AUTOUR DE L'ILIADE
TEXTES

 

 

 

HOUDAR DE LA MOTTE
DISCOURS SUR HOMÈRE (1713)
- extrait -

                                                                                                                                                                                         [orthographe modernisée]

LES DIEUX

   Il fallait que les Grecs fussent encore dans l'imbécillité de l'enfance, pour s'être contentés des dieux d'Homère : car, quoi qu'on en dise, il n'en a introduit que de méprisables, de quelque côté qu'on les considère. Qu' est-ce que des dieux qui n'ont point fait l'homme, nés comme lui dans la succession des siècles, et multipliés par les mariages, à la manière des races humaines ? Des dieux sujets aux infirmités et à la douleur, qui blessés quelquefois par des hommes mêmes, jettent des cris, versent des larmes, tombent dans des défaillances, et qui, pour dire encore plus, ont des médecins ? Mais afin qu'il ne manquât rien à ce système monstrueux de divinité, Homère nous laisse encore entrevoir que ses dieux ne sont pas immortels. Tel dieu s'est vu sur le point de périr ; et ce n'était pas seulement une terreur panique ; il aurait péri en effet sans le secours que le poète a grand soin de nous marquer. Si l'on regarde ces dieux du côté de l'intelligence et de la volonté, ils ont encore toutes nos faiblesses et tous nos vices : ignorance des événements, inconstance dans leurs désirs, imprudence dans leurs projets, injustice dans leurs actions. Ils se laissent surprendre les uns aux autres, je n'en excepte pas Jupiter même. Ils s'irritent et s'apaisent par caprice, comme des enfants ; ils se menacent indiscrètement au-delà de leur pouvoir ; ils se vengent avec fureur; et, comme si par mépris ils abandonnaient la justice aux faibles hommes, ce n'est point par une équité habituelle qu'ils sont au-dessus des scrupules et des remords, c'est parce qu'ils font gloire de sacrifier tout indistinctement à leurs passions. On me dira peut-être qu'Homère admet un destin, et que dans l'idée qu'il en donne, on pourrait reconnaître celle d'une divinité supérieure : mais quelque bonne intention qu'on ait, il n'est pas possible d' y trouver son compte. Ce destin n'est qu' une fatalité aveugle, ou pour mieux dire, l'enchaînement même des événements, indépendants d'aucune providence qui les ait arrangés pour une fin. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'Homère ait une idée fixe de cette première cause. Tantôt il l'imagine nécessaire et immuable, puisque toute la supériorité de Jupiter ne va qu'à prévoir avec douleur des événements qu'il ne peut empêcher : tantôt il l'imagine variable et dépendante puisqu'il avance en plusieurs rencontres que l'ordre du destin courait risque alors de demeurer sans exécution, ce qui était arrivé quelquefois, comme il lui échappe de le dire positivement. Les plus éclairés d'entre les païens ont bien senti toute l'extravagance de ce système. Un célèbre rhéteur a pensé qu'il avait plu à Homère de faire autant de dieux de ces hommes qui allèrent au siège de Troie, et en revanche, de ne faire de ses dieux que de simples hommes. L'orateur philosophe a déclaré formellement qu'Homère aurait mieux fait d'élever l'homme jusqu'aux dieux, que d'abaisser les dieux jusqu'à l'homme. Cependant, jusqu'où va la passion de justifier un auteur qu'on croit avoir intérêt de trouver sans défaut ; soit pour ne pas rougir d'avoir employé trop de temps à l'approfondir ; soit pour ne pas se démentir sur ce qu'on a admiré quelquefois trop légèrement. Des auteurs chrétiens, sensés et religieux d'ailleurs, ont voulu réhabiliter la mémoire de ces dieux, qui n'ont pas toujours trouvé grâce devant leurs propres adorateurs. Peut-être aurait-on abandonné Homère sur cet article, s'il ne faisait une partie trop considérable de ses ouvrages ; mais le moyen de convenir qu'un auteur qu'on s'obstine à traiter de divin, ne soit pas le plus souvent, seulement raisonnable ! Plutôt que d'en demeurer d'accord on a mieux aimé adopter les subtilités les plus chimériques ; eh ! qu'est-ce qu'on ne justifierait pas avec cela ? On prétend que cette foule de dieux dans l'Iliade, ne blesse pas l'unité d'une puissance supérieure ; qu'ils n'en sont que les différents attributs ; et que si le poète les a personnifiés, ce n'était que pour expliquer les opérations divines d'une manière proportionnée à l'imagination humaine. Ce principe est bientôt posé, et il remédierait en effet à bien des choses. C'est dommage qu'il échoué à la moindre application qu'on en veut faire. Qu'on allie donc, s'il se peut, avec cette idée, la haine acariâtre de Junon contre Jupiter, les vengeances brutales que Jupiter tire quelquefois de Junon, les reproches d'injustice que les plus sages des dieux font à Jupiter même, et en un mot, leurs séditions fréquentes. Sur ce pied-là, on voit à tout moment dans l'Iliade, les attributs révoltés contre leur essence commune, et les passions ne portent pas plus de trouble dans le cœur de l'homme, que les qualités divines en causent dans l'âme de Jupiter. On essaye encore de se tirer d'embarras à la faveur des allégories ; et l'on va jusqu'à faire un parallèle scandaleux des livres saints, avec les imaginations d'Homère. Je n'ai que deux mots à opposer à ce parallèle : je ferais scrupule de m'y arrêter plus longtemps. Les vrais caractères de la divinité sont posés en principes, en tant d'endroits de l'écriture sainte, que quand les auteurs sacrés viennent à employer les figures, on les reconnaît d'abord pour ce qu'elles sont, et on ne les apprécie que ce qu'elles valent : au lieu que dans Homère, ces prétendues figures sont elles-mêmes les principes, et qu' il n'y a rien d'ailleurs qui avertisse l'esprit de ne les pas prendre à la lettre.
   Je me souviens qu'un jour je demandais raison à M. Despréaux de la bizarrerie et de l'indécence des dieux d'Homère. Il dédaigna de les justifier par le secours trivial des allégories, et il voulut bien me faire confidence d'un sentiment qui lui était propre, quoique tout persuadé qu'il en était, il n'ait pas voulu le rendre public : c'est qu'Homère avait craint d'ennuyer par le tragique continu de son sujet ; que n'ayant de la part des hommes que des combats et des passions funestes à peindre, il avait voulu égayer le fond de sa matière aux dépens des dieux mêmes, et qu'il leur avait fait jouer la comédie dans les entractes de son action, pour délasser le lecteur que la continuité des combats aurait rebuté sans ces intermèdes. Il me serait facile de faire voir que cette idée aggrave plus la faute d'Homère qu'elle ne l'excuse : elle le rend impie gratuitement, je veux dire, sans le rendre plus agréable. [...]  On peut alléguer deux choses à la décharge d'Homère : la première, que dans les temps de ténèbres où il vivait, il n'a pu avoir des idées saines de la divinité, et que, quelque esprit qu'on lui suppose, il n'a pu éviter absolument la contagion des erreurs et de l'absurdité du paganisme : la seconde, qu'au travers de cette nuit épaisse, il n'a pas laissé d'entrevoir quelquefois le vrai, comme quand il dit que d'un signe de tête, symbole de la volonté, Jupiter ébranla tout le ciel ; et qu'il compare ailleurs la vitesse de la course de Junon à la rapidité de la pensée. Ainsi, quelque mépris que méritent au fonds les dieux de l'Iliade, Homère personnellement serait encore sans reproche, s'il les avait toujours fait agir d'une manière propre à soutenir du moins l'estime et le respect de ceux qui les adoraient : mais, en vérité, il s'en faut bien qu'il ait toujours eu cette attention ; et en se mettant même à la place des païens, on trouve encore à chaque pas, des occasions de scandale.

LES HÉROS

   Les dieux ne sont dans l'Iliade que des personnages épisodiques : les véritables acteurs sont d'une part, les rois et les princes de la Grèce, accompagnés chacun de leurs troupes particulières, et de l'autre, les Troyens avec leurs alliés, tant princes que capitaines et que soldats. Le poète à la fin du second livre, fait un dénombrement des chefs et des troupes, qui me paraît plus exact qu'ingénieux, et plus utile pour la suite, qu'agréable en lui-même. Il choisit entre les chefs, plusieurs héros, pour être le principal ornement de son poème, et c'est de ceux-là qu'il établit d'abord le caractère, et qu'il décrit les actions par préférence à d'autres. Agamemnon, par exemple, est fier et jaloux de son autorité à l'excès. Achille est violent, inflexible et capable de sacrifier tout à son ressentiment. Ajax mal propre aux délibérations, ne respire que les combats. Nestor au contraire instruit par l'expérience et par l'âge, est l'âme des conseils, et le modérateur des différends. Ainsi Homère donne à chacun de ses héros des qualités propres et dominantes qui le distinguent ; mais malgré ces différences, il leur laisse encore en commun des qualités générales ; et c'est par ce côté de ressemblance que je les envisage d'abord.
  Premièrement ils sont vains, et d'une vanité qui dédaigne même les apparences de la modestie ; il n' y en a pas un entre eux, qui ne se loue en toute rencontre, sans pudeur et sans retenue ; le sage Nestor y est aussi sujet que le superbe Achille. C'est en se louant que les uns conseillent, que les autres menacent, qu'en un mot ils agissent tous ; et Homère met presque toujours dans la bouche de ses personnages, tout le bien qu'il en veut dire. Il ne regardait pas apparemment, comme un défaut bien méprisable, cette attention continuelle à soi-même, qui n'a nul égard pour l'amour propre des autres, et qui semble leur vouloir arracher à tout moment l'aveu de notre supériorité sur eux ; ou peut-être, n'estimait-il pas assez, s'il la connaissait, cette grandeur d'âme qui nous porte par goût aux actions louables, sans envisager les louanges, et à qui il coûte moins de donner de nouvelles preuves de vertu, que d'en faire valoir d'anciennes. Une suite de la vanité grossière de ces héros, c'est la facilité qu'ils ont à s'offenser les uns les autres ; comme ils ne gardent aucune circonspection dans leur orgueil, ils ne conservent aussi nulle dignité dans leur colère ; les injures sont aussi familières dans la bouche des rois que dans celle des soldats, et Thersite ne tient pas contre Agamemnon des discours plus insolents qu'Achille même. Il n' y a si vaillant homme dans l'Iliade, qu'un autre ne l'ose traiter de lâche, au premier emportement ; et ce n'est pas seulement dans les combats et les occasions les plus échauffées, qu'il leur échappe de ces saillies injurieuses ; c'est jusque dans les occasions les plus tranquilles et les plus indifférentes : Ajax et Idoménée qui d'ailleurs est assez sage, assis l'un auprès de l'autre, aux jeux célébrés pour les funérailles de Patrocle, s'échauffent, et se prennent de paroles sur une bagatelle, et ils en viennent sans la moindre gradation, aux injures les plus aigres et les plus indécentes. Je sais bien que de tout temps les passions sont au fond les mêmes dans les grands et dans les petits ; mais de tout temps aussi, n'y différent-elles pas par les expressions et par les manières ? N'y a-t-il qu'un langage pour les rois et pour le peuple ? Et la diverse éducation ne se fait-elle pas toujours sentir dans les discours, quelque égale que soit la passion qui les inspire ? Je remarque encore un grand fond d'impiété dans les héros d' Homère. Agamemnon outrage Apollon dans la personne de son grand prêtre ; c'est même sur cette sacrilège imprudence que tout le poème est fondé. Ménélas invoque Jupiter en lançant son javelot contre Pâris : mais à peine a-t-il manqué son coup, qu'il blasphème le dieu qu'il vient d'invoquer. Achille frémit de rage de ne pouvoir tuer Apollon qui vient de l'induire en erreur. Mais je ne m'étonne pas que l'impiété fût si ordinaire alors ; les dieux à qui l'on avait affaire, étaient de bonne composition : on était sûr de raccommoder tout auprès d'eux, avec des victimes et de l'encens : ils quittaient volontiers les hommes de toute vertu, sans excepter le respect sincère dû à la divinité, pourvu que d'ailleurs ils fussent exacts sur les cérémonies, et prodigues en sacrifices. Mais, à mon sens, le plus grand trait de ressemblance entre les héros dont je parle, c'est la cruauté militaire. Ce n'est pas assez pour eux que de vaincre, ils veulent arracher la vie ; ils insultent encore aux morts ; et ils voudraient, selon les idées de leur temps, éterniser leur malheur, en leur refusant la sépulture. S'ils se laissent quelquefois désarmer, c'est à l'avarice et non à la magnanimité : inflexibles aux larmes, ils ne se rendent qu'à la rançon, et c'est pour s'enrichir qu'ils pardonnent. On ne voit point de joie plus vive dans l'Iliade que celle des vainqueurs acharnés sur le corps des vaincus : et à la manière dont tout s'y passe, on dirait que la vengeance était alors le souverain bien des dieux et des hommes.
  J'ose encore ajouter que la valeur des héros d'Homère n'est pas si différente que l'on veut le faire croire ; c'est une qualité sujette dans la plupart, aux mêmes accroissements et aux mêmes diminutions ; confiance téméraire dans les succès, découragement dans les revers, impétuosité dans le premier choc, fuite honteuse bientôt après. La grande différence des exploits n'est fondée le plus souvent que sur la force du corps qu'Homère confond presque toujours avec la valeur ; sur la vitesse des chevaux, la bonté des chars, et, ce qu'il y a de pis, sur les prodiges. Le poète distribue dans les différents livres de son poème, des héros de jour, pour ainsi dire : tantôt c'est Diomède qui renverse tout, tantôt c'est Agamemnon, tantôt Ajax, tantôt un autre. La fortune de chaque combat roule presque toujours sur un seul homme ; et Homère obscurcit à dessein toutes les figures du tableau, pour faire sortir davantage celles qu'il veut exposer en vue. Son adresse consiste pour cela, à faire retirer Achille sur ses vaisseaux; car tant qu' il eût combattu, il n'y aurait pas eu moyen de faire valoir personne ; mais son absence donne lieu au poète de faire passer en revue ses héros subalternes, et d'attirer successivement sur eux l'admiration qu'Achille prend toute pour lui dès qu'il reparaît. C'est ici qu'Homère me semble véritablement un grand maître ; et je voudrais pouvoir réussir à bien mettre en jour, l'art qu' il a employé dans le caractère d'Achille, pour y concilier deux choses qui  paraissent se combattre.
  Il voulait d'un côté que son héros fût absolument nécessaire aux grecs, et qu'il valût lui seul, autant que toute l'armée. Ce ne pouvait pas être la sagesse et la prudence qui le rendissent si nécessaire ; puisque, selon le dessein du poème, Achille devait être violent et dominé par sa colère, ce qui ne s'accorde pas avec la prudence : ce ne pouvait pas être non plus la valeur, prise seulement pour l'intrépidité de l'âme ; car en ce sens un vaillant homme en vaut à peu près un autre ; et il y en avait tant dans l'armée des Grecs. Ce ne pouvait donc être que les avantages extérieurs ; et en effet Homère donne à son héros cette sorte de supériorité, à proportion des merveilles qu'il lui devait faire entreprendre. Il est d'une force et d'une légèreté dont aucun autre n'approche ; il a des chevaux immortels, des armes divines, et pour surcroît, la protection de Jupiter et le secours assidu de Minerve. C'en était assez sans doute, pour le rendre aussi important que le dessein du poème exigeait qu'il le fût. Mais le poète voulait encore en faire le personnage le plus intéressant et le plus propre à enlever l'admiration. Les avantages extérieurs n'auraient pas produit cet effet : tous les exploits d'Achille ne lui eussent attiré aucune estime, tant qu'on ne les eût crus que l'effet de sa force et non pas de son courage : il aurait eu beau s'appeler lui-même le plus vaillant des Grecs, comme il le fait en présence de toute l'armée ; le lecteur ne l'en aurait pas cru sur sa parole : car les hommes ne reconnaissent la valeur qu'au mépris constant des dangers et de la mort même, quand la gloire est à ce prix ; ainsi Achille, par sa force prodigieuse et par le secours surabondant des dieux, n'ayant rien à craindre, on ne serait pas convenu avec lui du mérite d'une intrépidité qui ne l'exposait pas. La preuve de ma pensée, c' est que la plupart des gens qui ne connaissent point Achille par l'Iliade, et qui sur une fable plus connue, l'imaginent invulnérable, au talon près, trouvent ridicule qu'on le mette à la tête des héros : tant il est vrai que l'idée de valeur suppose toujours celle du danger. Qu'un géant bien armé combatte contre une légion d'enfants ; quelque carnage qu'il en fasse, la pitié qu'on aura pour eux ne tournera pas en admiration pour lui : et plus il s'applaudira de son courage, plus on sera indigné de son orgueil. Achille était dans ce cas, si Homère, malgré toute la supériorité de forces qu'il lui donne, n'eût trouvé l'art de mettre encore sa grandeur d'âme hors de tout soupçon. Il y a parfaitement réussi, en feignant qu'Achille avant que de partir pour la guerre de Troie, était sûr d'y trouver la mort. Le destin lui avait proposé par la bouche de Thétis, l'alternative d'une vie longue et heureuse, mais obscure, s'il demeurait dans ses états ; et d'une vie courte, mais glorieuse, s'il embrassait la vengeance des Grecs. Il opte pour la gloire, au mépris de la mort : et dès là toutes ses actions, toutes ses démarches sont autant de preuves de son courage. Il court en hâtant ses exploits, à une mort qu' il sait infaillible. Qu'importe qu'il renverse tout presque sans obstacle ? Il est toujours vrai qu'il affronte à tout moment l'arrêt du destin, et qu'il se dévoue généreusement pour la gloire. Homère a si bien senti combien cette idée devait jeter d'intérêt sur son héros, qu'il la répand dans tout le poème, afin que le lecteur l'ayant toujours présente, tienne compte à Achille de ce qu'il exécute même avec le moins de danger.
  Pour parler à présent des caractères particuliers, j'avoue que celui d'Achille est assez également soutenu ; mais il n' en est pas de même de la plupart des autres. Homère ne fait pas toujours agir ses héros d'une manière conforme à la première idée qu'il en donne. Les sages sont quelquefois imprudents ; les braves ont des moments de lâcheté, comme les lâches ont aussi des moments de valeur. Quoique je pusse accumuler ici des preuves de ce que j'avance, je me contenterai d'en alléguer quelques exemples, comme j'ai fait dans le reste : bien résolu à n'entrer sur rien dans un plus grand détail, qu'autant que des savants prévenus et de mauvaise humeur m'y forceraient pour ma justification. Hélénus, Hector et Diomède sont donnés pour sages dans l'Iliade : voici cependant ce qui leur arrive à tous trois dans la même rencontre. Diomède secondé par Minerve, mettait en déroute l'armée troyenne, à qui par conséquent Hector se trouvait plus nécessaire que jamais. Que fait le sage Hélénus dans cette extrémité ? Il conseille à Hector de rallier les Troyens, d'abandonner ensuite le combat et d'aller à Troie avertir Hécube d'offrir un sacrifice à Minerve pour l'apaiser. L'avis du sacrifice était bon ; mais n'y avait-il qu'Hector à charger de cette commission ? Combien d'autres moins utiles au combat eussent été aussi bons pour le message ? Que fait de son côté le sage Hector ? Il applaudit à la prudence d'Hélénus, et il laisse le champ de bataille libre à Diomède, qui aurait achevé ce jour-là de venger la Grèce, s'il n' eut été lui-même aussi imprudent que ses ennemis. Il s'interrompt au milieu de ses succès : il s'arrête à interroger un inconnu, à faire et à écouter des histoires ; et il fait si bien par sa faute, que celle d'Hector n'a point de suite. Voilà, ce me semble, des imprudences bien avérées, dans des personnages dont on n'en devait point attendre. A l'égard des braves qui sont quelquefois lâches, je n'en veux de preuve qu'Hector qui fait trois fois le tour de Troie en fuyant Achille, et qui n'ose le combattre qu'avec un second : et pour les lâches qui sont quelquefois braves, je n'allègue encore que Pâris qui fuit devant Ménélas avec la dernière indignité, et qui bientôt après rétablit les affaires des Troyens, avec un courage égal à celui d'Hector même. Homère en ces endroits, a peint les hommes à la manière de l'histoire, et non pas selon les vues du poème. Il y avait apparemment une tradition de la guerre de Troie, dont il a conservé les faits, sans les accommoder scrupuleusement aux règles d'un art qui n'a été bien développé que depuis lui, quoi qu'il en soit le père. On sait la diverse économie de l'histoire et du poème, dans la peinture des hommes. L'histoire les représente en détail ; elle raconte les actions de tels et de tels hommes qui ont eu le plus de part aux événements célèbres ; mais elle ne s'embarrasse pas de faire convenir ces actions entre elles ; elle n'est responsable que de la vérité, quelque bizarre qu'elle puisse être : elle allie sans dissimulation dans la même personne, la sagesse et l'imprudence, la timidité et la valeur, l'injustice et la probité : et c'est par ces portraits fidèles d'originaux qui ont existé, qu'elle donne la connaissance générale de l'homme, en faisant voir dans les exemples particuliers le bien et le mal dont toute l'espèce est capable. Le poème emploie une méthode toute contraire : il ne représente pas tels et tels hommes ; mais il invente des personnages exprès pour donner en eux une idée de certaines passions, de certains vices ou de certaines vertus ; et il rassemble avec art dans ces personnages, des effets sensibles et continus de ces passions, de ces vices, ou de ces vertus, pour en faire mieux sentir la nature ; au lieu que dans l'histoire, ces effets étant moins choisis et plus interrompus, ils n'en donnent pas une idée si vive ni si distincte. L'histoire représenterait les diverses actions d'Achille et d'Énée, de quelques motifs différents qu'elles fussent parties ; mais le poème ne peint sous le nom d'Achille que les effets de la colère, soutenue par la valeur ; et sous le nom d'Énée, que les effets de la valeur, conduite par la piété. Il s'ensuit de là que ce serait un aussi grand défaut à un poète de ne pas soutenir les caractères, qu'à un historien de chercher à les soutenir aux dépens de la vérité.
  J'oubliais de dire qu'il manque aux héros de l'Iliade une sorte de dignité inconnue au siècle et dans le pays où Homère écrivait. On ne voit point autour des rois une foule d'officiers ni de gardes ; les enfants des souverains travaillent aux jardins et gardent les troupeaux de leur père ; les palais ne sont point superbes ; les tables ne sont point somptueuses : Agamemnon s'habille lui-même, et Achille apprête de ses propres mains le repas qu'il donne aux ambassadeurs d'Agamemnon. Il serait ridicule de reprocher ces prétendus défauts de bienséance à un poète qui ne pouvait pas peindre ce qui n'était pas encore. Aussi les critiques les plus hasardeux n'ont jamais avancé, que je sache, qu'il y eût de la faute d'Homère ; on s'est contenté de dire que son siècle était grossier, et que par là, la peinture en était devenue désagréable à des siècles plus délicats. Quelques adorateurs d' Homère ne sont pas contents de cette distinction : on a grand tort, disent-ils, d'appeler grossiers ces temps héroïques, où le luxe n'avait point encore corrompu les mœurs, et où l'homme jouissant innocemment des vrais biens, n'avait point encore imaginé ces fausses grandeurs, ni ces fausses richesses dont la cupidité s'est avisée depuis. Ne dirait-on pas à ce discours, qu'il y avait plus de vertu dans le siècle d'Homère que dans le nôtre ? Car l'épithète d'héroïque ne peut tomber sensément que sur la justice et la droiture des cœurs, et non pas sur le défaut de certaines richesses et sur l'ignorance des arts. Cependant qu'on lise l'Iliade ; ces temps qualifiés d'héroïques paraîtront le règne des passions les plus injustes et les plus basses, et surtout le triomphe de l'avarice. Les chefs ne sont pas moins avides de butin que les soldats. Le pillage de Troie est toujours le plus puissant aiguillon de la valeur des Grecs : et Homère lui-même parle quelquefois de l'or avec une certaine admiration, qui marque bien que le défaut de luxe venait moins dans son temps, d'une simplicité vertueuse, que de grossièreté et d'ignorance.

 

 

HEGEL
Les grands hommes

  Ce sont maintenant les grands hommes historiques qui saisissent cet universel supérieur et font de lui leur but; ce sont eux qui réalisent ce but qui correspond au concept supérieur de l’Esprit. C’est pourquoi on doit les nommer des héros. Ils n’ont pas puisé leurs fins et leur vocation dans le cours des choses consacré par le système paisible et ordonné du régime. Leur justification n’est pas dans l’ordre existant, mais ils la tirent d’une autre source. C’est l’Esprit caché, encore souterrain, qui n’est pas encore parvenu à une existence actuelle, mais qui frappe contre le monde actuel parce qu’il le tient par une écorce qui ne convient pas au noyau qu’elle porte. Mais toutes les opinions, les fins et les idéaux qui représentent une déviation par rapport aux normes établies n’appartiennent pas pour autant à la réalité à venir. Les aventuriers de toute sorte ont de tels idéaux et leur activité correspond toujours à des représentations qui vont à l’encontre des conditions existantes. Mais le fait que ces représentations, ces bonnes raisons et ces principes généraux ne sont pas conformes à l’ordre existant ne les justifie pas. Les véritables buts ne peuvent surgir que du contenu que l’Esprit intérieur a lui-même élaboré en vertu de sa puissance absolue. Et les individus historiques sont ceux qui ont voulu et accompli non une chose imaginée et présumée, mais une chose juste et nécessaire et qu’ils l’ont compris parce qu’ils ont reçu intérieurement la révélation de ce qui est nécessaire et appartient réellement aux possibilités du temps.
  Il faut nuancer cette conception d’après laquelle ces figures ne sont que des Moments dans le développement de l’Idée. Ce concept est propre à la philosophie. Mais les individus historiques ne sont pas tenus de le connaître parce qu’ils sont des hommes d’action. En revanche, ils connaissent et veulent leur œuvre parce qu’elle correspond à l’époque. Et c’est de cela qu’il s’agit en fait. Leur affaire est de connaître le (nouvel) universel, le stade nécessaire et supérieur où est parvenu leur monde ; ils en font leur but et lui consacrent leur énergie. L’universel qu’ils ont accompli, ils l’ont puisé en eux-mêmes ; mais ils ne l’ont pas inventé ; il existait de toute éternité, mais il a été réalisé par eux et il est honoré en eux. Parce qu’il a puisé en eux-mêmes, en une source qui n’a pas encore surgi à la surface, ils ont l’air de s’appuyer uniquement sur leurs propres forces ; et la nouvelle situation du monde qu’ils créent et les actes qu’ils accomplissent sont en apparence un simple produit de leurs intérêts et de leur œuvre. Mais le Droit est de leur côté parce qu’ils sont lucides ; ils savent quelle est la vérité de leur monde et de leur temps ; ils connaissent le Concept, c’est-à-dire l’universel qui est en train de se produire et qui s’imposera à la prochaine étape. Les autres se rassemblent, comme nous l’avons dit, autour de leur bannière parce qu’ils expriment les tendances les plus profondes de l’époque. Leurs discours, leurs actes sont ce qu’il y a de mieux à leur époque. Les grands hommes de l’histoire doivent être compris en fonction de leur situation. Ce qu’il y a de plus admirable en eux c’est qu’ils sont devenus les organes de l’esprit substantiel : c’est en cela que réside le véritable rapport de l’individu à la substance universelle. Elle est la source de tout, l’unique but, la seule puissance ; elle est ce que ces grands hommes ont uniquement voulu : en eux, elle a cherché la satisfaction et elle a trouvé l’accomplissement. C’est pourquoi ces hommes ont eu la puissance dans le monde. Et c’est seulement parce que leurs buts étaient conformes aux buts de l’Esprit en soi et pour soi que le Droit — mais un Droit d’une espèce particulière — s’est absolument rangé à leur côté.
  L’état du monde n’est pas encore connu. Le but est de l’amener à cette connaissance. Tel est bien le but des hommes historiques et c’est là qu’ils trouvent leur satisfaction. Ils sont conscients de l’impuissance de ce qui existe encore mais qui n’a qu’un semblant de réalité. L’Esprit qui a progressé à l’intérieur et qui est en train de sortir de la terre, a transcendé dans son concept le monde existant. Sa conscience de soi n’y trouve plus la satisfaction ; son insatisfaction montre qu’il ne sait pas encore ce qu’il veut. Ce qu’il veut n’existe pas encore de façon affirmative ; et il se place donc du côté négatif. Les individus historiques sont ceux qui ont dit les premiers ce que les hommes veulent. Il est difficile de savoir ce qu’on veut. On peut certes vouloir ceci ou cela, mais on reste dans le négatif et le mécontentement : la conscience de l’affirmatif peut fort bien faire défaut. Mais les grands hommes savent aussi que ce qu’ils veulent est l’affirmatif. C’est leur propre satisfaction qu’ils cherchent : ils n’agissent pas pour satisfaire les autres. S’ils voulaient satisfaire les autres, ils eussent eu beaucoup à faire parce que les autres ne savent pas ce que veut l’époque et ce qu’ils veulent eux-mêmes. Il serait vain de résister à ces personnalités historiques parce qu’elles sont irrésistiblement poussées à accomplir leur œuvre. Il appert par la suite qu’ils ont eu raison, et les autres, même s’ils ne croyaient pas que c’était bien ce qu’ils voulaient, s’y attachent et laissent faire. Car l’œuvre du grand homme exerce en eux et sur eux un pouvoir auquel ils ne peuvent pas résister, même s’ils le considèrent comme un pouvoir extérieur et étranger, même s’il va à l’encontre de ce qu’ils croient être leur volonté. Car l’Esprit en marche vers une nouvelle forme est l’âme interne de tous les individus ; il est leur intériorité inconsciente, que les grands hommes porteront à la conscience. Leur œuvre est donc ce que visait la véritable volonté des autres ; c’est pourquoi elle exerce sur eux un pouvoir qu’ils acceptent malgré les réticences de leur volonté consciente : s’ils suivent ces conducteurs d’âmes, c’est parce qu’ils sentent la puissance irrésistible de leur propre esprit intérieur venant à leur rencontre.
  Si, allant plus loin, nous jetons un regard sur la destinée de ces individus historiques, nous voyons qu’ils ont eu le bonheur d’être les agents d’un but qui constitue une étape dans la marche progressive de l’Esprit universel. Mais en tant que sujets distincts de leur substance, ils n’ont pas été ce qu’on appelle communément heureux. Ils n’ont pas voulu trouver le bonheur, mais atteindre leur but, et ce but, ils l’ont atteint par labeur pénible. Ils ont su trouver la satisfaction, réaliser leur but, le but universel. Placés devant un but aussi grand, ils se sont audacieusement proposé de le servir contre toute l’opinion des hommes. Ce n’est pas le bonheur qu’ils ont choisi, mais la peine, le combat et le travail pour leur but. Leur but une fois atteint, ils n’en sont pas venus à une paisible jouissance, ils n’ont pas été heureux. Leur être a été leur action, leur passion a déterminé toute leur nature, tout leur caractère. Leur but atteint, ils sont tombés comme des douilles vides. Ils ont eu peut-être du mal à aller jusqu’au bout de leur chemin ; et à l’instant où ils y sont arrivés, ils sont morts — jeunes comme Alexandre, assassinés comme César, déportés comme Napoléon —. Qu’ont-ils gagné ? peut-on se demander. Ce qu’ils ont gagné, c’est leur concept, leur but, ce qu’ils ont accompli. Ils n’ont rien gagné d’autre ; ils n’ont pas connu la jouissance paisible. C’est une affreuse consolation de savoir que les hommes historiques n’ont pas été ce qu’on appelle heureux. Mais seule la vie privée, laquelle ne peut exister que dans des conditions extérieures très différentes, peut connaître le bonheur. Ceux qui ont besoin d’une consolation aussi affreuse peuvent la chercher dans l’histoire. Mais seule la jalousie en a besoin, la jalousie qui est gênée par ce qui est grand et excellent et qui cherche à l’amoindrir et à lui trouver des défauts. Les grands ne furent grands que parce qu’ils ont été malheureux : ainsi raisonne la jalousie pour pouvoir supporter la grandeur et se mettre sur un pied d’égalité avec elle. Dans les temps modernes aussi, il a été abondamment prouvé que les princes ne sont pas heureux sur leur trône. On leur concède donc et l’on trouve tolérable de ne pas y être assis. Mais l’homme libre n’est point jaloux ; il reconnaît volontiers les grandes personnalités et s’en réjouit.
   Les grands hommes sont suivis par un cortège jaloux qui dénonce leurs passions comme des fautes. En effet, la forme de la passion peut s’appliquer à leur manifestation extérieure et, dans le jugement qu’on porte sur eux, il est possible de mettre l’accent sur le côté moral et dire que c’est leur passion qui les a poussés. En fait, ils ont été des passionnés, c’est-à-dire ils ont passionnément poursuivi leur but et lui ont consacré tout leur caractère, leur génie et leur tempérament. Ce qui est en soi et pour soi nécessaire se manifeste ici sous la forme de la passion. Ces grands hommes semblent obéir uniquement à leur passion, à leur caprice. Mais ce qu’ils veulent est l’Universel. C’est là leur côté pathétique. Leur passion est devenue l’énergie de leur moi ; sans la passion ils n’auraient rien pu produire.
  Le but de la passion est le même que celui de l’Idée : la passion est l’unité absolue du caractère et de l’Universel. Il y a quelque chose d’animal dans la manière dont l’Esprit dans sa particularité subjective s’identifie avec l’Idée.
  L’homme qui produit quelque chose de valable, y met toute son énergie. Il n’est pas assez sobre pour vouloir ceci ou cela ; il ne se disperse pas dans une multitude d’objectifs, mais il est entièrement voué à la fin qui est sa véritable grande fin. La passion est l’énergie de cette fin et la détermination de cette volonté. C’est un penchant presque animal qui pousse l’homme à concentrer son énergie sur une seule chose. Cette passion est aussi ce que nous appelons enthousiasme. Pourtant le mot enthousiasme sert plutôt à désigner des situations où les buts sont de nature plus idéale, plus universelle. Or l’homme politique n’est pas un enthousiaste ; il doit posséder une lucidité qui n’est pas le trait que nous attribuons ordinairement aux enthousiastes. Pour que l’homme produise quelque chose de valable, il lui faut la passion. C’est pourquoi la passion n’a rien d’immoral. S’il s’agit vraiment d’enthousiasme, cet enthousiasme est plutôt froid ; la théorie exerce sa surveillance sur tous les moyens qui serviront à produire les vrais buts.
  En réalisant le but nécessaire à l’Esprit universel, les hommes historiques n’ont pas seulement trouvé la satisfaction : ils en ont également tiré des bénéfices extérieurs. Le but qu’ils ont accompli était en même temps leur bien propre (das Ihrige). Ces deux éléments ne sauraient être dissociés : la chose même doit être accomplie et le héros doit trouver une satisfaction pour soi. On peut séparer ces deux aspects, prouver que les grands hommes ont cherché leur bien personnel et conclure qu’ils n’ont cherché que cela. En fait, ces hommes ont cherché la gloire et l’honneur et ils ont été reconnus par leur époque et par la postérité dans la mesure où celles-ci n’ont pas été prises de fièvre critique et n’ont pas succombé à l’envie. Mais il est absurde de croire qu’on puisse entreprendre quoi que ce soit sans chercher la satisfaction. La subjectivité en tant que pure particularité qui ne se pose que des buts finis et individuels, doit se soumettre à l’universel. Mais dans la mesure où elle est la force active de l’Idée, elle devient la sauvegarde du substantiel.
  C’est la psychologie des maîtres d’école qui sépare ces deux aspects. Ayant réduit la passion à une manie, elle rend suspecte la morale de ces hommes ; ensuite, elle tient les conséquences de leurs actes pour leurs vrais motifs et leurs actes mêmes pour des moyens au service de ces buts : leurs actions s’expliquent par la manie des grandeurs ou la manie des conquêtes. Ainsi par exemple l’aspiration d’Alexandre est réduite à la manie de conquête, donc à quelque chose de subjectif qui n’est pas le Bien. Cette réflexion dite psychologique explique par le fond du cœur toutes les actions et leur donne une forme subjective. De ce point de vue, les protagonistes de l’histoire auraient tout fait, poussés par une passion grande ou petite ou par une manie et ne méritent donc pas d’être considérés comme des hommes moraux. Alexandre de Macédoine a conquis une partie de la Grèce, puis l’Asie ; il a donc été un obsédé de conquêtes. Il a agi par manie de conquêtes, par manie de gloire, et la preuve en est qu’il s’est couvert de gloire. Quel maître d’école n’a pas démontré d’avance qu’Alexandre le Grand, Jules César et les hommes de la même espèce ont tous été poussés par de telles passions et que, par conséquent, ils ont été des hommes immoraux ? D’où il suit aussitôt que lui, le maître d’école, vaut mieux que ces gens-là, car il n’a pas de ces passions et en donne comme preuve qu’il n’a pas conquis l’Asie, ni vaincu Darius et Porus, mais qu’il est un homme qui vit bien et a laissé également les autres vivre. Le sujet de prédilection de ces psychologues est la considération des particularités des grands hommes en tant que personnes privées. L’homme doit manger et boire, il a des amis et des connaissances, il ressent les sentiments et les transports du moment. Les grands hommes ne font pas exception à la règle : ils ont, eux aussi, mangé et bu et préféré tel plat ou tel vin à tel autre. Il n’y a pas de héros pour son valet de chambre, dit un proverbe connu. J’ai ajouté —et Goethe l’a redit deux ans plus tard — que s’il en est ainsi ce n’est pas parce que celui-là n’est pas un héros, mais parce que celui-ci n’est qu’un valet. Ce dernier ôte les bottes du héros, l’aide à se coucher, sait qu’il préfère le champagne, etc. Pour le valet de chambre les héros n’existent pas ; en effet, ils n’existent que pour le monde, la réalité, l’histoire. — Les personnages historiques qui sont servis dans les livres d’histoire par de tels valets psychologiques, s’en tirent mal ; ils sont nivelés par ces valets et placés sur la même ligne ou plutôt quelques degrés au-dessous de la moralité de ces fins connaisseurs d’hommes. Le Thersite d’Homère qui critique les rois est un personnage qui se retrouve à toute époque. Il est vrai qu’il ne reçoit pas toujours de solides coups de bâton, comme à l’âge homérique, mais la jalousie, l’opiniâtreté sont l’écharde qu’il porte en sa chair. Le ver immortel qui le ronge, c’est le tourment de savoir que ces bonnes intentions et ses critiques distinguées n’ont aucune efficacité dans le monde. Il est permis d’éprouver un malin plaisir à voir la malheureuse destinée du thersitisme.
  La sagesse psychologique des maîtres d’école comporte en outre une contradiction. On blâme les grands hommes d’avoir connu la gloire et l’honneur, et on les accuse de n’avoir comme but que la gloire et l’honneur. D’autre part, on affirme que ce que ces hommes voulaient faire devait obtenir le consentement des autres, qu’ils devaient donc respecter la volonté subjective des autres. Or la gloire et l’honneur impliquent ce consentement et la reconnaissance de la justesse de leur vouloir. Les hommes historiques portaient caché en eux le but qui est devenu la volonté intime des hommes. Pourtant on leur reproche d’avoir obtenu le consentement exigé et on les accuse en même temps d’avoir voulu la gloire et l’honneur. Or il ne s’agissait nullement chez eux d’honneur et de gloire puisqu’ils avaient méprisé les habitudes, les routines et tout ce qui occupait la surface de leur monde. Et c’est précisément parce qu’ils les avaient méprisés qu’ils ont pu accomplir leur œuvre ; s’ils en étaient restés à la façon ordinaire des hommes, un autre aurait accompli ce que l’Esprit voulait.
  On reproche aussi aux grands hommes de ne pas rechercher la reconnaissance des autres, d’avoir méprisé leur opinion. Leur honneur c’est précisément d’avoir tourné le dos aux valeurs admises. L’élément nouveau qu’ils apportaient au monde était leur propre but ; ils ont puisé en eux-mêmes l’idée qu’ils s’en sont fait ; et c’est leur propre but qu’ils ont accompli. C’est de cette manière qu’ils ont trouvé la satisfaction. Les grands hommes ont voulu satisfaire leurs propres exigences et non les opinions bien intentionnées des autres. Ils n’ont rien appris des autres ; les autres ne sauraient leur suggérer que la solution la plus bornée et la plus fausse : en fait, ils savaient le mieux ce dont il s’agissait. César avait l’idée la plus exacte de ce qui s’appelait la république romaine. Il savait que les lois de l’auctoritas et de la dignitas qui devaient normalement être suprêmes, étaient en fait bafouées et livrées à l’arbitraire particulier ; il savait qu’il était libre de les abolir. Il a pu le faire parce qu’il était juste de le faire. S’il avait écouté Cicéron, rien ne se serait produit. César savait que la république était un mensonge, que Cicéron ne faisait que tenir des discours vides, qu’une forme nouvelle devait prendre la place de cet édifice creux, que la forme qu’il créait était nécessaire. En poursuivant leurs grands intérêts, les grands hommes ont souvent traité légèrement, sans égards, d’autres intérêts vénérables en soi et même des droits sacrés. C’est là une manière de se conduire qui est assurément exposée au blâme moral. Mais leur position est tout autre. Une si grande figure écrase nécessairement mainte fleur innocente, ruine mainte chose sur son passage.
  L’intérêt particulier de la passion est donc inséparable de l’affirmation active de l’Universel ; car l’universel résulte du particulier et du déterminé, et de leur négation. Le particulier a son propre intérêt dans l’histoire ; c’est un être fini et en tant que tel il doit périr. C’est le particulier qui s’use dans le combat et est en partie détruit. C’est de ce combat et de cette disparition du particulier que résulte l’Universel. Celui-ci n’en est point troublé. Ce n’est pas l’Idée qui s’expose au conflit, au combat et au danger ; elle se tient en arrière hors de toute attaque et de tout dommage et envoie au combat la passion pour s’y consumer. On peut appeler ruse de la Raison le fait qu’elle laisse agir à sa place les passions, en sorte que c’est seulement le moyen par lequel elle parvient à l’existence qui éprouve des pertes et subit des dommages. Car c’est seulement l’apparence phénoménale qui est en partie nulle et en partie positive. Le particulier est trop petit en face de l’Universel : les individus sont donc sacrifiés et abandonnés. L’Idée paie le tribut de l’existence et de la caducité non par elle-même, mais au moyen des passions individuelles. César devait accomplir le nécessaire et donner le coup de grâce à la liberté moribonde. Lui-même a péri au combat, mais le nécessaire demeura : la liberté selon l’idée se réalise sous la contingence extérieure.
G.W. HEGEL, "La réalisation de l’Esprit dans l’Histoire" in La Raison dans l’Histoire, chap. 2, 1830.