Raconter la guerre

 

 

   a guerre reste la grande occupation des hommes et, dans leur imaginaire, la postulation la plus contradictoire : on ne sait, dans le domaine de l'écrit, ce qui l'emporte de l'héroïsme ou de l'horreur, de la grandeur ou de la bestialité.  Dans cette production, les témoignages et les récits autobiographiques se disputent la part belle avec les textes proprement littéraires. Comment raconter la guerre ? Il n'est pas sûr que l'authenticité de ceux-là leur donne plus de force et de puissance évocatrice qu'un roman ou un poème. On ne voudra se souvenir que de l'exemple d'Eschyle : témoin direct de la bataille de Salamine, il se tait pendant huit ans avant d'évoquer l'événement. Ce n'est pas par un document mais par sa tragédie des Perses qu'il rendra compte de cette expérience, et l'on peut en effet considérer que les stasima éplorés de ses choreutes en disent plus sur la réalité de la guerre et de ses souffrances que bien des témoignages pris sur le vif. La littérature ici use de tous ses pouvoirs en variant les points de vue, en entrant au plus profond des êtres, en distanciant assez la réalité des faits pour leur rendre toute leur résonance affective, à quoi contribuent bien sûr au premier chef les ressources pleinement assumées de la langue et de la syntaxe. On peut ainsi sans crainte parler de réalité littéraire et considérer qu'elle dépasse en authenticité la prétendue vérité du témoignage.
   Notre corpus souhaite recenser quelques écritures de la guerre à travers le roman afin de parvenir peut-être à déterminer de quelle vérité factuelle et humaine peut se prévaloir la littérature. Ce sera aussi l'occasion de passer en revue quelques registres familiers de l'écriture de la guerre (l'épique, le pathétique) et quelques autres plus inattendus (l'héroï-comique, le burlesque).

 

Objets d'étude :
Le personnage de roman - Genres et registres.
Corpus :
    Voltaire : Candide (1759)
    Stendhal : La Chartreuse de Parme (1839)
    Victor Hugo : Les Misérables (1862)
    Louis-Ferdinand Céline : Voyage au bout de la nuit (1932)
    Boris Vian : Les Fourmis (1946)
    Document : Bernard Maris, L'homme dans la guerre (2013).

 

 

 Texte 1

Voltaire, Candide (1759)

  [A peine chassé du château où il apprenait de son maître Pangloss que tout est au mieux dans un monde régi par la Providence, le jeune Candide se trouve propulsé sur un champ de bataille.]

but de la séance : lecture analytique dirigée.

   Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.
  Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum, chacun dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un village voisin ; il était en cendres : c’était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs ; d’autres à demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.
  Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et n’oubliant jamais mademoiselle Cunégonde.


le théâtre de la guerre : Voltaire s'emploie dans Candide à ridiculiser les théories optimistes qui circulaient à son époque dans le sillage de Leibniz ou Pope. Ainsi, dans le conte, le personnage de Pangloss est chargé d'incarner cette philosophie selon laquelle un mal nécessaire est compensé grâce à la Providence par un bien toujours plus important. Il suffit de peu de chose à Voltaire pour caricaturer cette métaphysique qu'il réduit à la formule : "Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles". Le conte multiplie les formules mélioratives à l'égard des preuves les plus irréfutables de la barbarie. C'est la stratégie employée ici : le texte commence par une série de termes appartenant au registre de la cérémonie que le narrateur se plaît à confronter brutalement avec l'évocation d'une hécatombe épouvantable.
  Relevez les termes en opposition. Quelle est à votre avis la formule du premier paragraphe qui condense le mieux ce procédé ? Quelle est la figure employée ?
  Relevez les manifestations de l'ironie par laquelle Voltaire accable la philosophie et les philosophes. De quel registre peut-on parler ?.

une boucherie héroïque : La philosophie disqualifiée, le narrateur peut s'en prendre au mal humain, en l'occurrence la guerre. Conservant la fausse impassibilité qu'il avait adoptée dans la première partie du texte, le narrateur laisse avec un réalisme implacable se déchaîner les pires barbaries. Jean Starobinski note : « Voltaire échappe aux dangers de l'outrance sentimentale et aux "ratés" de l'éloquence. La malfaisance du monde apparaît de façon d'autant plus nette, plus obstinée - dans un climat de sécheresse qui ne laisse place ni à l'attendrissement ni à la consolation. »
  Montrez comment néanmoins, à partir du deuxième paragraphe, se manifestent discrètement quelques interventions du narrateur, laissant se deviner indignation ou pitié. Au total, quels sont les différents registres que l'on peut convoquer pour cette page ?

 

Textes 2 et 3

 

Stendhal, La Chartreuse de Parme
(1839)

Victor Hugo, Les Misérables
(1862)

but de la séance : commentaire comparé.

 

[Première expérience du feu pour le jeune Fabrice del Dongo qui, éperdu d'admiration pour Napoléon, se retrouve sur le champ de bataille de Waterloo.]

[La bataille de Waterloo fait l'objet d'une longue parenthèse dans le roman. Le narrateur évoque ici la charge des cuirassiers sur le plateau de Mont-Saint-Jean.]

 L’escorte s’arrêta ; Fabrice, qui ne faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux blessé.
— Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec ! lui cria le maréchal-des-logis. Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de réprimande ; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité et, malgré le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son voisin :
— Quel est-il ce général qui gourmande son voisin ?
— Pardi, c’est le maréchal !
— Quel maréchal ?
— Le maréchal Ney, bêta ! Ah çà ! où as-tu servi jusqu’ici ?
  Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de l’injure ; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves.
  Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier ; puis sa pensée se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui ; c’étaient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets ; et, lorsqu’il les regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles ; il voulait suivre les autres le sang coulait dans la boue.
  Ah ! m’y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J’ai vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. À ce moment, l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines ; il n’y comprenait rien du tout. (III)

 Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d’un quart de lieue. C’étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient vingt-six escadrons ; et ils avaient derrière eux, pour les appuyer, la division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d’élite, les chasseurs de la garde, onze cent quatre vingt-dix-sept hommes, et les lanciers de la garde, huit cent quatre-vingt lances. Ils portaient le casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec les pistolets d’arçon dans les fontes et le long sabre-épée. Le matin toute l’armée les avait admirés, quand, à neuf heures, les clairons sonnant, toutes les musiques chantant Veillons au salut de l’empire, ils étaient venus, colonne épaisse, une de leurs batteries à leur flanc, l’autre à leur centre, se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante deuxième ligne, si savamment composée par Napoléon, laquelle, ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellerman et à son extrémité de droite les cuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire, deux ailes de fer.
  L’aide de camp Bernard leur porta l’ordre de l’empereur. Ney tira son épée et prit la tête. Les escadrons énormes s’ébranlèrent.
 Alors on vit un spectacle formidable.
 Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent, formée en colonne par division, descendit d’un même mouvement et comme un seul homme, avec la précision d’un bélier de bronze qui ouvre une brèche, la colline de la Belle-Alliance, s’enfonça dans le fond redoutable où tant d’hommes déjà étaient tombés, y disparut dans la fumée, puis, sortant de cette ombre, reparut de l’autre côté du vallon, toujours compacte et serrée, montant au grand trot, à travers un nuage de mitraille crevant sur elle, l’épouvantable pente de boue du plateau de Mont-Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaçants, imperturbables ; dans les intervalles de la mousqueterie et de l’artillerie, on entendait ce piétinement colossal. Étant deux divisions, ils étaient deux colonnes ; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait la gauche. On croyait voir de loin s’allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d’acier. Cela traversa la bataille comme un prodige.
(II, III, IX)

le point de vue du narrateur : Pour étudier ces deux textes, il faudra d'abord se poser la question : qui parle ? et y répondre par un relevé précis (pronoms, indices spatio-temporels, verbes). Pour le texte de Stendhal, vous pourrez vous aider de notre page sur la lecture analytique, où nous avons étudié l'extrait sous cet angle. Pour le texte de Hugo on s'autorisera des premières lignes du chapitre, où il présente ainsi son évocation de Waterloo : « Retournons en arrière, c’est un des droits du narrateur, et replaçons-nous en l’année 1815, et même un peu avant l’époque où commence l’action racontée dans la première partie de ce livre. »
Réfléchissez aux conséquences du choix narratif dans les deux textes : la focalisation interne observée par la narration chez Stendhal ne communique pas à l'évidence la même appréciation de la bataille que la focalisation 0 voulue par Hugo, qui se pose en narrateur extradiégétique maître de son univers. Que nous disent-ils l'un et l'autre de l'Histoire, de ses forces, de ses enjeux ?

le mythe de la guerre : Depuis Homère au moins, le récit de guerre se prête au registre épique. Celui-ci est l'émanation d'une société où l'on est décidé à exalter les valeurs héroïques.
En vous demandant d'abord pourquoi ce registre est exclu du texte de Stendhal, vous en repérerez les formes à travers les nombreux exemples qu'en offre au contraire le texte de Victor Hugo.

 

 

Texte 4

Louis-Ferdinand CÉLINE :
Voyage au bout de la nuit (1932)

[1914. Galvanisé par la musique d'une parade militaire, Ferdinand Bardamu s'engage et ne tarde pas à découvrir la réalité de la guerre.]

but de la séance : lecture analytique dirigée.

  Tout au loin sur la chaussée, aussi loin qu’on pouvait voir, il y avait deux points noirs, au milieu, comme nous, mais c’était deux Allemands bien occupés à tirer depuis un bon quart d’heure.
  Lui, notre colonel, savait peut-être pourquoi ces deux gens-là tiraient, les Allemands aussi peut-être qu’ils savaient, mais moi, vraiment, je savais pas. Aussi loin que je cherchais dans ma mémoire, je ne leur avais rien fait aux Allemands. J’avais toujours été bien aimable et bien poli avec eux. Je les connaissais un peu les Allemands, j’avais même été à l’école chez eux, étant petit, aux environs de Hanovre. J’avais parlé leur langue. C’était alors une masse de petits crétins gueulards avec des yeux pâles et furtifs comme ceux des loups ; on allait toucher ensemble les filles après l’école dans les bois d’alentour, où on tirait aussi à l’arbalète et au pistolet qu’on achetait même quatre marks. On buvait de la bière sucrée. Mais de là à nous tirer maintenant dans le coffret, sans même venir nous parler d’abord et en plein milieu de la route, il y avait de la marge et même un abîme. Trop de différence.
  La guerre en somme c’était tout ce qu’on ne comprenait pas. Ça ne pouvait pas continuer.
  Il s’était donc passé dans ces gens-là quelque chose d’extraordinaire ? Que je ne ressentais, moi, pas du tout. J’avais pas dû m’en apercevoir…
  Mes sentiments toujours n’avaient pas changé à leur égard. J’avais comme envie malgré tout d’essayer de comprendre leur brutalité, mais plus encore j’avais envie de m’en aller, énormément, absolument, tellement tout cela m’apparaissait soudain comme l’effet d’une formidable erreur.
« Dans une histoire pareille, il n’y a rien à faire, il n’y a qu’à foutre le camp », que je me disais, après tout…
  Au-dessus de nos têtes, à deux millimètres, à un millimètre peut-être des tempes, venaient vibrer l’un derrière l’autre ces longs fils d’acier tentants que tracent les balles qui veulent vous tuer, dans l’air chaud d’été.
  Jamais je ne m’étais senti aussi inutile parmi toutes ces balles et les lumières de ce soleil. Une immense, universelle moquerie. [...]
  Ces Allemands accroupis sur la route, têtus et tirailleurs, tiraient mal, mais ils semblaient avoir des balles à en revendre, des pleins magasins sans doute. La guerre décidément, n’était pas terminée ! Notre colonel, il faut dire ce qui est, manifestait une bravoure stupéfiante ! Il se promenait au beau milieu de la chaussée et puis de long en large parmi les trajectoires aussi simplement que s’il avait attendu un ami sur le quai de la gare, un peu impatient seulement. [...]
  Le colonel, c’était donc un monstre ! À présent, j’en étais assuré, pire qu’un chien, il n’imaginait pas son trépas ! Je conçus en même temps qu’il devait y en avoir beaucoup des comme lui dans notre armée, des braves, et puis tout autant sans doute dans l’armée d’en face. Qui savait combien ? Un, deux, plusieurs millions peut-être en tout ? Dès lors ma frousse devint panique. Avec des êtres semblables, cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment… Pourquoi s’arrêteraient-ils ? Jamais je n’avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses.
  Serais-je donc le seul lâche sur la terre ? pensais-je. Et avec quel effroi !… Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu’aux cheveux ? Avec casques, sans casques, sans chevaux, sur motos, hurlants, en autos, sifflants, tirailleurs, comploteurs, volants, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre, comme dans un cabanon, pour y tout détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent, mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis ! Décidément, je le concevais, je m’étais embarqué dans une croisade apocalyptique.
  On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? [...]
   Donc pas d’erreur ? Ce qu’on faisait à se tirer dessus, comme ça, sans même se voir, n’était pas défendu ! Cela faisait partie des choses qu’on peut faire sans mériter une bonne engueulade. C’était même reconnu, encouragé sans doute par les gens sérieux, comme le tirage au sort, les fiançailles, la chasse à courre !… Rien à dire. Je venais de découvrir d’un coup la guerre tout entière. J’étais dépucelé. [...]
  Combien de temps faudrait-il qu’il dure leur délire, pour qu’ils s’arrêtent épuisés, enfin, ces monstres ? Combien de temps un accès comme celui-ci peut-il bien durer ? Des mois ? Des années ? Combien ? Peut-être jusqu’à la mort de tout le monde, de tous les fous ? Jusqu’au dernier ? Et puisque les événements prenaient ce tour désespéré je me décidais à risquer le tout pour le tout, à tenter la dernière démarche, la suprême, essayer, moi, tout seul, d’arrêter la guerre ! Au moins dans ce coin-là où j’étais.
  Le colonel déambulait à deux pas. J’allais lui parler. Jamais je ne l’avais fait. C’était le moment d’oser. Là où nous en étions il n’y avait presque plus rien à perdre. « Qu’et-ce que vous voulez ? » me demanderait-il, j’imaginais, très surpris bien sûr par mon audacieuse interruption. Je lui expliquerais alors les choses telles que je les concevais. On verrait ce qu’il en pensait, lui. Le tout c’est qu’on s’explique dans la vie. A deux on y arrive mieux que tout seul.
  J’allais faire cette démarche décisive quand, à l’instant même, arriva vers nous au pas de gymnastique, fourbu, dégingandé, un cavalier à pied (comme on disait alors) avec son casque renversé à la main, comme Bélisaire, et puis tremblant et bien souillé de boue, le visage plus verdâtre encore que celui de l’autre agent de liaison. Il bredouillait et semblait éprouver comme un mal inouï, ce cavalier, à sortir d’un tombeau et qu’il en avait tout mal au cœur. Il n’aimait donc pas les balles ce fantôme lui non plus ? Les prévoyait-il comme moi ?
  « Qu’est-ce que c’est ? » l’arrêta net le colonel, brutal, dérangé, en jetant dessus ce revenant une espèce de regard en acier.
  De le voir ainsi cet ignoble cavalier dans une tenue aussi peu réglementaire, et tout foirant d’émotion, ça le courrouçait fort notre colonel. Il n’aimait pas cela du tout la peur. C’était évident. Et puis ce casque à la main surtout, comme un chapeau melon, achevait de faire joliment mal dans notre régiment d’attaque, un régiment qui s’élançait dans la guerre. Il avait l’air de la saluer lui, ce cavalier à pied, la guerre, en entrant.
  Sous ce regard d’opprobre, le messager vacillant se remit au « garde-à-vous », les petits doigts sur la couture du pantalon, comme il se doit dans ces cas-là. Il oscillait ainsi, raidi, sur le talus, la transpiration lui coulant le long de la jugulaire, et ses mâchoires tremblaient si fort qu’il en poussait des petits cris avortés, tel un petit chien qui rêve. On ne pouvait démêler s’il voulait nous parler ou bien s’il pleurait.
  Nos Allemands accroupis au fin bout de la route venaient justement de changer d’instrument. C’est à la mitrailleuse qu’ils poursuivaient à présent leurs sottises ; ils en craquaient comme de gros paquets d’allumettes et tout autour de nous venaient voler des essaims de balles rageuses, pointilleuses comme des guêpes.
  L’homme arriva tout de même à sortir de sa bouche quelque chose d’articulé.
  « Le maréchal des logis Barousse vient d’être tué, mon colonel, qu’il dit tout d’un trait.
— Et alors ?
— Il a été tué en allant chercher le fourgon à pain sur la route des Étrapes, mon colonel !
— Et alors ?
— Il a été éclaté par un obus !
— Et alors, nom de Dieu !
— Et voilà ! Mon colonel…
— C’est tout ?
— Oui, c’est tout, mon colonel.
— Et le pain ? » demanda le colonel.
  Ce fut la fin de ce dialogue parce que je me souviens bien qu’il a eu le temps de dire tout juste : « Et le pain ? » Et puis ce fut tout. Après ça, rien que du feu et puis du bruit avec. Mais alors un de ces bruits comme on ne croirait jamais qu’il en existe. On en a eu tellement plein les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, tout de suite, du bruit, que je croyais bien que c’était fini ; que j’étais devenu du feu et du bruit moi-même.
  Et puis non, le feu est parti, le bruit est resté longtemps dans ma tête, et puis les bras et les jambes qui tremblaient comme si quelqu’un vous les secouait de par-derrière. Ils avaient l’air de me quitter et puis ils me sont restés quand même mes membres. Dans la fumée qui piqua les yeux encore pendant longtemps, l’odeur pointue de la poudre et du soufre nous restait comme pour tuer les punaises et les puces de la terre entière.
  Tout de suite après ça, j’ai pensé au maréchal des logis Barousse qui venait d’éclater comme l’autre nous l’avait appris. C’était une bonne nouvelle. Tant mieux l que je pensais tout de suite ainsi : « C’est une bien grande charogne en moins dans le régiment ! » Il avait voulu me faire passer au Conseil pour une boîte de conserve. « Chacun sa guerre ! » que je me dis. De ce côté-là, faut en convenir, de temps en temps, elle avait l’air de servir à quelque chose la guerre ! J’en connaissais bien encore trois ou quatre dans le régiment, de sacrés ordures que j’aurais aidés bien volontiers à trouver un obus comme Barousse.
  Quant au colonel, lui, je ne lui voulais pas de mal. Lui pourtant aussi il était mort. Je ne le vis plus, tout d’abord. C’est qu’il avait été déporté sur le talus, allongé sur le flanc par l’explosion et projeté jusque dans les bras du cavalier à pied, le messager, fini lui aussi. Ils s’embrassaient tous les deux pour le moment et pour toujours. Mais le cavalier n’avait plus sa tête, rien qu’ une ouverture au-dessus du cou, avec du sang dedans qui mijotait en glouglous comme de la confiture dans la marmite. Le colonel avait son ventre ouvert, il en faisait une sale grimace. Ça avait dû lui faire du mal ce coup-là au moment où c’était arrivé. Tant pis pour lui ! S'il était parti dès les premières balles, ça ne lui serait pas arrivé.
  Toutes ces viandes saignaient énormément ensemble.
  Des obus éclataient encore à la droite et à la gauche de la scène.
  J’ai quitté ces lieux sans insister, joliment heureux d’avoir un aussi beau prétexte pour foutre le camp. J’en chantonnais même un brin, en titubant, comme quand on a fini une bonne partie de canotage et qu’on a les jambes un peu drôles. « Un seul obus ! C’est vite arrangé les affaires tout de même avec un seul obus », que je me disais. « Ah ! dis donc ! que je me répétais tout le temps. Ah ! dis donc !… »


"La guerre c'était tout ce qu'on ne comprenait pas" : Si le registre épique s'inscrit logiquement dans une société sûre de ses valeurs, qu'en advient-il lorsqu'une "sale guerre" disqualifie radicalement les enjeux et les acteurs ? La guerre de 14-18 correspond bien à cette disparition des motifs héroïques traditionnels : son interminable enlisement, l'énormité des moyens mis au service du massacre furent bientôt incompatibles avec toute entreprise de justification. Le texte de Céline exprime cette perte de repères qui nourrit chez le soldat la conviction d'être engagé par erreur dans une "croisade apocalyptique".
Comment le texte traduit-il l'incompréhension du personnage ?

"Une immense, universelle moquerie" : Plus encore que l'horreur des évocations, c'est le ton choisi pour les rapporter qui rend ce texte bouleversant. Le narrateur découvre la "sale âme héroïque des hommes" et, du coup, la guerre se trouve déshabillée des apparats glorieux qui l'avaient séduit. Rien ne subsiste désormais, sous le regard narquois de ce Candide "dépucelé", des idéaux qui ont pu habiter les champs de bataille : patrie, dévouement, sacrifice, humanité même, se sont mis  à déserter. Le style de Céline sert un  regard désenchanté sur le monde où toutes les valeurs sombrent sous l'effet d'une sorte de cynisme.
Relevez des traces de ce cynisme dans le rapport du personnage avec les autres ou avec les événements.
Comment caractériseriez-vous ce registre ? Quelle est son efficacité dans la condamnation de la guerre ?

 

Texte 5

Boris VIAN
Les Fourmis (1946)

but de la séance : lecture analytique dirigée.

 [Ce texte constitue l'incipit de la nouvelle.]

  On est arrivés ce matin et on n'a pas été bien reçus, car il n'y avait personne sur la plage que des tas de types morts ou des tas de morceaux de types, de tanks et de camions démolis. Il venait des balles d'un peu partout et je n'aime pas ce désordre pour le plaisir. On a sauté dans l'eau, mais elle était plus profonde qu'elle n’en avait l'air et j'ai glissé sur une boîte de conserves. Le gars qui était juste derrière moi a eu les trois quarts de la figure emportée par le pruneau qui arrivait, et j'ai gardé la boîte de conserves en souvenir. J'ai mis les morceaux de sa figure dans mon casque et je les lui ai donnés, il est reparti se faire soigner, mais il a l'air d’avoir pris le mauvais chemin parce qu'il est entré dans l'eau jusqu'à ce qu'il n'ait plus pied et je ne crois pas qu'il y voie suffisamment au fond pour ne pas se perdre.
  J'ai couru ensuite dans le bon sens et je suis arrivé juste pour recevoir une jambe en pleine figure. J'ai essayé d'engueuler le type, mais la mine n'en avait laissé que des morceaux pas pratiques à manœuvrer, alors j'ai ignoré son geste, et j'ai continué.
  Dix mètres plus loin, j'ai rejoint trois autres gars qui étaient derrière un bloc de béton et qui tiraient sur un coin de mur, plus haut. Ils étaient en sueur et trempés d'eau et je devais être comme eux, alors je me suis agenouillé et j'ai tiré aussi. Le lieutenant est revenu, il tenait sa tête à deux mains et ça coulait rouge de sa bouche. Il n'avait pas l'air content et il a vite été s'étendre sur le sable, la bouche ouverte et les bras en avant. Il a dû salir le sable pas mal. C'était un des seuls coins qui restaient propres.
  De là notre bateau échoué avait l'air d'abord complètement idiot, et puis il n'a plus même eu l'air d'un bateau quand les deux obus sont tombés dessus. Ça ne m'a pas plu, parce qu'il restait encore deux amis dedans, avec les balles reçues en se levant pour sauter. J'ai tapé sur l'épaule des trois qui tiraient avec moi, et je leur ai dit : « Venez, allons-y. » Bien entendu, je les ai fait passer d'abord et j'ai eu le nez creux parce que le premier et le second ont été descendus par les deux autres qui nous canardaient, et il en restait seulement un devant moi, le pauvre vieux, il n'a pas eu de veine, sitôt qu'il s'est débarrassé du plus mauvais, l'autre a juste eu le temps de le tuer avant que je m'occupe de lui.
  Ces deux salauds, derrière le coin du mur, ils avaient une mitrailleuse et des tas de cartouches. Je l'ai orientée dans l'autre sens et j'ai appuyé, mais j'ai vite arrêté parce que ça me cassait les oreilles et aussi elle venait de s'enrayer. Elles doivent être réglées pour ne pas tirer dans le mauvais sens.
  Là, j'étais à peu près tranquille. Du haut de la plage, on pouvait profiter de la vue. Sur la mer, ça fumait dans tous les coins et l'eau jaillissait très haut. On voyait aussi les éclairs des salves des gros cuirassés et leurs obus passaient au-dessus de la tête avec un drôle de bruit sourd, comme un cylindre de son grave foré dans l'air.
  Le capitaine est arrivé. On restait juste onze. Il a dit que c'était pas beaucoup mais qu'on se débrouillerait comme ça. Plus tard, on a été complétés. Pour l'instant, il nous a fait creuser des trous ; pour dormir, je pensais, mais non, il a fallu qu'on s'y mette et qu'on continue à tirer.
  Heureusement, ça s'éclaircissait. Il en débarquait maintenant de grosses fournées des bateaux, mais les poissons leur filaient entre les jambes pour se venger du remue-ménage et la plupart tombaient dans l'eau et se relevaient en râlant comme des perdus. Certains ne se relevaient pas et partaient en flottant avec les vagues et le capitaine nous a dit aussitôt de neutraliser le nid de mitrailleuses, qui venait de recommencer à taper, en progressant derrière le tank.
  On s'est mis derrière le tank. Moi le dernier parce que je ne me fie pas beaucoup aux freins de ces engins-là. C'est plus commode de marcher derrière un tank tout de même parce qu'on n'a plus besoin de s'empêtrer dans les barbelés et les piquets tombent tout seuls. Mais je n'aimais pas sa façon d'écrabouiller les cadavres avec une sorte de bruit qu'on a du mal à se rappeler - sur le moment, c'est assez caractéristique.

le point de vue du narrateur : Plus encore que dans le texte précédent, la feinte innocence du narrateur joue à plein. Le personnage de Céline (texte 4) porte sur l'événement un regard féroce et lucide : il ferait un militant, voire un déserteur. Pas celui de Vian, plongé dans une sorte d'hébétude qui lui fait mal interpréter les événements. La focalisation interne présente au lecteur les épisodes d'une débarquement apocalyptique par l'intermédiaire de ce témoin puéril qui ne semble pas en saisir toute l'horreur. Cette écriture « innocente » fait ainsi cohabiter les pires formes de barbarie avec l'apparente désinvolture du récit.
Relevez les passages les plus manifestes de cette combinaison.
Ce texte appartient en effet à un genre que l'on pourrait appeler l'écriture innocente. Après avoir consulté le fichier que nous lui avons consacré, vous déterminerez quel est l'intérêt de ce choix d'écriture, notamment pour évoquer des scènes de barbarie.

les registres : Repérez les passages où le narrateur ménage des effets comiques. De quels registres peut-on parler ici ?

 

BILAN : par rapport au document historique, quels vous paraissent être les atouts principaux du roman pour raconter la guerre ?
  Aidez-vous du tableau de récapitulation suivant :

 
Voltaire
Stendhal
Hugo
Céline
Vian
Époque
XVIIIème siècle
(la guerre en dentelles)
1814 Waterloo
(défaite napoléonienne)
1814 Waterloo
(défaite napoléonienne)
1914-1918
(guerre des tranchées)
1944 ?
(débarquement allié)
Genre romanesque
conte philosophique roman roman roman nouvelle
Point de vue
focalisation 0 focalisation interne focalisation 0 focalisation interne focalisation interne
Registre(s)
(rapportez-les ici
)
         
Regard sur la guerre
cérémonie hypocrite
boucherie héroïque
désordre et confusion
naïveté du point de vue
actions héroïques scènes d'apocalypse rapportées par un témoin sarcastique scènes d'apocalypse rapportées par un témoin naïf

 

Document

Bernard MARIS
L'homme dans la guerre (2013)

 [Économiste, Bernard Maris fut aussi chroniqueur à Charlie Hebdo. Il fait partie des victimes de l'assassinat perpétré le 7 janvier 2015 dans les locaux du journal par des fondamentalistes islamiques. Dans son ouvrage L'Homme dans la guerre (2013), B. Maris oppose les visions de la guerre dans Ceux de 14 de Maurice Genevoix et Orages d'acier d'Ernst Jünger.]

but de la séance : étude des registres.

  Il faudrait citer tous les portraits de Ceux de 14. Il semble qu’à chacun de ses camarades Genevoix rêve de consacrer un livre, comme s’il voulait graver leur geste dans le marbre pour les siècles des siècles, ainsi que le fit Homère pour Diomède le fort, Ménélas au cri puissant ou Hector le bon dompteur de chevaux. Dans Ceux de 14 la beauté est aussi au rendez-vous, même s’il s’agit des « oreilles de Compain, toutes roses, sans ourlet, qui rient au soleil derrière sa tête » ou de la « barbe de Tastet, de huit jours, brousse de poils raides, couleur d’épis mûrs », Tastet « dont les mouvements ont une prestesse, une vivacité souple qui sont une joie des yeux ; dès l’abord et de plus en plus on l’aime de vivre avec alacrité ». Genevoix les aime à la manière des jeunes gens qui aiment les autres jeunes gens, pour leur beauté ou les curiosités de leur physique, et cet amour de la jeunesse pour la belle jeunesse se retrouve chez Jünger, lorsqu’il admire ses soldats à la baignade par exemple. Qui n’a pas entendu les rires d’une classe de jeunes soldats n’a pas entendu la jeunesse.
  Tastet, physique d’athlète, était à Joinville avec Genevoix. Il mourra, les cisailles à la main, le corps criblé de balles, en chargeant aux Éparges. Et comme l’aède était pris de pitié pour ceux qui mouraient avec le fracas des armes tombant avec eux, quand « l’affreuse mort noire leur voilait les yeux », Genevoix est pris de pitié pour Tastet et pour ses preux à lui. Il écrit pour qu’on ne les oublie jamais. Il désespère d’ailleurs de jamais les comprendre. C’est une obsession : que leur vie, leur être profond, leurs sentiments lui échappent. C’est pourquoi commence à Sommaisne, dès la première bataille, son travail d’écrivain. L’écrivain crée des personnages capables de refléter l’infinité du monde que chacun possède, et de les révéler à autrui. L’écrivain écrit pour l’immortalité, pour que nous sachions que la vie est immortelle, nous, tellement humbles et apeurés. Hector et Achille sont immortels, Tastet et Porchon le sont aussi désormais. C’est pourquoi Genevoix prend le temps, tout le temps de les décrire. Alors, prenons le temps de lire : « Ses yeux bleus extraordinairement pâles dans le violet noir de ses paupières ; et leur intense lumière flambe sur un massacre : du sang poisse les deux joues, crevées de plaies rondes pareilles à des mûres écrasées ; les moustaches pendant comme des loques rouge sombre, et l’on aperçoit au-dessous, d’un rouge vif de sang, un vague trou qui est la bouche. Quelque chose bouge là-dedans, comme un caillot vivant ; et de l’homme dans la guerre toute cette bouillie un bégaiement s’échappe, convulsif… Bâillonné par sa langue coupée, il regarde s’étirer vers la terre un long filet de bave rouge. » Encore ce mourant était-il à lui, un des hommes de sa section, mais chaque mort croisé mérite un hommage. Regardez un de ces pauvres morts… C’est un capitaine de la coloniale… «Ce que je remarquai le plus ce fut sa moustache, une moustache blonde, pure, légère et charmante… et c’était affreusement triste, cette blonde moustache de joli garçon sur cette face noire décomposée… »
  Et passant devant ce cadavre méconnaissable à cause de la boue : « Pauvres pieds bottés de cuir rude et de boue ! Pauvres mains inertes ! Pauvre homme ! » Dirons-nous que Genevoix a envie de laver ces hommes, comme on lave les cadavres dans le respect du trépas ? Oui. Il a envie de laver leur visage et d’en restituer la beauté au monde des vivants.
  Les poilus de Genevoix n’ont pas ce menton tendu vers l’est, ils sont des « hommes las et misérables… Mais demain ils repartiront. La soif, la faim, le froid… Ils partiront et parmi eux ne s’en trouvera pas un pour se plaindre et maudire notre vie. Et quand viendra l’heure de se battre encore, ils auront le même geste vif pour épauler leur fusil, la même souplesse pour bondir entre deux rafales de mitraille, la même ténacité pour briser les assauts de l’ennemi. Car en eux vit une force d’âme qui ne faiblira point. » Il les regarde passer, dans leurs loques fatiguées, sillonnées de coutures malhabiles, blanchies d’usure, crevées d’accrocs, ravaudées de pièces bariolées ; mais que leur puissance est grande, leurs pas souples, leur rythme puissant… Et ce poids des cartouchières qui fait saillir les muscles de leur cou. « Ils laissent tonner les 75 sans même retourner la tête. Ils mangent lentement, repliés sur leur force profonde, toutes ces forces d’hommes mystérieusement mêlées en notre force qui est là. Je ne le soupçonnais pas, je ne pouvais pas. Maintenant je la pressens ; elle se révèle à moi avec une grande et mélancolique majesté : à travers ces épaules courbées, ces nuques fléchies, ces mâchoires qui broient tristement de misérables nourritures, j’entrevois le vrai visage de notre force, sa poignante vitalité. »
  Et ça chante, défilant devant lui : « Le 106e, régiment d’acier, quand on ira et qu’on trouvera des ennemis à notre taille. » Les Cht’is, les gars du Midi, les Parigots, Genevoix les écoute. Tous différents. Leur français de cuisine, leurs tournures argotiques, drôles ou bêtes, Martin, gars de ch’nord, Chabeau, valet de ferme « dur de peau et bon à tout », et qui durant son agonie fera mine de guider son cheval de labour, en claquant sa langue… « Hue ! dia ! allez ! » « J’ai un bon couteau, coupez-moi la jambe mon lieutenant, elle me fait si mal… » et Chabeau de gémir : « Un gars de l’Assistance, comme moi, qu’on paye par le manger, mais qui voudra de moi maintenant ? » Et pourtant Genevoix n’est pas dupe : celui-ci a giflé une vieille femme, celui-là cassé d’un coup de crosse la tête d’un blessé, cet autre dépouillé un de ses camarades encore chaud, cet autre encore est un ivrogne méchant, au regard sale, stupide. Des hommes.
  De tous ces portraits, les poètes et les écrivains ont recueilli les trésors : Aragon, dans sa célèbre chanson « Tu n’en reviendras pas », raconte à nouveau la scène des joueurs de cartes de Ceux de 14 ; Céline, dans « Le Voyage », évoquant une « plaie sanglante qui glougloute », reprend mot pour mot une image de Genevoix. Et Jünger, comme Genevoix, s’étonne de la quantité de sang que contient le corps d’un homme. L’un et l’autre ont d’ailleurs la plus belle image d’homme mourant dans son secret, avec lui-même, désireux d’échapper aux regards des survivants. Chez Jünger, c’est ce jeune soldat agonisant qui tire sa capote sur son visage pour fuir le regard des hommes qui passent. Chez Genevoix, c’est la mort de Laviolette : « “Laissez-moi, éloignez-vous.” Il veut mourir seul. Il cache sa tête dans son bras droit plié ; il a fermé sa capote sur ses blessures. »
  N’est-ce pas le devoir de l’écrivain de témoigner pour chacun de nous, qui sommes, chacun, un univers et le reflet du monde ? Il s’agit bien d’un grand écrivain en train de naître, associant son devoir d’écrivain à celui de soldat. Ces hommes lui ressemblent, leurs yeux le lui ont dit quelquefois : mais rien de plus, dans l’échange furtif d’un regard d’une lueur émouvante, entre deux infinis de silence et de nuit. L’artiste, le poète, le romancier luttent entre ces deux infinis de silence, brassent leur boue noire comme des orpailleurs pour ramener une parcelle de la vérité humaine. Ce sont ces bribes d’or que Genevoix cherche dans les yeux de ses hommes. Elles témoignent contre la mort ; elle ne gagnera pas toujours, elle n’emportera pas leur souvenir. Porchon, Sicot, Maignan : nous les voyons ! Nous avons envie de leur tendre la main, c’est ça le génie de l’écrivain, nous avons envie de protéger le consul d'Au-dessous du volcan quand il rentre dans cette taverne mal famée de Cuernavaca où l’attend la mort, de lui dire « N’entre pas, fais attention ! » ; de prendre le poison des mains d’Emma avant qu’elle ne l’absorbe.

les registres : Appréciez la variété des registres présents dans ce texte. En quoi viennent-ils approfondir et nuancer la figure héroïque du soldat ?

le rôle de l'écrivain : De quel rôle ce texte investit-il l'écrivain ? Vous pourrez vous aider du texte suivant, tiré de l'article que B. Maris a donné à la revue "Engagement" (hiver 2014) :
  Il faut surtout lire Genevoix, parce que, dupe un instant de l’assaut en plein champ et de la joie de se battre et de tuer, lorsque l’horreur de la bataille des Eparges le ramène à son devoir de guerrier et de patriote, il éprouve une compassion infinie pour ses camarades qui meurent et souvent de façon atroce ; et il décrit, il regarde les hommes mourir. Et voilà que chaque poilu a un visage ! Tous ces noms que nous lisons sur les monuments aux Morts des plus petites villes françaises, ces noms qui se répètent, trois fois, quatre fois, ces noms aux prénoms un peu ridicules, Toussaint, Antonin, Amédée, ces noms de paysans, de titi parisien, de notaire champenois, ont désormais un visage. La Guerre de 14 ce n’est pas le soldat inconnu. Ce n’est pas le soldat mort dans le troupeau, « Le Grand Troupeau » de Giono, ce sont tous ces hommes, particuliers, avec leurs visages et leurs patois, leurs défauts (Genevoix les a vu fuir, et, bien rarement, tuer un prisonnier, se soûler, gifler des civils, piller à l’occasion) mais il a surtout vu leur incroyable courage qui lui fait, blessé, regretter de quitter le champ d’horreur, oui regretter, et dire : « Ce que nous avons fait, c’est plus que ce l’on pouvait demander à des hommes, et nous l’avons fait. »

 

   LIENS :
           Des romans et des guerres.
           La guerre littéraire.
           Sur notre site : La guerre.

 

 

 

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