L'ARGENT
Balzac et la naissance du capitalisme :
Grandet, Nucingen, Gobseck

 

 

   Dans la peinture des mutations socio-économiques qui vont, au début du XIXème siècle, propulser l'Argent au rang de divinité, il est difficile de méconnaître l'œuvre de Balzac. On se souviendra peut-être du passage où le romancier célèbre avec emphase et ironie le pouvoir dont l'argent investit soudain son possesseur : A l’instant où l’argent se glisse dans la poche d’un étudiant, il se dresse en lui-même une colonne fantastique sur laquelle il s’appuie. Il marche mieux qu’auparavant, il se sent un point d’appui pour son levier, il a le regard plein, direct, il a les mouvements agiles ; la veille, humble et timide, il aurait reçu des coups ; le lendemain, il en donnerait à un premier ministre. Il se passe en lui des phénomènes inouïs : il veut tout et peut tout, il désire à tort et à travers, il est gai, généreux, expansif. Enfin, l’oiseau naguère sans ailes a retrouvé son envergure. L’étudiant sans argent happe un brin de plaisir comme un chien qui dérobe un os à travers mille périls, il le casse, en suce la moelle, et court encore ; mais le jeune homme qui fait mouvoir dans son gousset quelques fugitives pièces d’or déguste ses jouissances, il les détaille, il s’y complaît, il se balance dans le ciel, il ne sait plus ce que signifie le mot misère . Paris lui appartient tout entier. Age où tout est luisant, où tout scintille et flambe ! âge de force joyeuse dont personne ne profite, ni l’homme, ni la femme ! âge des dettes et des vives craintes qui décuplent tous les plaisirs ! Qui n’a pas pratiqué la rive gauche de la Seine, entre la rue Saint-Jacques et la rue des Saints-Pères, ne connaît rien à la vie humaine ! (Le Père Goriot).
  Comme l'a montré Pierre Barbéris, les romans de La Comédie humaine se situent au moment précis où la bourgeoisie d'affaires se trouve comme étonnée de prendre le pouvoir. Ses valeurs, jusqu'alors, restaient celles du travail et de l'économie familiale. La voici quasiment contrainte de découvrir les nécessités de la haute finance et, abritant dans ses coffres le dieu ravageur qui s'apprête à gouverner la vie de millions d'hommes, la voici aussi maîtresse d'une morale nouvelle. Après le texte de P. Barbéris qui montre clairement ces mécanismes et se clôt sur l'évocation de Zola, nous publions quelques extraits significatifs des trois grands romans de Balzac indispensables à une réflexion sur l'argent, évoquant respectivement les figures de l'avare, du banquier et de l'usurier : Eugénie Grandet, La maison Nucingen, Gobseck.

  Ce n'est pas seulement parce que Balzac n'ayant eu à vivre, lui, qu'avec les rentes, les billets à ordre, les traites, etc., ne voyait guère la réalité économique que sous cet angle boutiquier, que les rares entreprises industrielles de la Comédie humaine ont toutes un caractère familial et paternaliste. La grande entreprise de structure collective et consommatrice de capitaux n'apparaît qu'aux limites de la vision romanesque, dans un demi-jour qui traduit bien son caractère encore exceptionnel et insolite.[…]
  La bourgeoisie a de l'argent, est capable d'en gagner plus encore, mais dans l'ensemble elle ne semble pas souhaiter aller au bout d'elle-même et de cet argent. Elle reste et elle voudrait rester une bourgeoisie de gagne-petit, sans se rendre clairement compte que son élan la porte à se nier, à se dépasser comme classe de la mesure et de la raison. Ses propres virtualités l'inquiètent, et cette inquiétude fait à la fois sa force, sa permanence, sa valeur morale, son impuissance partielle, son déchirement. Les monopoles en gestation menacent la liberté bourgeoise, autrefois construite face aux prétentions aristocratiques et aux empiètements des rois. Cette menace est sentie, vécue plutôt, mais c'est le génie de Balzac d'avoir fait percevoir que rien n'empêcherait l'histoire de se faire. […] La bourgeoisie devient puissante, non plus seulement en dévorant de l'aristocrate, mais, à partir d'un certain moment, déjà en dévorant du bourgeois.
  Cette vision de Balzac situe admirablement le présent et l'avenir dont il est gros. Ce n'est certes pas une vision réjouissante, c'est, comme dans le Père Goriot, « tout un peuple de douleurs », et nous voici loin de Clochegourde et de la chère vallée ; nous voici loin du rêve de la petite maison de campagne ; M. de Mortsauf doit bien rire. Et l'on comprend que Balzac, parfois, voulant prendre du recul par rapport à ce bourbier où le progrès engendre la mort, se prenne de sympathie pour ces vieux gentilshommes qui, ayant cessé de signifier la vie et ses risques, peuvent signifier la morale, une morale absolue mais facile, détachée de la lutte et de la création. Plus de problèmes pour la noblesse mais de nouveaux et angoissants problèmes naissent chaque jour pour la bourgeoisie. Et c'est bien la définition la plus profonde qu’on ait jamais donnée de ces deux classes que celle à laquelle conduit Balzac : l'une immobilisée par suite de la résolution de contradictions dépassées ; l'autre déchirée par l'apparition de contradictions nouvelles. L'unité n'est pas sortie de la chaudière. Des relances nouvelles sont apparues. L'avènement bourgeois ne signifie pas l'arrêt, le repos, la jouissance. L'avenir devient menace. On a vu Birotteau se dépasser lui-même, puis se trouver dépassé par Nucingen et Keller. Le capitalisme moderne n'est encore qu'en gestation. Le capitalisme balzacien est dans l'ensemble un capitalisme familial, mesuré, prudent, mais qui par sa dynamique conduit à sa propre absorption dans un ensemble plus vaste et plus allant. Il y a donc dans la Comédie humaine deux capitalismes : celui que Balzac voit autour de lui, le plus répandu, et puis l'autre, le capitalisme de demain, qui existe déjà, comme exception. Encore et toujours, il nous faut revenir à l'entrevue de Birotteau avec les Keller, rencontre de deux époques. Pour Birotteau, emprunter est une honte, un signe de faiblesse; pendant des années il a financé lui-même son entreprise, il n'a jamais eu recours au crédit. Il s'agissait là d'un sage capitalisme personnel et qui ne dépassait jamais ses possibilités immédiates. A partir de 1850, les entreprises changeront de style et de méthode, feront appel aux banques, risqueront des investissements à long terme. C'est l'apparition des chemins de fer et le développement de la sidérurgie, sa conséquence immédiate, qui feront naître le capitalisme de commandite et de société. Il ne sera plus question alors de commis qui couchent à la maison et qui partagent la table des maîtres. Il ne sera plus question de comptes arrêtés par Madame en fin de journée. Mais Balzac mourra en 1850, date à laquelle les courbes de production commencent réellement à monter.
  Le capitalisme balzacien est donc un capitalisme embryonnaire, proliférant, rongeur, souvent plutôt bizarre que monstrueux, saisi au niveau de l'expérience individuelle et familiale. Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce capitalisme bon enfant, exceptionnellement vertigineux, n'est que la face bénigne du chancre qui commence à ronger non seulement la France mais l'Europe. Au capitalisme limité, familial, n'excluant pas encore les relations humaines et personnelles, succède un capitalisme anonyme qui se fond à l'air même qu'on respire et à la nature des choses. L'argent, concentré dans les banques et les sociétés, devient le maître invisible de centaines de milliers d'hommes.
  Balzac fait entrevoir ce drame d'un genre nouveau, des capitaux sans visage investis dans une entreprise dont les travailleurs ignorent tout de leurs véritables maîtres : c'est l'histoire des mines de Wortschin. Quelque part en Europe, dans les Balkans, on extrait du plomb argentifère. On ne saura jamais quel consortium, international sans doute, a entrepris cette exploitation. On ne saura jamais exactement ce qu'étaient ces mines, ce qu'on y faisait, qui en avait commencé la mise en valeur. Nucingen a une part, et c'est tout. Sur le marché français, c'est lui qui est le « maître de Wortschin ». Qui sont ces hommes qui, là-bas, travaillent, et dont le labeur sert de matière première aux spéculations de l'Alsacien ? On ne le saura jamais. Ils n'ont pas de visage. Ils n'existent pas. Le romancier saisit ici sur le vif la nature même du capitalisme en plein essor : le travail des hommes devient marchandise, objet de troc et de trafic. On ne vend pas les hommes, mais le fruit de leurs peines. C'est l'esclavage moderne. Zola fera répondre aux mineurs de Germinal quand on leur demandera à qui sont les mines dans lesquelles ils travaillent :
  — Hein ? à qui tout ça ? On n'en sait rien. A des gens. Et de la main, il désignait dans l'ombre un point vague, un lieu ignoré et reculé, peuplé de ces gens pour qui les Maheu tapaient à la veine depuis plus d'un siècle. Sa voix avait pris une sorte de peur religieuse, c'était comme s'il eût parlé d'un tabernacle inaccessible où se cachait le dieu repu et accroupi auquel ils donnaient toute leur chair et qu'ils n'avaient jamais vu.
  Balzac romancier, Balzac visionnaire, lui, est du côté de ces gens, du côté de Nucingen, de Rastignac, des Ragon, de tant d'autres. C'est eux que Balzac a vus, non les mineurs, parce que c'est chez eux pour l'instant que se fait l'Histoire. Au temps de Zola, le capitalisme installé, solide, tournant rond, sera devenu comme un destin contre lequel essaie de se défendre la vie. La lumière du roman tombera sur les victimes, changeant le sens de la vision. On n'en est pas encore là. Toute la lumière de Balzac tombe sur les actionnaires en train de construire l'Europe moderne. Au-delà de ce monde de l'argent en rut, cependant, vit le peuple, le peuple encore essentiellement négateur, le peuple qui, on le verra, ne joue qu'un rôle bien secondaire dans la Comédie humaine, mais qui cependant, et Balzac l'a bien senti, est déjà là, sans avoir demandé la permission à personne, aux portes de l'Histoire et de la réalité. 

Pierre BARBERIS, Le monde de Balzac, 1973.

 

  [Dans Eugénie Grandet, Balzac peint la figure du père Grandet, tonnelier de Saumur enrichi par des spéculations habiles.]

 La figure de Grandet exploitant le faux attachement des deux familles, en tirant d’énormes profits, dominait ce drame et l’éclairait. N’était-ce pas le seul dieu moderne auquel on ait foi, l’Argent dans toute sa puissance, exprimé par une seule physionomie ? […]

  Les avares ne croient point à une vie à venir, le présent est tout pour eux. Cette réflexion jette une horrible clarté sur l’époque actuelle, où, plus qu’en aucun autre temps, l’argent domine les lois, la politique et les mœurs. Institutions, livres, hommes et doctrines, tout conspire à miner la croyance d’une vie future sur laquelle l’édifice social est appuyé depuis dix-huit cents ans. Maintenant le cercueil est une transition peu redoutée. L’avenir, qui nous attendait par delà le requiem, a été transposé dans le présent. Arriver per fas et nefas au paradis terrestre du luxe et des jouissances vaniteuses, pétrifier son cœur et se macérer le corps en vue de possessions passagères, comme on souffrait jadis le martyre de la vie en vue de biens éternels, est la pensée générale ! pensée d’ailleurs écrite partout, jusque dans les lois, qui demandent au législateur : Que payes-tu ? au lieu de lui dire : Que penses-tu ? Quand cette doctrine aura passé de la bourgeoisie au peuple, que deviendra le pays ? […]

  En effet, peu dormeur, Grandet employait la moitié de ses nuits aux calculs préliminaires qui donnaient à ses vues, à ses observations, à ses plans, leur étonnante justesse et leur assuraient cette constante réussite de laquelle s’émerveillaient les Saumurois. Tout pouvoir humain est un composé de patience et de temps. Les gens puissants veulent et veillent. La vie de l’avare est un constant exercice de la puissance humaine mise au service de la personnalité. Il ne s’appuie que sur deux sentiments : l’amour-propre et l’intérêt ; mais l’intérêt étant en quelque sorte l’amour-propre solide et bien entendu, l’attestation continue d’une supériorité réelle, l’amour-propre et l’intérêt sont deux parties d’un même tout, l’égoïsme. De là vient peut-être la prodigieuse curiosité qu’excitent les avares habilement mis en scène. Chacun tient par un fil à ces personnages qui s’attaquent à tous les sentiments humains, en les résumant tous. Où est l’homme sans désir, et quel désir social se résoudra sans argent ? Grandet avait bien réellement quelque chose, suivant l’expression de sa femme. Il se rencontrait en lui, comme chez tous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec les autres hommes, de leur gagner légalement leurs écus. Imposer autrui, n’est-ce pas faire acte de pouvoir, se donner perpétuellement le droit de mépriser ceux qui, trop faibles, se laissent ici-bas dévorer ? Oh ! qui a bien compris l’agneau paisiblement couché aux pieds de Dieu, le plus touchant emblème de toutes les victimes terrestres, celui de leur avenir, enfin la Souffrance et la Faiblesse glorifiées ? Cet agneau, l’avare le laisse s’engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange et le méprise. La pâture des avares se compose d’argent et de dédain. Pendant la nuit, les idées du bonhomme avaient pris un autre cours : de là, sa clémence. Il avait ourdi une trame pour se moquer des Parisiens, pour les tordre, les rouler, les pétrir, les faire aller, venir, suer, espérer, pâlir ; pour s’amuser d’eux, lui, ancien tonnelier au fond de sa salle grise, en montant l’escalier vermoulu de sa maison de Saumur.[…]

Balzac, Eugénie Grandet (1833)

 

 

  [Avec La Maison Nucingen, Balzac quitte  le secteur domestique et dépeint les milieux de la haute finance où règnent spéculation, agiotage, faillites frauduleuses. Le banquier Nucingen apparaissait d'abord de manière significative dans Melmoth réconcilié (1835) où Balzac reprend le thème faustien du pacte avec le diable.
  Dans un restaurant parisien, quatre hommes, Blondet, Bixiou, Finot et Couture, commentent la réussite de Rastignac, que celui-ci doit à Nucingen.]

[...]

 — D’abord Nucingen a osé dire qu’il n’y a que des apparences d’honnête homme ; puis, pour le bien connaître, il faut être dans les affaires. Chez lui, la banque est un très-petit département : il y a les fournitures du gouvernement, les vins, les laines, les indigos, enfin tout ce qui donne matière à un gain quelconque. Son génie embrasse tout. Cet éléphant de la Finance vendrait des Députés au Ministère, et les Grecs aux Turcs. Pour lui le commerce est, dirait Cousin, la totalité des variétés, l’unité des spécialités. La Banque envisagée ainsi devient toute une politique, elle exige une tête puissante, et porte alors un homme bien trempé à se mettre au-dessus des lois de la probité dans lesquelles il se trouve à l’étroit. […]
 — Tu as raison, mon fils, dit Blondet. Mais nous seuls, nous comprenons que c’est alors la guerre portée dans le monde de l’argent. Le banquier est un conquérant qui sacrifie des masses pour arriver à des résultats cachés, ses soldats sont les intérêts des particuliers. Il a ses stratagèmes à combiner, ses embuscades à tendre, ses partisans à lancer, ses villes à prendre. La plupart de ces hommes sont si contigus à la Politique, qu’ils finissent par s’en mêler, et leurs fortunes y succombent. La maison Necker s’y est perdue, le fameux Samuel Bernard s’y est presque ruiné. Dans chaque siècle, il se trouve un banquier de fortune colossale qui ne laisse ni fortune ni successeur. Les frères Pâris, qui contribuèrent à abattre Law, et Law lui-même, auprès de qui tous ceux qui inventent des Sociétés par actions sont des pygmées, Bouret, Baujon, tous ont disparu sans se faire représenter par une famille. Comme le Temps, la Banque dévore ses enfants. Pour pouvoir subsister, le banquier doit devenir noble, fonder une dynastie comme les prêteurs de Charles-Quint, les Fugger, créés princes de Babenhausen, et qui existent encore… dans l’Almanach de Gotha. La Banque cherche la noblesse par instinct de conservation, et sans le savoir peut-être. Jacques Cœur a fait une grande maison noble, celle de Noirmoutier, éteinte sous Louis XIII. Quelle énergie chez cet homme, ruiné pour avoir fait un roi légitime ! Il est mort prince d’une île de l’Archipel où il a bâti une magnifique cathédrale.
— Je ne vois, dans toutes ces toupies que tu lances, rien qui ressemble à l’origine de la fortune de Rastignac, et tu nous prends pour des Matifat multipliés par six bouteilles de vin de Champagne, s’écria Couture.
— Nous y sommes, s’écria Bixiou. Vous avez suivi le cours de tous les petits ruisseaux qui ont fait les quarante mille livres de rente auxquelles tant de gens portent envie ! Rastignac tenait alors entre ses mains le fil de toutes ces existences.
— Desroches, les Matifat, Beaudenord, les d’Aldrigger, d’Aiglemont.
— Et de cent autres !… dit Bixiou.
— Voyons ! comment ? s’écria Finot. Je sais bien des choses, et je n’entrevois pas le mot de cette énigme.
— Blondet vous a dit en gros les deux premières liquidations de Nucingen, voici la troisième en détail, reprit Bixiou. Dès la paix de 1815, Nucingen avait compris ce que nous ne comprenons qu’aujourd’hui : que l’argent n’est une puissance que quand il est en quantités disproportionnées. Il jalousait secrètement les frères Rostchild. Il possédait cinq millions, il en voulait dix ! Avec dix millions, il savait pouvoir en gagner trente, et n’en aurait eu que quinze avec cinq. Il avait donc résolu d’opérer une troisième liquidation ! Ce grand homme songeait alors à payer ses créanciers avec des valeurs fictives, en gardant leur argent. Sur la place, une conception de ce genre ne se présente pas sous une expression si mathématique. Une pareille liquidation consiste à donner un petit pâté pour un louis d’or à de grands enfants qui, comme les petits enfants d’autrefois, préfèrent le pâté à la pièce, sans savoir qu’avec la pièce ils peuvent avoir deux cents pâtés.
— Qu’est-ce que tu dis donc là, Bixiou ? s’écria Couture, mais rien n’est plus loyal, il ne se passe pas de semaine aujourd’hui que l’on ne présente des pâtés au public en lui demandant un louis. Mais le public est-il forcé de donner son argent ? n’a-t-il pas le droit de s’éclairer ?
— Vous l’aimeriez mieux contraint d’être actionnaire, dit Blondet.
— Non, dit Finot, où serait le talent ?
— C’est bien fort pour Finot, dit Bixiou.
— Qui lui a donné ce mot-là, demanda Couture.
— Enfin, reprit Bixiou, Nucingen avait eu deux fois le bonheur de donner, sans le vouloir, un pâté qui s’était trouvé valoir plus qu’il n’avait reçu. Ce malheureux bonheur lui causait des remords. De pareils bonheurs finissent par tuer un homme. Il attendait depuis dix ans l’occasion de ne plus se tromper, de créer des valeurs qui auraient l’air de valoir quelque chose et qui…
— Mais, dit Couture, en expliquant ainsi la Banque, aucun commerce n’est possible. Plus d’un loyal banquier a persuadé, sous l’approbation d’un loyal Gouvernement, aux plus fins boursiers de prendre des fonds qui devaient, dans un temps donné, se trouver dépréciés. Vous avez vu mieux que cela ! N’a-t-on pas émis, toujours avec l’aveu, avec l’appui des Gouvernements, des valeurs pour payer les intérêts de certains fonds, afin d’en maintenir le cours et pouvoir s’en défaire. Ces opérations ont plus ou moins d’analogie avec la liquidation à la Nucingen.
— En petit, dit Blondet, l’affaire peut paraître singulière ; mais en grand, c’est de la haute finance. Il y a des actes arbitraires qui sont criminels d’individu à individu, lesquels arrivent à rien quand ils sont étendus à une multitude quelconque, comme une goutte d’acide prussique devient innocente dans un baquet d’eau. Vous tuez un homme, on vous guillotine. Mais avec une conviction gouvernementale quelconque, vous tuez cinq cents hommes, on respecte le crime politique. Vous prenez cinq mille francs dans mon secrétaire, vous allez au Bagne. Mais avec le piment d’un gain à faire habilement mis dans la gueule de mille boursiers, vous les forcez à prendre les rentes de je ne sais quelle république ou monarchie en faillite, émises, comme dit Couture, pour payer les intérêts de ces mêmes rentes : personne ne peut se plaindre. Voilà les vrais principes de l’âge d’or où nous vivons !
— La mise en scène d’une machine si vaste, reprit Bixiou, exigeait bien des polichinelles. D’abord la maison Nucingen avait sciemment et à dessein employé ses cinq millions dans une affaire en Amérique, dont les profits avaient été calculés de manière à revenir trop tard. Elle s’était dégarnie avec préméditation. Toute liquidation doit être motivée. La maison possédait en fonds particuliers et en valeurs émises environ six millions. Parmi les fonds particuliers se trouvaient les trois cent mille de la baronne d’Aldrigger, les quatre cent mille de Beaudenord, un million à d’Aiglemont, trois cent mille à Matifat, un demi-million à Charles Grandet, le mari de mademoiselle d’Aubrion, etc. En créant lui-même une entreprise industrielle par actions, avec lesquelles il se proposait de désintéresser ses créanciers au moyen de manœuvres plus ou moins habiles, Nucingen aurait pu être suspecté, mais il s’y prit avec plus de finesse : il fit créer par un autre !… cette machine destinée à jouer le rôle du Mississipi du système de Law. Le propre de Nucingen est de faire servir les plus habiles gens de la place à ses projets, sans les leur communiquer. Nucingen laissa donc échapper devant du Tillet l’idée pyramidale et victorieuse de combiner une entreprise par actions en constituant un capital assez fort pour pouvoir servir de très-gros intérêts aux actionnaires pendant les premiers temps. Essayée pour la première fois, en un moment où des capitaux niais abondaient, cette combinaison devait produire une hausse sur les actions, et par conséquent un bénéfice pour le banquier qui les émettrait. Songez que ceci est du 1826. Quoique frappé de cette idée, aussi féconde qu’ingénieuse, du Tillet pensa naturellement que si l’entreprise ne réussissait pas, il y aurait un blâme quelconque. Aussi suggéra-t-il de mettre en avant un directeur visible de cette machine commerciale. Vous connaissez aujourd’hui le secret de la maison Claparon fondée par du Tillet, une de ses plus belles inventions ! […]

Messieurs, avouons entre nous que les gens qui crient sont des hypocrites au désespoir de n’avoir ni l’idée d’une affaire, ni la puissance de la proclamer, ni l’adresse de l’exploiter. La preuve ne se fera pas attendre. Avant peu vous verrez l’Aristocratie, les gens de cour, les Ministériels descendant en colonnes serrées dans la Spéculation, et avançant des mains plus crochues et trouvant des idées plus tortueuses que les nôtres, sans avoir notre supériorité. Quelle tête il faut pour fonder une affaire à une époque où l’avidité de l’actionnaire est égale à celle de l’inventeur ? Quel grand magnétiseur doit être l’homme qui crée un Claparon, qui trouve des expédients nouveaux ! Savez-vous la morale de ceci ? Notre temps vaut mieux que nous ! nous vivons à une époque d’avidité où l’on ne s’inquiète pas de la valeur de la chose, si l’on peut y gagner en la repassant au voisin : on la repasse au voisin parce que l’avidité de l’Actionnaire qui croit à un gain, est égale à celle du Fondateur qui le lui propose !
— Est-il beau, Couture, est-il beau ! dit Bixiou à Blondet, il va demander qu’on lui élève des statues comme à un bienfaiteur de l’Humanité.
— Il faudrait l’amener à conclure que l’argent des sots est de droit divin le patrimoine des gens d’esprit, dit Blondet.
— Messieurs, reprit Couture, rions ici pour tout le sérieux que nous garderons ailleurs quand nous entendrons parler des respectables bêtises que consacrent les lois faites à l’improviste.
— Il a raison. Quel temps, messieurs, dit Blondet, qu’un temps où dès que le feu de l’intelligence apparaît, on l’éteint vite par l’application d’une loi de circonstance. Les législateurs, partis presque tous d’un petit arrondissement où ils ont étudié la société dans les journaux, renferment alors le feu dans la machine. Quand la machine saute, arrivent les pleurs et les grincements de dents ! Un temps où il ne se fait que des lois fiscales et pénales ! Le grand mot de ce qui se passe, le voulez-vous ? Il n’y a plus de religion dans d’Etat !
— Ah ! dit Bixiou, bravo, Blondet ! tu as mis le doigt sur la plaie de la France, la Fiscalité qui a plus ôté de conquêtes à notre pays que les vexations de la guerre. Dans le Ministère où j’ai fait six ans de galères, accouplé avec des bourgeois, il y avait un employé, homme de talent, qui avait résolu de changer tout le système des finances. Ah ! bien, nous l’avons joliment dégommé. La France eût été trop heureuse, elle se serait amusée à reconquérir l’Europe, et nous avons agi pour le repos des nations : je l’ai tué par une caricature !
— Quand je dis le mot religion, je n’entends pas dire une capucinade, j’entends le mot en grand politique, reprit Blondet.
— Explique-toi, dit Finot.
— Voici, reprit Blondet. On a beaucoup parlé des affaires de Lyon, de la République canonnée dans les rues, personne n’a dit la vérité. La République s’était emparée de l’émeute comme un insurgé s’empare d’un fusil. La vérité, je vous la donne pour drôle et profonde. Le commerce de Lyon est un commerce sans âme, qui ne fait pas fabriquer une aune de soie sans qu’elle soit commandée et que le paiement soit sûr. Quand la commande s’arrête, l’ouvrier meurt de faim, il gagne à peine de quoi vivre en travaillant, les forçats sont plus heureux que lui. Après la révolution de juillet, la misère est arrivée à ce point que les CANUTS ont arboré le drapeau : Du pain ou la mort ! une de ces proclamations que le gouvernement aurait dû étudier, elle était produite par la cherté de la vie à Lyon. Lyon veut bâtir des théâtres et devenir une capitale, de là des Octrois insensés. Les républicains ont flairé cette révolte à propos du pain, et ils ont organisé les Canuts qui se sont battus en partie double. Lyon a eu ses trois jours, mais tout est rentré dans l’ordre, et le Canut dans son taudis. Le Canut, probe jusque-là, rendant en étoffe la soie qu’on lui pesait en bottes, a mis la probité à la porte en songeant que les négociants le victimaient, et a mis de l’huile à ses doigts : il a rendu poids pour poids, mais il a vendu la soie représentée par l’huile, et le commerce des soieries françaises a été infesté d’étoffes graissées, ce qui aurait pu entraîner la perte de Lyon et celle d’une branche de commerce français. Les fabricants et le gouvernement, au lieu de supprimer la cause du mal, ont fait, comme certains médecins, rentrer le mal par un violent topique. Il fallait envoyer à Lyon un homme habile, un de ces gens qu’on appelle immoraux, un abbé Terray, mais l’on a vu le côté militaire ! Les troubles ont donc produit les gros de Naples à quarante sous l’aune. Ces gros de Naples sont aujourd’hui vendus, on peut le dire, et les fabricants ont sans doute inventé je ne sais quel moyen de contrôle. Ce système de fabrication sans prévoyance devait arriver dans un pays où RICHARD LENOIR, un des plus grands citoyens que la France ait eus, s’est ruiné pour avoir fait travailler six mille ouvriers sans commande, les avoir nourris, et avoir rencontré des ministres assez stupides pour le laisser succomber à la révolution que 1814 a faite dans le pris des tissus. Voilà le seul cas où le négociant mérite une statue. Eh ! bien, cet homme est aujourd’hui l’objet d’une souscription sans souscripteurs, tandis que l’on a donné un million aux enfants du général Foy. Lyon est conséquent : il connaît la France, elle est sans aucun sentiment religieux. L’histoire de Richard Lenoir est une de ces fautes que Fouché trouvait pire qu’un crime.
— Si dans la manière dont les affaires se présentent, reprit Couture en se remettant au point où il était avant l’interruption, il y a une teinte de charlatanisme, mot devenu flétrissant et mis à cheval sur le mur mitoyen du juste et de l’injuste, car je demande où commence, où finit le charlatanisme, ce qu’est le charlatanisme ? Faites moi l’amitié de me dire qui n’est pas charlatan ? Voyons ? un peu de bonne foi, l’ingrédient social le plus rare ! Le commerce qui consisterait à aller chercher la nuit ce qu’on vendrait dans la journée serait un non-sens. Un marchand d’allumettes a l’instinct de l’accaparement. Accaparer la marchandise est la pensée du boutiquier de la rue Saint-Denis dit le plus vertueux, comme de spéculateur dit le plus effronté. Quand les magasins sont pleins, il y a nécessité de rendre. Pour vendre, il faut allumer le chaland, de là l’enseigne du Moyen Age et aujourd’hui le Prospectus ! Entre appeler la pratique et la forcer d’entrer, de consommer, je ne vois pas la différence d’un cheveu ! Il peut arriver, il doit arriver, il arrive souvent que des marchands attrapent des marchandises avariées, car le vendeur trompe incessamment l’acheteur. Eh ! bien, consultez les plus honnêtes gens de Paris, les notables commerçants enfin ?… tous vous raconteront triomphalement la rouerie qu’ils ont alors inventée pour écouler leur marchandise quand on la leur avait vendue mauvaise. La fameuse maison Minard a commencé par des rentes de ce genre. La rue Saint-Denis ne vous vend qu’une robe de soie graissée, elle ne peut que cela. Les plus vertueux négociants vous disent de l’air le plus candide ce mot de l’improbité la plus effrénée : On se tire d’une mauvaise affaire comme on peut. Blondet vous a fait voir les affaires de Lyon dans leurs causes et leurs suites ; moi, je vais à l’application de ma théorie par une anecdote. Un ouvrier en laine, ambitieux et criblé d’enfants par une femme trop aimée, croit à la République. Mon gars achète de la laine rouge, et fabrique ces casquettes en laine tricotée que vous avez pu voir sur la tête de tous les gamins de Paris, et vous allez savoir pourquoi. La République est vaincue. Après l’affaire de Saint-Méry, les casquettes étaient invendables. Quand un ouvrier se trouve dans son ménage avec femme, enfants et dix mille casquettes en laine rouge dont ne veulent plus les chapeliers d’aucun bord, il lui passe par la tête autant d’idées qu’il en peut venir à un banquier bourré de dix millions d’actions à placer dans une affaire dont il se défie. Savez-vous ce qu’a fait l’ouvrier, ce Law faubourien, ce Nucingen des casquettes ? Il est allé trouver un dandy d’estaminet, un de ces farceurs qui font le désespoir des sergents-de-ville dans les bals champêtres aux Barrières, et l’a prié de jouer le rôle d’un capitaine américain pacotilleur, logé hôtel Meurice, d’aller désirer dix mille casquettes en laine rouge, chez un riche chapelier qui en avait encore une dans son étalage. Le chapelier flaire une affaire avec l’Amérique, accourt chez l’ouvrier, et se rue au comptant sur les casquettes. Vous comprenez : plus de capitaine américain, mais beaucoup de casquettes. Attaquer la liberté commerciale à cause de ces inconvénients, ce serait attaquer la Justice sous prétexte qu’il y a des délits qu’elle ne punit pas, ou accuser la Société d’être mal organisée à cause des malheurs qu’elle engendre ! Des casquettes et de la rue Saint-Denis, aux Actions et à la Banque, concluez ! […]

Balzac, La Maison Nucingen, 1837

 

 [Avec Gobseck, voici un troisième type d'individu dans ses rapports avec l'argent : l'usurier. Par-delà ce personnage, Balzac évoque la mutation des valeurs morales au terme de laquelle on appellera vertus le cynisme et le pragmatisme. Dans les extraits qui suivent, l'avoué Derville évoque la figure de Gobseck.]

 

 Je dois commencer par vous parler d'un personnage que vous ne pouvez pas connaître. Il s'agit d'un usurier. Saisirez-vous bien cette figure pâle et blafarde, à laquelle je voudrais que l'académie me permît de donner le nom de face lunaire, elle ressemblait à du vermeil dédoré ? Les cheveux de mon usurier étaient plats, soigneusement peignés et d'un gris cendré. Les traits de son visage, impassible autant que celui de Talleyrand, paraissaient avoir été coulés en bronze. Jaunes comme ceux d'une fouine, ses petits yeux n'avaient presque point de cils et craignaient la lumière ; mais l'abat-jour d'une vieille casquette les en garantissait. Son nez pointu était si grêlé dans le bout que vous l'eussiez comparé à une vrille. Il avait les lèvres minces de ces alchimistes et de ces petits vieillards peints par Rembrandt ou par Metzu. Cet homme parlait bas, d'un ton doux, et ne s'emportait jamais. Son âge était un problème : on ne pouvait pas savoir s'il était vieux avant le temps, ou s'il avait ménagé sa jeunesse afin qu'elle lui servît toujours. Tout était propre et râpé dans sa chambre, pareille, depuis le drap vert du bureau jusqu'au tapis du lit, au froid sanctuaire de ces vieilles filles qui passent la journée à frotter leurs meubles. En hiver les tisons de son foyer, toujours enterrés dans un talus de cendres, y fumaient sans flamber. Ses actions, depuis l'heure de son lever jusqu'à ses accès de toux le soir, étaient soumises à la régularité d'une pendule. C'était en quelque sorte un homme-modèle que le sommeil remontait. Si vous touchez un cloporte cheminant sur un papier, il s'arrête et fait le mort ; de même, cet homme s'interrompait au milieu de son discours et se taisait au passage d'une voiture, afin de ne pas forcer sa voix. A l'imitation de Fontenelle, il économisait le mouvement vital, et concentrait tous les sentiments humains dans le moi. Aussi sa vie s'écoulait-elle sans faire plus de bruit que le sable d'une horloge antique. Quelquefois ses victimes criaient beaucoup, s'emportaient ; puis après il se faisait un grand silence, comme dans une cuisine où l'on égorge un canard. Vers le soir l'homme-billet se changeait en un homme ordinaire, et ses métaux se métamorphosaient en cœur humain. S'il était content de sa journée, il se frottait les mains en laissant échapper par les rides crevassées de son visage une fumée de gaieté, car il est impossible d'exprimer autrement le jeu muet de ses muscles, où se peignait une sensation comparable au rire à vide de Bas-de-Cuir. Enfin, dans ses plus grands accès de joie, sa conversation restait monosyllabique, et sa contenance était toujours négative. Tel est le voisin que le hasard m'avait donné dans la maison que j'habitais rue des Grès, quand je n'étais encore que second clerc et que j'achevais ma troisième année de Droit. [...]
  Eh ! bien, reprit [Gobseck] après un moment de silence profond pendant lequel je l'examinais, croyez-vous que ce ne soit rien que de pénétrer ainsi dans les plus secrets replis du cœur humain, d'épouser la vie des autres, et de la voir à nu ? Des spectacles toujours variés : des plaies hideuses, des chagrins mortels, des scènes d'amour, des misères que les eaux de la Seine attendent, des joies de jeune homme qui mènent à l'échafaud, des rires de désespoir et des fêtes somptueuses. Hier, une tragédie : quelque bonhomme de père qui s'asphyxie parce qu'il ne peut plus nourrir ses enfants. Demain, une comédie : un jeune homme essaiera de me jouer la scène de monsieur Dimanche, avec les variantes de notre époque. Vous avez entendu vanter l'éloquence des derniers prédicateurs, je suis allé parfois perdre mon temps à les écouter, ils m'ont fait changer d'opinion, mais de conduite, comme disait je ne sais qui, jamais. Hé ! bien, ces bons prêtres, votre Mirabeau, Vergniaud et les autres ne sont que des bègues auprès de mes orateurs. Souvent une jeune fille amoureuse, un vieux négociant sur le penchant de sa faillite, une mère qui veut cacher la faute de son fils, un artiste sans pain, un grand sur le déclin de la faveur, et qui, faute d'argent, va perdre le fruit de ses efforts, m'ont fait frissonner par la puissance de leur parole. Ces sublimes acteurs jouaient pour moi seul, et sans pouvoir me tromper. Mon regard est comme celui de Dieu, je vois dans les cœurs. Rien ne m'est caché. L'on ne refuse rien à qui lie et délie les cordons du sac. Je suis assez riche pour acheter les consciences de ceux qui font mouvoir les ministres, depuis leurs garçons de bureau jusqu'à leurs maîtresses : n'est-ce pas le Pouvoir ? Je puis avoir les plus belles femmes et leurs plus tendres caresses, n'est-ce pas le Plaisir ? Le Pouvoir et le Plaisir ne résument-ils pas tout votre ordre social ? Nous sommes dans Paris une dizaine ainsi, tous rois silencieux et inconnus, les arbitres de vos destinées. La vie n'est-elle pas une machine à laquelle l'argent imprime le mouvement. Sachez-le, les moyens se confondent toujours avec les résultats : vous n'arriverez jamais à séparer l'âme des sens, l'esprit de la matière. L'or est le spiritualisme de vos sociétés actuelles. Liés par le même intérêt, nous nous rassemblons à certains jours de la semaine au café Thémis, près du Pont-Neuf. Là, nous nous révélons les mystères de la finance. Aucune fortune ne peut nous mentir, nous possédons les secrets de toutes les familles. Nous avons une espèce de livre noir où s'inscrivent les notes les plus importantes sur le crédit public, sur la Banque, sur le Commerce. Casuistes de la Bourse, nous formons un Saint-Office où se jugent et s'analysent les actions les plus indifférentes de tous les gens qui possèdent une fortune quelconque, et nous devinons toujours vrai. Celui-ci surveille la masse judiciaire, celui-là la masse financière ; l'un la masse administrative, l'autre la masse commerciale. Moi, j'ai l'œil sur les fils de famille, les artistes, les gens du monde, et sur les joueurs, la partie la plus émouvante de Paris. Chacun nous dit les secrets du voisin. Les passions trompées, les vanités froissées sont bavardes. Les vices, les désappointements, les vengeances sont les meilleurs agents de police. Comme moi, tous mes confrères ont joui de tout, se sont rassasiés de tout, et sont arrivés à n'aimer le pouvoir et l'argent que pour le pouvoir et l'argent même. Ici, dit-il, en me montrant sa chambre nue et froide, l'amant le plus fougueux qui s'irrite ailleurs d'une parole et tire l'épée pour un mot, prie à mains jointes ! Ici le négociant le plus orgueilleux, ici la femme la plus vaine de sa beauté, ici le militaire le plus fier prient tous, la larme à l'œil ou de rage ou de douleur. Ici prient l'artiste le plus célèbre et l'écrivain dont les noms sont promis à la postérité. Ici enfin, ajouta-t-il en portant la main à son front, se trouve une balance dans laquelle se pèsent les successions et les intérêts de Paris tout entier. Croyez-vous maintenant qu'il n'y ait pas de jouissances sous ce masque blanc dont l'immobilité vous a si souvent étonné, dit-il en me tendant son visage blême qui sentait l'argent. Je retournai chez moi stupéfait. Ce petit vieillard sec avait grandi. Il s'était changé à mes yeux en une image fantastique où se personnifiait le pouvoir de l'or. La vie, les hommes me faisaient horreur.
—  Tout doit-il donc se résoudre par l'argent ? me demandais-je. Je me souviens de ne m'être endormi que très-tard. Je voyais des monceaux d'or autour de moi. La belle comtesse m'occupa. J'avouerai à ma honte qu'elle éclipsait complètement l'image de la simple et chaste créature vouée au travail et à l'obscurité ; mais le lendemain matin, à travers les nuées de mon réveil, la douce Fanny m'apparut dans toute sa beauté, je ne pensai plus qu'à elle.[…]

  D'après tout ce que j'en sais, je reconnais en Gobseck un philosophe de l'école cynique. Que pensez-vous de sa probité ?
—  Monsieur le comte, répondis-je, Gobseck est mon bienfaiteur... à quinze pour cent, ajoutai-je en riant. Mais son avarice ne m'autorise pas à le peindre ressemblant au profit d'un inconnu.
—  Parlez, monsieur ! Votre franchise ne peut nuire ni à Gobseck ni à vous. Je ne m'attends pas à trouver un ange dans un prêteur sur gages.
—  Le papa Gobseck, repris-je, est intimement convaincu d'un principe qui domine sa conduite. Selon lui, l'argent est une marchandise que l'on peut, en toute sûreté de conscience, vendre cher ou bon marché, suivant les cas. Un capitaliste est à ses yeux un homme qui entre, par le fort denier qu'il réclame de son argent, comme associé par anticipation dans les entreprises et les spéculations lucratives. A part ses principes financiers et ses observations philosophiques sur la nature humaine qui lui permettent de se conduire en apparence comme un usurier, je suis intimement persuadé que, sorti de ses affaires, il est l'homme le plus délicat et le plus probe qu'il y ait à Paris. Il existe deux hommes en lui : il est avare et philosophe, petit et grand. Si je mourais en laissant des enfants il serait leur tuteur. Voilà, monsieur, sous quel aspect l'expérience m'a montré Gobseck. Je ne connais rien de sa vie passée. Il peut avoir été corsaire, il a peut-être traversé le monde entier en trafiquant des diamants ou des hommes, des femmes ou des secrets d'état, mais je jure qu'aucune âme humaine n'a été ni plus fortement trempée ni mieux éprouvée. Le jour où je lui ai porté la somme qui m'acquittait envers lui, je lui demandai, non sans quelques précautions oratoires, quel sentiment l'avait poussé à me faire payer de si énormes intérêts, et par quelle raison, voulant m'obliger, moi son ami, il ne s'était pas permis un bienfait complet.
— Mon fils, je t'ai dispensé de la reconnaissance en te donnant le droit de croire que tu ne me devais rien, aussi sommes-nous les meilleurs amis du monde. Cette réponse, monsieur, vous expliquera l'homme mieux que toutes les paroles possibles.
— Mon parti est irrévocablement pris, me dit le comte. Préparez les actes nécessaires pour transporter à Gobseck la propriété de mes biens. Je ne me fie qu'à vous, monsieur, pour la rédaction de la contre-lettre par laquelle il déclarera que cette vente est simulée, et prendra l'engagement de remettre ma fortune administrée par lui comme il sait administrer, entre les mains de mon fils aîné, à l'époque de sa majorité. Maintenant, monsieur, il faut vous le dire : je craindrais de garder cet acte précieux chez moi. L'attachement de mon fils pour sa mère me fait redouter de lui confier cette contre-lettre. Oserais-je vous prier d'en être le dépositaire ? En cas de mort, Gobseck vous instituerait légataire de mes propriétés. Ainsi, tout est prévu.

Balzac, Gobseck, 1830.

 

 

 

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