Jules Laforgue : héritage et modernité

 

 

 

  Indiquant, pour les perspectives d'étude du texte poétique, les notions d'évolution et de modernité, les programmes du Bac font de l'œuvre de Jules Laforgue un terrain d'étude privilégié. Poète de fin de siècle - voyez nos indications biographiques -, profondément imprégné des traditions qui le précèdent (la poésie lyrique du seizième siècle, le Romantisme, Baudelaire), Laforgue est aussi celui qui, de manière moins notoire que Rimbaud, a fait éclater ces formes sans renier ses dettes.

  Le groupement de textes que vous trouverez ci-dessous s'efforce d'illustrer cet itinéraire. Les six poèmes que nous avons choisis se présentent à vous sur la même page pour ne pas en interrompre l'évidente progression des formes, sinon de l'inspiration. Pour chacun d'entre eux, un lien vous invite à vous rendre sur les pages suivantes où vous trouverez des propositions de lectures analytiques ou de commentaires.

 

Objets d'étude :
Écriture poétique et quête du sens -  Les réécritures.
Corpus :
    Sonnet de printemps (Premiers poèmes, 1903)
    Spleen
    La cigarette
    Triste, triste (Le Sanglot de la terre, 1901)
    Albums (Des fleurs de bonne volonté, 1890)
    L'hiver qui vient (Derniers vers, 1890).

 

  Sonnet de printemps (Premiers poèmes)



 

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Avril met aux buissons leurs robes de printemps
Et brode aux boutons d'or de fines collerettes,
La mouche d'eau sous l'œil paisible des rainettes,
Patine en zigzags fous aux moires des étangs.

Narguant d'un air frileux le souffle des autans
Le liseron s'enroule étoilé de clochettes
Aux volets peints en vert des blanches maisonnettes,
L'air caresse chargé de parfums excitants.

Tout aime, tout convie aux amoureuses fièvres,
Seul j'erre à travers tout le dégoût sur les lèvres.
Ah ! l'Illusion morte, on devrait s'en aller.

Hélas ! j'attends toujours toujours l'heure sereine,
Où pour la grande nuit dans un coffre de chêne,
Le Destin ce farceur voudra bien m'emballer.

 

  Les premiers poèmes de Laforgue, réunis plus tard en volume, ont été composés pendant son adolescence, et sans doute pendant les années passées au lycée de Tarbes. Ces œuvres de jeunesse sont ainsi ouvertes aux influences, notamment celles des poètes du XVIème siècle. On rapprochera utilement ce Sonnet de printemps du sonnet de Ronsard que nous proposons sur une autre page : alors que, chez Ronsard, l'élan vital manifesté par l'éclosion du printemps est l'occasion d'une invitation à l'amour, il est déjà compromis chez Laforgue par la désillusion et la parodie.
  La lecture analytique dont vous trouverez ci-dessous les étapes s'est donné comme projet de lecture l'examen de la manière dont Laforgue se fait l'écho d'une tradition lyrique dans laquelle le printemps, saison de renaissance, est souvent la métaphore de l'élan vital. Nous suivons ici, pour les questions, les instructions de notre fiche sur l'étude du texte poétique.

OBSERVATION INTERPRÉTATION
1) Situation d'énonciation :
- qui parle ? un "je", présent uniquement dans les tercets.

- à qui ? aucun indice du récepteur.

- de quoi ? de son incapacité à partager l'effervescence universelle de la Nature, de son dégoût et de sa volonté de mourir.
- Le mode récit des quatrains s'oppose au mode discours des tercets, comme s'oppose à l'élan vital universel la solitude de ce "je" tourné, lui, vers la mort.
- ce refus de l'adresse à un possible confident accentue l'impression de solitude.
- ce refus introduit une note amère et funèbre dans la thématique du poème : ceci le distingue nettement de l'inspiration traditionnelle.
Bilan : certes, les éléments traditionnels sont bien présents, mais comme parodiés, et vite évincés en tout cas au profit d'une expression quasi pathologique de l'Ennui. Tradition et originalité se mêlent donc.
2) Versification :
- type de poème : un sonnet marotique régulier.
- type de vers : l'alexandrin régulier des quatrains signifie bien sûr une certaine harmonie, mais cache peut-être une certaine dérision par sa régularité presque monotone pour une saison aussi dynamique.
  Dans les tercets, l'alexandrin connaît quelques irrégularités (césures des vers 11 et 12).
- type de rime : alternance de rimes masculines et féminines dans les quatrains; l'alternance dans les tercets crée un distique initial. Celui-ci joue le rôle d'une transition (rappel de l'euphorie des quatrains et introduction du thème personnel).
- une poésie de jeunesse encore respectueuse des formes classiques

- jusque dans ses formes les plus apparemment traditionnelles, la parodie est peut-être sensible.
- cette rupture marque deux soupirs de tristesse et de dégoût.
- la composition du sonnet est très rigoureuse : elle est mise au service de l'expression d'une rupture entre le moi et le monde.
Bilan : ici encore, tradition et originalité se mêlent, mais on note que la parodie l'emporte jusque dans une expression qui semble traditionnellement lyrique. Avec Laforgue, le printemps nous semble usé, convenu, et l'authenticité est du côté du désir de mort.
3) Structure grammaticale et versification :
- rapport entre phrase et strophe : la phrase épouse la strophe, ce qu'encourage la forme du sonnet.
- rapport entre phrase et vers : elle épouse aussi à peu près le vers, ce qui est moins attendu.
- forme très sage en effet pour l'expression d'une saison explosive.

- L'impression dominante est celle d'une musicalité régulière mais presque monotone, qui commande surtout l'expression du désenchantement.
Bilan : le refus de Laforgue est autant celui de l'élan vital que de la forme convenue qui a l'habitude de l'exprimer. On peut confirmer ici la décadence d'une certaine expression lyrique et l'irruption du cynisme en poésie.
4) Jeux sur le signifié :
- champs lexicaux : un bestiaire inhabituel (mouche d'eau, rainette) auquel on peut ajouter le liseron, herbe folle, et le topos des volets peints en vert.
- figures de rhétorique : allégories d'Avril, stéréotype imité de la Renaissance, du Destin assimilé à un croque-mort, et de l'Illusion.

- cette dissonance dans les éléments naturels signale une discrète parodie.

- l'utilisation de l'allégorie est une forme assez convenue. Ici, celle du Printemps se signale volontairement comme un cliché; l'image du Destin et les mots crus qui l'accompagnent paraissent significativement plus authentiques.
Bilan : des éléments incontestablement traditionnels, notamment l'utilisation de l'allégorie, se mêlent à des motifs plus personnels, voire provocants, qui constituent une tonalité originale.
5) Jeux sur le signifiant :
- quelques sonorités inhabituelles ("zigzags")
- allitération des gutturales ("r") des tercets.
le poète crée une distorsion harmonique entre les sonorités volontiers guillerettes des quatrains et celles, âpres et funèbres, des tercets.
Bilan : peu d'effets sonores et rythmiques, qui laissent ce poème de jeunesse encore fidèle aux formes classiques.

  La lecture du poème aura ainsi mis en évidence deux perspectives majeures que la relecture des bilans successifs confirmera : si le poème est marqué par une tradition, les formes originales qui la contestent ne manquent pas.

Construisons par exemple le premier axe de lecture d'un commentaire :
       DES ASPECTS TRADITIONNELS.

Idées directrices Procédés relevés Interprétation
Un sonnet marotique - rupture entre quatrains et tercets conforme au genre
- présence dans les tercets du distique initial
- fidélité aux schémas classiques de l'alternance des rimes
- le poète manifeste sa différence : à la Nature en fête s'oppose l'expression du dégoût et de l'Ennui.
- le distique joue un rôle structurant : rappel du lyrisme euphorique et affirmation d'une solitude souffreteuse.
- lyrisme de l'harmonie et de la réconciliation.
Une versification régulière - cadences régulières de l'alexandrin.
- la phrase épouse la strophe et le vers.
- le poète reste fidèle au lyrisme traditionnel de l'effusion sentimentale au contact de la Nature.
- le sonnet garde une construction rigoureuse qui se souvient de ses origines (aspect démonstratif).
Des figures convenues - des allégories classiques ("Avril" fait songer à la peinture de la Renaissance).
- des topoï
- le poème fait songer à nombre de productions culturelles inspirées par le printemps (Ronsard, Botticelli).
- l'obstination des clichés laisse néanmoins présager une volonté parodique.

 Construisez et rédigez le deuxième axe !


Spleen (Le Sanglot de la terre, 1901)

Tout m'ennuie aujourd'hui. J'écarte mon rideau.
En haut ciel gris rayé d'une éternelle pluie.
En bas la rue où dans une brume de suie
Des ombres vont, glissant parmi les flaques d'eau.

Je regarde sans voir fouillant mon vieux cerveau,
Et machinalement sur la vitre ternie
Je fais du bout du doigt de la calligraphie.
Bah! sortons, je verrai peut-être du nouveau.

Pas de livres parus. Passants bêtes. Personne.
Des fiacres, de la boue, et l'averse toujours...
Puis le soir et le gaz et je rentre à pas lourds...

Je mange, et bâille, et lis, rien ne me passionne...
Bah ! Couchons-nous. - Minuit. Une heure. Ah ! chacun dort !
Seul je ne puis dormir et je m'ennuie encor.


7 novembre 1880

  Nous avons étudié ce poème dans le chapitre consacré à la lecture analytique du texte poétique.
  Vous y trouverez le texte, suivi de cette lecture et d'un plan de commentaire composé. Vous pourrez aussi lire le Spleen (Les Fleurs du Mal, LXXVIII) de Charles Baudelaire, qui vous donnera une idée de l'influence subie par Laforgue et de son originalité.

  La fraternité est évidente entre ces poètes qui, à la queue du Romantisme, incarnent une exaspération très fin de siècle devant les platitudes de l'existence. Il y a ici plus qu'une pose ou qu'un topos; il s'agit bien d'une crise de la civilisation que Paul Bourget, dans ses Essais de psychologie contemporaine (1883), avait bien cernée :
   "Une nausée universelle devant les insuffisances de ce monde soulève le cœur des Slaves, des Germains et des Latins. Elle se manifeste chez les premiers par le nihilisme, chez les seconds par le pessimisme, chez nous-mêmes par de solitaires et bizarres névroses. La rage meurtrière des conspirateurs de Saint-Pétersbourg, les livres de Schopenhauer, les furieux incendies de la Commune et la misanthropie acharnée des romanciers naturalistes — je choisis avec intention les exemples les plus disparates — ne révèlent-ils pas un même esprit de négation de la vie qui, chaque jour, obscurcit davantage la civilisation occidentale ? Nous sommes loin, sans doute, du suicide de la planète, suprême désir des théoriciens du malheur. Mais lentement, sûrement, une croyance à la banqueroute de la nature ne s'élabore-t-elle pas, qui risque de devenir la foi sinistre du XXe siècle, si un renouveau, qui ne saurait guère être qu'un élan de renaissance religieuse, ne sauve pas l'humanité trop réfléchie de la lassitude de sa propre pensée ?"

 


  La cigarette (Le Sanglot de la terre, 1901)



 

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Oui, ce monde est bien plat ; quant à l'autre, sornettes.
Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort,
Et pour tuer le temps, en attendant la mort,
Je fume au nez des dieux de fines cigarettes.

Allez, vivants, luttez, pauvres futurs squelettes.
Moi, le méandre bleu qui vers le ciel se tord
Me plonge en une extase infinie et m'endort
Comme aux parfums mourants de mille cassolettes.

Et j'entre au paradis, fleuri de rêves clairs
Où l'on voit se mêler en valses fantastiques
Des éléphants en rut à des chœurs de moustiques.

Et puis, quand je m'éveille en songeant à mes vers,
Je contemple, le cœur plein d'une douce joie,
Mon cher pouce rôti comme une cuisse d'oie.

 

  Les vingt-neuf poèmes réunis sous le titre Le Sanglot de la Terre, et publiés après la mort du poète (1901), ont été sans doute composés entre 1880 et 1882. Recueil d'adolescent encore, que Laforgue, après maints remaniements, ne se résoudra pas à publier, tout agacé qu'il est de n'y trouver qu'un "ramassis de petites saletés banales." La cigarette offre pourtant déjà l'image d'une singulière maîtrise des moyens poétiques, que Laforgue mobilise à l'évidence dans le sens de l'économie : désespoir et ricanement s'y déploient harmonieusement, sans pathos ni complaisance.
  La lecture analytique que nous proposons s'est choisi un projet de lecture qui s'inscrit dans la lignée des commentaires précédents : si, à l'évidence, le modèle baudelairien est encore prégnant dans le poème, en trouve-t-on néanmoins la profondeur métaphysique ? Comme pour la lecture analytique précédente, nous suivons les questions de notre fiche pratique.

OBSERVATION INTERPRÉTATION
1) Situation d'énonciation :
- qui parle ? un "je" omniprésent, rehaussé par le "moi".

- à qui ? apostrophes aux vivants, "futurs squelettes".


- de quoi ? du plaisir gratuit de fumer, de rêver, de créer.

- souci d'affirmer sa différence et son identité face aux autres vivants.
- adresse aux citoyens d'une société mercantile, aux hommes en général, dont les efforts pour vivre paraissent dérisoires.
- autant de plaisirs interdits, inutiles, que le poète célèbre avec une provocation maligne.
Bilan : le poète affiche un sens désespéré de l'existence allié ici à une affirmation hédoniste et narquoise.
2) Versification :
- type de poème : un sonnet dont la structure est rigoureuse : les quatrains évoquent le plaisir de fumer, les tercets marquent l'entrée dans un "paradis".
- type de vers : l'alexandrin, souvent régulier, peut présenter certaines irrégularités dans la place de la césure.

- type de rime : des rimes assez inhabituelles.
         squelettes / cassolettes
         fantastiques / moustiques

- une trame narrative très simple qui assimile le fait de fumer à une fuite hors de ce monde (on songe aux paradis artificiels de Baudelaire).
- au vers 6, la césure met violemment en valeur l'arrogance du "moi"; au vers 12, l'isolement de l'adverbe de temps marque comme un dénouement dans la narration, celui du réveil voluptueux ; le vers 7 traduit la volupté de la rêverie.
- rimes guillerettes tout à fait hors de propos dans ce contexte : elles caractérisent bien l'humeur grinçante et narquoise du poète.
alliance d'un mot noble et d'un mot vulgaire qui caractérise aussi la dérision du poète à l'égard des formes classiques et romantiques.
Bilan : la forme choisie par Laforgue a des implications artistiques et idéologiques. Artistiquement, il s'oppose à l'étalage lyrique des sentiments pour préférer l'expression grinçante d'un secret désespoir. La dissonance, la rupture des rythmes brisent l'excès de sentimentalité et favorisent l'autodérision. Idéologiquement, cette forme "décadente" fait de Laforgue un poète en rupture de ban, farouchement enraciné dans une solitude narquoise.
3) Structure grammaticale et versification :
- rapport entre phrase et strophe : la phrase épouse la strophe.
- rapport entre phrase et vers : à deux reprises (vers 6-8 et 9-11), la phrase déborde du vers en une série d'enjambements.
- le poète reste fidèle à la tradition du sonnet qui est de donner à chaque strophe son autonomie.
- ces enjambements suggèrent l'ampleur voluptueuse et hallucinée de la rêverie. Ceci est d'autant plus notable que les visions du poète sont volontairement grotesques.
Bilan : Il n'est pas indifférent de noter que les seuls élans lyriques du poème, ceux qui dilatent la phrase sur trois vers, soient aussi les moments les plus ridicules du texte, ceux qui paraissent les plus ironiques. Autre preuve du climat particulier de la poésie laforguienne, où le grincement de la forme invite le lecteur à être plus sensible encore à l'"à-quoi-bonisme" de l'inspiration.
4) Jeux sur le signifié :
champs lexicaux : - celui de la mort ("tuer, squelettes, mort, sort, mourants";
                           - celui de la fantasmagorie voluptueuse ("extase, paradis, rêves, valses fantastiques, contemple, douce joie")

figures de rhétorique : - les comparaisons
                 ("comme aux parfums; comme une cuisse d'oie")
                                -
les métaphores
                 ("méandre bleu, parfums mourants")

- la mort semble être la seule réalité qui vaille, celle qui rend inutiles tous les efforts mais légitime en revanche les petits plaisirs sans lendemain.
- univers onirique marqué surtout par la fantaisie, le refus de se prendre au sérieux (on comparera utilement avec la fantasmagorie terrifiante du Spleen baudelairien). Ceci n'enlève rien d'ailleurs à la détresse existentielle.
- degré très simple de l'image, même si celle de la cuisse d'oie paraît extravagante, autant que celle des "éléphants en rut" ou des "chœurs de moustiques".
- rareté encore de la figure de style qui n'apparaît guère que pour suggérer le plaisir de fumer, mais est radicalement absente de l'évocation du monde réel.
Bilan : Cette forme dissonante soigneusement cultivée est au service d'un désespoir grinçant. Tel est le registre revendiqué par Laforgue, qui s'inscrit dans une postérité baudelairienne soigneusement décalée. La fantaisie de l'univers, son extravagance, renoncent à l'expression pathologique du spleen et disent en mineur les atermoiements d'une âme désenchantée. Comment exprimer l'Ennui après Baudelaire ? La question a dû se poser sans doute à cette génération de poètes "fin de siècle". Laforgue, quant à lui, lourd de cet héritage, y répond par l'humilité du ton et l'élégance de la dérision.

 

Illustrations de Vincent Lavergne.

 

 

 

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