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Défense de la langue française

 

Le génie d'une langue

   e rayonnement de la langue française en Europe, et au-delà, jusqu'au XIXème siècle repose-t-elle sur un «génie» particulier ou n'est-elle que la conséquence de l'hégémonie culturelle et politique initiée par l'absolutisme ? Sans répondre à la question, nous confrontons ci-dessous deux textes qui aideront peut-être à dégager quelques spécificités de notre langue : dans le premier, Rivarol affirme la vocation du français à devenir la « langue humaine » en raison de son admirable clarté; dans le second, Voltaire répond de manière plus nuancée à un thuriféraire de la langue italienne en affirmant qu'il n'est pas de langue parfaite et que « la première est celle qui a le plus d’excellents ouvrages ».

 

RIVAROL (1753-1801)
Discours sur l'Universalité de la langue française (1784)

[Rivarol passe successivement en revue les langues européennes pour les renvoyer à la même insuffisance : l'allemand lui paraît «guttural et encombré de dialectes»; pour l'espagnol, dont la majesté «invite à l'enflure», «la simplicité de la pensée se perd dans la longueur des mots» ; l'italien «se traîne avec trop de lenteur» et la langue anglaise «se sent trop de l'isolement du peuple et de l'écrivain».]

  Il me reste à prouver que, si la langue française a conquis l'empire par ses livres, par l'humeur et par l'heureuse position du peuple qui la parle, elle le conserve par son propre génie.
  Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, c'est l'ordre et la construction de la phrase. Cet ordre doit toujours être direct et nécessairement clair. Le français nomme d'abord le sujet du discours, ensuite le verbe qui est l'action, et enfin l'objet de cette action : voilà la logique naturelle à tous les hommes ; -voilà ce qui constitue le sens commun. Or cet ordre, si favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations, qui nomment le premier l'objet qui frappe le premier. C'est pourquoi tous les peuples, abandonnant l'ordre direct, ont eu recours aux tournures plus ou moins hardies, selon que leurs sensations ou l'harmonie des mots l'exigeaient ; et l'inversion a prévalu sur la terre, parce que l'homme est plus impérieusement gouverné par les passions que par la raison.
  Le français, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l'ordre direct, comme s'il était tout raison, et on a beau par les mouvements les plus variés et toutes les ressources du style, déguiser cet ordre, il faut toujours qu'il existe ; et c'est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre l'ordre des sensations : la syntaxe française est incorruptible. C'est de là que résulte cette admirable clarté, hase éternelle de notre langue. Ce qui n'est pas clair n'est pas français ; ce qui n'est pas clair est encore anglais, italien, grec ou latin. Pour apprendre les langues à inversion, il suffit de connaître les mots et leurs régimes ; pour apprendre la langue française, il faut encore retenir l'arrangement des mots. On dirait que c'est d'une géométrie tout élémentaire, de la simple ligne droite, et que ce sont les courbes et leurs variétés infinies qui ont présidé aux langues grecque et latine. La nôtre règle et conduit la pensée ; celles-là se précipitent et s'égarent avec elle dans le labyrinthe des sensations et suivent tous les caprices de l'harmonie : aussi furent-elles merveilleuses pour les oracles, et la nôtre les eût absolument décriés. [...]
  La prononciation de la langue française porte l'empreinte de son caractère : elle est plus variée que celle des langues du Midi mais moins éclatante ; elle est plus douce que celle des langues du Nord, parce qu'elle n'articule pas toutes ses lettres. Le son de l'e muet, toujours semblable à la dernière vibration des corps sonores, lui donne une harmonie légère qui n'est qu'à elle.
  Si on ne lui trouve pas les diminutifs et les mignardises de la langue italienne, son allure est plus mâle. Dégagée de tous les protocoles que la bassesse inventa pour la vanité et la faiblesse pour le pouvoir, elle en est plus faite pour la conversation, lien des hommes et charme de tous les âges ; et, puisqu'il faut le dire, elle est, de toutes les langues, la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociale, raisonnable, ce n'est plus la langue française, c'est la langue humaine : et voilà pourquoi les puissances l'ont appelée dans leurs traités ; elle y règne depuis les conférences de Nimègue, et désormais les intérêts des peuples et les volontés des rois reposeront sur une base plus fixe ; on ne sèmera plus la guerre dans des paroles de paix .

 

VOLTAIRE
Lettre à M. Deodati de Tovazzi.

  [La Dissertation sur l’Excellence de la langue italienne, par Deodati de Tovazzi, avait paru en 1761. On aura une idée de sa teneur par cette réponse que Voltaire lui adressa.]

Au château de Ferney, en Bourgogne, 24 janvier [1762].

  Je suis très sensible, monsieur, à l’honneur que vous me faites de m’envoyer votre livre de l’Excellence de la langue italienne; c’est envoyer à un amant l’éloge de sa maîtresse. Permettez-moi cependant quelques réflexions en faveur de la langue française, que vous paraissez dépriser un peu trop. On prend souvent le parti de sa femme, quand la maîtresse ne la ménage pas assez.
  Je crois, monsieur, qu’il n’y a aucune langue parfaite. Il en est des langues comme de bien d’autres choses, dans lesquelles les savants ont reçu la loi des ignorants. C’est le peuple ignorant qui a formé les langages; les ouvriers ont nommé tous leurs instruments. Les peuplades, à peine rassemblées, ont donné des noms à tous leurs besoins; et, après un très grand nombre de siècles, les hommes de génie se sont servis, comme ils ont pu, des termes établis au hasard par le peuple. [...]
  J’ai toujours respecté les Italiens comme nos maîtres; mais vous avouerez que vous avez fait de fort bons disciples. Presque toutes les langues de l’Europe ont des beautés et des défauts qui se compensent. Vous n’avez point les mélodieuses et nobles terminaisons des mots espagnols, qu’un heureux concours de voyelles et de consonnes rend si sonores: Los rios, los hombres, las historias, las costumbres. Il vous manque aussi les diphtongues, qui, dans notre langue, font un effet si harmonieux: Les rois, les empereurs, les exploits, les histoires. Vous nous reprochez nos e muets comme un son triste et sourd qui expire dans notre bouche; mais c’est précisément dans ces e muets que consiste la grande harmonie de notre prose et de nos vers. Empire, couronne, diadème, flamme, tendresse, victoire; toutes ces désinences heureuses laissent dans l’oreille un son qui subsiste encore après le mot prononcé, comme un clavecin qui résonne quand les doigts ne frappent plus les touches.
  Avouez, monsieur, que la prodigieuse variété de toutes ces désinences peut avoir quelque avantage sur les cinq terminaisons de tous les mots de votre langue. Encore, de ces cinq terminaisons faut-il retrancher la dernière, car vous n’avez que sept ou huit mots qui se terminent en u; reste donc quatre sons, a, e, i, o, qui finissent tous les mots italiens.
  Pensez-vous, de bonne foi, que l’oreille d’un étranger soit bien flattée, quand il lit, pour la première fois,
                   . . . . . . . . . . . e ‘1 Capitano
                   Che ‘l gran sepolcro liberò di Cristo;.
et
                  Molto egli oprò col senno e con la mano?

                  (Le Tasse, Jerus. deliv., ch. i.)
  Croyez-vous que tous ces o soient bien agréables à une oreille qui n’y est pas accoutumée? Comparez à cette triste uniformité, si fatigante pour un étranger; comparez à cette sécheresse ces deux vers simples de Corneille:
                 Le destin se déclare, et nous venons d’entendre
                  Ce qu’il a résolu du beau-père et du gendre.
                  (La Mort de Pompée, acte I, scène 1.)
  Vous voyez que chaque mot se termine différemment. [...]
  Vous vantez, monsieur, et avec raison, l’extrême abondance de votre langue; mais permettez-nous de n’être pas dans la disette. Il n’est, à la vérité, aucun idiome au monde qui peigne toutes les nuances des choses. Toutes les langues sont pauvres à cet égard; aucune ne peut exprimer, par exemple, en un seul mot, l’amour fondé sur l’estime, ou sur la beauté seule, ou sur la convenance des caractères, ou sur le besoin d’aimer. Il en est ainsi de toutes les passions, de toutes les qualités de notre âme. Ce que l’on sent le mieux est souvent ce qui manque de terme.
  Mais, monsieur, ne croyez pas que nous soyons réduits à l’extrême indigence que vous nous reprochez en tout. Vous faites un catalogue en deux colonnes de votre superflu et de notre pauvreté; vous mettez d’un côté orgoglio, alterigia, superbia, et de l’autre, orgueil tout seul. Cependant, monsieur, nous avons orgueil, superbe, hauteur, fierté, morgue, élévation, dédain, arrogance, insolence, gloire, gloriole, présomption, outrecuidance. Tous ces mots expriment des nuances différentes, de même que chez vous orgoglio, alterigia, superbia, ne sont pas toujours synonymes.
  Vous nous reprochez, dans votre alphabet de nos misères, de n’avoir qu’un mot pour signifier vaillant.
  Je sais, monsieur, que votre nation est très vaillante quand elle veut, et quand on le veut; l’Allemagne et la France ont eu le bonheur d’avoir à leur service de très braves et de très grands officiers italiens.
                 L’italico valor non è ancor morto.
   Mais, si vous avez valente, prode, animoso, nous avons vaillant, valeureux, preux, courageux, intrépide, hardi, animé, audacieux, brave, etc. Ce courage, cette bravoure, ont plusieurs caractères différents, qui ont chacun leurs termes propres. [...] Croyez donc, je vous prie, monsieur, que nous avons, dans notre langue, l’esprit de faire sentir ce que les défenseurs de notre patrie ou de notre pays ont le mérite de faire.
  Vous nous insultez, monsieur, sur le mot de ragoût; vous vous imaginez que nous n’avons que ce terme pour exprimer nos mets, nos plats, nos entrées de table, et nos menus. Plût à Dieu que vous eussiez raison, je m’en porterais mieux ! mais malheureusement nous avons un dictionnaire entier de cuisine.
  Vous vous vantez de deux expressions pour signifier gourmand; mais daignez plaindre, monsieur, nos gourmands, nos goulus, nos friands, nos mangeurs, nos gloutons. [...]
  Je finis cette lettre trop longue par une seule réflexion. Si le peuple a formé les langues, les grands hommes les perfectionnent par les bons livres; et la première de toutes les langues est celle qui a le plus d’excellents ouvrages.
  J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec beaucoup d’estime pour vous et pour la langue italienne, etc.

VOLTAIRE, Correspondance, lettre 4432 (extrait)

 

tetra.gif (3936 octets)Défendre ?

« La seule manière de défendre la langue, c’est de l’attaquer, parce que son unité n’est faite que de contraires neutralisés, d’une immobilité apparente qui cache une vie vertigineuse et perpétuelle ».
(Marcel Proust, à Mme Strauss, Correspondance, 8e volume, 1908).

  Le temps où Rivarol pouvait proclamer l'universalité de la langue française est révolu. Qui aujourd'hui, armé de la même confiance dans le génie de notre langue, pourrait proclamer : « Le temps semble être venu de dire le monde français, comme autrefois le monde romain, et la philosophie, lasse de voir les hommes toujours divisés par les intérêts divers de la politique, se réjouit maintenant de les voir, d'un bout de la terre à l'autre, se former en république sous la domination d'une même langue. Spectacle digne d'elle que cet uniforme et paisible empire des lettres qui s'étend sur la variété des peuples et qui, plus durable et plus fort que l'empire des armes, s'accroît également des fruits de la paix et des ravages de la guerre !» (Discours sur l'universalité de la langue française)?
  Mais si, en effet, le temps a fait justice de cette prétention, peut-on pour autant ajouter un cri d'alarme au concert des puristes ? A les en croire, la langue française est menacée par les emprunts qu'elle consent sans contrôle aux dialectes étrangers et notamment à l'anglais. Claude Hagège a dénoncé ce lieu commun :

  « Des langues étrangères ont intégré des mots d'origine française, à commencer par l'anglais lui-même à l'époque où les Normands conquirent l'Angleterre (XIe siècle). Le nombre de mots que les Franco-Normands apportèrent en Angleterre, en 1066, est considérablement supérieur à celui que la France emprunte aujourd'hui à l'anglo-américain. Donc, à l'échelle de plusieurs siècles, le rapport des échanges est à notre avantage ! [...] Du point de vue du degré d'emprunts qu'une langue fait à une autre, le français n'est nullement menacé. Sur un lexique de 60 000 mots, le nombre des mots anglo-américains se situe aujourd'hui autour de 1 500, ce qui représente 2,5 % du vocabulaire. Si les mots anglo-américains nous paraissent plus nombreux, c'est tout simplement parce qu'ils sont d'un usage très courant.»
 Entretien avec Claude Hagège (Label France, n° 26, décembre 1996).

  Et Claude Hagège d'ajouter que le français s'est montré tout à fait capable de proposer ses mots à lui pour désigner les technologies nouvelles : « Dans le domaine de l'informatique, par exemple, si le mot ordinateur, proposé par le latiniste Jacques Perret, s'est rapidement imposé au lieu de computer, si celui de logiciel l'a emporté sur software et matériel au lieu de hardware, c'est parce que les réalités qu'ils désignent étaient largement françaises. Autres cas intéressants, ceux d'objets culturels bel et bien d'origine américaine pour lesquels on a cependant trouvé un équivalent français heureux. Exemples : perchiste pour perchman, cadreur pour cameraman, ou stimulateur cardiaque pour pacemaker.» (ibid.) On pourrait ajouter l'heureux baladeur pour l'imprononçable walkman.

  Voilà qui, faute de sensibiliser nos élèves au problème, pourra au moins se transformer en activité pédagogique. Ainsi l'Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse organisait en 1998 et 1999 un Concours pour la Défense de la Langue française : il s'agissait de proposer des équivalents acceptables pour des termes étrangers (et notamment « franglais ») par trop envahissants. Voici les propositions d'une classe de Seconde du lycée Déodat-de-Séverac de Toulouse, qui a remporté le premier prix du concours. Vous pourrez vous essayer à votre tour à cet exercice.

  

Mots étrangers

Équivalents proposés

best of
casting
cocooning
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design
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shopping
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tour operator
week-end
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trottinage
cuisinette
distingué
phototraqueurs
primécoute
pornomarché
chalandage
parrain
terrifiction
voyagiste
vacancettes
télébutinage

 

Consulter : à propos de l'état de la langue française, et des responsables de son prétendu "affaissement", on pourra prendre position après lecture du discours d'Hélène Carrère d'Encausse (séance publique annuelle de l'Académie française du 5 décembre 2002).

 

JEU : Saurez-vous repérer et corriger les fautes de langage commises par les deux personnages de Jacques Faizant ?


© Le Point, 19 août 1985

 

 

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