la scène ou sur l'écran, on ne s'abaisse pas, bien au contraire. Faire rire ceux qui rentrent des champs, avec leurs grandes mains tellement dures qu'ils ne peuvent plus les fermer; ceux qui sortent des bureaux avec leurs petites poitrines qui ne savent plus le goût de l'air. Ceux qui reviennent de l'usine, la tête basse, les ongles cassés, avec de l'huile noire dans les coupures de leurs doigts... Faire rire tous ceux qui mourront, faire rire tous ceux qui ont perdu leur mère, ou qui la perdront...
IRÉNÉE – Mais qui c'est ceux-là ?
FRANÇOISE – Tous... Ceux qui n'ont pas encore perdu la Mère, la perdront un jour... Celui qui leur fait oublier un instant les petites misères... la fatigue, l'inquiétude et la mort; celui qui fait rire des êtres qui ont tant des raisons de pleurer, celui-là leur donne la force de vivre, et on l'aime comme un bienfaiteur...
IRÉNÉE – Même si pour les faire rire il s'avilit devant leurs yeux ?
FRANÇOISE – S'il faut qu'il s'avilisse, et s'il y consent, le mérite est encore plus grand, puisqu'il sacrifie son orgueil pour alléger notre misère... On devrait dire saint Molière, on pourrait dire saint Charlot...
IRÉNÉE – Mais le rire, le rire... C'est une espèce de convulsion absurde et vulgaire...
FRANÇOISE – Non, non, ne dites pas de mal du rire. Il n'existe pas dans la nature; les arbres ne rient pas et les bêtes ne savent pas rire... les montagnes n'ont jamais ri... Il n'y a que les hommes qui rient... Les hommes et même les tout petits enfants, ceux qui ne parlent pas encore... Le rire, c'est une chose humaine, une vertu qui n'appartient qu'aux hommes et que Dieu peut-être leur a donnée pour les consoler d'être intelligents...
Marcel PAGNOL, Le Schpountz (1938).
Tableau de confrontation :
(L'ordre choisi pour remplir le tableau est l'ordre inverse des documents.)
Document 1 Document 2 Document 3 Document 4 PISTES le rire veut l'insensibilité, une anesthésie momentanée du cœur le coiffeur coupe la mèche et tourne Hitler en dérision (satire, critique politique) je ne les ferai pas rire, parce qu'ils ont l'âme assez haute pour être émus de pitié. Celui qui rit d'un autre homme, c'est qu'il se sent supérieur à lui fonction défensive le conseil hédoniste du narrateur : Vivez joyeux le rire a besoin d'un écho, le milieu naturel du rire est la société le film de Chaplin correspond à l'engagement humaniste du cinéaste celui qui fait rire des êtres qui ont tant des raisons de pleurer, celui-là leur donne la force de vivre, et on l'aime comme un bienfaiteur. fonction sociale rire est le propre de l'homme il n'y a pas de rire en dehors de ce qui est proprement humain le rire, c'est une chose humaine, une vertu qui n'appartient qu'aux hommes humanité du rire le thème du Silène : une enveloppe grossière peut cacher une intention plus fine le dessin suggère en quelques traits simplifiés et symboliques le visage d'Hitler pour faire un comique, le maquilleur approfondit une ride, il augmente un petit défaut fonction intellectuelle
PROBLÉMATIQUE : quelles sont les formes du rire recensées dans ce corpus ?
► CONSTRUCTION DU PLAN.
1ère partie : fonction intellectuelle :
le rire répond à une stratégie, cache une intention qu’il faut décrypter (doc 1)
la caricature suggère en quelques traits des caractères essentiels (doc 2 et 3)
le rire s’adresse à l’intelligence pure (doc 2).
2ème partie : fonction sociale :
le rire s’épanouit naturellement en société, il a besoin d’un écho (doc 2)
le rire répond à une quête affective : faire rire apporte la joie nécessaire à la vie (doc 1), console et apaise les douleurs de l’existence (doc 4)
la cohésion du groupe est assurée par la critique des ridicules, la visée satirique : le rire a, à ce titre, un fort pouvoir mobilisateur (doc 3).
3ème partie : fonction défensive :
le rire suppose l’insensibilité, une anesthésie momentanée du cœur, qui domine la pitié et la souffrance (doc 2)
l’homme se libère par le rire de ce qui le menace : rire de ce qui fait peur (doc 3)
à ce titre le rire est spécifiquement humain (doc 1, 2, 4).
Henri Bergson : Le rire. Essai sur la signification du comique (1900).
Les Inconnus : Le rire.
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