CHODERLOS DE LACLOS

 

 

     LES LIAISONS
     DANGEREUSES

    1782

 

Le personnage de roman
Portrait du libertin
Le roman épistolaire

 

« Ce livre, s’il brûle, ne peut brûler qu’à la manière de la glace.»
Baudelaire

 

  Pour cette étude du roman de Laclos (1741-1803), nous proposons une séquence qui sera fidèle à la progression de la narration. Il nous a semblé devoir en effet tenir compte de ce que le roman s'inscrit dans le genre, très à la mode à l'époque, du roman épistolaire : l'absence du narrateur laisse à l'échange de lettres le soin de planter les rapports entre les personnages et permet au lecteur de recomposer l'ordre de la narration grâce aux recoupements qu'il peut opérer. Ces jeux, dont Laclos use subtilement, pourraient souffrir d'une vue d'ensemble immédiatement synthétique. L'œuvre est composée de quatre parties à peu près égales qui fonctionnent chacune comme un acte de tragédie classique. Il nous a semblé légitime d'observer ce que chacune pose et ménage aussi d'attentes de lecture. Pour cette raison, les objectifs que nous nous proposons dans chaque séquence pourront se présenter plusieurs fois afin d'examiner comment la narration les a précisés voire transformés. A l'intérieur de chaque étude, prendra place la lecture d'un passage retenu pour sa capacité à illustrer les objectifs successifs :

 

 

S O M M A I R E
DÉCOUPAGE

OBJECTIFS

LECTURES
PREMIÈRE PARTIE
lettres I à L
  - Les types de lettres
  - Les jeux de points de vue
  - Premiers portraits
Lettre XXXIII
DEUXIÈME PARTIE
lettres LI à LXXXVII
  - Le libertin : les masques
  - Le libertin : la volonté de puissance
Lettre LXXXI
TROISIÈME PARTIE
lettres LXXXVIII à CXXIV
  - Les victimes
  - Typologie des faibles
  - Valmont et Merteuil
Lettre XCVII
Lettre CII
QUATRIÈME PARTIE
lettres CXXV à  CLXXV
  - Les jeux de points de vue
  - Un univers tragique
Lettre CXXV
ANNEXES   -   Dossier : Laclos adapté par Stephen Frears.
  - Le masque et le visage par Olivier Maurel.
LIENS

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

Résumé : Voulant se venger d'avoir été quittée par Gercourt, la marquise de Merteuil entreprend de déshonorer avant son mariage la jeune Cécile de Volanges qu'il doit épouser.  Elle en charge le vicomte de Valmont, qui se récuse, préférant séduire la vertueuse Présidente de Tourvel. Devenue la confidente de Cécile, Mme de Merteuil l'encourage à aimer son maître de musique, Danceny, et accepte d'être une récompense pour Valmont si celui-ci lui apporte la preuve écrite de la chute de Mme de Tourvel. Cependant celle-ci, encouragée par Mme de Volanges, résiste à Valmont et finit par obtenir de lui qu'il rentre à Paris. Instruit du rôle joué ici par Mme de Volanges, Valmont décide d'aider la marquise et de séduire Cécile, qui rompt avec Danceny.

 

1. Les types de lettres


  Cette première partie donne surtout cinq exemples de lettres :

  • la confidence : à mi-chemin du journal intime, elle est caractéristique des lettres de Cécile de Volanges (lettres I, IV, XIV)

  • la déclaration d'amour : souvent fausse (c'est le cas des lettres de Valmont à Mme de Tourvel : XXIV, XXXV, XXXVI), elle peut être sincère : c'est le cas des lettres de Cécile et de Danceny (XVII, XXVIII) et "l'éditeur" finit d'ailleurs par les supprimer. Ces lettres forment comme un contrepoint de fraîcheur et de sincérité.
    Mais la marquise de Merteuil en prévient Valmont : la lettre ralentit la conquête amoureuse (lettre XXXIII).

  • le récit : la lettre est alors un "bulletin" (lettre XXV) de campagne ou de victoire qui souligne la complicité du rédacteur et de son destinataire (lettres IV, VI, XXI, XXIII, XXV). Mais le récit en est plus ou moins sincère (ainsi dans la lettre X, où la marquise de Merteuil veut rendre Valmont jaloux.)

  • l'analyse psychologique : elle est caractéristique de l'inspiration de la marquise de Merteuil, comme de ses stratégies machiavéliques (ainsi la lettre XXXVIII, où elle discerne en Cécile une libertine potentielle).

  • l'injonction : la lettre devient mise en garde ou demande de conseils et manifeste l'interdépendance progressive de certains personnages.

fleche2.gif (922 octets) Quel que soit le type de lettre, il n'en est pas d'innocente, car la lettre peut être utilisée : elle se montre (XXV, XXVII) ou se dérobe (XLIV). C'est une arme dangereuse puisqu'elle garde la trace intime des passions (XXVI). C'est d'ailleurs ce que Valmont rétorque à la marquise de Merteuil (XXXIV) en montrant comment obliger par ruse à lire une lettre est un pas essentiel dans la conquête amoureuse.

 

Lecture : lettre XXXIII (extrait)

 

2. Les jeux de points de vue

    Le roman épistolaire est un roman du point de vue : en l'absence d'un narrateur, nous sommes en présence d'un vrai kaléidoscope. Mais l'art du romancier est dans l'agencement des lettres, qui finissent par donner au lecteur, qui dispose de l'ensemble, une position privilégiée sur les personnages et, grâce aux éclairages multiples dont il dispose, lui font savourer certains épisodes. Ces jeux sont donc vecteurs d'ironie et révèlent le mensonge essentiel des rapports humains :

  • le lecteur mesure l'erreur de jugement des personnages : il perçoit l'ingénuité de Cécile (lettres VII, XXVII, XXIX)), la naïveté de Mme de Tourvel qui se trompe sur Valmont (lettres VIII, XI, XXII) ou celle de Mme de Volanges qui se trompe sur Mme de Merteuil (lettre XXXII).

  • le lecteur découvre la duplicité des personnages : on pourra comparer les lettres X et XIII qui mettent en valeur celle de Mme de Merteuil à l'égard de Belleroche; apprécier la "charité" dont Valmont veut aveugler Mme de Tourvel en comparant les lettres XXI et XXII; savourer les doubles sens de la lettre XLVIII en la confrontant à la lettre XLVII, où nous avons appris que "l'autel d'amour" est le dos de la courtisane Émilie.

 

3. Premiers portraits

   L'intérêt du roman par lettres doit être maintenu par la variété des formes et des tons. Laclos y parvient par l'agencement des récits comme par le style particulier de chaque personnage. La secrète fêlure que révèlent certains d'entre eux (Valmont, Mme de Tourvel) peut commander, au terme de cette partie, une première attente de lecture :

  • Cécile : ses lettres manifestent sa spontanéité (lettres I, XXVII), voire sa puérilité. Elle est l'ingénue, que ses troubles (lettre III) désignent par avance comme victime.

  • Mme de Tourvel : elle parle le langage de la vertu (XXVI). Son style est posé, injonctif, toujours moralisateur (lettres XXXVII, XLI), mais on y perçoit l'effort, le débat intérieur.

  • Mme de Merteuil : elle joue le rôle d'un "guide" (lettre XXIX), est passée maître dans l'art du persiflage (lettres V, X). Ses lettres reflètent la froideur, le calcul perfide, voire la cruauté cynique (lettre V). Son despotisme  est souligné par Valmont (lettre IV). On pourra dans l'étude de la lettre XXXIII, mettre en valeur sa volonté de puissance, à laquelle l'ordre rigoureux de sa syntaxe et de son argumentation ajoute une froide détermination.

  • Valmont : Mme de Volanges en donne sans doute le portrait qui paraît le plus fidèle à ce stade du récit (lettres IX, XXXII). Cynique et calculateur (lettre XXI), il est toujours à l'unisson avec Mme de Merteuil, qui reconnaît dans ses lettres "un ordre qui [le] décèle à chaque phrase." Il est le type même du libertin, pour lequel la conquête amoureuse est une chasse (lettres IV, XXIII). Pourtant il paraît plus lyrique et fougueux que Mme de Merteuil (lettres IV, VI, XV), et donc moins inébranlable.

 

     

DEUXIÈME PARTIE

 

Résumé : La marquise de Merteuil organise entre Cécile et Danceny un dernier entretien dont elle attend beaucoup. Valmont est chargé de faire la leçon à Danceny. Quant à Cécile, elle est vite revenue des bonnes dispositions où l'avait mise son confesseur. Désespérant de la mollesse de Danceny, Mme de Merteuil, voulant stimuler son ardeur par l'épreuve, révèle toute l'intrigue à Mme de Volanges, qui ferme sa porte à Danceny et emmène Cécile chez Mme de Rosemonde. C'est une occasion pour Valmont de les suivre et de devenir l'intermédiaire entre les deux amoureux. Occasion aussi de retrouver Mme de Tourvel, qui ne peut s'empêcher de lui écrire pour se justifier ou s'accrocher désespérément à son devoir. Cependant, irritée des conseils de prudence que lui prodigue Valmont à l'égard du libertin Prévan qui a parié de la séduire, Mme de Merteuil manigance une aventure dont ce dernier sort déshonoré. La marquise triomphe d'autant plus de ces affaires qu'elle tient le sort de tous dans ses mains, tout en jouissant de la confiance de la bonne compagnie.

 

 1. Le libertin : les masques

  L'étymologie de ce terme (il vient du latin libertinus qui signifie affranchi) est de nature à éclairer le sens qu'il convient de lui donner dans Les Liaisons dangereuses. "Grand seigneur méchant homme" aux dires du valet de Don Juan, son activité n'a en effet de sens que dans une société fortement sanglée dans des codes moraux : ceux de la représentation et de la bonne compagnie; ceux de la réputation et de l'honneur. N'en déplaise à l'avertissement de l'éditeur, si précautionneux et si ironique tout à la fois , les personnages de Laclos sont bien authentiques. A travers Valmont et Merteuil, le romancier entend faire le portrait de deux libertins au sens où l'on entendait ce mot sous le règne de Louis XVI. A vrai dire, nos deux personnages sont plutôt des "roués", comme on disait à l'époque, c'est-à-dire deux hypocrites : aimable, d'une parfaite distinction de manières et de langage, le roué fait du mensonge un signe aristocratique qui est l'indice des âmes fortes. Il n'a donc pas grand chose à voir avec le "petit maître" de la Régence, jeune débauché courant de conquête en conquête, ni surtout avec le libertin au sens philosophique qui prône l'impiété et se fait l'adepte d'une morale épicurienne.
  Le vrai triomphe du libertin dépeint par Laclos est de s'assurer l'estime d'une société éprise de respectabilité tout en étant un parfait scélérat, délectation suprême d'un être rebelle à toute obédience - et d'abord celle des passions - , animé aussi d'un orgueil intransigeant qui, derrière le cynisme ou le machiavélisme, fait de lui un héros de la volonté.

  • être protéiforme, le libertin peut endosser toutes les apparences que réclame une situation : ainsi Valmont qui, comme il s'est laissé aller à goûter sa charité simulée (lettre XXI), se prend à être "amoureux et timide" (lettre LVII) ou déguise dans ses lettres à Mme de Tourvel "le déraisonnement de l'amour" (lettre LXX); ainsi Mme de Merteuil, dont la duplicité sait jouer tous les rôles avec une jouissance cynique : elle trahit Cécile (lettre LXIII), jouit de voir qu'on la prend pour un guide consolateur (ibid.).

  • comédien consommé, le libertin excelle dans la représentation, et l'agencement des lettres permet d'en savourer toutes les facettes. Ainsi les lettres d'amour de Valmont à Mme de Tourvel (lettre LXVIII) sont confrontées au commentaire que le même en fait pour Mme de Merteuil (lettre LXX); les poses étudiées de celle-ci pour Prévan (lettre LXXXV) sont démasquées par le récit , faussement indigné et vertueux, de l'aventure (LXXXVII).

  • metteur en scène, le libertin agit sur les événements et tire les ficelles (on aura pu noter les compliments qu'à ce propos la marquise de Merteuil s'adresse à elle-même dans la lettre LXXXI : Je commençais à déployer sur le grand théâtre les talents que je m'étais donnés). Les lettres LXXI, LXXIX et LXXXV sont de vrais récits enchâssés, dans le goût boccacien, de ses machinations perfides. Valmont n'est pas en reste : il ruse pour se faire de Cécile une complice (lettre LXXIII) ou se préparer une entrée dans sa chambre (lettre LXXXIV). Les conseils de Mme de Merteuil à Valmont sont d'ailleurs ceux d'un régisseur à un acteur (lettre LXIII) et la "gaieté" (lettre LXXIV) qu'elle ne peut se refuser dans la mystification accentue ce côté ludique.


2. Le libertin : la volonté de puissance

  • culte du moi, orgueil et mépris caractérisent d'abord Mme de Merteuil et Valmont. Ils se placent au-dessus du commun des hommes et célèbrent la perfection de leurs machinations. On pourra mesurer l'orgueil de la marquise dans la lettre LXXXI (je suis moi-même mon ouvrage) comme dans la lettre LXXXV. Cette autosatisfaction se double d'un mépris pour les faibles (les sots sont ici bas pour nos menus plaisirs, lettre LXIII) et particulièrement pour les femmes, que Mme de Merteuil classe en catégories (lettre LXXXI). La vertu craintive de Mme de Tourvel (lettre LVI) ou l'ingénuité assez sotte de Cécile de Volanges (lettre LXXXII) semblent d'ailleurs des illustrations de cette typologie, que la marquise sait esquisser pour mieux s'en excepter.
      Cet orgueil veut trouver ses signes manifestes : c'est d'abord l'assujettissement des faibles (ainsi les visées de Mme de Merteuil sur Cécile, lettre LIV) et le jeu intellectuel d'un cynisme affranchi de toute valeur morale (lettre XCIX). Mais les deux libertins eux-mêmes mettent dans leurs rapports la même tension de la volonté et de l'orgueil. La marquise, consciente de son statut de femme, veut assurer son emprise sur Valmont, qu'elle ne cesse de rabaisser et de persifler. Chez elle, le libertinage prend donc la forme d'un véritable féminisme, que la lettre LXXXI révèle dans toute son ampleur vindicative. Son humiliation d'avoir été "pariée" par Prévan vaudra à celui-ci un châtiment impitoyable capable de lui montrer qui peut prétendre posséder l'autre (lettres LXXIV et LXXXI).

  • la séduction est une guerre : il s'agit pour le conquérant de dissiper d'abord chez sa victime les scrupules de la raison. Ainsi les lettres de Valmont à Mme de Tourvel vérifient le jugement de Mme de Merteuil (à quoi vous servirait d'attendrir par lettres, puisque vous ne seriez pas là pour en profiter ? lettre XXXIII). Cette stratégie argumentative est particulièrement à l'œuvre dans les lettres LVIII et LXXXIII. Cette séduction dépasse parfois la raison dans la fascination "serpentine" que Valmont exerce sur Mme de Tourvel (lettres LXXVI, LXXVIII) ou dans l'appétit que Mme de Merteuil manifeste devant les charmes de Cécile (lettre LXIII), mais l'érotisme dont il s'agit est toujours un "érotisme de tête". Mme de Merteuil et Valmont sont complices d'abord - et peut-être exclusivement - par la nature de leur intelligence : leur machiavélisme, allié au voyeurisme qui explique la jouissance qu'ils peuvent prendre aux récits de leurs exploits respectifs, atteste leur cérébralité.

 

Roman de l'intelligence qui consacre la suprématie de l'esprit, l'œuvre de Laclos met en scène à travers deux personnages de libertins une aversion intellectuelle à l'égard de l'amour, considéré comme un "déraisonnement" (lettre LXX). La nature de ce libertinage est donc inséparable de l'étude de deux caractères qui ne peuvent qu'être en conflit par l'identité même de leur prévention à l'égard des passions et de leur orgueil.
   Ceci, au terme de la deuxième partie, peut commander une nouvelle attente de lecture.

 

Lecture : lettre LXXXI (extrait)

 

 

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