LA RECHERCHE DU BONHEUR
TEXTES

 

 

MOLIÈRE
Tout le plaisir de l'amour est dans le changement

 

DOM JUAN. Quoi ? tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux : non, non, la constance n'est bonne que pour des ridicules, toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve; et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne; j'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d'aimable, et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire par cent hommages le cœur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait; à combattre par des transports, par des larmes, et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire, ni rien à souhaiter, tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d'une conquête à faire. Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne; et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants qui volent perpétuellement de victoire en victoire et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs, je me sens un cœur à aimer toute la terre; et comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.
MOLIERE, Dom Juan, I, II (1665).

 

Blaise PASCAL
 Tous les hommes recherchent d'être heureux

 

  Tous les hommes recherchent d'être heureux. Cela est sans exception, quelques différents moyens qu'ils y emploient. Ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre et que les autres n'y vont pas est ce même désir qui est dans tous les deux, accompagné de différentes vues. La volonté [ne] fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes. Jusqu'à ceux qui vont se pendre.
  Et cependant depuis un si grand nombre d'années jamais personne, sans la foi, n'est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent, princes, sujets, nobles, roturiers, vieux, jeunes, forts, faibles, savants, ignorants, sains, malades, de tous pays, de tous les temps, de tous âges et de toutes conditions.
  Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme devrait bien nous convaincre de notre impuissance d'arriver au bien par nos efforts. Mais l'exemple nous instruit peu. Il n'est jamais si parfaitement semblable qu'il n'y ait quelque délicate différence, et c'est de là que nous attendons que notre attente ne sera pas déçue en cette occasion comme en l'autre. Et ainsi, le présent ne nous satisfaisant jamais, l'expérience nous pipe, et de malheur en malheur nous conduit jusqu'à la mort qui en est un comble éternel.
  Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu'il y a eu autrefois dans l'homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu'il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, recherchant des choses absentes le secours qu'il n'obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c'est-à-dire que par Dieu même.
  Lui seul est son véritable bien. Et depuis qu'il l'a quitté, c'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de lui en tenir la place: astres, ciel, terre, éléments, plantes, choux, poireaux, animaux, insectes, veaux, serpents, fièvre, peste, guerre, famine, vices, adultère, inceste. Et depuis qu'il a perdu le vrai bien, tout également peut lui paraître tel, jusqu'à sa destruction propre, quoique si contraire à Dieu, à la raison et à la nature tout ensemble.
  Les uns le cherchent dans l'autorité, les autres dans les curiosités et dans les sciences, les autres dans les voluptés.
  D'autres, qui en ont en effet plus approché, ont considéré qu'il est nécessaire que ce bien universel que tous les hommes désirent ne soit dans aucune des choses particulières qui ne peuvent être possédées que par un seul et qui, étant partagées, affligent plus leur possesseur par le manque de la partie qu'ils n'ont pas qu'elles ne le contentent par la jouissance de celle [qui] lui appartient. Ils ont compris que le vrai bien devait être tel que tous pussent le posséder à la fois sans diminution et sans envie, et que personne ne le pût perdre contre son gré. Et leur raison est que ce désir étant naturel à l'homme puisqu'il est nécessairement dans tous et qu'il ne peut pas ne le pas avoir, ils en concluent...
Blaise PASCAL, Pensées, 181, (1670).

 

Jean-Jacques ROUSSEAU
Le pays des chimères

 

   Tant qu’on désire on peut se passer d’être heureux ; on s’attend à le devenir : si le bonheur ne vient point, l’espoir se prolonge, et le charme de l’illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même, et l’inquiétude qu’il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. En effet, l’homme, avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu’il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et, pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l’objet même ; rien n’embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ; on ne se figure point ce qu’on voit ; l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possède, l’illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité, et tel est le néant des choses humaines, qu’hors l’Etre existant par lui-même il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas.
Jean-Jacques ROUSSEAU, La Nouvelle Héloïse, Sixième partie, lettre VIII (1761).

 

Jean-Jacques ROUSSEAU
Un bonheur suffisant, parfait et plein

 

   Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n'y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n'est plus ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit point être : il n'y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n'a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu'il y soit connu. A peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : Je voudrais que cet instant durât toujours ; et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ? Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux, non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir. Tel est l'état où je me suis trouvé souvent à l'île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l'eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le gravier.
  De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes, agités de passions continuelles, connaissent peu cet état, et ne l'ayant goûté qu'imparfaitement durant peu d'instants n'en conservent qu'une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. Il ne serait pas même bon, dans la présente constitution des choses, qu'avides de ces douces extases ils s'y dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent le devoir. Mais un infortuné qu'on a retranché de la société humaine et qui ne peut plus rien faire ici-bas d'utile et de bon pour autrui ni pour soi, peut trouver dans cet état à toutes les félicités humaines des dédommagements que la fortune et les hommes ne lui sauraient ôter. Il est vrai que ces dédommagements ne peuvent être sentis par toutes les âmes ni dans toutes les situations. Il faut que le cœur soit en paix et qu'aucune passion n'en vienne troubler le calme. Il y faut des dispositions de la part de celui qui les éprouve, il en faut dans le concours des objets environnants. Il n'y faut ni un repos absolu ni trop d'agitation, mais un mouvement uniforme et modéré qui n'ait ni secousses ni intervalles. Sans mouvement la vie n'est qu'une léthargie. Si le mouvement est inégal ou trop fort, il réveille ; en nous rappelant aux objets environnants, il détruit le charme de la rêverie, et nous arrache d'au-dedans de nous pour nous remettre à l'instant sous le joug de la fortune et des hommes et nous rendre au sentiment de nos malheurs. Un silence absolu porte à la tristesse. Il offre une image de la mort. Alors le secours d'une imagination riante est nécessaire et se présente assez naturellement à ceux que le ciel en a gratifiés. Le mouvement qui ne vient pas du dehors se fait alors au-dedans de nous. Le repos est moindre, il est vrai, mais il est aussi plus agréable avant de légères et douces idées sans agiter le fond de l'âme, ne font pour ainsi dire qu'en effleurer la surface, Il n'en faut qu'assez pour se souvenir de soi-même en oubliant tous ses maux. Cette espèce de rêverie peut se goûter partout où l'on peut être tranquille, et j'ai souvent pensé qu'à la Bastille, et même dans un cachot où nul objet n'eût frappé ma vue, j'aurais encore pu rêver agréablement. Mais il faut avouer que cela se faisait bien mieux et plus agréablement dans une île fertile et solitaire, naturellement circonscrite et séparée du reste du monde, où rien ne m'offrait que des images riantes, où rien ne me rappelait des souvenirs attristants où la société du petit nombre d'habitants était liante et douce sans être intéressante au point de m'occuper incessamment, où je pouvais enfin me livrer tout le jour sans obstacle et sans soins aux occupations de mon goût ou à la plus molle oisiveté. L'occasion sans doute était belle pour un rêveur qui, sachant se nourrir d'agréables chimères au milieu des objets les plus déplaisants, pouvait s'en rassasier à son aise en y faisant concourir tout ce qui frappait réellement ses sens. En sortant d'une longue et douce rêverie, en me voyant entouré de verdure, de fleurs, d'oiseaux et laissant errer mes yeux au loin sur les romanesques rivages qui bordaient une vaste étendue d'eau claire et cristalline, j'assimilais à mes fictions tous ces aimables objets, et me trouvant enfin ramené par degrés à moi-même et à ce qui m'entourait, je ne pouvais marquer le point de séparation des fictions aux réalités, tant tout concourait également à me rendre chère la vie recueillie et solitaire que je menais dans ce beau séjour.
Jean-Jacques ROUSSEAU, Les Rêveries du Promeneur solitaire, Cinquième Promenade (1778).

 

Mme de STAEL
Quelle triste économie que celle de l’âme !

 

  Il est temps de parler de bonheur ! J’ai écarté ce mot avec un soin extrême, parce que depuis près d’un siècle surtout on l’a placé dans des plaisirs si grossiers, dans une vie si égoïste, dans des calculs si rétrécis, que l’image même en est profanée. Mais on peut le dire cependant avec confiance, l’enthousiasme est de tous les sentiments celui qui donne le plus de bonheur, le seul qui sache nous faire supporter la destinée humaine dans toutes les situations où le sort peut nous placer.
  C’est en vain qu’on veut le réduire aux jouissances matérielles, l’âme revient de toutes parts, l’orgueil, l’ambition, l’amour-propre, tout cela c’est encore de l’âme, quoiqu’un souffle empoisonné s’y mêle. Quelle misérable existence cependant que celle de tant d’hommes en ruse avec eux-mêmes presque autant qu’avec les autres et repoussant les mouvements généreux qui renaissent dans leur cœur comme une maladie de l’imagination que le grand air doit dissiper ! Quelle pauvre existence aussi que celle de beaucoup d’hommes qui se contentent de ne pas faire du mal, et traitent de folie la source d’où dérivent les belles actions et les grandes pensées ! Ils se referment par vanité dans une médiocrité tenace, qu’ils auraient pu rendre accessible aux lumières du dehors; ils se condamnent à cette monotonie d’idées, à cette froideur de sentiment qui laisse passer les jours sans en tirer ni fruits, ni progrès, ni souvenirs; et si le temps ne sillonnait pas leurs traits, quelles traces auraient-ils gardées de son passage ? S’il ne fallait pas vieillir et mourir, quelle réflexion sérieuse entrerait jamais dans leur tête ?
  Quelques raisonneurs prétendent que l’enthousiasme dégoûte de la vie commune, et que ne pouvant pas rester toujours dans cette disposition, il vaut mieux ne l’éprouver jamais : et pourquoi donc ont-ils accepté d’être jeunes, de vivre même, puisque cela ne devait pas toujours durer ? Pourquoi donc ont-ils aimé, si tant est que cela leur soit jamais arrivé, puisque la mort pouvait les séparer des objets de leur affection ? Quelle triste économie que celle de l’âme ! Elle nous a été donnée pour être développée, perfectionnée, prodiguée même dans un noble but.
  Plus on engourdit la vie, plus on se rapproche de l’existence matérielle, et plus l’on diminue, dira-t-on, la puissance de souffrir. Cet argument séduit un grand nombre d’hommes, il consiste à tâcher d’exister le moins possible. Cependant il y a toujours dans la dégradation une douleur dont on ne se rend pas compte, et qui poursuit sans cesse en secret : l’ennui, la honte, et la fatigue qu’elle cause sont revêtus des formes de l’impertinence et du dédain par la vanité; mais il est bien rare qu’on s’établisse en paix dans cette façon d’être sèche et bornée, qui laisse sans ressource en soi-même quand les prospérités extérieures nous délaissent. L’homme a la conscience du beau comme celle du bon, et la privation de l’un lui fait sentir le vide ainsi que la déviation de l’autre, le remords.
  On accuse l’enthousiasme d’être passager; l’existence serait trop heureuse si l’on pouvait retenir des émotions si belles; mais c’est parce qu’elles se dissipent aisément qu’il faut s’occuper de les conserver. La poésie et les beaux-arts servent à développer dans l’homme ce bonheur d’illustre origine qui relève les cœurs abattus, et met à la place de l’inquiète satiété de la vie le sentiment habituel de l’harmonie divine dont nous et la nature faisons partie. Il n’est aucun devoir, aucun plaisir, aucun sentiment qui n’emprunte de l’enthousiasme je ne sais quel prestige d’accord avec le pur charme de la vérité.
Mme de STAËL, De L'Allemagne, chapitre XII (1813).

 

André GIDE
Présence des instants

 

  L'homme qui se dit heureux et qui pense, celui-là sera appelé vraiment fort.

  Nathanaël, le malheur de chacun vient de ce que c'est toujours chacun qui regarde et qu'il subordonne à lui ce qu'il voit. Ce n'est pas pour nous, c'est pour elle que chaque chose est importante. Que ton œil soit la chose regardée.
  Nathanaël ! je ne peux plus commencer un seul vers, sans que ton nom délicieux y revienne.
  Nathanaël, je voudrais te faire naître à la vie.
  Nathanaël, est-ce que tu comprends assez le pathétique de mes paroles ? Je voudrais m'approcher de toi plus encore.
  [...]
  Nathanaël, je veux t'apprendre la ferveur.
  Nathanaël, car ne demeure pas auprès de ce qui te ressemble; ne demeure jamais, Nathanaël. Dès qu'un environ a pris ta ressemblance, ou que toi tu t'es fait semblable à l'environ, il n'est plus pour toi profitable. Il te faut le quitter. Rien n'est plus dangereux pour toi que ta famille, que ta chambre, que ton passé. Ne prends de chaque chose que l'éducation qu'elle t'apporte; et que la volupté qui en ruisselle la tarisse.

  Nathanaël, je te parlerai des instants. As-tu compris de quelle force est leur présence ? Une pas assez constante pensée de la mort n'a donné pas assez de prix au plus petit instant de ta vie. Et ne comprends-tu pas que chaque instant ne prendrait pas cet éclat admirable, sinon détaché pour ainsi dire sur le fond très obscur de la mort ?
  Je ne chercherais plus à rien faire, s'il m'était dit, s'il m'était prouvé, que j'ai tout le temps pour le faire. Je me reposerais d'abord d'avoir voulu commencer quelque chose, ayant le temps de faire aussi toutes les autres. Ce que je ferais ne serait jamais que n'importe quoi, si je ne savais pas que cette forme de vie doit finir et que je m'en reposerai, l'ayant vécue, dans un sommeil un peu plus profond, un peu plus oublieux que celui que j'attends de chaque nuit...

  Et je pris ainsi l'habitude de séparer chaque instant de ma vie, pour une totalité de joie, isolée; pour y concentrer subitement toute une particularité de bonheur; de sorte que je ne me reconnaissais plus dès le plus récent souvenir.
André GIDE, Les Nourritures terrestres, II (1897).

 

ALAIN
Le roi s'ennuie

 

  Il est bon d’avoir un peu de mal à vivre et de ne pas suivre une route tout unie. Je plains les rois s’ils n’ont qu’à désirer; et les dieux, s’il y en a quelque part, doivent être un peu neurasthéniques. On dit que dans les temps passés ils prenaient forme de voyageurs et venaient frapper aux portes ; sans doute ils trouvaient un peu de bonheur à éprouver la faim, la soif et les passions de l’amour. Seulement, dès qu’ils pensaient un peu à leur puissance, ils se disaient que tout cela n’était qu’un jeu, et qu’ils pouvaient tuer leurs désirs s’ils le voulaient, en supprimant le temps et la distance. Tout compte fait ils s’ennuyaient; ils ont dû se pendre ou se noyer, depuis ce temps-là; ou bien ils dorment comme la belle au bois dormait. Le bonheur suppose sans doute toujours quelque inquiétude, quelque passion, une pointe de douleur qui nous éveille à nous-même.
  Il est ordinaire que l’on ait plus de bonheur par l’imagination que par les biens réels. Cela vient de ce que, lorsque l’on a les biens réels, on croit que tout est dit, et l’on s’assied au lieu de courir. Il y a deux richesses ; celle qui laisse assis ennuie ; celle qui plaît est celle qui veut des projets encore et des travaux, comme est pour le paysan un champ qu’il convoitait et dont il est enfin le maître ; car c’est la puissance qui plaît, non point la puissance au repos, mais la puissance en action. L’homme qui ne fait rien n’aime rien. Apportez-lui des bonheurs tout faits, il détourne la tête comme un malade. Au reste, qui n’aime mieux faire la musique que l’entendre ? Le difficile est ce qui plaît. Aussi toutes les fois qu’il y a quelque obstacle sur la route, cela fouette le sang et ravive le feu. Qui voudrait d’une couronne olympique si on la gagnait sans peine ? Personne n’en voudrait. Qui voudrait jouer aux cartes sans risquer jamais de perdre ? Voici un vieux roi qui joue avec des courtisans ; quand il perd, il se met en colère, et les courtisans le savent bien; depuis que les courtisans ont bien appris à jouer, le roi ne perd jamais. Aussi voyez comme il repousse les cartes. Il se lève, il monte à cheval ; il part pour la chasse ; mais c’est une chasse de roi, le gibier lui vient dans les jambes; les chevreuils aussi sont courtisans.
  J’ai connu plus d’un roi. C’étaient de petits rois, d’un petit royaume ; rois dans leur famille, trop aimés, trop flattés, trop choyés, trop bien servis. Ils n’avaient point le temps de désirer. Des yeux attentifs lisaient dans leur pensée. Eh bien, ces petits Jupiters voulaient malgré tout lancer la foudre ; ils inventaient des obstacles ; ils se forgeaient des désirs capricieux, changeaient comme un soleil de janvier, voulaient à tout prix vouloir, et tombaient de l’ennui dans l’extravagance. Que les dieux, s’ils ne sont pas morts d’ennui, ne vous donnent pas à gouverner de ces plats royaumes ; qu’ils vous conduisent par des chemins de montagnes ; qu’ils vous donnent pour compagne quelque bonne mule d’Andalousie, qui ait les yeux comme des puits, le front comme une enclume, et qui s’arrête tout à coup parce qu’elle voit sur la route l’ombre de ses oreilles.
ALAIN,  Propos, 22 janvier 1908.

 

 

Jean ANOUILH
Vous me dégoûtez tous, avec votre bonheur !

 

CRÉON. − [...] Marie-toi vite, Antigone, sois heureuse. La vie n'est pas ce que tu crois. C'est une eau que les jeunes gens laissent couler sans le savoir, entre leurs doigts ouverts. Ferme tes mains, ferme tes mains, vite. Retiens-la. Tu verras, cela deviendra une petite chose dure et simple qu'on grignote, assis au soleil. Ils te diront tout le contraire parce qu'ils ont besoin de ta force et de ton élan. Ne les écoute pas. Ne m'écoute pas quand je ferai mon prochain discours devant le tombeau d'Etéocle. Ce ne sera pas vrai. Rien n'est vrai que ce qu'on ne dit pas… Tu l'apprendras, toi aussi, trop tard, la vie c'est un livre qu'on aime, c'est un enfant qui joue à vos pieds, un outil qu'on tient bien dans sa main, un banc pour se reposer le soir devant sa maison. Tu vas me mépriser encore, mais de découvrir cela, tu verras, c'est la consolation dérisoire de vieillir; la vie, ce n'est peut-être tout de même que le bonheur.
ANTIGONE, murmure, le regard perdu.− Le bonheur…
CRÉON, a un peu honte soudain. − Un pauvre mot, hein?
ANTIGONE. − Quel sera-t-il, mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la petite Antigone ? Quelles pauvretés faudra-t-il quelle fasse elle aussi, jour par jour, pour arracher avec ses dents son petit lambeau de bonheur ? Dites, à qui devra-t-elle mentir, à qui sourire, à qui se vendre ? Qui devra-t-elle laisser mourir en détournant le regard ?
CRÉON, hausse les épaules. − Tu es folle, tais-toi.
ANTIGONE. − Non, je ne me tairai pas! Je veux savoir comment je m'y prendrais, moi aussi, pour être heureuse. Tout de suite, puisque c'est tout de suite qu'il faut choisir. Vous dites que c'est si beau, la vie. Je veux savoir comment je m'y prendrai pour vivre.
CRÉON. − Tu aimes Hémon ?
ANTIGONE. −  Oui, j'aime Hémon. J'aime un Hémon dur et jeune; un Hémon exigeant et fidèle, comme moi. Mais si votre vie, votre bonheur doivent passer sur lui avec leur usure, si Hémon ne doit plus pâlir quand je pâlis, s'il ne doit plus me croire morte quand je suis en retard de cinq minutes, s'il ne doit plus se sentir seul au monde et me détester quand je ris sans qu'il sache pourquoi, s'il doit devenir près de moi le monsieur Hémon, s'il doit appendre à dire «oui», lui aussi, alors je n'aime plus Hémon.
CRÉON. − Tu ne sais plus ce que tu dis. Tais-toi.
ANTIGONE. − Si, je sais ce que je dis, mais c'est vous qui ne m'entendez plus. Je vous parle de trop loin maintenant, d'un royaume où vous ne pouvez plus entrer avec vos rides, votre sagesse, votre ventre. (Elle rit.) Ah ! je ris, Créon, je ris parce que je te vois à quinze ans, tout d'un coup ! C'est le même air d'impuissance et de croire qu'on peut tout. La vie t'a seulement ajouté ces petits plis sur le visage et cette graisse autour de toi.
CRÉON, la secoue. − Te tairas-tu, enfin ?
ANTIGONE. − Pourquoi veux-tu me faire taire ? Parce que tu sais que j'ai raison ? Tu crois que je ne lis pas dans tes yeux que tu le sais ? Tu sais que j'ai raison, mais tu ne l'avoueras jamais parce que tu es en train de défendre ton bonheur en ce moment comme un os.
CRÉON. − Le tien et le mien, oui, imbécile !
ANTIGONE. − Vous me dégoûtez tous, avec votre bonheur ! Avec votre vie qu'il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n'est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d'un petit morceau si j'ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd'hui et que cela soit aussi beau que quand j'étais petite ou mourir.
CRÉON. − Allez, commence, commence, comme ton père !
ANTIGONE. − Comme mon père, oui ! Nous sommes de ceux qui posent les questions jusqu'au bout. Jusqu'à ce qu'il ne reste vraiment plus la plus petite chance d'espoir vivante, la plus petite chance d'espoir à étrangler. Nous sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir !
CRÉON. − Tais-toi ! Si tu te voyais en criant ces mots, tu es laide.
ANTIGONE. − Oui, je suis laide ! C'est ignoble, n'est-ce pas, ces cris, ces sursauts, cette lutte de chiffonniers. Papa n'est devenu beau qu'après, quand il a été bien sûr, enfin, qu'il avait tué son père, que c'était bien avec sa mère qu'il avait couché, et que rien , plus rien ne pouvait le sauver. Alors, il s'est calmé tout d'un coup, il a eu comme un sourire, et il est devenu beau. C'était fini. Il n'a plus eu qu'à fermer les yeux pour ne plus vous voir. Ah ! vos têtes, vos pauvres têtes de candidats au bonheur ! C'est vous qui êtes laids, même les plus beaux. Vous avez tous quelque chose de laid au coin de l'œil ou de la bouche. Tu l'as bien dit tout à l'heure, Créon, la cuisine. Vous avez des têtes de cuisiniers !
Jean ANOUILH, Antigone (1944).

 

Émile-Michel CIORAN
Mécanisme de l'utopie

 

    En quête d'épreuves nouvelles, et au moment même où je désespérais d'en rencontrer, l'idée me vint de me jeter sur la littérature utopique, d'en consulter les « chefs-d'œuvre », de m'en imprégner, de m'y vautrer. A ma grande satisfaction, j'y trouvai de quoi rassasier mon désir de pénitence, mon appétit de mortification. Passer quelques mois à recenser les rêves d'un avenir meilleur, d'une société « idéale », à consommer de l'illisible, quelle aubaine ! Je me hâte d'ajouter que cette littérature rebutante est riche d'enseignements, et, qu'à la fréquenter, on ne perd pas tout à fait son temps. On y distingue dès l'abord le rôle (fécond ou funeste, comme on voudra) que joue, dans la genèse des événements, non pas le bonheur, mais l'idée de bonheur, idée qui explique pourquoi, l'âge de fer étant coextensif à l'histoire, chaque époque s'emploie à divaguer sur l'âge d'or. Qu'on mette un terme à ces divagations : une stagnation totale s'ensuivrait. Nous n'agissons que sous la fascination de l'impossible : autant dire qu'une société incapable d'enfanter une utopie et de s'y vouer est menacée de sclérose et de ruine. La sagesse, que rien ne fascine, recommande le bonheur donné, existant ; l'homme le refuse, et ce refus seul en fait un animal historique, j'entends un amateur de bonheur imaginé.
   « Bientôt ce sera la fin de tout ; et il y aura un nouveau ciel et une nouvelle terre », lisons-nous dans l'Apocalypse. Éliminez le ciel, conservez seulement la « nouvelle terre », et vous aurez le secret et la formule des systèmes utopiques ; pour plus de précision, peut-être faudrait-il substituer « cité » à « terre » ; mais ce n'est là qu'un détail ; ce qui compte c'est la perspective d'un nouvel avènement, la fièvre d'une attente essentielle, parousie dégradée, modernisée, dont surgissent ces systèmes, si chers aux déshérités. La misère est effectivement le grand auxiliaire de l'utopiste, la matière sur laquelle il travaille, la substance dont il nourrit ses pensées, la providence de ses obsessions. Sans elle il serait vacant ; mais elle l'occupe, l'attire ou le gêne, suivant qu'il est pauvre ou riche ; d'un autre côté, elle ne peut se passer de lui, elle a besoin de ce théoricien, de ce fervent de l'avenir, d'autant plus qu'elle-même, méditation interminable sur la possibilité d'échapper à son propre présent, n'en supporterait guère la désolation sans la hantise d'une autre terre. En doutez-vous ? C'est que vous n'avez pas goûté à l'indigence complète. Si vous y parvenez, vous verrez que plus vous serez démunis, plus vous dépenserez votre temps et votre énergie à tout réformer, en pensée, donc en pure perte. Je ne songe pas seulement aux institutions, créations de l'homme ; celles-là, bien entendu, vous les condamnerez d'emblée et sans appel, mais aux objets, à tous les objets, si insignifiants soient-ils. Ne pouvant les accepter tels quels, vous voudriez leur imposer vos lois et vos caprices, faire à leurs dépens œuvre de législateur ou de tyran, vous voudriez encore intervenir dans la vie des éléments pour en modifier la physionomie et la structure. L'air vous irrite : qu'il change ! Et la pierre aussi. De même le végétal, de même l'homme. Descendre, par-delà les assises de l'être, jusqu'aux fondements du chaos, pour s'en emparer, pour s'y établir ! Quand on n'a pas un sou en poche, on s'agite, on extravague, on rêve de posséder tout, et ce tout, tant que la frénésie dure, on le possède en effet, on égale Dieu, mais personne ne s'en aperçoit, même pas Dieu, même pas soi. Le délire des indigents est générateur d'événements, source d'histoire : une foule de fiévreux qui veulent un autre monde, ici-bas et sur l'heure. Ce sont eux qui inspirent les utopies, c'est pour eux qu'on les écrit. Mais utopie, rappelons-le, signifie nulle part.
   Et d'où seraient-elles ces cités que le mal n'effleure pas, où l'on bénit le travail et où personne ne craint la mort ? On y est astreint à un bonheur fait d'idylles géométriques, d'extases réglementées, de mille merveilles écœurantes, telles qu'en présente nécessairement le spectacle d'un monde parfait, d'un monde fabriqué. [...] Pour mieux saisir sa déchéance ou celle d'autrui, il faut passer par le mal et, au besoin, s'y enfoncer : comment y arriver dans ces cités et ces îles d'où il est exclu par principe et par raison d'État ? Les ténèbres y sont interdites; la lumière seule y est admise. Nulle trace de dualisme : l'utopie est d'essence antimanichéenne. Hostile à l'anomalie, au difforme, à l'irrégulier, elle tend à l'affermissement de l'homogène, du type, de la répétition et de l'orthodoxie. Mais la vie est rupture, hérésie, dérogation aux normes de la matière. Et l'homme, par rapport à la vie, est hérésie au second degré, victoire de l'individuel, du caprice, apparition aberrante, animal schismatique que la société - somme de monstres endormis - vise à ramener dans le droit chemin. Hérétique par excellence, le monstre éveillé, lui, solitude incarnée, infraction à l'ordre universel, se complaît à son exception, s'isole dans ses privilèges onéreux, et c'est en durée qu'il paye ce qu'il gagne sur ses « semblables » : plus il s'en distingue, plus il sera à la fois dangereux et fragile, car c'est au prix de sa longévité qu'il trouble la paix des autres et qu'il se crée, au milieu de la cité, un statut d'indésirable. [...]
   Rien ne dévoile mieux le sens physique de la nostalgie que l'impossibilité où elle est de coïncider avec quelque moment du temps que ce soit; aussi cherche-t-elle consolation dans un passé reculé, immémorial, réfractaire aux siècles et comme antérieur au devenir. Le mal dont elle souffre - effet d'une rupture qui remonte aux commencements - l'empêche de projeter l'âge d'or dans l'avenir; celui qu'elle conçoit naturellement c'est l'ancien, le primordial; elle y aspire, moins pour s'y délecter que pour s'y évanouir, pour y déposer le fardeau de la conscience. Si elle retourne â la source des temps, c'est pour y retrouver le paradis véritable, objet de ses regrets. Tout â l'opposé, celle dont procède le paradis d'ici-bas sera démunie de la dimension du regret précisément : nostalgie renversée, faussée et viciée, tendue vers le futur, obnubilée par le « progrès », réplique temporelle, métamorphose grimaçante du paradis originel. Contagion ? automatisme ? cette métamorphose a fini par s'opérer en chacun de nous. De gré ou de force, nous misons sur l'avenir, en faisons une panacée, et, l'assimilant au surgissement d'un tout autre temps à l'intérieur du temps même, le considérons comme une durée inépuisable et pourtant achevée, comme une histoire intemporelle. Contradiction dans les termes, inhérente à l'espoir d'un règne nouveau, d'une victoire de l'insoluble au sein du devenir. Nos rêves d'un monde meilleur se fondent sur une impossibilité théorique. Quoi d'étonnant qu'il faille, pour les justifier, recourir à des paradoxes solides ? [...]
   Échafauder une société où, selon une étiquette terrifiante, nos actes sont catalogués et réglés, ou, par une charité poussée jusqu'à l'indécence, l'on se penche sur nos arrière-pensées elles-mêmes, c'est transporter les affres de l'enfer dans l'âge d'or, ou créer, avec le concours du diable, une institution philanthropique. Solariens, Utopiens, Harmoniens leurs noms affreux ressemblent à leur sort, cauchemar qui nous est promis à nous aussi, puisque nous l'avons nous-mêmes érigé en idéal.
  A prôner les avantages du travail, les utopies devaient prendre le contre-pied de la Genèse. Sur ce point tout particulièrement, elles sont l'expression d'une humanité engloutie dans le labeur, fière de se complaire aux conséquences de la chute, dont la plus grave demeure l'obsession du rendement. Les stigmates d'une race qui chérit la « sueur au front », qui en fait un signe de noblesse, qui s'agite et peine en exultant, nous les portons avec orgueil et ostentation; d'où l'horreur que nous inspire, à nous autres réprouvés, l'élu qui refuse de besogner, ou d'exceller dans quelque domaine que ce soit. Le refus dont nous lui faisons grief, en est capable celui-là seul qui conserve le souvenir d'un bonheur immémorial. Dépaysé au milieu de ses semblables, il est comme eux et pourtant il ne peut communier avec eux; de quelque côté qu'il regarde, il ne se sent pas d'ici; tout ce qu'il y discerne lui semble usurpation : le fait même de porter un nom... Ses entreprises échouent, il s'y lance sans y croire : des simulacres dont le détourne l'image précise d'un autre monde. L'homme, une fois évincé du paradis, pour qu'il n'y songe plus ni n'en souffre, obtint en compensation la faculté de vouloir, de tendre vers l'acte, de s'y abîmer avec enthousiasme, avec brio. Mais l'aboulique, dans son détachement, dans son marasme surnaturel, quel effort produire, à quel objet se livrer ? Rien ne l'engage à sortir de son absence. Et cependant lui-même n'échappe pas entièrement à la malédiction commune : il s'épuise dans un regret, et y dépense plus d'énergie que nous n'en fournissons dans tous nos exploits.
Émile-Michel CIORAN, Histoire et Utopie (V), 1960.

 

Georges POULET
La chasse au bonheur

 

  Un mélange exquis de repos et d'ardeur, d'activité et de passivité, de spontanéité et de calcul, d'intelligence et de tendresse, telle est donc la réussite merveilleuse des instants où l'on n'est point raidi par la tension de l'effort perceptif, ni aveuglé par l'éblouissement de l'explosion sensible. Voilà donc le bonheur, le seul bonheur possible. Il n'existe que dans de brefs moments et des moments aussi rares que brefs : « Une ou deux fois par an on a de ces moments d'extase où toute l'âme est bonheur... » - « Ces extases, d'après la nature de l'homme, ne peuvent durer ».
  La chasse au bonheur n'est donc pas vaine. On ne peut dire cependant qu'elle soit abondamment profitable. Dans son carnier le chasseur rapporte quelques pièces de gibier, mais il transporte aisément son butin et il peut en compter les pièces : une poignée de moments heureux. Ceux-ci constituent un tout petit nombre d'expériences exceptionnelles, délicieuses réussites de l'être accomplies de-ci de-là, au cours de son existence, mais qui ne constituent pas une existence. On peut les énumérer, on peut (parfois) s'en souvenir, on peut, comme essaie souvent de le faire Stendhal, aller de l'une à l'autre par la pensée. On peut tâcher de les comparer. On peut se demander, par exemple, si Adèle s'appesantissant au bras qui la supporte, est l'occasion d'un plus délicieux moment que les épinards au jus dont l'on dîne un autre jour à la campagne. Mais ces moments qu'on se rappelle (souvent d'ailleurs combien imparfaitement et de quelle façon profondément insatisfaisante), il y a une chose, en tout cas, qu'on ne peut jamais leur faire faire. On ne peut les souder les uns aux autres, les prolonger les uns dans les autres, faire passer le long de l'espace de temps qui les sépare, un courant de vie. Personne n'est moins équipé pour se construire une durée que Stendhal ; personne n'est moins doué pour expérimenter le sentiment du temps. Condamné à vivre - et à revivre - isolément, les moments de son existence, Stendhal n'est ni capable, ni même désireux, de transformer ces moments en un temps continu de l'être. Non, son idéal profond, l'espoir sans cesse déçu et sans cesse renaissant de sa pensée, ce serait de conférer à chacun de ces merveilleux moments une sorte d'éternité indépendante et particulière. Le rêve, ce serait de garder chacun de ces moments, frais, disponibles, prêts à être revécus dans l'esprit à volonté. Utiliser indéfiniment en n'importe quel instant nouveau, les quelques instants qui valent la peine d'être répétés, voilà ce que Stendhal souhaite, et que par une infinité de processus variés, il tâche d'accomplir. Henri Brulard, les Souvenirs d'égotisme, toute l'œuvre autobiographique en est le témoignage. Mais aussi l'œuvre romanesque, agencée chaque fois de telle sorte qu'intrigue, événements, décor et personnages, tout s'y dispose autour de quelques moments, qui sont des moments heureux. Moment heureux où Julien, montant à l'échafaud, se rappelle d'autres moments heureux passés dans les bois de Vergy avec Mme de Rênal à son bras, moment heureux où Fabrice en prison découvre le voisinage charmant de Clélia Conti dans « une solitude aérienne » , d'où l'on découvre un horizon qui va de Trévise au Mont Viso. Moment heureux, où en présence de Lucien amoureux de Mme de Chasteller, certains cors de Bohême, au Chasseur Vert, « exécutent de façon ravissante une musique douce, simple, un peu lente, cependant qu'un rayon de soleil perçant à travers les profondeurs de la verdure, anime ainsi la demi-obscurité si touchante des grands bois ». En aucun de ces épisodes, le moment ne se relie à l'ensemble des autres moments, ne forme avec eux cette totalité continue de l'existence accomplie, que nous donnent presque toujours, par exemple, les personnages de Flaubert, de Tolstoï, de Thomas Hardy, de Roger Martin du Gard. De ces derniers l'on dirait qu'ils ont toujours le poids entier de leur passé (et même de leur destin futur) sur les épaules. Or, il en va à l'inverse pour les personnages stendhaliens. Ne vivant jamais que dans des moments, ils sont toujours affranchis de ce qui n'appartient pas à ces moments. Est-ce à dire qu'il leur manque une dimension essentielle, une certaine épaisseur qui est une épaisseur de durée ? C'est possible. Mais comme on a pu le voir par les exemples qui viennent d'être cités, les moments stendhaliens ne sont pas dépourvus de dimensions qui leur sont propres. Le moment heureux réservé à Julien est doublement agrandi par la profondeur des réminiscences et la perspective immédiate de la mort. La musique du Chasseur Vert s'élève en un lieu qu'élargissent les jeux de la lumière dans le sous-bois. Enfin, quelle prodigieuse expansion est donnée à l'instant où Fabrice découvre Clélia, lorsqu'il la voit contre un décor qui est celui de toutes les Alpes déployées !
  A strictement parler, le roman stendhalien n'a donc pas de durée. Mais dans les quelques moments sans durée qu'il nous présente, il nous offre par compensation, pour parfaire notre bonheur et celui de l'être qui est situé dans le cadre si étroit de ces brefs moments, une révélation de l'espace. « Un amant, dit Stendhal, voit la femme qu'il aime dans la ligne d'horizon de tous les paysages qu'il rencontre ».
Georges POULET, Études sur le temps humain. Mesure de l'instant, 1968.

 

Jean-Marie-Gustave LE CLÉZIO
La seule force qui dure, c'est celle du malheur

 

  L'idée du bonheur est le type même du malentendu. Pourquoi le bonheur ? Pourquoi faudrait-il que nous soyons heureux ? De quoi pourrait bien se nourrir un sentiment si général, si abstrait, et pourtant si lié à la vie quotidienne ? Quelle que soit l'idée qu'on s'en fait, le bonheur est simplement un accord entre le monde et l'homme; il est une incarnation. Une civilisation qui fait du bonheur sa quête principale est vouée à l'échec et aux belles paroles. Il n'y a rien qui justifie un bonheur idéal, comme il n'y a rien qui justifie un amour parfait, absolu, ou un sentiment de foi totale, ou un état de santé perpétuelle. L'absolu n'est pas réalisable : cette mythologie ne résiste pas à la lucidité. La seule vérité est d'être vivant, le seul bonheur est de savoir qu'on est vivant.
  L'absurdité des généralisations des mythes et des systèmes, quels qu'ils soient, c'est la rupture qu'ils supposent avec le monde vivant. Comme si ce monde-là n'était pas assez vaste, pas assez tragique ou comique, pas assez insoupçonné pour satisfaire aux exigences des passions et de l'intelligence. Les pauvres moyens de communication de l'homme, il faut encore qu'il les dénature et qu'il en fasse des sources de mensonge.
  En se trompant ainsi, qui veulent-ils tromper ? Pour quelle gloire, pour quel manuel de philosophie ou quel dictionnaire élaborent-ils leurs belles théories, leurs systèmes abstraits et pompeux, où rien n'est serré, rien n'est précis, mais où tout flotte, retranché, décapité, dans le vide absolu de l'intelligence avec de loin en loin, les vagues nébuleuses de la connaissance, de la culture et de la civilisation !
  Il faut résister pour ne pas être entraîné. C'est si facile; l'on se donne un maître à penser, choisi parmi les plus insolites et les moins connus. Puis l'on échafaude, on rebâtit l'édifice que le cynisme avait fait crouler, et on se sert des mêmes éléments. L'histoire de la pensée humaine, est, pour les neuf dixièmes, l'histoire d'un vain jeu de cubes où les pièces ne cessent d'aller et venir, usées, abîmées, truquées, s'ajustant mal. Que de temps perdu ! Que de vies inutiles ! Alors que pour chaque homme, l'aventure est peut-être à refaire entièrement. Alors que chaque minute, chaque seconde qui passe change peut-être du tout au tout le visage de la vérité.
  Rien, rien n'est jamais résolu. Dans le mouvement vertigineux de la pensée, il n'y a pas de fin, il n'y a pas de commencement. Il n'y pas de SOLUTION, parce qu'il n'y a évidemment pas de problème. Rien n'est posé. L'univers n'a pas de clé; pas de raison. Les seules possibilités offertes à la connaissance sont celles des enchaînements. Elles donnent à l'homme le pouvoir d'apercevoir l'univers, non de le comprendre.
  Mais l'homme ne voudra jamais accepter ce rôle de témoin. Il ne pourra jamais se résigner aux limites. Alors il continuera à induire, pour lutter contre le néant qu'il croit hostile, contre le vide, contre la mort dont il a fait une ennemie.
  Pour admettre les limites, il lui faudrait admettre brutalement, qu'il n'a cessé de se tromper depuis des siècles de civilisation et de système, et que la mort n'est rien d'autre que la fin de son spectacle. Il lui faudrait admettre aussi que la gratuité est la seule loi concevable, et que l'action de sa connaissance n'est pas une liberté mais une participation conditionnée. Il n'aura jamais la force de renoncer au pouvoir enivrant de la finalité. Peut-être devine-t-il confusément que s'il reniait cette énergie directrice, il tuerait en même temps ce qui est en lui, puissance de l'essor, progression. Car c'est après tout ici que les choses se passent. S'il avait le choix, s'il avait la liberté, il aurait aussi la décomposition; laissant revenir sur le monde l'épaisseur opaque de l'inamovible, de l'immobile, de l'inexprimable, il deviendrait sourd à l'entente avec le monde. Son univers est maintenu en état d'hypnose sous son regard; mais qu'il baisse les yeux un instant, et le chaos retombera sur lui et l'engloutira.
  Qu'il cesse d'être le centre du monde des hommes, un jour, et les objets s'épaississent, les mots s'émiettent, les mensonges ne soutiennent plus l'édifice qui s'écroule.
  Illusionniste. Illusionniste. Un jour peut-être tu hésiteras entre le malheur et la mort. Et tu choisiras la mort.
  Et spectateurs enchaînés sur leurs sièges, qui ont vu le beau et terrible film se dérouler devant eux, qui l'ont vécu aussi, quand vient le moment où s'écrit le mot « FIN », pourquoi ne veulent-ils pas partir, simplement, sans faire d'histoires ? Pourquoi restent-ils accrochés à leurs sièges, désespérément, espérant toujours que sur l'écran obscurci va recommencer un autre spectacle, encore plus beau, encore plus terrible, et qui, lui, ne finira jamais ?

  En nous, replié, puis ouvert, à la mesure de notre corps, soutenant chacune de nos pensées, toujours éveillé dans chaque force, dans chaque désir, comme un courant venu du plus profond de l'espace inconnu dont le point de départ ne cesse pas de fuir, devant, derrière, à côté de nous, notre vraie route, notre vraie foi, la seule forme de l'espoir présente en nous, avec la vie, LE MALHEUR.
  Nous luttons, nous nous arrachons à la boue, nous nous blessons pour quelques secondes infinies de liberté Mais il est là. Son gouffre est partout. Ses bouches sont innombrables, ouvertes de tous côtés, pour nous engloutir. Devant, derrière, à gauche, à droite, en haut, en bas, l'avenir est figé. Toutes les routes reviennent. Tous les chemins conduisent à l'antre qui n'est jamais rassasié. Demain est le jour. Hier est le jour. Loin, longtemps, à l'envers, au fond sont les ventouses du mal.
  La seule paix est dans le silence et dans l'arrêt. Mais c'est éphémère; on ne peut rester longtemps immobile. Tôt ou tard, il faut faire un pas en avant, ou un pas en arrière, et le monstre vide qui attendait cet instant ne vous laisse pas échapper. Il vous happe, il vous fait connaître de nouveau l'enfer du temps, de l'espace, des volontés hostiles.
  La joie n'est pas durable; l'amour n'est pas durable; la paix et la confiance en Dieu ne sont pas durables; la seule force qui dure, c'est celle du malheur et du doute.
Jean-Marie-Gustave LE CLÉZIO, L'extase matérielle (1967).

 

 

 

 

 

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