LES SUJETS DE L’EAF 2005 - suite

 

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Centres étrangers :

Session de septembre :
séries générales  (Pondichéry)
séries technologiques (Pondichéry)
série L (Beyrouth)
série ES/S  (Beyrouth)
série L
série ES / S
séries technologiques.

 

 

 

CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES GÉNÉRALES

 

Objet d'étude : Convaincre, persuader et délibérer.
Texte : 
Émile Zola (1840-1902), Nouveaux Contes à Ninon (1874), "Le Forgeron".

 

LE FORGERON

  J'ai vécu une année chez LE FORGERON, toute une année de convalescence. J'avais perdu mon cœur, perdu mon cerveau, j'étais parti, allant devant moi, me cherchant, cherchant un coin de paix et de travail, où je pusse retrouver ma virilité. C'est ainsi qu'un soir, sur la route, après avoir dépassé le village, j'ai aperçu la forge, isolée, toute flambante, plantée de travers à la croix des Quatre-Chemins. La lueur était telle, que la porte charretière, grande ouverte, incendiait le carrefour, et que les peupliers, rangés en face, le long du ruisseau, fumaient comme des torches. Au loin, au milieu de la douceur de crépuscule, la cadence des marteaux sonnait à une demi-lieue, semblable au galop de plus en plus rapproché de quelque régiment de fer. Puis, là, sous la porte béante, dans la clarté, dans le vacarme, dans l'ébranlement de ce tonnerre, je me suis arrêté, heureux, consolé déjà, à voir ce travail, à regarder ces mains d'homme tordre et aplatir les barres rouges.
  J'ai vu, par ce soir d'automne, le forgeron pour la première fois. Il forgeait le soc d'une charrue. La chemise ouverte, montrant sa rude poitrine, où les côtes, à chaque souffle, marquaient leur carcasse de métal éprouvé, il se renversait, prenait un élan, abattait le marteau. Et cela, sans un arrêt, avec un balancement souple et continu du corps, avec une poussée implacable des muscles. Le marteau tournait dans un cercle régulier, emportant des étincelles, laissant derrière lui un éclair. C'était la demoiselle1, à laquelle le forgeron donnait ainsi le branle, à deux mains ; tandis que son fils, un gaillard de vingt ans, tenait le fer enflammé au bout de la pince, et tapait de son côté, tapait des coups sourds qu'étouffait la danse éclatante de la terrible fillette2 du vieux. Toc, toc – toc, toc – on eût dit la voix grave d'une mère encourageant les premiers bégaiements d'un enfant. La demoiselle valsait toujours, en secouant les paillettes de sa robe, en laissant ses talons marqués dans le soc qu'elle façonnait, chaque fois qu'elle rebondissait sur l'enclume. Une flamme saignante coulait jusqu'à terre, éclairant les arêtes saillantes des deux ouvriers, dont les grandes ombres s'allongeaient dans les coins sombres et confus de la forge. Peu à peu, l'incendie pâlit, le forgeron s'arrêta. Il resta noir, debout, appuyé sur le manche du marteau, avec une sueur au front qu'il n'essuyait même pas. J'entendais le souffle de ses côtes encore ébranlées, dans le grondement du soufflet que son fils tirait, d'une main lente.
   Le soir, je couchais chez le forgeron, et je ne m'en allais plus. Il avait une chambre libre, en haut, au-dessus de la forge, qu'il m'offrit et que j'acceptai. Dès cinq heures, avant le jour, j'entrais dans la besogne de mon hôte. Je m'éveillais au rire de la maison entière, qui s'animait jusqu'à la nuit de sa gaieté énorme. Sous moi, les marteaux dansaient. Il semblait que la demoiselle me jetât hors du lit, en tapant au plafond, en me traitant de fainéant. Toute la pauvre chambre, avec sa grande armoire, sa table de bois blanc, ses deux chaises, craquait, me criait de me hâter. Et il me fallait descendre. En bas, je trouvais la forge déjà rouge. Le soufflet ronronnait, une flamme bleue et rose montait du charbon, où la rondeur d'un astre semblait luire, sous le vent qui creusait la braise. Cependant, le forgeron préparait la besogne du jour. Il remuait du fer dans les coins, retournait des charrues, examinait des roues. Quand il m'apercevait, il mettait les poings aux côtes, le digne homme, et il riait, la bouche fendue jusqu'aux oreilles. Cela l'égayait, de m'avoir délogé du lit à cinq heures. Je crois qu'il tapait pour taper, le matin, pour sonner le réveil avec le formidable carillon de ses marteaux. Il posait ses grosses mains sur mes épaules, se penchait comme s'il eût parlé à un enfant, en me disant que je me portais mieux, depuis que je vivais au milieu de sa ferraille. Et tous les jours, nous prenions le vin blanc ensemble, sur le cul d'une vieille carriole renversée.
  Puis, souvent, je passais ma journée à la forge. L'hiver surtout, par les temps de pluie, j'ai vécu toutes mes heures là. Je m'intéressais à l'ouvrage. Cette lutte continue du forgeron contre ce fer brut qu'il pétrissait à sa guise, me passionnait comme un drame puissant. Je suivais le métal du fourneau sur l'enclume, j'avais de continuelles surprises à le voir se ployer, s'étendre, se rouler, pareil à une cire molle, sous l'effort victorieux de l'ouvrier. Quand la charrue était terminée, je m'agenouillais devant elle, je ne reconnaissais plus l'ébauche informe de la veille, j'examinais les pièces, rêvant que des doigts souverainement forts les avaient prises et façonnées ainsi sans le secours du feu. Parfois, je souriais en songeant à une jeune fille que j'avais aperçue, autrefois, pendant des journées entières, en face de ma fenêtre, tordant de ses mains fluettes des tiges de laiton, sur lesquelles elle attachait, à l'aide d'un fil de soie, des violettes artificielles.
  Jamais le forgeron ne se plaignait. Je l'ai vu, après avoir battu le fer pendant des journées de quatorze heures, rire le soir de son bon rire, en se frottant les bras d'un air satisfait. Il n'était jamais triste, jamais las. Il aurait soutenu la maison sur son épaule, si la maison avait croulé. L'hiver, il disait qu'il faisait bon dans sa forge. L'été, il ouvrait la porte toute grande et laissait entrer l'odeur des foins. Quand l'été vint, à la tombée du jour, j'allais m'asseoir à côté de lui, devant la porte. On était à mi-côte ; on voyait de là toute la largueur de la vallée. Il était heureux de ce tapis immense de terres labourées, qui se perdait à l'horizon dans le lilas clair du crépuscule.
  Et le forgeron plaisantait souvent. Il disait que toutes ces terres lui appartenaient, que la forge, depuis plus de deux cents ans, fournissait des charrues à tout le pays. C'était son orgueil. Pas une moisson ne poussait sans lui. Si la plaine était verte en mai et jaune en juillet, elle lui devait cette soie changeante. Il aimait les récoltes comme ses filles, ravi des grands soleils, levant le poing contre les nuages de grêle qui crevaient. Souvent, il me montrait au loin quelque pièce de terre qui paraissait moins large que le dos de sa veste, et il me racontait en quelle année il avait forgé une charrue pour ce carré d'avoine ou de seigle. A l'époque du labour, il lâchait parfois ses marteaux ; il venait au bord de la route ; la main sur les yeux, il regardait. Il regardait la famille nombreuse de ses charrues mordre le sol, tracer leurs sillons, en face, à gauche, à droite. La vallée en était toute pleine. On eût dit, à voir les attelages filer lentement, des régiments en marche. Les socs des charrues luisaient au soleil, avec des reflets d'argent. Et lui, levait les bras, m'appelait, me criait de venir voir quelle "sacrée besogne" elles faisaient.
 
Toute cette ferraille retentissante qui sonnait au-dessous de moi me mettait du fer dans le sang. Cela me valait mieux que les drogues des pharmacies. J'étais accoutumé à ce vacarme, j'avais besoin de cette musique des marteaux sur l'enclume pour m'entendre vivre. Dans ma chambre tout animée par les ronflements du soufflet, j'avais retrouvé ma pauvre tête. Toc, toc – toc, toc – c'était là comme le balancier joyeux qui réglait mes heures de travail. Au plus fort de l'ouvrage, lorsque le forgeron se fâchait, que j'entendais le fer rouge craquer sous les bonds des marteaux endiablés, j'avais une fièvre de géant dans les poignets, j'aurais voulu aplatir le monde d'un coup de ma plume. Puis, quand la forge se taisait, tout faisait silence dans mon crâne ; je descendais, et j'avais honte de ma besogne, à voir tout ce métal vaincu et fumant encore.
  Ah ! que je l'ai vu superbe, parfois, le forgeron, pendant les chauds après-midi ! Il était nu jusqu'à la ceinture, les muscles saillants et tendus, semblable à une de ces grandes figures de Michel-Ange3, qui se redressent dans un suprême effort. Je trouvais, à le regarder, la ligne sculpturale moderne, que nos artistes cherchent péniblement dans les chairs mortes de la Grèce. Il m'apparaissait comme le héros grandi du travail, l'enfant infatigable de ce siècle, qui bat sans cesse sur l'enclume l'outil de notre analyse, qui façonne dans le feu et par le fer la société de demain. Lui, jouait avec ses marteaux. Quand il voulait rire, il prenait la demoiselle, et, à toute volée, il tapait. Alors, il faisait le tonnerre chez lui, dans le halètement rose du fourneau. Je croyais entendre le soupir du peuple à l'ouvrage.
  C'est là, dans la forge, au milieu des charrues, que j'ai guéri à jamais mon mal de paresse et de doute.

1. demoiselle : ici, lourd anneau manié à deux mains.
2. fillette : même sens que demoiselle.
3. Michel-Ange : peintre et sculpteur italien de la Renaissance, célèbre pour la vigueur et la force de ses créations.

 

I. Vous répondrez d'abord aux deux questions suivantes (4 points) :

Quel parallèle Zola établit-il dans ce texte entre le Forgeron et l'écrivain ?
Quelle leçon l'écrivain tire-t-il de cette rencontre ?
Vous répondrez brièvement à chacune des deux questions en prenant appui sur des citations précises.

II. Vous traiterez ensuite l'un des sujets suivants (16 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : La poésie.
Corpus :  "Impressions, soleils couchants".
Texte A - Victor HUGO
, "Soleils couchants", poème VI, Les Feuilles d'automne (1831)
Texte B - Paul VERLAINE,
"Soleils couchants", Poèmes saturniens (1866)
Texte C - Jules LAFORGUE
,
"Soleil couchant", Les Complaintes (1885).

 

Texte A - Victor HUGO, "Soleils couchants", poème VI, Les Feuilles d'automne (1831)

Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées.
Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit;
Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit !

Tous ces jours passeront; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S'iront rajeunissant; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

 

Texte B - Paul VERLAINE, "Soleils couchants", Poèmes saturniens (1866)

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s'oublie
Aux soleils couchants.
Et d'étranges rêves
Comme des soleils
Couchants sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À des grands soleils
Couchants sur les grèves.

 

Texte C - Jules LAFORGUE, "Soleil couchant", Les Complaintes (1885).

Le soleil s'est couché, cocarde1 de l'azur !
C'est l'heure où le fellah2, près de sa fellahine,
Accroupi sur sa natte, avec son doigt impur,
De son nombril squameux3 épluche la vermine.

Dans la barbe d'argent du crasseux pèlerin
Dont le chauve camail4 est orné de coquilles5,
Ivre et fou de printemps, le pou chante un refrain,
Plus heureux que le roi de toutes les Castilles.

Sur les rives du Nil, le goitreux pélican
Songe à la vanité morne de toutes choses
Avec des airs bourrus, comme Monsieur Renan6;
Sur une patte, auprès, rêvent les flamants roses.

Déjà sortent du fleuve, étincelant miroir,
Les crocodiles bruns, Sur les berges vaseuses
Ils viennent aspirer, dans la fraîcheur du soir,
Les souffles d'air chargés de senteurs capiteuses.

Cependant qu'à Paris, sur sa porte arrêté,
Le ventre en bonne humeur, mon gros propriétaire
Ricane du bohème7 au jabot non lesté8,
Tourne béatement ses pouces - et digère.

1. cocarde : insigne souvent rond que l'on portait sur la coiffure.
2. fellah : paysan égyptien.
3. squameux : qui pèle.
4. camail : pèlerine.
5. coquilles : le coquillage est l'emblème de Saint-Jacques de Compostelle, d'où revient le pélerin.
6. Renan : penseur français (1823-1892), auteur de la Vie de Jésus.
7. bohème : qui vit sans règles, de façon marginale, artiste (allusion au milieu de la bohème littéraire).
8. au jabot non lesté : au ventre vide.

 

I. QUESTIONS (6 points) :

  1. Quel effet produit sur le lecteur l'effet de répétition dans les poèmes de Victor Hugo et de Paul Verlaine ? (3 points)
  2. Quelles remarques vous suggère la comparaison des trois poèmes du point de vue des registres ? (3 points).

II. TRAVAUX D'ÉCRITURE (14 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes :
Texte A - Victor Hugo
, "Rêverie", Les Orientales (
1829)
Texte B - Charles Baudelaire,
"Paysage", Tableaux parisiens, Les Fleurs du Mal (1857)
Texte C - Jules Supervielle
,
"San Bernardino", Débarcadères (1922)
Texte D - Saint-John Perse, "Le mur", Images à Crusoé, Éloges (1925).

 

Texte A - Victor Hugo, "Rêverie", Les Orientales (1829)

Oh ! laissez-moi ! c'est l'heure où l'horizon qui fume
Cache un front inégal sous un cercle de brume,
L'heure où l'astre géant rougit et disparaît.
Le grand bois jaunissant dore seul la colline :
On dirait qu'en ces jours où l'automne décline,
Le soleil et la pluie ont rouillé la forêt.

Oh ! qui fera surgir soudain, qui fera naître,
Là-bas, - tandis que seul je rêve à la fenêtre
Et que l'ombre s'amasse au fond du corridor, -
Quelque ville mauresque, éclatante, inouïe,
Qui, comme la fusée en gerbe épanouie,
Déchire ce brouillard avec ses flèches d'or !

Qu'elle vienne inspirer, ranimer, ô génies !
Mes chansons, comme un ciel d'automne rembrunies,
Et jeter dans mes yeux son magique reflet,
Et longtemps, s'éteignant en rumeurs étouffées,
Avec les mille tours de ses palais de fées,
Brumeuse, denteler l'horizon violet !

 

Texte B - Charles Baudelaire, "Paysage", Tableaux parisiens, Les Fleurs du Mal (1857)

Je veux, pour composer chastement mes églogues1,
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers, écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l'atelier qui chante et qui bavarde;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d'éternité.

II est doux, à travers les brumes, de voir naître
L'étoile dans l'azur, la lampe à la fenêtre
Les fleuves de charbon2 monter au firmament
Et la lune verser son pâle enchantement.
Je verrai les printemps, les étés, les automnes;
Et quand viendra l'hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
Des jardins, des jets d'eau pleurant dans les albâtres3,
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
Et tout ce que l'Idylle4 a de plus enfantin.
L'Emeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre;
Car je serai plongé dans cette volupté
D'évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon coeur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.

1. petits poèmes pastoraux ou champêtres.
2. les fumées des cheminées de la ville.
3. coupes, vasques, statuettes en albâtre, variété de gypse très blanche
4. au sens littéraire, court poème évoquant l'amour dans un cadre champêtre.

 

Texte C - Jules Supervielle, "San Bernardino", Débarcadères (1922)

Que j'enferme en ma mémoire,
Ma mémoire et mon amour,
Le parfum féminin des courbes colonies,
Cet enfant nu-fleuri dans la mantille noire1
De sa mère passant sous la conque2 du jour,
Ces plantes à l'envi, et ces feuilles qui plient,
Ces verts mouvants, ces rouges frais,
Ces oiseaux inespérés,
Et ces boules d'harmonies,

J'en aurai besoin un jour,
J'aurai besoin de vous, souvenirs que je veux
Modelés dans le lisse honneur des cieux heureux,
Vous me visiterez, secourables audaces,
Azur vivace d'un espace
Où chaque arbre se hisse au dénouement des palmes
A la recherche de son âme,
Où la fleur mouille en l'infini
De la couleur et du parfum qu'elle a choisis,
Où je suis arrivé plein d'Europe et d'escales
Ayant toujours appareillé3

Et, sous le chuchotis de ces heures égales,
Du fard des jours errants je me suis dépouillé.

1. longue écharpe dentelle dont les Espagnoles se couvrent la tête et le épaules.
2. grande coquille.
3. lever l'ancre

 

Texte D - Saint-John Perse, "Le mur", Images à Crusoé, Éloges (1925).

     Le pan de mur est en face, pour conjurer le cercle de ton rêve.
     Mais l’image pousse son cri.
     La tête contre une oreille du fauteuil gras, tu éprouves tes dents avec ta langue : le goût des graisses et des sauces infecte tes gencives.
     Et tu songes aux nuées pures sur ton île, quand l’aube verte s’élucide au sein des eaux mystérieuses.
     C’est la sueur des sèves en exil, le suint amer des plantes à siliques1, l’âcre insinuation des mangliers2 charnus et l’acide bonheur d’une substance noire dans les gousses.
     C’est le miel fauve des fourmis dans les galeries de l’arbre mort.
     C’est un goût de fruit vert, dont surit3 l’aube que tu bois; l’air laiteux enrichi du sel des alizés…
     Joie ! Ô joie déliée dans les hauteurs du ciel ! Les toiles pures resplendissent, les parvis invisibles sont semés d’herbages et les vertes délices du sol se peignent au siècle d’un long jour.

1. plantes à fruits secs.
2. arbres très grands, à racines aériennes.
3. devenir aigre.

 

I. QUESTION (4 points) :

Comment s'exprime dans chaque poème le désir d'ailleurs ?

II. ÉCRITURE (16 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes :
Texte A - Victor Hugo
, Les Contemplations (
1856), « Aujourd'hui », IV, 4, « Oh ! je fus comme fou dans le premier moment » (poème du 4 septembre 1852)
Texte B - Joachim Du Bellay,
Les Regrets  (1558), XLVIII
Texte C - Guillaume Apollinaire
,
Poèmes à Lou (1959), « Faction », dans une lettre datée de Nîmes, le 25 mars 1915.
Texte D - Claude Roy, A la lisière du temps (1984), « Matinée de printemps, Souvenir de mai 1982 »
Annexe : Victor Hugo, extrait de la Préface des Contemplations (1856).

 

Texte A - Victor Hugo, Les Contemplations (1856), « Aujourd'hui », IV, 4

[Le recueil des Contemplations, publié en 1856, est composé de deux parties. La seconde, « Aujourd'hui », rassemble les poèmes écrits par Victor Hugo après la mort de sa fille Léopoldine, le 4 septembre 1843.]

Oh ! je fus comme fou dans le premier moment,
Hélas ! et je pleurai trois jours amèrement.
Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance,
Pères, mères, dont l'âme a souffert ma souffrance,
Tout ce que j'éprouvais, l'avez-vous éprouvé ?
Je voulais me briser le front sur le pavé;
Puis je me révoltais, et, par moments, terrible,
Je fixais mes regards sur cette chose horrible,
Et je n'y croyais pas, et je m'écriais : Non !
Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom
Qui font que dans le cœur le désespoir se lève ?

Il me semblait que tout n'était qu'un affreux rêve,
Qu'elle ne pouvait pas m'avoir ainsi quitté,
Que je l'entendais rire en la chambre à côté,
Que c'était impossible enfin qu'elle fût morte,
Et que j'allais la voir entrer par cette porte !

Oh ! que de fois j'ai dit : silence ! elle a parlé !
Tenez ! voici le bruit de sa main sur la clé !
Attendez ! elle vient ! laissez-moi, que j'écoute !
Car elle est quelque part dans la maison sans doute !

Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.

 

Texte B - Joachim Du Bellay, Les Regrets  (1558), XLVIII

Ô combien est heureux qui n'est contraint de feindre,
Ce que la vérité le contraint de penser,
Et à qui le respect d'un qu'on n'ose offenser1
Ne peut la liberté de sa plume contraindre !

Las, pourquoi de ce nœud sens-je la mienne étreindre,
Quand mes justes regrets je cuide2 commencer ?
Et pourquoi ne se peut mon âme dispenser3
De ne sentir son mal ou de s'en pouvoir plaindre ?

On me donne la gêne, et si4 n'ose crier,
On me voit tourmenter5, et si n'ose prier
Qu'on ait pitié de moi. O peine trop sujette !

Il n'est feu si ardent, qu'un feu qui est enclos,
Il n'est si fâcheux mal, qu'un mal qui tient à l'os,
Et n'est si grand' douleur, qu'une douleur muette.

1. Du Bellay se trouve à Rome en qualité d'intendant de la maison de son oncle, le Cardinal Jean Du Bellay.
2. cuider : croire.
3. se dispenser de : se permettre de.
4. si : pourtant.
5. on me voit tourmenter : on voit que l'on me tourmente.

 

Texte C - Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou (1959), « Faction », dans une lettre datée de Nîmes, le 25 mars 1915.

[Engagé volontaire pendant la première guerre mondiale, Apollinaire est affecté à Nîmes et entretient une correspondance avec Louise de Coligny qu'il a rencontrée en 1914. Une partie de ces lettres seront publiées en 1947 sous le titre Ombres de mon amour, puis en 1959 sous le titre Poèmes à Lou.]

Je pense à toi ma Lou pendant la faction
J'ai ton regard là-haut en clignement d'étoiles
Tout le ciel c'est ton corps chère conception
De mon désir majeur qu'attisent les rafales
Autour de ce soldat en méditation

Amour vous ne savez ce que c'est que l'absence
Et vous ne savez pas que l'on s'en sent mourir
Chaque heure infiniment augmente la souffrance
Et quand finit le jour on commence à souffrir
Et quand la nuit revient la peine recommence

J'espère dans le Souvenir ô mon Amour
Il rajeunit il embellit lorsqu'il s'efface
Vous vieillirez Amour vous vieillirez un jour
Le Souvenir au loin sonne du cor de chasse
O lente lente nuit ô mon fusil si lourd

 

Texte D - Claude Roy, A la lisière du temps (1984), « Matinée de printemps, Souvenir de mai 1982 »

[Opéré  d'un cancer du poumon en juillet 1982, l'auteur s'adresse à sa femme en se rappelant les moments heureux qui ont précédé la découverte de la maladie.]

La petite araignée épeire1    entre deux tiges du rosier
travaille à sa toile    Elle en a le plan clair dans sa tête
Elle m'ignore visiblement    Nous ne sommes pas en relations

Les hirondelles retour du Caire    reconstruisent leur nid éboulé
J'aimerais pouvoir les reconnaître    Sont-elles les mêmes que l'an dernier ?
Elles ont l'air de m'accepter    Mais nos rapports restent lointains

Tu lis dans un  fauteuil de toile     corps au soleil tête à l'ombre
J'ai déjà lu le livre que tu lis    Parfois j'entre dans tes pensées
et parfois je reste dehors   Nous avons de très tendres liens

L'araignée   l'hirondelle    toi   moi   et la chatte grise qui rôde dans l'herbe
le même espace    le même soleil    le même temps
Tout se tient    D'accord
Mais tout est pourtant   assez différent

Paris, novembre 1982

1. petite araignée des jardins.

 

Annexe : Victor Hugo, extrait de la Préface des Contemplations (1856).

  Qu'est-ce que les Contemplations ? C'est ce qu'on pourrait appeler, si le mot n'avait quelque prétention, les Mémoires d'une âme.
  Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres, que peut contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à rayon, soupir à soupir, et mêlés dans la même nuée sombre. C'est l'existence humaine sortant de l'énigme du berceau et aboutissant à l'énigme du cercueil; c'est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l'amour, l'illusion, le combat, le désespoir, et qui s'arrête éperdu « au bord de l'infini » . Cela commence par un sourire, continue par un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l'abîme.
  Une destinée est écrite là jour à jour.
  Est-ce donc la vie d'un homme ? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous.

Guernesey, mars 1856.

 

I. QUESTION (4 points) :

Relevez dans les textes 1, 2, 3 et 4 trois caractéristiques propres au registre lyrique.

II. ÉCRITURE (16 points) :

 

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SESSION DE SEPTEMBRE
SÉRIE L

 

Objet d'étude : le biographique.
Textes :
Texte A : Stendhal, Vie d'Henry Brulard (1890)
Texte B : M. Yourcenar, Mémoires d'Hadrien (1951)
Texte C : Rousseau, Dialogues, Rousseau juge de Jean-Jacques (1782)
.

 

Texte A : Stendhal, Vie d'Henry Brulard (1890)

  Je vais avoir cinquante ans, il serait bien temps de me connaître. Qu'ai-je été, que suis-je, en vérité je serais bien embarrassé de le dire. [...]
  Qu'ai-je donc été ? Je ne le saurais. A quel ami, quelque éclairé qu'il soit, puis-je le demander ? M. di Fior[i] lui-même ne pourrait me donner d'avis. [...]
  Ai-je été un homme d'esprit ? Ai-je eu du talent pour quelque chose ? M. Daru disait que j'étais ignorant comme une carpe, oui mais c'est Besan[çon] qui m'a rapporté cela et la gaieté de mon caractère rendait fort jalouse la morosité de cet ancien secrétaire général de Besan[çon]. Mais ai-je eu le caractère gai ?
  Enfin je ne suis descendu du Janicule1 que lorsque la légère brume du soir est venue m'avertir que bientôt je serais saisi par le froid subit et fort désagréable et malsain qui en ce pays suit immédiatement le coucher du soleil. Je me suis hâté de rentrer au Palazzo Conti (Piazza Minerva), j'étais harassé. J'étais en pantalon de... blanc anglais, j'ai écrit sur la ceinture en dedans 16 octobre 1832, je vais avoir la cinquantaine, ainsi abrégé pour n'être pas compris : J vaisa voirla 5
  Le soir en rentrant assez ennuyé de la soirée de l'ambassadeur je me suis dit : je devrais écrire ma vie, je saurai peut-être enfin, quand cela sera fini dans deux ou trois ans, ce que j'ai été, gai ou triste, homme d'esprit ou sot, homme de courage ou peureux, et enfin au total heureux ou malheureux, je pourrai faire lire ce manuscrit à di Fiori.
  Cette idée me sourit. Oui, mais cette effroyable quantité de Je et de Moi ! II y a de quoi donner de l'humeur au lecteur le plus bénévole. Je et Moi, ce serait, au talent près, comme M. de Chateaubriand, ce roi des égotistes.
  De je mis avec moi tu fais la récidive...
  Je me dis ce vers à chaque fois que je lis une de ses pages.
  On pourrait écrire, il est vrai, en se servant de la troisième personne, il fit, il dit. Oui, mais comment rendre compte des mouvements intérieurs de l'âme ? c'est là-dessus surtout que j'aimerais consulter di Fiori.
  Je ne continue que le 23 novembre 1835. La même idée d'écrire my life m'est venue dernièrement pendant mon voyage de Ravenne à vrai dire, je l'ai eue bien des fois depuis 1832, mais toujours j'ai été découragé par cette effroyable difficulté des Je et des Moi, qui fera prendre l'auteur en grippe, je ne me sens pas le talent pour la tourner. A vrai dire, je ne suis rien moins que sûr d'avoir quelque talent pour me faire lire. Je trouve quelquefois beaucoup de plaisir à écrire, voilà tout.
  S'il y a un autre monde, je ne manquerai pas d'aller voir Montesquieu, s'il me dit : « Mon pauvre ami, vous n'avez pas eu de talent du tout », j'en serais fâché mais nullement surpris. Je sens cela souvent, quel œil peut se voir soi-même ?

1. Janicule : colline de Rome.

 

Texte B : M. Yourcenar, Mémoires d'Hadrien (1951)

[La lettre adressée par l'empereur Hadrien au jeune Marc-Aurèle, qu'il a choisi comme son successeur, commence par un compte-rendu d'une visite récente faite à son médecin Hermogène. Au début de la deuxième séquence, Hadrien avise son destinataire que son dessein s'est modifié en cours d'écriture.]

  Peu à peu, cette lettre commencée pour t'informer des progrès de mon mal est devenue le délassement d'un homme qui n'a plus l'énergie nécessaire pour s'appliquer longuement aux affaires d'État, la méditation écrite d'un malade qui donne audience à ses souvenirs. Je me propose maintenant davantage : j'ai formé projet de te raconter ma vie. À coup sûr, j'ai composé l'an dernier un compte rendu officiel de mes actes, en tête duquel mon secrétaire Phlégon a mis son nom. J'y ai menti le moins possible. L'intérêt public et la décence m'ont forcé néanmoins à réarranger certains faits. La vérité que j'entends exposer ici n'est pas particulièrement scandaleuse, ou ne l'est qu'au degré où toute vérité fait scandale. Je ne m'attends pas à ce que tes dix-sept ans y comprennent quelque chose. Je tiens pourtant à t'instruire, à te choquer aussi. Tes précepteurs, que j'ai choisis moi-même, t'ont donné cette éducation sévère, surveillée, trop protégée peut-être, dont j'espère somme toute un grand bien pour toi-même et pour l'État. Je t'offre ici comme correctif un récit dépourvu d'idées préconçues et de principes abstraits, tiré de l'expérience d'un seul homme qui est moi-même. J'ignore à quelles conclusions ce récit m'entraînera. Je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être, ou tout au moins pour me mieux connaître avant de mourir.
  Comme tout le monde, je n'ai à mon service que trois moyens d'évaluer l'existence humaine : l'étude de soi, la plus difficile et la plus dangereuse, mais aussi la plus féconde des méthodes ; l'observation des hommes, qui s'arrangent le plus souvent pour nous cacher leurs secrets ou pour nous faire croire qu'ils en ont ; les livres, avec les erreurs particulières de perspective qui naissent entre leurs lignes. J'ai lu à peu près tout ce que nos historiens, nos poètes, et même nos conteurs ont écrit, bien que ces derniers soient réputés frivoles, et je leur dois peut-être plus d'informations que je n'en ai recueilli dans les situations assez variées de ma propre vie. La lettre écrite m'a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m'ont appris à apprécier les gestes. Par contre, et dans la suite, la vie m'a éclairci les livres.
  Mais ceux-ci mentent, et même les plus sincères.

 

Texte C : Rousseau, Dialogues, Rousseau juge de Jean-Jacques (1782)

[Ce texte est extrait de la préface des Dialogues, Rousseau juge de Jean-Jacques, intitulée « Du sujet et de la forme de cet écrit ». Après l'échec des Confessions, Rousseau reprend son entreprise de justification. Il abandonne le récit autobiographique et choisit le dialogue, plus propre, selon lui, « à discuter le pour et le contre ».]

  Ce que j'avais à dire était si clair et j'en étais si pénétré que je ne puis assez m'étonner des longueurs, des redites, du verbiage et du désordre de cet écrit. Ce qui l'eût rendu vif et véhément sous la plume d'un autre est précisément ce qui l'a rendu tiède et languissant sous la mienne. C'était de moi qu'il s'agissait, et je n'ai plus trouvé pour mon propre intérêt ce zèle et cette vigueur de courage qui ne peut exalter une âme généreuse que pour la cause d'autrui. Le rôle humiliant de ma propre défense est trop au-dessous de moi, trop peu digne des sentiments qui m'animent pour que j'aime à m'en charger. Ce n'est pas, non plus, on le sentira bientôt, celui que j'ai voulu remplir ici. Mais je ne pouvais examiner la conduite du public à mon égard sans me contempler moi-même dans la position du monde la plus déplorable et la plus cruelle. Il fallait m'occuper d'idées tristes et déchirantes, de souvenirs amers et révoltants, de sentiments les moins faits pour mon cœur ; et c'est en cet état de douleur et de détresse qu'il a fallu me remettre, chaque fois que quelque nouvel outrage forçant ma répugnance m'a fait faire un nouvel effort pour reprendre cet écrit si souvent abandonné. Ne pouvant souffrir la continuité d'une occupation si douloureuse, je ne m'y suis livré que durant des moments très courts, écrivant chaque idée quand elle me venait et m'en tenant là, écrivant dix fois la même quand elle m'est venue dix fois sans me rappeler jamais ce que j'avais précédemment écrit, et ne m'en apercevant qu'à la lecture du tout, trop tard pour pouvoir rien corriger, comme je le dirai tout à l'heure. La colère anime quelquefois le talent, mais le dégoût et le serrement de cœur l'étouffent ; et l'on sentira mieux après m'avoir lu que c'étaient là les dispositions constantes où j'ai dû me trouver durant ce pénible travail. Une autre difficulté me l'a rendu fatigant ; c'était, forcé de parler de moi sans cesse, d'en parler avec justice et vérité, sans louange et sans dépression. Cela n'est pas difficile à un homme à qui le public rend l'honneur qui lui est dû : il est par là dispensé d'en prendre le soin lui-même. Il peut également et se taire sans s'avilir, et s'attribuer avec franchise les qualités que tout le monde reconnaît en lui. Mais celui qui se sent digne d'honneur et d'estime et que le public défigure et diffame à plaisir, de quel ton se rendra-t-il seul la justice qui lui est due ? Doit-il parler de lui-même avec des éloges mérités, mais généralement démentis ?
  Doit-il se vanter des qualités qu'il sent en lui, mais que tout le monde refuse d'y voir ? Il y aurait moins d'orgueil que de bassesse à prostituer ainsi la vérité. Se louer alors, même avec la plus rigoureuse justice, serait plutôt se dégrader que s'honorer, et ce serait bien mal connaître les hommes que de croire les ramener d'une erreur dans laquelle ils se complaisent, par de telles protestations. Un silence fier et dédaigneux est en pareil cas plus à sa place, et eût été bien plus de mon goût ; mais il n'aurait pas rempli mon objet, et pour le remplir il fallait nécessairement que je disse de quel œil, si j'étais un autre, je verrais un homme tel que je suis. J'ai tâché de m'acquitter équitablement et impartialement d'un si difficile devoir, sans insulter à l'incroyable aveuglement du public, sans me vanter fièrement des vertus qu'il me refuse, sans m'accuser non plus des vices que je n'ai pas et dont il lui plaît de me charger, mais en expliquant simplement ce que j'aurais déduit d'une constitution semblable à la mienne étudiée avec soin dans un autre homme. Que si l'on trouve dans mes descriptions de la retenue et de la modération, qu'on n'aille pas m'en faire un mérite. Je déclare qu'il ne m'a manqué qu'un peu plus de modestie pour parler de moi beaucoup plus honorablement.

 

I. QUESTION (4 points) :

À partir du corpus de textes proposé, montrez l'importance de la relation au lecteur dans le projet autobiographique.

II. ÉCRITURE (16 points) :

 

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SESSION DE SEPTEMBRE
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : le biographique.
Textes :
Texte A : George Sand, Histoire de ma vie, I, 1 (1854)
Texte B : George Sand, Lettre à Charles Poncy, 14 décembre 1847
Texte C : George Sand, Histoire de ma vie, IV, 13.

 

Texte A : George Sand, Histoire de ma vie, I, 1 (1854)

  Je ne pense pas qu'il y ait de l'orgueil et de l'impertinence à écrire l'histoire de sa propre vie, encore moins à choisir, dans les souvenirs que cette vie a laissés en nous, ceux qui nous paraissent valoir la peine d'être conservés. Pour ma part, je crois accomplir un devoir, assez pénible même, car je ne connais rien de plus malaisé que de se définir et de se résumer en personne.
  L'étude du cœur humain est de telle nature, que plus on s'y aborde, moins on y voit clair ; et pour certains esprits actifs, se connaître est une étude fastidieuse et toujours incomplète. Pourtant, je l'accomplirai, ce devoir ; je l'ai toujours eu devant les yeux ; je me suis toujours promis de ne pas mourir sans avoir fait ce que j'ai toujours conseillé aux autres de faire pour eux-mêmes : une étude sincère de ma propre nature et un examen attentif de ma propre existence.
  Une insurmontable paresse (c'est la maladie des esprits trop occupés et celle de la jeunesse par conséquent) m'a fait différer jusqu'à ce jour d'accomplir cette tâche ; et, coupable peut-être envers moi-même, j'ai laissé publier sur mon compte un assez grand nombre de biographies pleines d'erreurs, dans la louange comme dans le blâme. Il n'est pas jusqu'à mon nom qui ne soit une fable dans certaines de ces biographies, publiées d'abord à l'étranger et reproduites en France avec des modifications de fantaisie. Questionnée par les auteurs de ces récits, appelée à donner les renseignements qu'il me plairait de fournir, j'ai poussé l'apathie jusqu'à refuser à des personnes bienveillantes le plus simple indice. J'éprouvais, je l'avoue, un dégoût mortel à occuper le public de ma personnalité, qui n'a rien de saillant, lorsque je me sentais le cœur et la tête remplis de personnalités plus fortes, plus logiques, plus complètes, plus idéales, de types supérieurs à moi-même, de personnages de roman en un mot. Je sentais qu'il ne faut parler de soi au public qu'une fois en sa vie, très sérieusement, et n'y plus revenir.

 

Texte B : George Sand, Lettre à Charles Poncy, 14 décembre 1847, à propos de son travail autobiographique.

  C'est une série de souvenirs, de professions de foi et de méditations, dans un cadre dont les détails auront quelque poésie et beaucoup de simplicité. Ce ne sera pourtant pas toute ma vie que je révèlerai. Je n'aime pas l'orgueil et le cynisme des confessions, et je ne trouve pas qu'on doive ouvrir tous les mystères de son cœur à des hommes plus mauvais que nous et, par conséquent, disposés à y trouver une mauvaise leçon au lieu d'une bonne. D'ailleurs notre vie est solidaire de toutes celles qui nous environnent, et on ne pourrait jamais se justifier de rien sans être forcé d'accuser quelqu'un, parfois notre meilleur ami. Or je ne veux accuser ni contrister personne. Cela me serait odieux et me ferait plus de mal qu'à mes victimes. Je crois donc que je ferai un livre utile, sans danger et sans scandale, sans vanité comme sans bassesse, et j' y travaille avec plaisir. [...]

 

Texte C : George Sand, Histoire de ma vie, IV, 13.

  Établissons un fait avant d'aller plus loin.
  Comme je ne prétends pas donner le change sur quoi que ce soit en racontant ce qui me concerne, je dois commencer par dire nettement que je veux taire et non arranger ni déguiser plusieurs circonstances de ma vie. Je n'ai jamais cru avoir de secrets à garder pour mon compte vis-à-vis de mes amis. J'ai agi, sous ce rapport, avec une sincérité à laquelle j'ai dû la franchise de mes relations et le respect dont j'ai toujours été entourée dans mon milieu d'intimité. Mais vis-à-vis du public, je ne m'attribue pas le droit de disposer du passé de toutes les personnes dont l'existence a côtoyé la mienne.
  Mon silence sera indulgence ou respect, oubli ou déférence, je n'ai pas à m'expliquer sur ces causes. Elles seront de diverses natures probablement, et je déclare qu'on ne doit rien préjuger pour ou contre les personnes dont je parlerai peu ou point.
  Toutes mes affections ont été sérieuses, et pourtant j'en ai brisé plusieurs sciemment et volontairement. Aux yeux de mon entourage j'ai agi trop tôt ou trop tard, j'ai eu tort ou raison, selon qu'on a plus ou moins bien connu les causes de mes résolutions. Outre que ces débats d'intérieur auraient peu d'intérêt pour le lecteur, le seul fait de les présenter à son appréciation serait contraire à toute délicatesse, car je serais forcée de sacrifier parfois la personnalité d'autrui à la mienne propre.
  Puis-je, cependant, pousser cette délicatesse jusqu'à dire que j'ai été injuste en de certaines occasions pour le plaisir de l'être ? Là commencerait le mensonge, et qui donc en serait dupe ? Tout le monde sait de reste que dans toute querelle, qu'elle soit de famille ou d'opinion, d'intérêt ou de cœur, de sentiment ou de principes, d'amour ou d'amitié, il y a des torts réciproques et qu'on ne peut expliquer et motiver les uns que par les autres. Il est des personnes que j'ai vues à travers un prisme d'enthousiasme et vis-à-vis desquelles j'ai eu grand tort de recouvrer la lucidité de mon jugement. Tout ce qu'elles avaient à me demander, c'étaient de bons procédés, et je défie qui que ce soit de dire que j'ai manqué à ce fait. Pourtant leur irritation est vive et je les comprends très bien. On est disposé, dans le premier moment d'une rupture, à prendre le désenchantement pour un outrage. Le calme se fait, on devient plus juste. Quoi qu'il en soit de ces personnes, je ne veux pas avoir à les peindre ; je n'ai pas le droit de livrer leurs traits à la curiosité ou à l'indifférence des passants. Si elles vivent dans l'obscurité, laissons-les jouir de ce doux privilège. Si elles sont célèbres, laissons-les se peindre elles-mêmes, si elles le jugent à propos, et ne faisons pas le triste métier de biographe des vivants.
  Les vivants ! on leur doit bien, je pense, de les laisser vivre et il y a longtemps qu'on a dit que le ridicule était une arme mortelle. S'il en est ainsi, combien plus le blâme de telle ou telle action, ou seulement la révélation de quelque faiblesse ! Dans des situations plus graves que celles auxquelles je fais allusion ici, j'ai vu la perversité naître et grandir d'heure en heure; je la connais, je l'ai observée, et je ne l'ai même pas prise pour type, en général, dans mes romans. On a critiqué en moi cette bénignité d'imagination. Si c'est une infirmité du cerveau, on peut bien croire qu'elle est dans mon cœur aussi et que je ne sais pas vouloir constater le laid dans la vie réelle. Voilà pourquoi je ne le montrerai pas dans une histoire véritable. Me fût-il prouvé que cela est utile à montrer, il n'en resterait pas moins certain pour moi que le pilori est un mauvais mode de prédication, et que celui qui a perdu l'espoir de se réhabiliter devant les hommes n'essaiera pas de se réconcilier avec lui-même.
  D'ailleurs, moi, je pardonne, et si des âmes très coupables devant moi se réhabilitent sous d'autres influences, je suis prête à bénir. Le public n'agit pas ainsi ; il condamne et lapide. Je ne veux donc pas livrer mes ennemis (si je peux me servir d'un mot qui n'a pas beaucoup de sens pour moi) à des juges sans entrailles ou sans lumières, et aux arrêts d'une opinion que ne dirige pas la moindre pensée religieuse, que n'éclaire pas le moindre principe de charité.

 

I. QUESTION (4 points) :

En matière d'écriture autobiographique, quels sont les choix que Sand affirme d'après les textes du corpus ?

II. ÉCRITURE (16 points) :

 

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SESSION DE SEPTEMBRE
séries technologiques

 

Objet d'étude : Convaincre, persuader et délibérer : les formes et les fonctions de l'essai, du dialogue et de l'apologue.
Textes :
Texte A : Anonyme, Le Prud'homme qui sauva son compère, XIIIe siècle.
Texte B : Jean de la Fontaine, Fables, IX, 9, « L'Huître et les plaideurs », 1678.
Texte C : Voltaire, Zadig, chapitre 6, 1747.

 

Texte A : Anonyme, Le Prud'homme1 qui sauva son compère, XIIIe siècle. Traduction en prose de G. Rouger.

  Un jour un pêcheur s'en allait en mer pour tendre ses filets. Regardant devant lui il vit un homme près de se noyer. Il était vaillant et agile ; il bondit, saisit un grappin et le lance, mais par malchance il frappe l'autre en plein visage et lui plante un crochet dans l'œil. Il le tire dans son bateau, cesse de tendre ses filets, regagne la terre aussitôt, le fait porter dans sa maison, de son mieux le sert et le soigne jusqu'à ce qu'il soit rétabli.
  Plus tard, l'autre de s'aviser que perdre un œil est un grand dommage. « Ce vilain m'a éborgné et ne m'a pas dédommagé. Je vais contre lui porter plainte : il en aura mal et ennui. » Il s'en va donc se plaindre au maire qui lui fixe un jour pour l'affaire.
  Les deux parties, ce jour venu, comparaissent devant les juges. Celui qu'on avait éborgné parla le premier, c'était juste.
  « Seigneurs, dit-il, je porte plainte contre cet homme qui naguère me harponnant de son grappin m'a crevé l'œil : je suis lésé2. Je veux qu'on m'en fasse justice ; c'est là tout ce que je demande et n'ai rien à dire de plus. »
  L'autre répond sans plus attendre :
  « Seigneurs, je lui ai crevé l'œil et je ne puis le contester ; mais je voudrais que vous sachiez comment la chose s'est passée : voyez si vous m'en donnez tort. Il était en danger de mort, allait se noyer dans la mer ; mais ne voulant pas qu'il périsse, vite, je lui portais secours. Je l'ai frappé de mon grappin, mais cela, c'était pour son bien : ainsi je lui sauvai la vie. Je ne sais que vous dire encore ; mais, pour Dieu, faites-moi justice. »
  Les juges demeuraient perplexes, hésitant à trancher l'affaire, quand un bouffon3 qui était là leur dit : « Pourquoi hésitez-vous ? Celui qui parla le premier, qu'on le remette dans la mer, là où le grappin l'a frappé et s'il arrive à s'en tirer, l'autre devra l'indemniser. C'est une sentence équitable. »
  Alors, tous à la fois s'écrient : « Bien dit ! La cause est entendue. » Et le jugement fut rendu. Quant au plaignant, ayant appris qu'il serait remis dans la mer pour grelotter dans l'eau glacée, il estima qu'il ne saurait l'accepter pour tout l'or du monde. Aussi retira-t-­il sa plainte ; et même beaucoup le blâmèrent4.
  Aussi, je vous le dis tout franc : rendre service à un perfide5, c'est là vraiment perdre son temps. Sauvez du gibet6 un larron7 qui vient de commettre un méfait, jamais il ne vous aimera et bien plus, il vous haïra. Jamais méchant ne saura gré à celui qui l'a obligé8 : il s'en moque, oublie aussitôt et serait même disposé à lui nuire et à le léser s'il avait un jour le dessus.

1. prud'homme : homme sage, avisé.
2. lésé : qui a subi un tort.
3. bouffon : homme moqueur, insolent.
4. blâmer : désapprouver.
5. perfide : trompeur et dangereux.
6. gibet : instrument servant au supplice de la pendaison.
7. larron : voleur, brigand
8. obligé : qui lui a rendu service.

 

Texte B : Jean de la Fontaine, Fables, IX, 9, « L'Huître et les plaideurs », 1678.

  Un jour deux Pèlerins1 sur le sable rencontrent
Une Huître, que le flot y venait d'apporter :
Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ;
À l'égard de la dent il fallut contester.
L'un se baissait déjà pour amasser2 la proie ;
L'autre le pousse, et dit : « Il est bon de savoir
     Qui de nous en aura la joie3.
Celui qui le premier a pu l'apercevoir
En sera le gobeur ; l'autre le verra faire.
     - Si par là l'on juge l'affaire,
Reprit son compagnon, j'ai l'œil bon, Dieu merci.
     - Je ne l'ai pas mauvais aussi,
Dit l'autre, et je l'ai vue avant vous, sur ma vie.
     - Eh bien ! vous l'avez vue, et moi je l'ai sentie. »
     Pendant tout ce bel incident,
Perrin Dandin4 arrive : ils le prennent pour juge.
Perrin, fort gravement, ouvre l'Huître, et la gruge5,
     Nos deux Messieurs le regardant.
Ce repas fait, il dit d'un ton de Président :
« Tenez, la Cour vous donne à chacun une écaille,
Sans dépens6, et qu'en paix chacun chez soi s'en aille. »

Mettez ce qu'il en coûte à plaider7 aujourd'hui ;
Comptez ce qu'il en reste à beaucoup de familles,
Vous verrez que Perrin tire l'argent à lui,
Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles8...

1. Pèlerins : voyageurs qui se rendent dans un lieu sacré.
2. amasser : ramasser.
3. joie : le plaisir de la manger.
4. Perrin Dandin : juge qui termine tous les procès de manière expéditive.
5. gruge : mange.
6. dépens : frais.
7. plaider : défendre oralement une cause en justice.
8. sac et quilles : le juge prend l'enjeu et les plaideurs n'ont plus qu'un sac et des quilles pour jouer.

 

Texte C : Voltaire, Zadig, chapitre 6, 1747.

[À la cour du roi de Babylone, le jeune Zadig se fait apprécier pour ses qualités. Il se heurte aux méchants mais, après de nombreuses péripéties, il est nommé ministre du roi.]

  Le roi avait perdu son premier ministre. Il choisit Zadig pour remplir cette place. Toutes les belles dames de Babylone applaudirent à ce choix, car depuis la fondation de l'empire il n'y avait jamais eu de ministre si jeune. Tous les courtisans furent fâchés ; l'envieux en eut un crachement de sang, et le nez lui enfla prodigieusement [...]. Il [Zadig] se mit à exercer son ministère de son mieux.
  Il fit sentir à tout le monde le pouvoir sacré des lois, et ne fit sentir à personne le poids de sa dignité. Il ne gêna point les voix du divan1, et chaque vizir2 pouvait avoir un avis sans lui déplaire. Quand il jugeait une affaire, ce n'était pas lui qui jugeait, c'était la loi ; mais quand elle était trop sévère, il la tempérait3 ; et quand on manquait de lois, son équité4 en faisait qu'on aurait prises pour celles de Zoroastre5.
  C'est de lui que les nations tiennent ce grand principe : qu'il vaut mieux hasarder6 de sauver un coupable que de condamner un innocent. Il croyait que les lois étaient faites pour secourir les citoyens autant que pour les intimider. Son principal talent était de démêler la vérité, que tous les hommes cherchent à obscurcir.
  Dès les premiers jours de son administration il mit ce grand talent en usage. Un fameux négociant de Babylone était mort aux Indes ; il avait fait ses héritiers ses deux fils par portions égales, après avoir marié leur sœur, et il laissait un présent de trente mille pièces d'or à celui de ses deux fils qui serait jugé l'aimer davantage. L'aîné lui bâtit un tombeau, le second augmenta d'une partie de son héritage la dot7 de sa sœur ; chacun disait : « C'est l'aîné qui aime le mieux son père, le cadet aime mieux sa sœur ; c'est à l'aîné qu'appartiennent les trente mille pièces. »
  Zadig les fit venir tous deux l'un après l'autre. Il dit à l'aîné : « Votre père n'est point mort, il est guéri de sa dernière maladie, il revient à Babylone. - Dieu soit loué, répondit le jeune homme ; mais voilà un tombeau qui m'a coûté bien cher ! » Zadig dit ensuite la même chose au cadet. - « Dieu soit loué, répondit-il, je vais rendre à mon père tout ce que j'ai ; mais je voudrais qu'il laissât à ma sœur ce que je lui ai donné. - Vous ne rendrez rien, dit Zadig, et vous aurez les trente mille pièces : c'est vous qui aimez le mieux votre père. »

1. divan : conseil des ministres.
2. vizir : ministre du sultan.
3. tempérait : atténuait.
4. équité : justice, impartialité.
5. Zoroastre : personnage religieux dont l'influence fut considérable.
6. hasarder de : prendre le risque de.
7. dot : biens qu'une femme apporte en mariage.

 

I. Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes (6 points) :

1) Quel problème commun posent ces trois textes ?
Vous rédigerez votre réponse en faisant référence à des éléments précis des trois textes étudiés.
La réponse à cette question doit être rédigée mais brève, de l'ordre d'une demi-page ou d'une page, au maximum.

2) Quel(s) texte(s ) présente(nt) une morale clairement exprimée ?
- Vous reformulerez cette morale.
- Rédigez la morale du (ou des) texte(s) qui ne l'exprime(nt) pas clairement.
La réponse à cette question doit être rédigée mais brève, de l'ordre d'une demi-page ou d'une page, au maximum.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants : (14 points)

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