L'HÉROÏSME Homère : Iliade, chants XI à XXIV |
Dans La vie de Galilée de
Bertolt Brecht, le disciple Andrea, mortifié de ce que son maître se soit
rétracté, s'exclame : "Malheureux le pays qui n'a pas de héros!". Ce à quoi
Galilée rétorque : "Malheureux le pays qui a besoin de héros." Les
communautés humaines, en effet, ont souvent identifié leurs valeurs suprêmes à un
individu qui en semblait porteur : bravoure guerrière, sacrifice du martyr, audace de
l'aventurier... Elles ont ensuite imposé cet exemple à l'admiration publique et figé le
modèle dans une vénération où, bien vite, les peuples n'avaient plus qu'à manifester
leur soumission (pensons à Alexis Stakhanov, héros du travail dans la Russie
stalinienne!). Cette première observation nous oriente vers une des idées-clés du
programme : les valeurs héroïques sont susceptibles d'être
constamment révisées, les conceptions de l'humain ou du surhumain étant
relatives à l'Histoire : si le héros grec est par excellence un guerrier, c'est qu'il
exprime les vertus nécessaires à des sociétés archaïques où la Cité naissante ne
peut se consolider que par la défense ou la volonté hégémonique; au XVII° siècle, en
Europe, on considère au contraire comme héroïque la victoire sur les passions et le
modèle idéal est celui de l'honnête homme, parfaitement adapté à une société assise
sur le commerce social et la bienséance.
Un rapide coup d'il sur les uvres au programme nous conforte dans cette
perspective : le héros guerrier de l'Iliade - aux nombreuses facettes - peut se
trouver utilement confronté à cet autre guerrier qu'est Henry V, dans cet autre contexte
que constitue le Moyen-Age chrétien; le héros romanesque de Stendhal peut d'autre part
nous inviter à une nouvelle confrontation à l'aune de l'exaltation romantique de valeurs
désormais personnelles.
C'est ici que l'examen de l'héroïsme en tant que genre littéraire s'impose à nous. Car la question mise au sujet du prochain concours ressortit aux formes aussi bien qu'aux thèmes : à l'évidence, nos trois uvres appartiennent au genre épique, en ce qu'elles font la part belle à la guerre et à l'enjeu national plus qu'au destin des individus :
A considérer les choses de la manière la plus
générale, le conflit qui peut s'offrir comme la situation la plus convenable pour
l'épopée est l'état de guerre. La guerre, en effet, c'est toute une nation mise en
mouvement, et qui, dans les périls communs, révèle une inspiration et une activité
juvéniles, parce que c'est la plus grande occasion qu'ait la totalité nationale de
répondre d'elle-même. |
La définition de l'épopée fournie par Hegel nous permettra d'observer des différences notables entre nos trois uvres : si L'Iliade et Henry V mettent en effet en jeu "la totalité nationale", on ne saurait dire de même de La Chartreuse de Parme, dont les enjeux restent étroitement liés aux personnages et les actions subordonnées à leur psychologie. La représentation de l'héroïsme ne peut qu'y gagner ces nuances qui constituent la problématique de votre question. En relation avec les arts plastiques et avec les productions de la poésie et du théâtre, Hegel, dans ses leçons desthétique, distinguait le héros épique, le héros tragique et le héros dramatique.
Le héros épique est confronté à des forces extérieures qui peuvent l'écraser, mais devant lesquelles son triomphe est possible : chez Homère, le héros est lhomme exemplaire abattu par la nécessité. Mais il manifeste dans cet écrasement les vertus qui font aussi sa grandeur. Lépopée est faite de ce conflit surmontable qui symbolise la lutte gigantesque de lhomme contre la nature vue sous les traits du destin.
Le héros tragique est aussi au cur de ce conflit, mais lui accepte sa défaite : écrasé par un Destin tout particulièrement acharné à le perdre, il trouve dans les accents de sa plainte une énergie qui ne dément jamais la vitalité héroïque. La tragédie exprime avec solennité le rituel de cette défaite annoncée en condensant à l'extrême la crise décisive.
Le héros dramatique est lui seul un être de liberté : il peut ne manifester aucune des grandes vertus héroïques, mais il évolue dans un monde contingent où sa volonté de puissance prétend, sans illusion, installer du sens. Le drame exprime cet univers de liberté et oppose aux valeurs traditionnelles la quête individuelle de valeurs privées.
Comment nos trois uvres se rangent-elles dans cette typologie ?
Les genres auxquelles les trois uvres appartiennent n'est pas indifférent : une épopée antique, une pièce de théâtre, un roman. Il semble que l'on aille progressivement vers une réduction de la perspective héroïque aux valeurs individuelles, peut-être même que l'on glisse à la notion d'antihéros ? Mais, bien sûr, c'est d'abord dans l'épopée que s'inscrit la geste héroïque. Le poème épique, écrivait Hölderlin, "naïf selon l'apparence, est héroïque par sa signification. C'est la métaphore de grandes volontés" (Samtliche Werken, IV). L'héroïsme, manifestation d'une "grande volonté", serait donc une donnée fondamentale de l'épique. Cette notion se révélera vite capitale car susceptible d'introduire de très fortes nuances dans votre problématique. Ainsi T.S. Eliot n'a jamais pu goûter l'Iliade parce que la conduite des héros homériques lui échappait, à commencer par celle d'Achille, qu'il considérait comme "un voyou" (De la poésie et de quelques poètes). On pourra juger au contraire qu'Achille fait preuve d'une grande volonté, tant dans son refus de poursuivre le combat que dans sa décision d'y revenir. Car la force du guerrier ne suffit pas; il faut aussi la grandeur humaine (celle qu'il manifestera dans son pardon). Les héros ne sont donc pas seulement les plus forts, ce sont les seuls capables de raisonner leur conduite au milieu de l'action. L'autre notion mise en place par Hölderlin, celle de naïveté, doit être interprétée correctement. L'épopée n'est pas seulement un art fruste, témoin de cette sobriété occidentale dont Hölderlin rend hommage à Homère : s'il y a métaphore, transposition des "grandes volontés" dans le naïf, c'est que la présentation qui est faite des actes des héros se fait dans le cadre d'une vision fataliste. Mieux que tout autre, Hegel a exprimé ce paradoxe du genre épique : "C'est la poésie épique, et non la dramatique, qui est le domaine où règne la destinée". Cette fatalité qu'incarne la justice suprême diffère notablement de celle qu'on discerne dans le registre tragique, et même dramatique, qui impliquent tous deux la conception de l'individu en tant que personne : dans l'ordre épique," l'homme est jugé d'après la cause qu'il défend, et la tragique Némésis consiste justement en ce que cette cause est trop lourde pour l'individu, trop lourde pour ses épaules." Cette fatalité peut être présentée directement, avec une intervention patente des dieux, comme dans l'Iliade, elle peut aussi être laissée à deviner. L'étude de nos trois uvres devra démêler ce rapport qu'entretient la "volonté" des héros avec le destin, et les trois genres différents qu'elles nous proposent - épique, dramatique et romanesque - ne pourront que commander à chaque fois un propos différent sur l'héroïsme :
l'épopée (Iliade), parce qu'elle est un récit où le point de vue du narrateur est omniscient, interdit le subjectivisme et reste impropre à l'introspection individuelle : peu de débats de conscience, en effet, chez des héros déterminés par un destin connu et accepté. La conséquence est que l'héroïsme y est avant tout représenté, se résume à des actes dont la rhétorique épique s'emploie à souligner l'excellence. Le traitement du temps participe aussi de cette volonté : la condensation en quelques épisodes d'une guerre de dix ans évite les moments nuls, limite les êtres à la noblesse de leurs actes.
le drame historique (La vie d'Henry V) privilégie la parole et réduit l'action à des éléments forcément sommaires que le spectateur est invité à imaginer. Ici encore, la condensation nécessaire d'un règne à quelques-uns de ses épisodes évite les moments nuls, mais la représentation scénique des relations entre les personnages favorise la confidence personnelle du héros et son introspection publique. Nous assistons ainsi à quelques-unes de ses faiblesses, cependant que la régie théâtrale, contribuant à situer le héros parmi les autres, favorise la perspective politique.
le roman (La Chartreuse de Parme) favorise, lui, le point de vue subjectif : la vie du héros s'inscrit désormais dans une linéarité d'où les moments nuls ne sont plus exclus. Ils participent même d'un apprentissage au long duquel le héros s'égare, se cherche, finit par se trouver à des moments inattendus. Consacrant la fin de "l'idéalisme abstrait" (Georg Lukacs), le roman du XIX° siècle traite la temporalité comme un processus de dégradation au cours duquel l'âme du héros, éprise de valeurs qualitatives, se heurte sans cesse à l'étroitesse du monde matériel, où règnent les valeurs d'échange. Le héros, pour cela, trouve souvent ses voies les plus nobles dans le refus, la dissidence, la solitude contemplative où l'Amour est sanctifié.
Les formes littéraires engagent donc une conception particulière de l'héroïsme : on en citera simplement pour preuve le statut tout particulier que Victor Hugo a donné à la bataille de Waterloo dans Les Misérables : refusant d'en donner, comme Stendhal (voyez la page L'héroïsme à l'épreuve du roman), une image romanesque, c'est-à-dire soumise à la perception des personnages, il s'engage, au début de la deuxième partie, dans une digression véritablement épique qui fait fi des lois du roman et apparaît justement comme une greffe maladroite. C'est dire aussi que l'époque ne suffit pas à expliquer, elle seule, les mutations des valeurs héroïques, même s'il n'est pas question de négliger l'aspect historique de la notion. Les uvres savent nous y engager, bien sûr, et l'on pourra utilement y observer l'évolution de cette typologie que nous nous employons maintenant à définir.
L'héroïsme doit aussi être envisagé comme thème. A ce propos, les dictionnaires fournissent un utile point de départ :
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S'aidant de ces définitions, on pourra commencer à tenter de répondre à une question fondamentale relative aux rapports entre le héroïsme et l'humain : exaltant les valeurs de l'humanité, le héros reste-t-il humain ? Comment nos trois oeuvres, qui touchent, d'une manière ou d'une autre, à la geste guerrière concilient-elles l'énergie voire la démesure qu'elle requiert avec les valeurs héroïques ? Réfléchissant à propos de l'Iliade à la "source grecque", voici ce qu'écrit Simone Weil :
"Le vrai héros, le vrai sujet, le centre de l'Iliade,
c'est la force. La force qui est maniée par les hommes, la force qui soumet les hommes,
la force devant quoi la chair des hommes se rétracte. [...] Le fort n'est jamais
absolument fort, ni le faible absolument faible, mais l'un et l'autre l'ignorent. Ils ne
se croient pas de la même espèce; ni le faible ne se regarde comme le semblable du fort,
ni il n'est regardé comme tel. Celui qui possède la force marche dans un milieu non
résistant, sans que rien, dans la matière humaine autour de lui, soit de nature à
susciter entre l'élan et l'acte ce bref intervalle où se loge la pensée. Où la pensée
n'a pas de place, la justice ni la prudence n'en ont. C'est pourquoi ces hommes armés
agissent durement et follement. Leur arme s'enfonce dans un ennemi désarmé qui est à
leurs genoux; ils triomphent d'un mourant en lui décrivant les outrages que son corps va
subir; Achille égorge douze adolescents troyens sur le bûcher de Patrocle aussi
naturellement que nous coupons des fleurs pour une tombe. En usant de leur pouvoir, ils ne
se doutent jamais que les conséquences de leurs actes les feront plier à leur tour.[...] |
Cette vertu, cette dignité, c'est aussi d'elles que parle J.J. Rousseau lorsqu'il se demande quelle est la vertu qui fait les héros et qu'il répond en désignant la "force de l'âme". Si celle-ci peut générer les plus nobles élans et fortifier les plus âpres résistances, la barbarie dont parle Simone Weil en paraît toujours exclue. Une phrase, pourtant, de Saint-Exupéry nous revient en mémoire qui évoque la survie héroïque du pilote perdu dans la nature : "Ce que j'ai fait, aucune bête ne l'aurait fait." L'épopée permet-elle de semblables ouvertures aux considérations éthiques qu'autoriserait la représentation d'actions où les héros sont des individus toujours maître de leurs choix ?
On ne saurait limiter le domaine du héros aux champs de bataille : Rousseau élimine d'emblée la bravoure guerrière dans son examen des vertus qui font le héros et Hegel faisait justement remarquer que, dans les douze travaux d'Hercule, figure le nettoyage des écuries d'Augias. Voltaire, pour sa part, affirmait sa nette préférence pour le "grand homme" et laissait le vocable "héros" aux "saccageurs de provinces" :
Jaimerais mieux des détails sur Racine et
Despréaux, sur Quinault, Lulli, Molière, Le Brun, Bossuet, Poussin, Descartes etc., que
sur la bataille de Steinkerque. Il ne reste plus rien que le nom de ceux qui ont conduit
les bataillons et les escadrons ; il ne revient rien au genre humain de cent
batailles données ; mais les grands hommes dont je vous parle ont préparé des
plaisirs purs et durables aux hommes qui ne sont pas encore nés. Une écluse du canal qui
joint les deux mers, un tableau du Poussin, une belle tragédie, une vérité découverte
sont des choses mille fois plus précieuses que toutes les relations de campagnes ;
vous savez que chez moi les grands hommes sont les premiers et les héros les derniers.
Jappelle grands hommes tous ceux qui ont excellé dans lutile ou dans
lagréable. Les saccageurs de provinces ne sont que des héros. |
On pourrait certes dans nos trois uvres mesurer le véritable héroïsme à l'instant où le guerrier farouche apaise son ardeur (que l'on songe à Achille). Ce serait cependant ignorer comment la guerre est l'occasion unique d'un dépassement de soi qui pourrait constituer une définition possible de l'héroïsme. Nous tenterons pour notre part une définition qui validera les thèses que vous trouverez dans les pages que nous consacrons à l'Iliade : le héros est celui qui incarne parfaitement son temps. Il n'en manifeste pas forcément les valeurs objectives, pour ne pas dire les modes, vertu qui ferait de lui un modèle aimable et parfaitement assimilé (le duc de Nemours de La Princesse de Clèves...), alors qu'au contraire le héros se signale souvent à ses contemporains par une différence insolente ! C'est plus loin qu'il nous faut chercher cette "âme du monde" dont parle Hegel : au-delà de la simple succession des événements, l'Histoire est faite d'une trame qui n'affleure à la surface des choses que grâce au degré supérieur de conscience et de liberté que manifestent ceux que nous appellerons héros. Lorsqu'ils apparaissent, investis d'un certain pouvoir ou d'une certaine énergie, les rêves, les espoirs longtemps enfouis dans le psychisme collectif parviennent à leur éclosion. S'inspirant des analyses de Hegel dans La Raison dans l'Histoire, André Breton peut ainsi écrire :
Je pense de plus en plus que "l'Histoire",
telle qu'elle s'écrit, est un tissu de dangereux enfantillages, tendant à nous
faire prendre pour la réalité des événements ce qui n'en est que la projection
extérieure, fallacieuse - qui ne tire son brillant coloris que de l'hémoglobine des
batailles. Vouloir déduire quoi que ce soit d'une telle histoire est à peu près aussi
vain que de prétendre interpréter le rêve en ne tenant compte que de son contenu
manifeste. |
Ce « fonds historique secret qui disparaît derrière la trame des événements » est précisément ce que le héros a charge d'incarner et qui, par exemple, fait d'Achille, au-delà de la barbarie qu'il peut d'abord manifester, l'expression parfaite du rêve apollinien de la Grèce archaïque. C'est aussi ce qui, pour Hugo, condamne Napoléon à être vaincu à Waterloo : "Bonaparte vainqueur à Waterloo, ceci n'était plus dans la loi du dix-neuvième siècle. Une autre série de faits se préparait, où Napoléon n'avait plus de place. La mauvaise volonté des événements s'était annoncée de longue date. Il était temps que cet homme vaste tombât." (Les Misérables, I, IX). C'est encore ce qui empêche le Don Quichotte de Cervantes d'accéder au statut véritable de héros. Ses mots, le plus souvent admirables, pour tout ce qui touche à la mission dont il s'investit, résonnent, certes, dans le contexte d'un véritable héroïsme :
"Apprends, ô Sancho, qu'un homme n'est pas plus qu'un
autre s'il ne fait plus qu'un autre", lance-t-il à son valet. Et plus loin : "Ami
Sancho ! apprends que je suis né par la volonté du ciel, dans notre âge de fer, pour y
ressusciter lâge dor. Cest à moi que sont réservés les périls
redoutables, les prouesses éclatantes et les vaillants exploits. Cest moi, dis-je
encore une fois, qui dois ressusciter les vingt-cinq de la Table Ronde, les douze de
France et les neuf de la renommée. [
] Dors, toi qui es né pour dormir, et fais ce
que tu voudras ; mais je ferai, moi, ce qui convient le plus à mes desseins." Mais,
dressé contre "les temps calamiteux de [son] âge", Don Quichotte se condamne
au psittacisme en prétendant incarner les héros des vieux romans de chevalerie.
Résolument opposé aux valeurs modernes, et réfugié dans sa "folie", il
manque l'esprit de son temps et ne nous présente de son désespoir qu'une image
grotesque. Georg Lukacs a bien analysé le processus : "Cervantes, écrit-il,
a atteint l'essence la plus profonde de cette problématique démonique dans son
uvre littéraire, la nécessité, pour l'héroïsme pur, de tourner au grotesque,
pour la foi la plus ferme, de se muer en folie, dès lors que les voies qui conduisent à
sa patrie transcendantale sont devenues impraticables, l'impossibilité que la plus pure,
la plus héroïque évidence subjective corresponde au réel effectif." (Théories du
roman). Mais les valeurs mercantiles, dont la Renaissance inaugure la souveraineté,
ne rendent pas tout héroïsme impossible : elles en déplacent seulement la nature, et
Don Quichotte n'est pas un héros faute d'avoir épousé ce déplacement.
Car si l'exemple du héros a une vertu pédagogique, ce n'est pas tant par ses
exploits - souvent décourageants au contraire pour le simple mortel - que par le miroir
qu'il nous renvoie et l'appel qu'il nous lance - fût-ce dans sa propre chute - pour mieux
vivre dans notre temps et aller de l'avant. A la lumière de cette
"cristallisation" des forces profondes des époques opérée par le héros, on
comprendra peut-être mieux pourquoi on a pu faire une utilisation pléthorique du mot, au
cinéma, dans la bande dessinée, l'aventure ou le sport, sans que, fondamentalement,
s'altèrent ses vertus archétypales.
Lire sur ce site : Discours sur la vertu du héros de Jean-Jacques Rousseau.
Dans son article consacré aux héros et aux idoles (Encyclopaedia Universalis), Violette Morin considère, à partir du modèle d'Achille, que le héros est fait de quatre vertus : noblesse, expansion vitale, action créatrice, ardeur généreuse.
Noblesse
Pendant toutes les années où il est victime sans le savoir du Destin, dipe ne saurait être considéré comme un héros. Il ne le devient que lorsqu'il a enfin reconnu la Fatalité qui l'accable et qu'il l'affronte dignement. En ce sens, la lucidité est inséparable de l'héroïsme. Non que le héros soit toujours responsable de ses actes, mais il n'est jamais agi aveuglément. Ainsi les Romantiques pourront proposer du héros une image vivante de faiblesse humaine capable de se reconnaître et de se retourner contre elle-même dans un geste poignant de liberté désespérée. C'est pour cela que nous pouvons considérer comme héroïques des personnages dont la moralité pourrait paraître douteuse : Don Juan, le chevalier des Grieux dans Manon Lescaut de l'abbé Prévost, le Valmont des Liaisons dangereuses... Leurs actes, si infâmes qu'ils puissent paraître, obéissent au moins à une volonté qui leur fait affirmer des valeurs authentiques dressées contre tous les conformismes. Le héros a toujours, en quelque manière, le "panache" de Cyrano : capable de choisir le chemin des crêtes quand tout invite à se contenter des routes balisées, il affirme dans le Bien comme dans le Mal la même intransigeance quant à des valeurs qui - il le sait - le perdront pourtant. On pourra alors parler d'"antihéros", comme le cinéma américain nous a fait parler de "loser". Mais l'échec même de ce type d'entreprise est exemplaire et ajoute à notre admiration la connivence du pathétique. Car le héros n'est jamais figé : capable de secrètes failles, il est toujours susceptible d'être ému par des faiblesses qui nous rappellent qu'il ne saurait exister de héros érigés contre l'humain : Don Juan donne au Pauvre le louis d'or qui n'a pas réussi à le corrompre; Valmont s'incline devant la véritable vertu; Achille finit par rendre à Priam éploré le corps d'Hector parce qu'il pense à son propre père.
Expansion vitale
Il y a toujours, dans la figure du héros, quelque chose de solaire. Il se révèle au monde par des exploits éclatants qu'il doit à la fougue de sa jeunesse. Le héros est toujours un peu Jésus parmi les docteurs : cette "épiphanie héroïque" se manifeste souvent par l'insolence contre le chef, voire contre le père (que l'on songe au mythe gaullien), la rébellion ouverte contre les modèles figés imposés par l'autorité.
Je ne veux point diminuer la nature humaine;
elle me plaît ainsi, s'élevant d'un mouvement sûr au-dessus du devoir le plus pénible.
Dompteuse essentiellement; mais dompteuse de quoi ? De tout ce qui s'impose et menace; au
fond toujours dompteuse d'elle-même. Cette générosité définit l'homme. Pris sur cette
planète, considéré en ses actes et en ses uvres, c'est un animal dominateur; la
pensée n'est qu'un des effets de cette force d'âme, et même, j'en conviens,
subordonné. |
Car le psychanalyste pourra parler de "fixation au stade phallique" : si le héros est souvent le sauveur de tout un peuple, il est aussi guetté par l'ivresse de sa puissance et la démesure de sa mégalomanie. En ce sens l'orgueil d'Achille est sévèrement puni par la mort du "double" Patrocle, qui le rend à sa mission et lui fait accepter sa propre mort.
Action créatrice
Dans Les deux sources de la morale et de la religion, Henri Bergson oppose une morale de l'obligation naturelle, qui fait que nous obéissons impersonnellement à nos devoirs sociaux, à une "morale complète et absolue" qui se caractérise par le choix individuel de modèles : le héros est ainsi celui qui exerce sur nous un véritable "appel".
Pourquoi les saints ont-ils laissé des
imitateurs et pourquoi les grands hommes de bien ont-ils entraîné derrière eux des
foules ? Ils ne demandent rien, et pourtant ils obtiennent. Ils n'ont pas besoin
d'exhorter; ils n'ont qu'à exister; leur existence est un appel. Car tel est bien le
caractère de cette autre morale. Tandis que l'obligation naturelle est pression ou
poussée, dans la morale complète et parfaite il y a un appel. |
Bergson peut ainsi opposer à l'attitude "close" de la simple obéissance, une autre attitude qui est celle de "l'âme ouverte" : "si l'on disait qu'elle embrasse l'humanité entière, on n'irait pas trop loin, on n'irait même pas assez loin, puisque son amour s'étendra aux animaux, aux plantes, à toute la nature."
Ardeur généreuse
Dans le Cratyle (398c), Platon considère que la racine du mot héros (hêrôs) est de la même origine que celle qui désigne l'amour (êrôs). Il précise sa pensée dans Le Banquet (179c) en racontant l'histoire d'Alceste, fille de Pélias, qui consentit à mourir pour son époux :
Parmi tant d'hommes, auteurs de tant de belles
actions, on compterait aisément ceux dont les dieux ont rappelé l'âme de l'Hadès : ils
rappelèrent pourtant celle d'Alceste par admiration pour son héroïsme : tant les dieux
mêmes estiment le dévouement et la vertu qui viennent de l'amour ! |
Ainsi l'héroïsme est geste d'amour, ce qui explique qu'il se manifeste si souvent par le sacrifice. On rassemblera facilement sous cette bannière tous les héros du combat humanitaire, parfois opposés aux institutions qui auraient dû les soutenir. Car, là encore, il ne saurait être question d'héroïsme sans cette volonté d'être fidèle à soi en dépit de tout, et de fuir les mangeoires où se satisfait le gros du troupeau.
Si l'on veut bien convenir que le héros se situe toujours à l'intérieur d'un combat dans lequel, toujours, il trouve une occasion de se dépasser, ses vertus restent cependant diverses et même antagonistes : une vision rationaliste (Corneille, Kant, Rousseau) place l'héroïsme dans la maîtrise de soi, l'obéissance vertueuse à une obligation morale contre l'égoïsme et le caractère déréglé des passions, tandis qu'une vision romantique (Stendhal, Hegel) fait du héros un être énergique et passionné, habité par une mission personnelle. Ce rapide tableau permettra peut-être de préciser ces formes diverses et les registres qu'elles peuvent prendre, à défaut de proposer une unité qui reste problématique :
| TYPES | CARACTÈRES | EXEMPLES |
Le héros épique |
Issu d'une lignée divine ou aristocratique, il est avant tout un guerrier et promis à une mort précoce. Force de l'âme et noblesse peuvent s'accompagner d' orgueil, de barbarie. |
Iliade : Achille - Hector La Chanson de Roland |
Le héros tragique |
Marqué par un destin acharné à le perdre, il trouve dans le bien comme dans le mal, dans la victoire comme dans la défaite, une énergie hautaine pour préserver son sens de l'honneur. | Corneille : Le Cid, Polyeucte |
L'homme de bien |
Personnalité sociale et pacifique. Action créatrice, ardeur généreuse, sacrifice. | Camus, La peste |
L'aventurier |
Individu solitaire, il fuit les modèles sociaux au profit d'une quête métaphysique. Expansion vitale, rébellion contre la société, aspect suicidaire. | Saint-Exupéry, Terre des hommes |
Le héros romantique |
Homme de passion, avide de dépassement, animé d'une tentation d'exister. Energie, authenticité s'accompagnent d'orgueil, d'individualisme et d'une tentation suicidaire. |
Musset, Lorenzaccio |
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