JULES LAFORGUE
HÉRITAGE ET MODERNITÉ
ANALYSES ET COMMENTAIRES
Les premiers poèmes de Laforgue, réunis plus tard en volume, ont été composés pendant son adolescence, et sans doute pendant les années passées au lycée de Tarbes. Ces uvres de jeunesse sont ainsi ouvertes aux influences, notamment celles des poètes du XVIème siècle. On rapprochera utilement ce Sonnet de printemps du sonnet de Ronsard que nous proposons sur une autre page : alors que, chez Ronsard, l'élan vital manifesté par l'éclosion du printemps est l'occasion d'une invitation à l'amour, il est déjà compromis chez Laforgue par la désillusion et la parodie.
La lecture analytique dont vous trouverez ci-dessous les étapes s'est donné comme projet de lecture l'examen de la manière dont Laforgue se fait l'écho d'une tradition lyrique dans laquelle le printemps, saison de renaissance, est souvent la métaphore de l'élan vital. Nous suivons ici, pour les questions, les instructions de notre fiche sur l'étude du texte poétique.
| OBSERVATION | INTERPRÉTATION |
| 1) Situation d'énonciation : - qui parle ? un "je", présent uniquement dans les tercets. - à qui ? aucun indice du récepteur. - de quoi ? de son incapacité à partager l'effervescence universelle de la Nature, de son dégoût et de sa volonté de mourir. |
- Le mode récit des quatrains s'oppose au mode discours des tercets,
comme s'oppose à l'élan vital universel la solitude de ce "je" tourné, lui,
vers la mort. - ce refus de l'adresse à un possible confident accentue l'impression de solitude. - ce refus introduit une note amère et funèbre dans la thématique du poème : ceci le distingue nettement de l'inspiration traditionnelle. |
| Bilan : certes, les éléments traditionnels sont bien présents, mais comme parodiés, et vite évincés en tout cas au profit d'une expression quasi pathologique de l'Ennui. Tradition et originalité se mêlent donc. | |
| 2) Versification : - type de poème : un sonnet marotique régulier. - type de vers : l'alexandrin régulier des quatrains signifie bien sûr une certaine harmonie, mais cache peut-être une certaine dérision par sa régularité presque monotone pour une saison aussi dynamique. Dans les tercets, l'alexandrin connaît quelques irrégularités (césures des vers 11 et 12). - type de rime : alternance de rimes masculines et féminines dans les quatrains; l'alternance dans les tercets crée un distique initial. Celui-ci joue le rôle d'une transition (rappel de l'euphorie des quatrains et introduction du thème personnel). |
- une poésie de jeunesse encore respectueuse des formes classiques - jusque dans ses formes les plus apparemment traditionnelles, la parodie est peut-être sensible. - cette rupture marque deux soupirs de tristesse et de dégoût. - la composition du sonnet est très rigoureuse : elle est mise au service de l'expression d'une rupture entre le moi et le monde. |
| Bilan : ici encore, tradition et originalité se mêlent, mais on note que la parodie l'emporte jusque dans une expression qui semble traditionnellement lyrique. Avec Laforgue, le printemps nous semble usé, convenu, et l'authenticité est du côté du désir de mort. | |
| 3) Structure grammaticale et versification : - rapport entre phrase et strophe : la phrase épouse la strophe, ce qu'encourage la forme du sonnet. - rapport entre phrase et vers : elle épouse aussi à peu près le vers, ce qui est moins attendu. |
- forme très sage en effet pour l'expression d'une saison explosive. - L'impression dominante est celle d'une musicalité régulière mais presque monotone, qui commande surtout l'expression du désenchantement. |
| Bilan : le refus de Laforgue est autant celui de l'élan vital que de la forme convenue qui a l'habitude de l'exprimer. On peut confirmer ici la décadence d'une certaine expression lyrique et l'irruption du cynisme en poésie. | |
| 4) Jeux sur le signifié : - champs lexicaux : un bestiaire inhabituel (mouche d'eau, rainette) auquel on peut ajouter le liseron, herbe folle, et le topos des volets peints en vert. - figures de rhétorique : allégories d'Avril, stéréotype imité de la Renaissance, du Destin assimilé à un croque-mort, et de l'Illusion. |
- cette dissonance dans les éléments naturels signale une discrète parodie. - l'utilisation de l'allégorie est une forme assez convenue. Ici, celle du Printemps se signale volontairement comme un cliché; l'image du Destin et les mots crus qui l'accompagnent paraissent significativement plus authentiques. |
| Bilan : des éléments incontestablement traditionnels, notamment l'utilisation de l'allégorie, se mêlent à des motifs plus personnels, voire provocants, qui constituent une tonalité originale. | |
| 5) Jeux sur le signifiant : - quelques sonorités inhabituelles ("zigzags") - allitération des gutturales ("r") des tercets. |
le poète crée une distorsion harmonique entre les sonorités volontiers guillerettes des quatrains et celles, âpres et funèbres, des tercets. |
| Bilan : peu d'effets sonores et rythmiques, qui laissent ce poème de jeunesse encore fidèle aux formes classiques. | |
La lecture du poème aura ainsi mis en évidence deux perspectives majeures que la relecture des bilans successifs confirmera : si le poème est marqué par une tradition, les formes originales qui la contestent ne manquent pas.
Construisons par exemple le premier axe de lecture d'un commentaire :
DES ASPECTS TRADITIONNELS.
| Idées directrices | Procédés relevés | Interprétation |
| Un sonnet marotique | - rupture entre quatrains et tercets conforme au genre - présence dans les tercets du distique initial - fidélité aux schémas classiques de l'alternance des rimes |
- le poète manifeste sa différence : à la Nature en fête s'oppose
l'expression du dégoût et de l'Ennui. - le distique joue un rôle structurant : rappel du lyrisme euphorique et affirmation d'une solitude souffreteuse. - lyrisme de l'harmonie et de la réconciliation. |
| Une versification régulière | - cadences régulières de l'alexandrin. - la phrase épouse la strophe et le vers. |
- le poète reste fidèle au lyrisme traditionnel de l'effusion
sentimentale au contact de la Nature. - le sonnet garde une construction rigoureuse qui se souvient de ses origines (aspect démonstratif). |
| Des figures convenues | - des allégories classiques ("Avril" fait songer à la peinture
de la Renaissance). - des topoï |
- le poème fait songer à nombre de productions culturelles inspirées
par le printemps (Ronsard, Botticelli). - l'obstination des clichés laisse néanmoins présager une volonté parodique. |
Construisez et rédigez le deuxième axe !
Les vingt-neuf poèmes réunis sous le titre Le Sanglot de la Terre, et publiés après la mort du poète (1901), ont été sans doute composés entre 1880 et 1882. Recueil d'adolescent encore, que Laforgue, après maints remaniements, ne se résoudra pas à publier, tout agacé qu'il est de n'y trouver qu'un "ramassis de petites saletés banales." La cigarette offre pourtant déjà l'image d'une singulière maîtrise des moyens poétiques, que Laforgue mobilise à l'évidence dans le sens de l'économie : désespoir et ricanement s'y déploient harmonieusement, sans pathos ni complaisance.
La lecture analytique que nous proposons s'est choisi un projet de lecture qui s'inscrit dans la lignée des commentaires précédents : si, à l'évidence, le modèle baudelairien est encore prégnant dans le poème, en trouve-t-on néanmoins la profondeur métaphysique ? Comme pour la lecture analytique précédente, nous suivons les questions de notre fiche pratique.
| OBSERVATION | INTERPRÉTATION |
| 1) Situation d'énonciation : - qui parle ? un "je" omniprésent, rehaussé par le "moi". - à qui ? apostrophes aux vivants, "futurs squelettes". - de quoi ? du plaisir gratuit de fumer, de rêver, de créer. |
- souci d'affirmer sa différence et son identité face aux autres vivants. - adresse aux citoyens d'une société mercantile, aux hommes en général, dont les efforts pour vivre paraissent dérisoires. - autant de plaisirs interdits, inutiles, que le poète célèbre avec une provocation maligne. |
| Bilan : le poète affiche un sens désespéré de l'existence allié ici à une affirmation hédoniste et narquoise. | |
| 2) Versification : - type de poème : un sonnet dont la structure est rigoureuse : les quatrains évoquent le plaisir de fumer, les tercets marquent l'entrée dans un "paradis". - type de vers : l'alexandrin, souvent régulier, peut présenter certaines irrégularités dans la place de la césure.
- type de rime : des rimes assez inhabituelles. |
- une trame narrative très simple qui assimile le fait de fumer à une
fuite hors de ce monde (on songe aux paradis artificiels de Baudelaire). - au vers 6, la césure met violemment en valeur l'arrogance du "moi"; au vers 12, l'isolement de l'adverbe de temps marque comme un dénouement dans la narration, celui du réveil voluptueux ; le vers 7 traduit la volupté de la rêverie. - rimes guillerettes tout à fait hors de propos dans ce contexte : elles caractérisent bien l'humeur grinçante et narquoise du poète. alliance d'un mot noble et d'un mot vulgaire qui caractérise aussi la dérision du poète à l'égard des formes classiques et romantiques. |
| Bilan : la forme choisie par Laforgue a des implications artistiques et idéologiques. Artistiquement, il s'oppose à l'étalage lyrique des sentiments pour préférer l'expression grinçante d'un secret désespoir. La dissonance, la rupture des rythmes brisent l'excès de sentimentalité et favorisent l'autodérision. Idéologiquement, cette forme "décadente" fait de Laforgue un poète en rupture de ban, farouchement enraciné dans une solitude narquoise. | |
| 3) Structure grammaticale et versification : - rapport entre phrase et strophe : la phrase épouse la strophe. - rapport entre phrase et vers : à deux reprises (vers 6-8 et 9-11), la phrase déborde du vers en une série d'enjambements. |
- le poète reste fidèle à la tradition du sonnet qui est de donner à
chaque strophe son autonomie. - ces enjambements suggèrent l'ampleur voluptueuse et hallucinée de la rêverie. Ceci est d'autant plus notable que les visions du poète sont volontairement grotesques. |
| Bilan : Il n'est pas indifférent de noter que les seuls élans lyriques du poème, ceux qui dilatent la phrase sur trois vers, soient aussi les moments les plus ridicules du texte, ceux qui paraissent les plus ironiques. Autre preuve du climat particulier de la poésie laforguienne, où le grincement de la forme invite le lecteur à être plus sensible encore à l'"à-quoi-bonisme" de l'inspiration. | |
| 4) Jeux sur le signifié : - champs lexicaux : celui de la mort ("tuer, squelettes, mort, sort, mourants"; celui de la fantasmagorie voluptueuse ("extase, paradis, rêves, valses fantastiques, contemple, douce joie") - figures de rhétorique : les comparaisons ("comme aux parfums; comme une cuisse d'oie") les métaphores |
- la mort semble être la seule réalité qui vaille, celle qui rend inutiles tous les efforts mais légitime en revanche les petits plaisirs sans lendemain. - univers onirique marqué surtout par la fantaisie, le refus de se prendre au sérieux (on comparera utilement avec la fantasmagorie terrifiante du Spleen baudelairien). Ceci n'enlève rien d'ailleurs à la détresse existentielle. - degré très simple de l'image, même si celle de la cuisse d'oie paraît extravagante, autant que celle des "éléphants en rut" ou des "churs de moustiques". - rareté encore de la figure de style qui n'apparaît guère que pour suggérer le plaisir de fumer, mais est radicalement absente de l'évocation du monde réel. |
| Bilan : Cette forme dissonante soigneusement cultivée est au service d'un désespoir grinçant. Tel est le registre revendiqué par Laforgue, qui s'inscrit dans une postérité baudelairienne soigneusement décalée. La fantaisie de l'univers, son extravagance, renoncent à l'expression pathologique du spleen et disent en mineur les atermoiements d'une âme désenchantée. Comment exprimer l'Ennui après Baudelaire ? La question a dû se poser sans doute à cette génération de poètes "fin de siècle". Laforgue, quant à lui, lourd de cet héritage, y répond par l'humilité du ton et l'élégance de la dérision. | |
Le Sanglot de la Terre correspond à une époque où Laforgue considère la poésie comme un défouloir pour "métaphysicien adolescent". La plupart de ces poèmes manifestent en effet une conscience aiguë de l'éphémère qui trahit l'influence de Pascal et fait de Laforgue, avec Schopenhauer, l'un des grands représentants du pessimisme de son temps. De ce recueil, il dira : "Un volume de vers que j'appelle philosophiques. Sans prétention. Naïvement. Je croyais. Puis, brusque déchirement. Deux ans de solitude dans les bibliothèques, sans amour, sans amis, la peur de la mort. Des nuits à méditer dans une atmosphère de Sinaï. Alors je m'étonne que les philosophes qui exécutent quotidiennement l'idée de la justice, les idoles religieuses, et métaphysiques, et morales soient si peu émus, à croire qu'ils ne sont pas persuadés de l'existence de ces choses."(Pensées et paradoxes)
Ces propos ont guidé notre lecture de Triste, triste : le tableau ci-dessous organise nos remarques en deux axes de commentaire composé, qu'ont appelés l'énonciation philosophique du texte et le registre lyrique qui lui ajoute l'émotion vraie, voire la dérision annoncée par le titre.
| AXE DE LECTURE 1 : UN POÈME PHILOSOPHIQUE | ||
| Idées directrices | Procédés relevés | Interprétation |
| Un songe métaphysique | les verbes "je songe", "je contemple" | les quatrains manifestent une progression de la rêverie à la méditation |
| le passage du "je" au "nous" | le poème prend vite l'allure d'une réflexion sur l'humanité tout entière | |
| le vocabulaire scientifique et philosophique | peu à peu, le poète élève sa méditation jusqu'au macrocosme et les termes matérialistes excluent toute présence divine. | |
| Disproportion de l'homme dans l'univers | les majuscules ("Terre, Tout, Infini, Univers") | la place de l'homme dans l'Univers paraît dérisoire |
| l'antithèse ("atome d'un moment /étoiles éternelles") | toute entreprise humaine est frappée de vanité face à l'immensité du mystère cosmique | |
| Fatalité de sa condition | la place privilégiée des adverbes "inexorablement, toujours" | la conscience d'une limite naturelle empreint le poème d'un pessimisme radical |
| le présent de vérité générale | les formes sentencieuses accroissent encore l'expression d'une condamnation irréversible | |
| AXE DE LECTURE 2 : UN POÈME LYRIQUE | ||
| Idées directrices | Procédés relevés | Interprétation |
| Le rôle du décor | les termes descriptifs du premier quatrain | un cadre quotidien et banal qui favorise l'ennui |
| la liquidité des consonnes | la sensation de l'écoulement, de la fluidité, prépare la méditation métaphysique sur l'éphémère | |
| Misère de l'homme | le champ lexical de la fragilité : "peu, débiles, rien, seuls" | une vue intégralement tragique de l'existence humaine multiplie les indices de sa misère |
| les discordances du premier tercet | la rythme, ample et lent le plus souvent, s'accélère ici pour exprimer un cortège de misères | |
| les exclamatives | la tristesse est le lot obligé de la condition humaine et inspire une émotion amère | |
| La dérision | les termes péjoratifs "débiles, comédie, vices, chagrins" | ironie sarcastique à l'égard des prétentions humaines (notamment en ce qui concerne la science) |
| le cliché ravivé "nous allons fleurir les beaux pissenlits d'or" | la valorisation poétique des pissenlits contraste avec le cliché attendu | |
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