L E   C L I C H É 

 

 

   Le cliché est une image usée, qu'il s'agisse d'une formule lexicalisée ("son sang ne fit qu'un tour") ou d'une métaphore reproduite à plaisir (Roger Caillois rappelle la proposition attribuée à Nerval : « Le premier qui compara la femme à une rose était un poète; le second était un imbécile »). Signes "d'inattention et de déchéance" selon Rémy de Gourmont, les clichés révèlent en effet une incapacité à créer des formes originales et une véritable aliénation de soi dans le discours de l'autre. C'est à ce titre que Flaubert les a recensés, avec les lieux communs, dans son Dictionnaire des idées reçues.
   Nous utiliserons pourtant le cliché dans un souci pédagogique : après avoir rappelé les images qui sont susceptibles de mieux le véhiculer, nous vous proposerons d'examiner des énoncés qui en font une utilisation abusive et cultivent artificiellement l'écart stylistique, puis d'en créer un, à votre tour !

 

 

1. Signe, signifiant, signifié :

  Ferdinand de Saussure exposa dans son Cours de linguistique générale (publié en 1916) sa conception du signe comme une notion à deux faces : un signifiant (c'est-à-dire la forme concrète, acoustique ou graphique, du signe) et un signifié, qui désigne le contenu sémantique, l'ensemble des réalités à quoi renvoie le signifiant :

ainsi les signifiants [chat] (le mot prononcé ou vu), l'icône ont pour signifié l'animal familier.

  Le lien entre ces deux faces du signe est certes nécessaire au sein d'une même collectivité pour assurer la bonne réception du message. Mais il est en fait arbitraire (dans d'autres langues, par exemple, cet animal est désigné par un mot différent). Les poètes se sont souvent plu à jouer sur le seul signifiant sans se soucier du signifié (ainsi dans l'allitération ou l'assonance); la littérature a d'autre part pour ambition de multiplier les signifiés à partir d'un même signifiant (ce sont les connotations). Dans leur souci d'une langue neuve, certains écrivains ont pu ainsi dissocier le signifiant du signifié en inventant des mots ou en s'efforçant de vider les mots existants de leur contenu, par une répétition systématique notamment, comme peuvent le faire les enfants :

Persienne Persienne Persienne
       Persienne persienne persienne
persienne persienne persienne persienne
persienne persienne persienne persienne
persienne persienne
       Persienne Persienne Persienne
       Persienne ?
(Louis Aragon, Le Mouvement perpétuel, 1926).

 C'est ici que la notion de signe nous intéresse pour réfléchir sur celle de cliché. Lorsqu'à un signifiant invariable est invariablement attaché un même signifié, on pourra constater en effet cette sclérose du langage à quoi aboutirait une littérature confinée dans un langage utilitaire.
  De ce langage, au contraire, la publicité est friande puisqu'elle doit communiquer de manière massive des mots d'ordre d'autant plus efficaces qu'ils seront automatiques. Dans un  texte célèbre, Roland Barthes a ainsi recensé les signes à l'œuvre dans une image publicitaire et parfaitement montré qu'ils n'ont besoin pour être compris que d'un savoir stéréotypé :

Roland BARTHES
Rhétorique de l'image

in Communication, n°4, 1964
repris dans L'obvie et l'obtus, Points, 1982.

© Éditions du Seuil

  Voici une publicité Panzani : des paquets de pâtes, une boîte, un sachet, des tomates, des oignons, des poivrons, un champignon, le tout sortant d'un filet à demi ouvert, dans des teintes jaunes et vertes sur fond rouge. Essayons d' « écrémer » les différents messages qu'elle peut contenir.
  L'image livre tout de suite un premier message, dont la substance est linguistique; les supports en sont la légende, marginale, et les étiquettes, qui, elles, sont insérées dans le naturel de la scène, comme « en abyme » ; le code dans lequel est prélevé ce message n'est autre que celui de la langue française; pour être déchiffré, ce message n'exige d'autre savoir que la connaissance de l'écriture et du français. A vrai dire, ce message lui-même peut encore se décomposer, car le signe Panzani ne livre pas seulement le nom de la firme, mais aussi, par son assonance, un signifié supplémentaire qui est, si l'on veut, l'«italianité » ; le message linguistique est donc double ( du moins dans cette image) : de dénotation et de connotation; toutefois, comme il n'y a ici qu'un seul signe typique, à savoir celui du langage articulé (écrit), on ne comptera qu'un seul message.
  Le message linguistique mis de côté, il reste l'image pure (même si les étiquettes en font partie à titre anecdotique). Cette image livre aussitôt une série de signes discontinus. Voici d'abord ( cet ordre est indifférent, car ces signes ne sont pas linéaires ), l'idée qu'il s'agit, dans la scène représentée, d'un retour du marché ; ce signifié implique lui-même deux valeurs euphoriques : celle de la fraîcheur des produits et celle de la préparation purement ménagère à laquelle ils sont destinés; son signifiant est le filet entrouvert qui laisse s'épandre les provisions sur la table, comme « au déballé ». Pour lire ce premier signe, il suffit d'un savoir en quelque sorte implanté dans les usages d'une civilisation très large, où « faire soi-même son marché » s'oppose à l'approvisionnement expéditif (conserves, frigidaires) d'une civilisation plus « mécanique ». Un second signe est à peu près aussi évident; son signifiant est la réunion de la tomate, du poivron et de la teinte tricolore (jaune, vert, rouge) de l'affiche; son signifié est l'Italie, ou plutôt l'italianité, ce signe est dans un rapport de redondance avec le  signe connoté du message linguistique (l'assonance italienne du nom Panzani) ; le savoir mobilisé par ce signe est déjà plus particulier : c'est un savoir proprement « français » (les Italiens ne pourraient guère percevoir la connotation du nom propre, non plus probablement que l'italianité de la tomate et du poivron), fondé sur une connaissance de certains stéréotypes touristiques. Continuant d'explorer l'image (ce qui ne veut pas dire qu'elle ne soit entièrement claire du premier coup ), on y découvre sans peine au moins deux autres signes; dans l'un, le rassemblement serré d'objets différents transmet l'idée d'un service culinaire total, comme si d'une part Panzani fournissait tout ce qui est nécessaire à un plat composé, et comme si d'autre part le concentré de la boîte égalait les produits naturels qui l'entourent, la scène faisant le pont en quelque sorte entre l'origine des produits et leur dernier état; dans l'autre signe, la composition, évoquant le souvenir de tant de peintures alimentaires, renvoie à un signifié esthétique : c'est la « nature morte », ou comme il est mieux dit dans d'autres langues, le « still living » ; le savoir nécessaire est ici fortement culturel. On pourrait suggérer qu'à ces quatre signes, s'ajoute une dernière information: celle-là même qui nous dit qu'il s'agit ici d'une publicité, et qui provient à la fois de la place de l'image dans la revue et de l'insistance des étiquettes Panzani (sans parler de la légende).

  Reprenez un à un les signifiés repérés dans l'image et précisez quels sont leurs signifiants. Exercez-vous à la même analyse dans une image publicitaire de votre choix (voir un autre exemple sur nos pages BTS).

 

2. Repérage et dénonciation du cliché :

   Dans les classifications rhétoriques, l'image appartient aux figures de l'analogie. Celle-ci est une opération fondamentale de l'esprit humain : définir un mot, évoquer une représentation rendent souvent nécessaire le recours à une autre réalité. Si je parle par exemple de couleur chaude, j'établis une analogie entre le domaine de la vue et celui du toucher pour justifier son intensité et sa lumière; le rouge, le jaune ont eux-mêmes suggéré le sang, le soleil... Parce qu'elle est une manière habituelle du langage, et qu'elle fait partie des structures répétitives propres à ce que nous avons appelé la tyrannie de la langue, l'image est susceptible de se fossiliser rapidement en cliché. Observons de plus près ce phénomène.
   On a l'habitude de recenser les images suivantes :

  LA COMPARAISON manifeste explicitement le rapport analogique : le comparé est lié au comparant par un terme de comparaison (comme, pareil à, ressemble à...).

Ex : "La musique souvent me prend comme une mer." (Baudelaire)

La comparaison semble ancrée dans le réel, s'efforçant de valider l'analogie par une approximation cohérente, un point commun manifeste.
  C'est pourquoi les comparaisons sont le plus souvent encombrées de clichés. Pourtant le proverbe dit bien "Comparaison n'est pas raison", et on se souviendra que les surréalistes se sont plu à déranger ce rationalisme apparent :
  "Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l'image sera forte - plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique." (Pierre Reverdy)
   Ex : "Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie." (Lautréamont)

 LA MÉTAPHORE annule le terme de comparaison et établit pour cela un rapport fulgurant, évident, entre deux représentations qui, pourtant, pourraient s'exclure.
           Ex :
comparaison : "Dans la nuit, ta chevelure a l'air d'une flamme"
                     métaphore : "Ta chevelure incendie la nuit."

  Cultivant l'implicite, la métaphore sollicite l'imagination du lecteur, libre désormais d'apercevoir la réalité suggérée derrière les mots sans qu'une opération de "traduction" rationnelle soit nécessaire.
           Ex : "Lendemain de chenille en tenue de bal." (Saint-Pol Roux)

« Il s'est trouvé quelqu'un d'assez malhonnête pour dresser un jour, dans une notice d'anthologie, la table de quelques-unes des images que nous présente l'œuvre d'un des plus grands poètes vivants ; on y lisait : Lendemain de chenille en tenue de bal veut dire papillon. Mamelles de cristal veut dire : une carafe, etc. Non, monsieur, ne veut pas dire. Rentrez votre papillon dans votre carafe. Ce que Saint-Pol-Roux a voulu dire, soyez certain qu'il l'a dit. » André Breton (Introduction au discours sur le peu de réalité).

  Mais, ici encore, la métaphore n'est pas réservée à la langue poétique : elle fait partie des opérations fondamentales du langage (on parle coutumièrement, par exemple, des "lumières de l'esprit" ou du "cocon familial") et, à ce titre, les métaphores sont tôt gagnées par le cliché.
  Installée sur toute une partie du texte, la métaphore est dite "filée". Oubliant sa cohérence, elle est dite "brisée" :
           Ex : "Le char de l'État navigue sur un volcan".

 LA MÉTONYMIE consiste à désigner un objet par un autre terme que celui qui est habituellement employé, et qui lui est associé par contiguïté.

  C'est, par exemple, prendre une partie pour le tout et dire « une voile » pour évoquer un bateau; c'est aussi prendre la matière pour l'objet et dire « croiser le fer » pour décrire un combat à l'épée. C'est enfin prendre le contenant pour le contenu et dire «boire un verre» pour exprimer le fait de prendre une consommation dans un café (certains parleront alors de synecdoque, mais celle-ci est souvent difficile à distinguer). Le mouvement de la métonymie est donc toujours le même : il consiste à réduire un ensemble à un détail, l'important à l'anodin, le primordial à l'accessoire.

 LA PERSONNIFICATION attribue des comportements ou des sentiments humains à un objet, un être inanimé ou un animal. Elle peut exprimer ainsi une conviction panthéiste, élaborer un univers merveilleux ou fantastique.
           Ex : "L'alambic, avec ses récipients de forme étrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine sombre." (Zola).

  L'ALLÉGORIE désigne tout récit porteur d'une signification symbolique. L'allégorie peut aussi incarner une idée abstraite par une représentation concrète :
            Ex: "Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci" (Baudelaire).
  Certaines allégories sont devenues des clichés (la Paix sous la forme d'une colombe, le Temps sous celle d'un squelette armé d'une faux etc.).

 

Tests sur les figures de style  : sur le site    au CCMD

 

  Examinez le texte suivant et le tableau de synthèse que nous vous proposons ensuite :

  Dans Madame Bovary (1857), Flaubert manifeste une entreprise de dérision à l'égard de tous les discours stéréotypés. Au chapitre VIII de la deuxième partie du roman, il fait parler ainsi un conseiller de préfecture chargé de remettre les prix d'un concours de Comices agricoles :

                     Messieurs,
  Qu'il me soit permis d'abord (avant de vous entretenir de l'objet de cette réunion d'aujourd'hui, et ce sentiment, j'en suis sûr,  sera partagé par vous tous), qu'il me soit permis, dis-je, de rendre justice à l'administration supérieure, au gouvernement, au monarque, messieurs, à notre souverain, à ce roi bien-aimé à qui aucune branche de la prospérité publique ou particulière n'est indifférente, et qui dirige à la fois d'une main si ferme et si sage le char de l'État parmi les périls incessants d'une mer orageuse, sachant d'ailleurs faire respecter la paix comme la guerre, l'industrie, le commerce, l'agriculture et les beaux-arts. Le temps n'est plus, messieurs, où la discorde civile ensanglantait nos places publiques, où le propriétaire, le négociant, l'ouvrier lui-même, en s'endormant le soir d'un sommeil paisible, tremblaient de se voir réveillés tout à coup au bruit des tocsins incendiaires. [...] Mais, messieurs, que si, écartant de mon souvenir ces sombres tableaux, je reporte mes yeux sur la situation actuelle de notre belle patrie, qu'y vois-je ? Partout fleurissent le commerce et les arts; partout des voies nouvelles de communication, comme autant d'artères nouvelles dans le corps de l'État, y établissent des rapports nouveaux; nos grands centres manufacturiers ont repris leur activité; la religion, plus affermie, sourit à tous les cœurs; nos ports sont pleins, la confiance renaît, et enfin la France respire !

   Une simple lecture de ce texte révèle quelques emplois fossilisés des images, qui autorisent qu'on le considère comme un tissu de clichés. Entreprenons d'en recenser quelques-unes :

 

IMAGES RELEVÉ COMMENTAIRE
Comparaison

des voies nouvelles de communication, comme autant d'artères nouvelles dans le corps de l'État.

Comparaison éculée, au point que le champ sémantique du mot "artères" comprend aujourd'hui ce sens de voie de communication.

Métaphore

fleurissent le commerce et les arts - qui dirige le char de l'État parmi les périls incessants d'une mer orageuse - s'endormant le soir d'un sommeil paisible, tremblaient de se voir réveillés.

Deux métaphores brisées : on voit mal un char naviguer ! Peut-on, d'autre part, s'endormir paisiblement en tremblant ?

 Métonymie

au bruit des tocsins incendiaires.

Si le tocsin est habituel pour signifier une alerte à l'incendie, que dire de l'adjectif qui lui est bizarrement accolé ?

Personnification

la religion plus affermie, sourit à tous les cœurs.

Ici encore, la personnification oublie sa cohérence : n'y a-t-il pas contradiction entre "affermie" et "sourit" ?

Allégorie

où la discorde civile ensanglantait nos places publiques.

Image habituelle, là encore, de la discorde, assimilée à un personnage générique.

 

  Ces quelques remarques suffisent sans doute à caractériser le ridicule de ce discours, qu'il tient aussi pourtant d'un usage excessif des figures, c'est-à-dire d'un souci artificiel de créer un écart par rapport à la langue simple et directe qu'il devrait employer.

 

 

3. Variation : l'écart stylistique :

  On appelle écart stylistique le travail de création - notamment celui des figures de rhétorique - qui sépare un énoncé de la langue usuelle. Cet écart est, au vrai, tout virtuel : quel est le "degré zéro" qui permettrait de mesurer, à la manière d'un sismographe, les plus ou moins grandes variations du style ? La langue usuelle, elle-même, ne méconnaît pas les figures. Mais il peut sembler légitime de constater les écarts les plus manifestes entre une langue simplement "informative" et une autre, "littéraire". Si au simple énoncé "Le ciel est bleu", je préfère celui-ci : "Tudieu ! De quel azur les cieux ne nous gratifient-ils pas aujourd'hui !", je manifeste une intention et opère une transformation du réel, que mon destinataire appréciera diversement selon le contexte.
  Cet écart peut garantir la création littéraire la plus originale, mais, cultivé pour lui-même, dans le seul souci de l'esbroufe stylistique, il aboutit au galimatias :

Dans ses Exercices de style, Raymond Queneau raconte une centaine de fois la même anodine histoire, et donne ainsi un exemple particulièrement éloquent d'écart stylistique. Observez la production suivante baptisée "Ampoulé" : elle vous est présentée après un simple récit, qui vous servira de "niveau 0". Recensez dans le tableau de synthèse les figures-clichés que nous venons de présenter et efforcez-vous, dans les lignes réservées au commentaire, de dire en quoi le texte manifeste aussi une emphase ridicule - artificiellement écartée - qui justifie son titre.

RÉCIT (« niveau 0 »)

  Un jour vers midi du côté du parc Monceau, sur la plate-forme arrière d'un autobus à peu près complet de la ligne S (aujourd'hui 84), j'aperçus un personnage au cou fort long qui portait un feutre mou entouré d'un galon tressé au lieu de ruban. Cet individu interpella tout à coup son voisin en prétendant que celui-ci faisait exprès de lui marcher sur les pieds chaque fois qu'il montait ou descendait des voyageurs. Il abandonna d'ailleurs rapidement la discussion pour se jeter sur une place devenue libre.
  Deux heures plus tard, je le revis devant la gare Saint-Lazare en grande conversation avec un ami qui lui conseillait de diminuer l'échancrure de son pardessus en en faisant remonter le bouton supérieur par quelque tailleur compétent.

NIVEAU "AMPOULÉ"

  A l'heure où commencent à se gercer les doigts roses de l'aurore, je montai tel un dard rapide dans un autobus à la puissante stature et aux yeux de vache de la ligne S au trajet sinueux. Je remarquai, avec la précision et l'acuité de l'Indien sur le sentier de la guerre, la présence d'un jeune homme dont le col était plus long que celui de la girafe au pied rapide, et dont le chapeau de feutre mou fendu s'ornait d'une tresse, tel le héros d'un exercice de style. La funeste Discorde aux seins de suie vint de sa bouche empestée par un néant de dentifrice, la Discorde, dis-je, vint souffler son virus malin entre ce jeune homme au col de girafe et à la tresse autour du chapeau, et un voyageur à la mine indécise et farineuse. Celui-là s'adressa en ces termes à celui-ci : "Dites moi, méchant homme, on dirait que vous faites exprès de me marcher sur les pieds!" Ayant dit ces mots, le jeune homme au col de girafe et à la tresse autour du chapeau s'alla vite asseoir.
  Plus tard, dans la Cour de Rome aux majestueuses proportions, j'aperçus de nouveau le jeune homme au cou de girafe et à la tresse autour du chapeau, accompagné d'un camarade arbitre des élégances qui proférait cette critique que je pus entendre de mon oreille agile, critique adressée au vêtement le plus extérieur du jeune homme au col de girafe et à la tresse autour du chapeau : "Tu devrais en diminuer l'échancrure par l'addition ou l'exhaussement d'un bouton à la périphérie circulaire."
© Gallimard, 1947.

 

IMAGES RELEVÉ COMMENTAIRE
Comparaisons                                                                                                                         
Métaphores                                                                                                                         
Personnification                                                                                                                         
Allégorie                                                                                                                         

 

CRÉATION :

   A partir de cet extrait de La Chute d'Albert Camus, essayez à votre tour de produire un texte du même registre "ampoulé" en cultivant, avec les mêmes images, l'écart le plus manifeste possible :

    Une motocyclette conduite par un petit homme sec, portant lorgnon et pantalon de golf, m'avait doublé et s'était installée devant moi, au feu rouge. En stoppant, le petit homme avait calé son moteur et s'évertuait en vain à lui redonner souffle. Au feu vert, je lui demandai, avec mon habituelle politesse, de ranger sa motocyclette pour que je puisse passer. Le petit homme s'énervait encore sur son moteur poussif. Il me répondit donc, selon les règles de la courtoisie parisienne, d'aller me rhabiller. [...] Avec plus de fermeté, je priai mon interlocuteur d'être poli et de considérer qu'il entravait la circulation. L'irascible personnage, exaspéré sans doute par la mauvaise volonté, devenue évidente, de son moteur, m'informa que si je désirais ce qu'il appelait une dérouillée, il me l'offrirait de grand cœur. Tant de cynisme me remplit d'une bonne fureur et je sortis de ma voiture dans l'intention de frotter les oreilles de ce mal embouché. [...] Mais j'étais à peine sur la chaussée, que, de la foule qui commençait à s'assembler, un homme sortit, se précipita sur moi, vint m'assurer que j'étais le dernier des derniers et qu'il ne me permettrait pas de frapper un homme qui avait une motocyclette entre les jambes et s'en trouvait, par conséquent, désavantagé. Je fis face à ce mousquetaire et, en vérité, ne le vis même pas. A peine, en effet, avais-je la tête tournée que, presque en même temps, j'entendis la motocyclette pétarader de nouveau et je reçus un violent coup sur l'oreille. Avant que j'aie eu le temps d'enregistrer ce qui s'était passé, la motocyclette s'éloigna.
© Gallimard, 1956.

    Efforcez-vous en même temps de réécrire ce texte en puisant le plus possible dans les clichés suivants :
colère bleue - impérieuse nécessité - savoir pertinemment - refuser catégoriquement - attendre de pied ferme - fort comme un Turc - fier comme Artaban - blanc comme un linge - en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire - prendre son courage à deux mains - comme par enchantement - monter sur ses grands chevaux - de vives remontrances -

 

4. Raviver les clichés :

 

 

 

  Si la langue s'use, et avec elle le regard que nous portons sur les choses, le vrai travail de l'écrivain doit porter sur la manière dont il débarrassera l'expression de ses conventions routinières. Ainsi, pour Jean Cocteau, le pouvoir de la poésie est de dévoiler :

« Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement. [...] Car, s'il est vrai que la multitude des regards patine les statues, les lieux communs, chefs-d'œuvre éternels, sont recouverts d'une épaisse patine qui les rend invisibles et cache leur beauté.
Mettez un lieu commun en place, nettoyez-le, frottez-le, éclairez-le de telle sorte qu'il frappe avec sa jeunesse et avec la même fraîcheur, le même jet qu'il avait à sa source, vous ferez œuvre de poète. » (Le Secret professionnel, 1922).

  André Breton de son côté montre que la poésie « répugne à laisser passer tout ce qui peut être déjà vu, entendu, convenu, à se servir de ce qui a servi, si ce n'est en le détournant de son usage préalable. » (Préface au Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire, 1947). Éviter les clichés donc, mais aussi les raviver, et ce de deux manières :

"Je vois le portier de l'hôtel; je lui dis:
- Je voudrais voir la mer.
- Elle est démontée.
- Vous la remontez quand ?
- Question de temps."

  Le sketch bien connu de Raymond Devos illustre ce souci qu'ont eu bien des artistes de partir des poncifs du langage pour créer un univers tout neuf. Ainsi Boris Vian  mit en scène dans L'Écume des jours ce pharmacien qui, pour exécuter une ordonnance, utilisait une guillotine de bureau, ou évoqua cet escalier usé toutes les trois marches parce qu'on le gravissait quatre à quatre.

 A votre tour, écrivez un petit texte où vous prendrez au mot (c'est bien le cas !) les clichés suivants :
           "avoir un chat dans la gorge" - "prendre une vessie pour une lanterne".

« Sur le modèle d'élire domicile, Laforgue décrit des oiseaux qui ont élu volière dans les frondaisons; sur prise de voile, Hugo fait de la mort des héros, de leur entrée dans l'éternité, une prise de suaires; Gide, épiant Claudel, l'entend du coin de l'oreille proclamer son admiration pour Baudelaire. »
Michel Rifaterre (Le cliché dans la prose littéraire).

 Essayez de pervertir selon ce système des expressions toutes faites et imaginez quelle histoire elles pourraient coiffer de leur titre. Au besoin, écrivez-la !

 

PUBLICITÉ ET DÉTOURNEMENT :

  La publicité est coutumière du détournement des œuvres d'art. Elle en use afin d'ennoblir les produits en les chargeant de connotations mélioratives (tradition, qualité...) et aussi pour établir avec le lecteur une complicité d'ordre culturel. Si elle peut être agitatrice en réactivant les clichés, elle fait preuve ici le plus souvent d'un aplatissement considérable des valeurs esthétiques qui, dès lors, ne se prêtent plus avec elle qu'à des intentions mercantiles.

 Examinez les deux images ci-dessous et dites en quoi les techniques employées par Petrus Christus (XVème siècle) sont détournées au service d'une intention vulgaire :
(voir notre étude sur les pages BTS.)

Petrus Christus, Portrait de jeune femme, vers 1470.

 

 Consulter

     Le cliché (Dictionnaire des termes littéraires).
     Les lieux communs : échec ou outil littéraire ? (Yves Gouraud).
     Les figures de rhétorique (Laurent Jenny).
     Tropes et figures de rhétorique (DC Meyer).
     Les clichés selon... (Dailymotion).

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