LES SUJETS DE L’EAF 2002 -   suite

 

Voir sur Amazon :

Centres étrangers (suite) :  
    série L  -  séries ES / S.
    série Lsérie ES / S  -  séries technologiques

Session de remplacement :  série L  -   série S / ES

 

 

CENTRES ÉTRANGERS
  SÉRIE L

 

Objet d'étude : l'épistolaire.
Textes :
Texte A - Madame de Sévigné, Lettre à Madame de Grignan, 4 mars 1671
Texte B - Voltaire, Lettre à Frédéric II, 26 août 1736.
Texte C - Voltaire, Lettre à Madame Denis, 6 novembre 1750.
Texte D - Gustave Flaubert, Lettre à Louise Colet, 16 septembre 1853.

 

Texte A - Madame de Sévigné, Lettre à Madame de Grignan, 4 mars 1671.

 [Madame de Sévigné répond à sa fille. En 1671, au cours d'un voyage en Avignon, Madame de Grignan faillit mourir en traversant le Rhône. Le pont d'Avignon avait été rompu deux ans auparavant, en 1669, d'où la nécessité de traverser le Rhône en barque, avec le danger d'être jeté sur une arche par le courant et par le mistral, vent très violent dans la région.]

   Ah ! ma bonne1, quelle lettre ! quelle peinture de l'état où vous avez été ! et que je vous aurais mal tenu ma parole, si je vous avais promis de n'être point effrayée d'un si grand péril ! Je sais bien qu'il est passé. Mais il est impossible de se représenter votre vie si proche de sa fin, sans frémir d'horreur. Et M. de Grignan vous laisse conduire la barque; et quand vous êtes téméraire, il trouve plaisant de l'être encore plus que vous; au lieu de vous faire attendre que l'orage fût passé, il veut bien vous exposer2, et vogue la galère ! Ah mon Dieu ! qu'il eût été bien mieux d'être timide, et de vous dire que si vous n'aviez point de peur, il en avait, lui, et ne souffrirait point que vous traversassiez le Rhône par un temps comme celui qu'il faisait ! Que j'ai de la peine à comprendre sa tendresse en cette occasion ! Ce Rhône qui fait peur à tout le monde ! Ce pont d'Avignon où l'on aurait tort de passer en prenant de loin toutes ses mesures ! Un tourbillon de vent vous jette violemment sous une arche ! Et quel miracle que vous n'ayez pas été brisée et noyée dans un moment ! Ma bonne, je ne soutiens3 pas cette pensée, j'en frissonne, et m'en suis réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la maîtresse. Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l'eau ? De bonne foi, n'avez-vous point été effrayée d'une mort si proche et si inévitable ? avez-vous trouvé ce péril d'un bon goût ? une autre fois ne serez-vous point un peu moins hasardeuse4 ? une aventure comme celle-là ne vous fera-t-elle point voir les dangers aussi terribles qu'ils sont ? Je vous prie de m'avouer ce qui vous en est resté; je crois du moins que vous avez rendu grâce à Dieu de vous avoir sauvée. Pour moi, je suis persuadée que les messes que j'ai fait dire tous les jours pour vous ont fait ce miracle.
Madame de Sévigné, 4 mars 1671.

1. Ma bonne : ma chère.
2. Il veut bien vous exposer : il vous expose délibérément.
3. Soutiens : supporte.
4. Hasardeuse : imprudente.

 

Texte B - Voltaire, Lettre à Frédéric II1, 26 août 1736.

 [Voltaire répond à une lettre très flatteuse par laquelle le prince royal de Prusse (né en 1712, roi de Prusse sous le nom de Frédéric Il en 1740) manifestait le désir d'entrer en relations amicales et littéraires avec lui.]

  Souffrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui ne doive des actions de grâces au soin que vous prenez de cultiver, par la saine philosophie, une âme née pour commander. Croyez qu'il n'y a eu de véritablement bons rois que ceux qui ont commencé comme vous par s'instruire, par connaître les hommes, par aimer le vrai, par détester la persécution et la superstition. Il n'y a point de prince qui, en pensant ainsi, ne puisse ramener l'âge d'or dans ses États. Pourquoi si peu de rois recherchent-ils cet avantage ? Vous le sentez, monseigneur; c'est que presque tous songent plus à la royauté qu'à l'humanité; vous faites précisément le contraire. Soyez sûr que si, un jour, le tumulte des affaires et la méchanceté des hommes n'altèrent point un si divin caractère, vous serez adoré de vos peuples et chéri du monde entier. Les philosophes dignes de ce nom voleront dans vos États, et, comme les artisans célèbres viennent en foule dans le pays où leur art est plus2 favorisé, les hommes qui pensent viendront entourer votre trône.
Voltaire, 26 août 1736.

1. Ce texte n'est qu'un extrait de la lettre, qui commence par «Monseigneur».
2. Plus : le plus.

 

Texte C - Voltaire, Lettre à Madame Denis1, 6 novembre 1750.

[Parti pour la Prusse en juin 1750, Voltaire rêvait de jouer un rôle politique important auprès de Frédéric Il. Ses espoirs furent rapidement déçus.]

  Les soupers du roi sont délicieux, on y parle raison, esprit, science ; la liberté y règne; il est l'âme de tout cela; point de mauvaise humeur, point de nuages, du moins point d'orages. Ma vie est libre et occupée; mais... mais... Opéra, comédies, carrousels, soupers à Sans-Souci2, manœuvres de guerre, concerts, études, lectures; mais...mais... La ville de Berlin, grande, bien mieux percée que Paris, palais, salles de spectacles, reines affables, princesses charmantes, filles d'honneur belles et bien faites, la maison de Mme de Tyrconnel toujours pleine, et souvent trop; mais. .. mais. .., ma chère enfant, le temps commence à se mettre à un beau froid.
Voltaire, 6 novembre 1750, Correspondance.

1. Madame Denis : nièce de Voltaire.
2. Sans-Souci : château de Frédéric II.

Texte D - Gustave Flaubert, Lettre à Louise Colet1, 16 septembre 1853.

  [Flaubert a rédigé une correspondance énorme dans laquelle il évoque, outre les petits événements de sa vie, ses pensées, ses projets, et surtout les tortures de la création littéraire. Parmi ses contemporains, Louise Colet, poétesse avec qui il entretient une liaison amoureuse, représente une interlocutrice de choix à qui il écrit presque quotidiennement.]

  Enfin me revoilà en train ! ça marche ! la machine retourne ! Ne blâme pas mes roidissements, bonne chère Muse, j'ai l'expérience qu'ils servent. Rien ne s'obtient qu'avec effort; tout a son sacrifice. La perle est une maladie de l'huître et le style, peut-être, l'écoulement d'une douleur plus profonde. N'en est-il pas de la vie d'artiste, ou plutôt d'une œuvre d'art à accomplir, comme d'une grande montagne à escalader ? Dur voyage, et qui demande une volonté acharnée ! D'abord on aperçoit d'en bas une haute cime. Dans les cieux, elle est étincelante de pureté, elle est effrayante de hauteur, et elle vous sollicite cependant à cause de cela même. On part. Mais à chaque plateau de la route, le sommet grandit, l'horizon se recule, on va par les précipices, les vertiges et les découragements. Il fait froid et l'éternel ouragan des hautes régions vous enlève en passant jusqu'au dernier lambeau de votre vêtement. La terre est perdue pour toujours, et le but sans doute ne s'atteindra pas. C'est l'heure où l'on compte ses fatigues, où l'on regarde avec épouvante les gerçures de sa peau. L'on n'a rien qu'une indomptable envie de monter plus haut, d'en finir, de mourir. Quelquefois, pourtant, un coup des vents du ciel arrive et dévoile à votre éblouissement des perspectives innombrables, infinies, merveilleuses ! À vingt mille pieds sous soi on aperçoit les hommes, une bise olympienne2 emplit vos poumons géants, et l'on se considère comme un colosse ayant le monde entier pour piédestal. Puis, le brouillard retombe et l'on continue à tâtons, à tâtons, s'écorchant les ongles aux rochers et pleurant dans la solitude. N'importe ! Mourons dans la neige, périssons dans la blanche douleur de notre désir, aux murmures des torrents de l'Esprit, et la figure tournée vers le soleil.

1. Le texte reproduit ici n'est qu'un extrait de la lettre de Flaubert à Louise Colet (note de l'éditeur).
2. Olympienne : noble, majestueuse et supérieure, digne de l'Olympe et de ses dieux.

 

ÉCRITURE

Vous répondrez d'abord à la question suivante. (4 points)
Pour chacune de ces lettres, vous identifierez le registre dominant et justifierez votre réponse en quelques lignes.

Vous traiterez ensuite un de ces sujets. (16 points)

  haut de page

 

CENTRES ÉTRANGERS
  SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Convaincre, persuader et délibérer.
Textes :
Texte A - Victor Hugo, « Melancholia », Les Contemplations, 1856.
Texte B - Victor Hugo, Les Misérables, 1862.
Texte C - Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

 

Texte A - Victor Hugo, «Melancholia», Les Contemplations, 1856.

Écoutez. Une femme au profil décharné,
Maigre, blême, portant un enfant étonné,
Est là qui se lamente au milieu de la rue.
La foule, pour l'entendre, autour d'elle se rue.
Elle accuse quelqu'un, une autre femme, ou bien
Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n'a rien;
Pas d'argent; pas de pain; à peine un lit de paille.
L'homme est au cabaret pendant qu'elle travaille.
Elle pleure, et s'en va. Quand ce spectre a passé,
O penseurs, au milieu de ce groupe amassé,
Qui vient de voir le fond d'un cœur qui se déchire,
Qu'entendez-vous toujours ? Un long éclat de rire.

Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour,
Avoir droit au bonheur, à la joie, à l'amour.
Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille !
Seule ! - n'importe ! elle a du courage, une aiguille !
Elle travaille, et peut gagner dans son réduit,
En travaillant le jour, en travaillant la nuit,
Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile.
Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile,
Et chante au bord du toit tant que dure l'été.
Mais l'hiver vient. Il fait bien froid, en vérité,
Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe;
Les jours sont courts, il faut allumer une lampe;
L'huile est chère, le bois est cher, le pain est cher.
O jeunesse ! printemps ! aube ! en proie à l'hiver !
La faim passe bientôt sa griffe sous la porte,
Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporte
Les meubles, prend enfin quelque humble bague d'or;
Tout est vendu ! L'enfant travaille et lutte encor;
Elle est honnête; mais elle a, quand elle veille,
La misère, démon, qui lui parle à l'oreille.
L'ouvrage manque, hélas ! cela se voit souvent.
Que devenir ? Un jour, ô jour sombre ! elle vend
La pauvre croix d'honneur de son vieux père, et pleure;
Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu'elle meure !
A dix-sept ans ! grand Dieu ! mais que faire ?... - Voilà
Ce qui fait qu'un matin la douce fille alla
Droit au gouffre, et qu'enfin, à présent, ce qui monte
A son front, ce n'est plus la pudeur, c'est la honte.
Hélas, et maintenant, deuil et pleurs éternels !

 

Texte B - Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

[Fantine, la mère de la petite Cosette, a été renvoyée de la fabrique de M. Madeleine le jour où, à la suite d'une dénonciation, on a découvert qu'elle avait un enfant sans être mariée. Or elle doit subvenir aux frais de pension de sa fille, que les Thénardier augmentent sans cesse pour des raisons mensongères. Fantine a ainsi été réduite à vendre ses cheveux, puis ses dents.]

  Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Depuis longtemps elle avait quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le toit; un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et vous heurte à chaque instant la tête. Le pauvre ne peut aller au fond de sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en plus. Elle n'avait plus de lit, il lui restait une loque qu'elle appelait sa couverture, un matelas à terre et une chaise dépaillée. Un petit rosier qu'elle avait s'était desséché dans un coin, oublié. Dans l'autre coin, il y avait un pot à beurre à mettre l'eau, qui gelait l'hiver, et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps marqués par des cercles de glace. Elle avait perdu la honte, elle perdit la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec des bonnets sales. Soit faute de temps, soit indifférence, elle ne raccommodait plus son linge. À mesure que les talons s'usaient, elle tirait ses bas dans ses souliers. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. Elle rapiéçait son corset, vieux et usé, avec des morceaux de calicot qui se déchiraient au moindre mouvement. Les gens auxquels elle devait lui faisaient « des scènes », et ne lui laissaient aucun repos, Elle les trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier. Elle passait des nuits à pleurer et à songer. Elle avait les yeux très brillants, et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule vers le haut de l'omoplate gauche. Elle toussait beaucoup. Elle haïssait profondément le père Madeleine, et ne se plaignait pas. Elle cousait dix-sept heures par jour; mais un entrepreneur du travail des prisons, qui faisait travailler les prisonnières au rabais, fit tout à coup baisser les prix, ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. Dix-sept heures de travail, et neuf sous par jour ! Ses créanciers étaient plus impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris presque tous les meubles, lui disait sans cesse : Quand me payeras-tu, coquine ? Que voulait-on d'elle, bon Dieu ! Elle se sentait traquée et il se développait en elle quelque chose de la bête farouche. Vers le même temps, le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec beaucoup trop de bonté, et qu'il lui fallait cent francs, tout de suite, sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette, toute convalescente de sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu'elle deviendrait ce qu'elle pourrait, et qu'elle crèverait, si elle voulait.
  - Cent francs, songea Fantine ! Mais où y a-t-il un état à gagner cent sous par jour ?
  - Allons ! dit-elle, vendons le reste.
  L'infortunée se fit fille publique1.

1. Fille publique : prostituée.

 

Texte C - Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

[Le texte B est la fin d'un chapitre. Le texte C est le début du chapitre suivant.]

  Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine ? C'est la société achetant une esclave.
  À qui ? À la misère.
  À la faim, au froid, à l'isolement, à l'abandon, au dénuement. Marché douloureux. Une âme pour un morceau de pain. La misère offre, la société accepte.
   La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation, mais elle ne la pénètre pas encore. On dit que l'esclavage a disparu de la civilisation européenne. C'est une erreur. Il existe toujours, mais il ne pèse plus que sur la femme, et il s'appelle prostitution.
   Il pèse sur la femme, c'est-à-dire sur la grâce, sur la faiblesse, sur la beauté, sur la maternité. Ceci n'est pas une des moindres hontes de l'homme.
   Au point de ce douloureux drame où nous sommes arrivés, il ne reste plus rien à Fantine de ce qu'elle a été autrefois, Elle est devenue marbre en devenant boue. Qui la touche a froid. Elle passe, elle vous subit et elle vous ignore; elle est la figure déshonorée et sévère. La vie et l'ordre social lui ont dit leur dernier mot. Il lui est arrivé tout ce qui lui arrivera. Elle a tout ressenti, tout supporté, tout éprouvé, tout souffert, tout perdu, tout pleuré. Elle est résignée de cette résignation qui ressemble à l'indifférence comme la mort ressemble au sommeil. Elle n'évite plus rien. Elle ne craint plus rien. Tombe sur elle toute la nuée et passe sur elle tout l'océan! que lui importe! c'est une éponge imbibée.
    Elle le croit du moins, mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on épuise le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit.

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante. (4 points)
Quelle est la visée commune à ces trois textes ? Vous indiquerez en outre pour chaque texte le registre dominant.

II. Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets. (16 points)

 

  haut de page

 

ANTILLES - GUYANE
  SÉRIE L

 

Objet d'étude : L'épistolaire.
Textes :
Texte A -
Jean Giono, Le Hussard sur le toit, 1954.
Texte B -
Julie de Lespinasse, « Mon ami je vous aime... », Lettre 7, 1773.
Texte C -
Colette Audry, « Printemps 1990 », Rien au-delà, 1990.

 

Texte A - Jean Giono, Le Hussard sur le toit.

[Angelo, le héros du livre, est exilé en France où il erre au milieu d'une épidémie de choléra. Au cours d'une des étapes de son périple, il reçoit une lettre de sa mère restée en Italie.]

  La lettre était datée de juin et disait : « Mon bel enfant, as-tu trouvé des chimères ? Le marin que tu m'as envoyé m'a dit que tu étais imprudent. Cela m'a rassurée. Sois toujours très imprudent, mon petit, c'est la seule façon d'avoir un peu de plaisir à vivre dans notre époque de manufactures. J'ai longuement discuté d'imprudence avec ton marin. Il me plaît beaucoup. Il a guetté la Thérèsa à la petite porte ainsi que tu le lui avais recommandé, mais, comme il se méfiait d'un grand garçon de quinze ans qui joue à la marelle tous les jours sur la place de sept heures du matin à huit heures du soir depuis que tu es en France, il a barbouillé la gueule d'un pauvre chien avec de la mousse de savon et le joueur de marelle a pris ses jambes à son cou en criant à la rage. Le soir même, le général Bonetto qui n'a pas inventé la poudre m'a parlé d'une chasse au chien à propos de mon griffon. Je sais donc exactement d'où vient le joueur de marelle maintenant et j'ai fait les yeux qu'il faut pour que le général sache que je sais. Rien n'est plus agréable que de voir l'ennemi changer ses batteries de place. Il y a beaucoup de rage à Turin. Tous les jeunes gens qui ont un visage ingrat et une taille au-dessous de quatre pieds et demi sont enragés. La même épidémie ravage les envieux et ceux qui n'ont jamais su être généreux avec leur tailleur. Le reste se porte bien et fait des projets. Il y en a même qui ont la folie de vouloir adopter cette mode anglaise si préjudiciable à l'organdi et aux pantalons collants d'aller manger à la campagne. Ils disent même : jusque près des tombeaux romains. Ce que je trouve exagéré, comme espoir en tout cas. Mais les routes sont les routes. Laissons faire. Les bons marcheurs s'en vont toujours de détour en détour pour voir le paysage qui est après le tournant et c'est ainsi que, d'une simple promenade, ils font parfois une marche militaire. Tout cela serait bien s'il n'y avait pas de moins en moins de gens capables de compter sur leur cœur. C'est un muscle qu'on ne fait plus travailler, sauf ton marin qui me paraît de ce côté être un assez curieux gymnasiarque. Il s'est enthousiasmé d'une bonté de rien du tout que j'ai eue pour sa mère et il est allé faire tourner ses bras un peu trop près des oreilles des deux hommes chamarrés qui ont organisé ton voyage précipité. Ils en sont tombés très malencontreusement malades le jour même. C'est dommage. J'ai pensé que ton marin avait la détente un peu brusque. Je lui ai donné de fort obscures raisons pour qu'il fasse encore un voyage en mer. J'ai été si mystérieuse qu'il s'en est pâmé de bonheur. J'aime viser longtemps.
  Et maintenant, parlons de choses sérieuses. J'ai peur que tu ne fasses pas de folies. Cela n'empêche ni la gravité, ni la mélancolie, ni la solitude : ces trois gourmandises de ton caractère. Tu peux être grave et fou, qui empêche ? Tu peux être tout ce que tu veux et fou en surplus, mais il faut être fou, mon enfant. Regarde autour de toi le monde sans cesse grandissant de gens qui se prennent au sérieux.»

 

Texte B - Julie de Lespinasse, « Mon ami je vous aime », Lettre 7.

[Lettre extraite de la correspondance de Julie de Lespinasse, adressée à Monsieur de Guibert.]

Huit heures et demie, 1883.

  Mon ami, je ne vous verrai pas, et vous me direz que ce n'est votre faute ! mais si vous aviez eu la millième partie du désir que j'ai de vous voir, vous seriez là; je serais heureuse. Non, j'ai tort, je souffrirais; mais je n'envierais pas les plaisirs du ciel. Mon ami, je vous aime comme il faut aimer, avec excès, avec folie, transport et désespoir. Tous ces jours passés, vous avez mis mon âme à la torture. Je vous ai vu ce matin, j'ai tout oublié, et il me semblait que je ne faisais pas assez pour vous, en vous aimant de toute mon âme, en étant dans la disposition de vivre et de mourir pour vous. Vous valez mieux que tout cela; oui, si je ne savais que vous aimer, ce ne serait rien en effet; car y a-t-il rien de plus doux et de plus naturel que d'aimer à la folie ce qui est parfaitement aimable ? Mais, mon ami, je fais mieux qu'aimer : je sais souffrir; je saurai renoncer à mon plaisir pour votre bonheur. Mais voilà quelqu'un qui vient troubler la satisfaction que j'ai à vous prouver que je vous aime.
  Savez-vous pourquoi je vous écris ? c'est parce que cela me plaît : vous ne vous en seriez jamais douté, si je ne vous l'avais dit. Mais, mon Dieu ! où êtes-vous ? Si vous avez du bonheur, je ne dois plus me plaindre de ce que vous m'enlevez le mien.

 

Texte C - Colette Audry, « Printemps 1990 », Rien au-delà.

[Durant les deux dernières années de sa vie Colette Audry, athée, échange avec un moine bénédictin une longue correspondance. Voici la dernière lettre qu'elle lui ait écrite.]

14 juin 1990.

  Cher François,

  Je ne veux pas attendre, en ces moments où je retrouve une plume comme un prolongement naturel de moi, et où je découvre qu'une partie de mon ennui (au sens fort !) venait de ce que j'ignorais ma mutilation, il faut que je vous dise - vous le savez peut-être, mais rien qu'un peu et vous savez mal ce que cela signifie - ce que vous aurez été pour moi : pendant deux ans au moins, davantage j'espère, vous m'aurez fait connaître ce qu'il peut y avoir de douceur dans la vie.
  La joie de l'effort abouti, de la marche sur un sentier de crête, au bord d'une falaise, on ne peut s'en prendre qu'à soi si on ne connaît pas. La joie d'étonner, de plaire, d'être admiré, j'ai connu; la joie de parler, d'écouter, de comprendre aussi; et aussi la joie d'être étonnée soi-même. Mais la douceur de la vie, on peut mourir sans l'avoir connue. Je l'ai entrevue à la naissance de mon fils et pendant ses toutes premières années de vie, mais, enfin, ça manquait tout de même de vraie réciprocité.
  La douceur, je l'ai connue par vous. Et ce n'est pas une petite chose. Et vous n'étiez, pas plus que moi, dressé à ça. Il y a beaucoup d'autres choses, mais il n'y a rien au-delà.

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante. (4 points)
  Après une lecture attentive de ces trois lettres, dites si elles font le portrait de celui qui écrit la lettre ou de celui à qui elle est adressée. Justifiez brièvement votre réponse.

II. Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets. (16 points)

 

  haut de page

 

ANTILLES - GUYANE
  SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Le biographique.
Textes :
Texte A -
George Sand, Histoire de ma vie (incipit), 1855.
Texte B -
Jean d'Ormesson, « Sand », Une autre histoire de la littérature française, 1997.
Texte C -
Huguette Bouchardeau, La Lune et les Sabots, 1990.
Texte D - F. O. Rousseau, Les Enfants du siècle, V, 1990.
Annexe : Préface de Jérôme et Jean Tharaud à Histoire de ma vie de George Sand, 1944.

 

Texte A - George Sand, Histoire de ma vie.

  Le juillet 1804, je vins au monde, mon père jouant du violon et ma mère ayant une jolie robe rose. Ce fut l'affaire d'un instant. J'eus du moins cette part de bonheur que me prédisait ma tante Lucie de ne point faire souffrir longtemps ma mère. Je vins au monde fille légitime, ce qui aurait fort bien pu ne pas arriver si mon père n'avait pas résolument marché sur les préjugés de sa famille, et cela fut un bonheur aussi, car sans cela ma grand'mère ne se fût peut-être pas occupée de moi avec autant d'amour qu'elle le fit plus tard, et j'eusse été privée d'un petit fonds d'idées et de connaissances qui a fait ma consolation dans les ennuis de ma vie.
  J'étais fortement constituée, et, durant toute mon enfance, j'annonçais devoir être fort belle, promesse que je n'ai point tenue. Il y eut peut-être de ma faute, car à l'âge où la beauté fleurit, je passais déjà les nuits à lire et à écrire. Étant fille de deux êtres d'une beauté parfaite, j'aurais dû ne pas dégénérer, et ma pauvre mère, qui estimait la beauté plus que tout, m'en faisait souvent de naïfs reproches. Pour moi, je ne pus jamais m'astreindre à soigner ma personne. Autant j'aime l'extrême propreté, autant les recherches de la mollesse m'ont toujours paru insupportables.
  Se priver de travail pour avoir l'œil frais, ne pas courir au soleil quand ce bon soleil de Dieu vous attire irrésistiblement, ne point marcher dans de bons gros sabots de peur de se déformer le cou-de-pied, porter des gants, c'est-à-dire renoncer à l'adresse et à la force de ses mains, se condamner à une éternelle gaucherie, à une éternelle débilité, ne jamais se fatiguer quand tout nous commande de ne point nous épargner, vivre enfin sous une cloche pour n'être ni hâlée, ni gercée, ni flétrie avant l'âge, voilà ce qu'il me fut toujours impossible d'observer. Ma grand'mère renchérissait encore sur les réprimandes de ma mère, et le chapitre des chapeaux et des gants fit le désespoir de mon enfance; mais, quoique je ne fusse pas volontairement rebelle, la contrainte ne put m'atteindre. Je n'eus qu'un instant de fraîcheur et jamais de beauté. Mes traits étaient cependant assez bien formés, mais je ne songeai jamais à leur donner la moindre expression. L'habitude contractée, presque dès le berceau, d'une rêverie dont il me serait impossible de me rendre compte à moi-même, me donna de bonne heure l'air bête. Je dis le mot tout net, parce que toute ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans l'intimité de la famille, on me l'a dit de même, et qu'il faut bien que cela soit vrai.

 

Texte B - Jean d'Ormesson, " Sand ", Une autre histoire de la littérature française.

  George Sand fumait le cigare, s'habillait en garçon, dévorait, de Musset à Chopin, les hommes les plus remarquables de son temps et inclinait au socialisme. Les jugements sur son compte sont divers et parfois sévères.
  « C'est la vache bretonne de la littérature », disait d'elle Jules Renard. Et Baudelaire, qui n'y va pas avec le dos de la cuillère : « La femme Sand est le Prudhomme1 de l'immoralité. Elle n'a jamais été artiste. Elle a le fameux style coulant cher aux bourgeois. Elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde; elle a, dans les idées morales, la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiments que les concierges et les filles entretenues. Que quelques hommes aient pu s'amouracher de cette latrine2, c'est bien la preuve de l'abaissement des mœurs de ce siècle. Je ne puis plus penser à cette stupide créature sans un certain frémissement d'horreur. Si je la rencontrais, je ne pourrais m'empêcher de lui jeter un bénitier à la tête. »
  Elle s'appelait Aurore Dupin. Elle descendait d'une famille de rois, de soldats, de chanoinesses, de comédiennes, de la belle Aurore de Koenigsmark et du maréchal de Saxe.

1. Prudhomme : personnage du petit bourgeois conformiste et satisfait (créé par Henri Monnier).
2. Latrine : lieux d'aisances dans une caserne, une prison.

 

Texte C - Huguette Bouchardeau, La Lune et les Sabots.

  « Moi, Monsieur, je ne suis pas de ces demoiselles confites dans les salons ! » La jeune fille se transforme, relève ses boucles brunes, se coiffe d'un chapeau à large bord; elle lisse sur sa lèvre supérieure une moustache imaginaire; elle enfle sa voix : « Voulez-vous bien vous taire, petite sotte, vous n'êtes qu'une moricaude », défie à nouveau l'interlocuteur qu'elle s'est inventé : « Monsieur, je suis Aurore, Amantine, Lucile Dupin de Francueil... de Saxe ! » Elle se redresse en position de salut cavalier, se coiffe d'un feutre taupé, jette sur ses épaules une cape couleur de terre : « Une moricaude1, vous dis-je, une malvenue, jaune comme un cierge pascal; une laide avec vos gros yeux tristes ! »
  Nouvelle transformation : « Je suis Aurore, souffle-t-elle à son image radoucie dans le miroir, Aurore. » Elle oublie, sur l'une des deux chaises basses qui encadrent la commode en bois peint, la redingote noire, le sarrau2 bleu, la casquette de garçonnet jetés à la diable la veille au soir après sa course à travers champs. Oubliées aussi les bottes cavalières abandonnées hier derrière la porte. Elle saisit sur l'autre chaise en tapisserie la robe de guingan rose que lui avait offerte sa grand-mère au retour du couvent, retient le vêtement à la taille devant elle, en écarte les volants; elle observe l'effet de l'étoffe sur sa peau brunie. « Le soleil me brûle dans les chemins », reconnaît-elle avec une pointe de regret.

1. moricaud(e) : terme familier et péjoratif pour désigner un homme ou une femme dont le teint est brun.
2. Sarrau : tablier en toile.

 

Texte D - F. O. Rousseau, Les Enfants du siècle.

[Hyacinthe de Latouche, directeur du Figaro, rencontre Jules Sandeau et Aurore Dupin mariée à Casimir Dudevant. Jules et Aurore ont écrit ensemble "Rose et Blanche" sous le pseudonyme de Jules Sand.]

  Les mots liberté et bohème sont partout dans l'air. Les jours qui n'ont que vingt-quatre heures ne suffisent pas à Aurore, devenue George, pour découvrir tout ce qu'elle a à découvrir, pour goûter à tout ce qui lui manquait jusqu'alors sans qu'elle le sache... Elle a vingt-huit ans, elle est mère de deux enfants et pourtant il lui semble qu'elle est une toute jeune fille et que sa vie commence.
  Avec Sandeau, ils habitent sous les combles une enfilade de deux petites pièces mansardées. Cet appartement contient deux logements qu'on peut, d'un simple tour de clef, réunir ou séparer. Ainsi, s'il prend inopinément à Casimir l'idée de venir voir sa femme et ses enfants, on condamnera, le temps de sa visite, la porte de communication qui mène chez Sandeau... Et les apparences seront sauves. [...]
- Pardonnez-moi, je ne vous ai pas présentés : Hyacinthe de Latouche, directeur du Figaro, la baronne Dudevant avec qui j'ai écrit Rose et Blanche...
- Jules Sand, c'était vous ? s'est exclamé l'homme aux favoris, en dévisageant Aurore.
- C'était nous, dit-elle. Comme je ne pouvais pas signer sous le nom de mon mari, Sandeau m'a prêté la moitié du sien.
- Gardez-la, a aussitôt conseillé Latouche, Aurore Sand, ça ne sonne pas mal.
- Je veux un prénom d'homme, a décidé Aurore, car on n'écoute pas les femmes... Je m'appellerai Georges, comme mon ancêtre Podiébrad, George, sans s, George Sand.

 

Annexe - Préface de Jérôme et Jean Tharaud à Histoire de ma vie de George Sand.

  George Sand commença d'écrire ses mémoires dans les derniers mois de 1847 et les premiers de 1848. Mais nous savons par son ami Buloz, avec lequel elle se brouilla et se raccommoda tant de fois, qu'elle avait déjà formé le projet de les écrire dès 35-36, peu après sa rupture avec Musset. Elle les reprit et les acheva près de vingt années plus tard, en 1855. C'est une œuvre où se mêlent vérité et poésie, à propos de laquelle on pourrait dire ce qu'elle dit elle-même des Lettres d'un Voyageur : « Mon intention consistait à rendre compte des dispositions successives de mon esprit d'une façon naïve et arrangée en même temps.» Dans l'Histoire de ma vie, il ne faut pas chercher en effet une autobiographie véritable : les dates et la succession des faits ne sont guère respectées, et George projette sur toutes les choses qu'elle raconte les sentiments qui l'animent au moment où elle écrit. Moins des mémoires en vérité que le roman d'une vie, où elle ne raconte que ce qu'il lui plaît de raconter (toute confidence sur ses amours est systématiquement écartée). Que signifient ces oublis volontaires, ces omissions, ces sauts par-dessus des années ? Tenait-elle à étouffer dans le secret les moments, souvent les plus pathétiques, les plus importants de sa vie ?

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante. (4 points)
  Quels portraits de George Sand révèlent les textes du corpus ?

II. Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets. (16 points)

  • Commentaire :
    Vous commenterez le passage du texte de George Sand de : « J'étais fortement constituée..." à "... qu'il faut bien que cela soit vrai.»

  • Dissertation :
    Dans le document présenté en annexe, George Sand précise : « Mon intention consistait à rendre compte des dispositions successives de mon esprit d'une façon naïve et arrangée en même temps.». Est-ce là, d'après vous, le principe de toute autobiographie ? Vous appuierez votre réflexion sur les textes du corpus, les œuvres que vous avez étudiées en classe et vos lectures personnelles.

  • Écriture d'invention :
    Dans une lettre ouverte, George Sand répond à Charles Baudelaire (cité par Jean d'Ormesson), sur la condition des femmes artistes.

 

  haut de page

ANTILLES - GUYANE
  séries technologiques

 

Objet d'étude : théâtre et représentation.
Textes :
Texte A -
Molière (1622 - 1673), extrait de Dom Juan (1665), acte II, scène 4.
Texte B -
Beaumarchais (1732 - 1799), extrait de Le Mariage de Figaro (1781), acte V, scène 7.
Texte C -
Edmond Rostand (1866 - 1918), extrait de Cyrano de Bergerac (1897), acte III, scène 10 (vers 1504 - 1539).

 

Texte 1 - Molière, Dom Juan.

[Pour obtenir les faveurs d'une jeune paysanne, Charlotte, Dom Juan, un grand seigneur, lui a promis qu'il l'épouserait. Mais Mathurine, une autre paysanne à qui il a fait la même promesse, survient.]

MATHURINE, à Dom Juan - Monsieur, que faites-vous donc là avec Charlotte ? Est-ce que vous lui parlez d'amour aussi ?
DOM JUAN, bas à Mathurine - Non, au contraire, c'est elle qui me témoignait une envie d'être ma femme, et je lui répondais que j'étais engagé à vous.
CHARLOTTE, à Dom Juan - Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine ?
DOM JUAN, bas à Mathurine - Tout ce que vous direz sera inutile; elle s'est mis cela dans la tête.
CHARLOTTE - Quement donc ? Mathurine...
DOM JUAN, bas à Charlotte - C'est en vain que vous lui parlerez ; vous ne lui ôterez point cette fantaisie.
MATHURINE - Est-ce que... ?
DOM JUAN, bas à Mathurine - Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison.
CHARLOTTE - Je voudrais...
DOM JUAN, bas à Charlotte - Elle est obstinée comme tous les diables.
MATHURINE - Vrament...
DOM JUAN, bas à Mathurine - Ne lui dites rien, c'est une folle.
CHARLOTTE - Je pense...
DOM JUAN, bas à Charlotte - Laissez-la là, c'est une extravagante.
MATHURINE - Non, non : il faut que je lui parle.
CHARLOTTE - Je veux voir un peu ses raisons.
MATHURINE - Quoi ?
DOM JUAN, bas à Mathurine - Gageons qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'épouser.

 

Texte B - Beaumarchais, Le Mariage de Figaro.

[Suzanne, suivante de la comtesse Almaviva, va épouser le valet Figaro. Mais le comte Almaviva, qui la désire, veut obtenir ses faveurs. Suzanne avertit sa maîtresse et son fiancé. Pour ramener à elle son époux, la comtesse décide de prendre la place de Suzanne, lors d'un rendez-vous que le comte lui a fixé dans le jardin, à la tombée de la nuit. Figaro, mis au courant de la rencontre, assiste à la scène.]

LE COMTE prend la main de la femme : Mais quelle peau fine et douce, et qu'il s'en faut que la Comtesse ait la main aussi belle !
LA COMTESSE, à part : Oh ! la prévention !
LE COMTE : A-t-elle ce bras ferme et rondelet ? ces jolis doigts pleins de grâce et d'espièglerie ?
LA COMTESSE, de la voix de Suzanne : Ainsi l'amour ?...
LE COMTE : L'amour... n'est que le roman du c
œur : c'est le plaisir qui en est l'histoire; il m'amène à vos genoux.
LA COMTESSE : Vous ne l'aimez plus ?
LE COMTE : Je l'aime beaucoup ; mais trois ans d'union rendent l'hymen1 si respectable !
LA COMTESSE : Que vouliez-vous en elle ?
LE COMTE, la caressant : Ce que je trouve en toi, ma beauté...
LA COMTESSE : Mais dites donc.
LE COMTE : ... Je ne sais : moins d'uniformité peut-être, plus de piquant dans les manières ; un je ne sais quoi, qui fait le charme ; quelquefois un refus, que sais-je ? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant ; cela dit une fois, elles nous aiment, nous aiment ! (quand elles nous aiment. ) Et sont si complaisantes, et si constamment obligeantes, et toujours, et sans relâche, qu'on est tout surpris, un beau soir, de trouver la satiété, où l'on recherchait le bonheur !
LA COMTESSE, à part : Ah ! quelle leçon !
LE COMTE : En vérité, Suzon, j'ai pensé mille fois que si nous poursuivons ailleurs ce plaisir qui nous fuit chez elles, c'est qu'elles n'étudient pas assez l'art de soutenir notre goût, de se renouveler à l'amour, de ranimer, pour ainsi dire, le charme de leur possession, par celui de la variété.
LA COMTESSE, piquée : Donc elles doivent tout ?...
LE COMTE, riant : Et l'homme rien ? Changerons-nous la marche de la nature ? Notre tâche, à nous, fut de les obtenir : la leur...
LA COMTESSE : La leur ?
LE COMTE : Est de nous retenir : on l'oublie trop.
LA COMTESSE : Ce ne sera pas moi.
FIGARO, à part : Ni moi.
SUZANNE, à part : Ni moi.
LE COMTE prend la main de sa femme : Il y a de l'écho ici; parlons plus bas.

1. l'hymen : le mariage.

 

Texte C - Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.

[La scène se passe à Paris, au XVIIème siècle. Cyrano, aussi célèbre pour ses prouesses militaires que pour son physique disgracieux, aime sa cousine Roxane. Mais celle-ci lui a confié qu'elle aime le beau Christian et en est aimée. Elle reproche cependant à ce dernier de ne pas savoir lui parler d'amour. Prêt à se sacrifier, Cyrano, poète à ses heures, décide d'aider Christian. Ainsi, quand celui-ci, dissimulé avec Cyrano sous le balcon de Roxane, la désespère par la maladresse de son discours amoureux, Cyrano décide de venir en aide à son rival en se faisant passer pour lui.]

ROXANE, s'avançant sur le balcon
                                                    C'est vous ?
Nous parlions de... de... d'un...

CYRANO
                                 Baiser. Le mot est doux !
Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose;
S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?
Ne vous en faites pas un épouvantement :
N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,
Quitté le badinage et glissé sans alarmes
Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !
Glissez encore un peu d'insensible façon :
Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !

ROXANE
Taisez-vous !

CYRANO
               Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
Un serment fait d'un peu plus près, une promesse
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;
C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
Une communion ayant un goût de fleur,
Une façon d'un peu se respirer le cœur,
Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !

ROXANE
Taisez-vous !

CYRANO
             
Un baiser, c'est si noble, madame,
Que la reine de France, au plus heureux des lords,
En a laissé prendre un, la reine même !

ROXANE
                                                  Alors !

CYRANO, s'exaltant.
J'eus comme Buckingham1 des souffrances muettes,
J'adore comme lui la reine que vous êtes,
Comme lui je suis triste et fidèle...

ROXANE
                                               Et tu es
Beau comme lui !

CYRANO, à part, dégrisé.
                           C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !

ROXANE
Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille...

CYRANO, poussant Christian vers le balcon
Monte !

ROXANE
       Ce goût de cœur...

CYRANO
                       Monte !

ROXANE
                                    Ce bruit d'abeille...

CYRANO
Monte !

CHRISTIAN, hésitant
                     Mais il me semble, à présent, que c'est mal !

ROXANE
Cet instant d'infini !...

CYRANO
                   
Monte donc, animal !

Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les balustres qu'il enjambe.

CHRISTIAN
Ah ! Roxane !

Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.

CYRANO
                              Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
Baiser, festin d'amour, dont je suis le Lazare2 !

1. Duc anglais, amant de la reine de France dans Les Trois mousquetaires d'Alexandre Dumas.
2. Personnage de l'évangile, pauvre et malade, qui vivait des restes de festin de la table d'un riche.

 

ÉCRITURE

I. Après avoir pris connaissance de l'ensemble des textes, vous répondrez aux questions suivantes (6 points)

  1. Quels sont les éléments communs aux trois textes (situation, personnages, etc.) ?

  2. Comment s'établit dans chacun d'eux la complicité avec le spectateur ?

ll. Vous traiterez ensuite un de ces sujets au choix (14 points) :

  • Commentaire :
    Vous commenterez le texte d'E. Rostand en vous aidant du parcours de lecture suivant :
    - Vous étudierez la stratégie de séduction déployée par Cyrano pour arriver à ses fins.
    - Vous montrerez, en vous appuyant sur des références précises, que le texte mêle étroitement les registres pathétique et comique.

  • Dissertation :
    A partir du corpus, de vos lectures et de votre expérience de spectateur, vous vous demanderez en quoi la mise en scène d'une œuvre théâtrale en constitue, à sa manière, une interprétation.

  • Invention :
    Imaginez un monologue dans lequel un personnage prépare la déclaration d'amour mensongère qu'il s'apprête à faire à un autre. Il en juge, au fur et à mesure, la qualité et en prévoit les effets. Vous n'oublierez pas de donner, au fil du texte, les indications de mise en scène que vous jugez nécessaires.

  haut de page

 

SESSION DE REMPLACEMENT
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Réécritures.
Textes :
Texte A - Molière, Dom Juan (première représentation le 15 février 1665), Acte V, extrait de la scène 5 et scène 6.
Texte B - Charles Baudelaire, «Don Juan aux Enfers», Les Fleurs du Mal, 1857.
Texte C - Jules Barbey d'Aurevilly, «Le plus bel amour de Don Juan», Les Diaboliques, 1874.
Texte D - Guy de Maupassant, Mont-Oriol, 1887.
Annexe - Michel Tournier, «Le miroir des idées», extrait de Don Juan et Casanova, 1994.

 

Texte A - Molière, Dom Juan, 1665.

Scène 5 - Don Juan, Sganarelle, un spectre.

[Visitant le tombeau du Commandeur qu'il a tué en duel, Don Juan se moque du monument, en particulier de sa statue "en habit d'empereur romain". Par dérision, il invite la statue à venir partager son souper avec lui, mais la statue répond effectivement à l'invitation et invite à son tour Don Juan pour le lendemain. Juste avant l'apparition de la statue, un spectre se manifeste et annonce à Don Juan qu'il est perdu s'il ne se repent pas.]

DON JUAN
Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur, et je veux éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit.
(Le spectre s'envole dans le temps que Don Juan le veut frapper.)
SGANARELLE
Ah ! Monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir.
DON JUAN
Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir. Allons, suis-moi.

Scène 6 - La statue, Don Juan, Sganarelle.

LA STATUE
Arrêtez, Don Juan: vous m'avez hier donné parole de venir manger avec moi.
DON JUAN
Oui. Où faut-il aller ?
LA STATUE
Donnez-moi la main.
DON JUAN
La voilà.
LA STATUE
Don Juan, l'endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre.
DON JUAN
O Ciel ! que sens-je ? un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah !
(Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur Don Juan; la terre s'ouvre et l'abîme1; et il sort de grands feux de l'endroit où il est tombé.)
SGANARELLE
Ah ! mes gages! mes gages2 ! Voilà par sa mort un chacun satisfait. Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content; il n'y a que moi seul de malheureux, qui, après tant d'années de service, n'ai point d'autre récompense que de voir à mes yeux l'impiété de mon maître punie par le plus épouvantable châtiment du monde. Mes gages ! mes gages ! mes gages !

1. l'abîme : l'engloutit.
2. mes gages : mon salaire.

 

Texte B - Charles Baudelaire, «Don Juan aux Enfers», Les Fleurs du Mal, 1857.

Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine
Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon1,
Un sombre mendiant, œil fier comme Antisthène2,
D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.

Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis3 avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire4,
Près de l'époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir,
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière5
Regardait le sillage et ne daignait rien voir .

1. Dans le mythe antique, Charon est celui qui transporte les morts dans le monde des Enfers; les morts doivent lui donner une "obole", c'est-à-dire une pièce de monnaie. Normalement, c'est Charon lui-même qui conduit la barque.
2. Antisthène était un philosophe de l'antiquité; pour lui, l'homme libre est celui qui a su dominer ses désirs, qui ne se préoccupe pas des convenances ou des devoirs imposés par la société, mais qui se conforme à une vertu idéale.
3. Don Louis est le père de Don Juan; subissant ses reproches, ce dernier lui répond avec insolence ou avec hypocrisie.
4. Elvire est une religieuse que Don Juan a séduite et enlevée après lui avoir promis de l'épouser.
5. Une rapière est une longue épée.

 

Texte C - Jules Barbey d'Aurevilly, «Le plus bel amour de Don Juan», Les Diaboliques, 1874.

[Dans la deuxième partie de sa nouvelle, le narrateur fait à la marquise Guy de Ruy le récit du souper que douze anciennes maîtresses du comte de Ravila de Ravilès ont décidé de lui offrir ensemble. Dans le passage suivant, il présente le comte].

  Le comte de Ravila de Ravilès [...] était bien l'incarnation de tous les séducteurs dont il est parlé dans les romans et dans l'histoire, et la marquise Guy de Ruy, - une vieille mécontente, aux yeux bleus, froids et affilés1, mais moins froids que son cœur et moins affilés que son esprit, - convenait elle-même que, dans ce temps, où la question des femmes perd chaque jour de son importance, s'il y avait quelqu'un qui pût rappeler Don Juan, à coup sûr ce devait être lui ! Malheureusement, c'était Don Juan au cinquième acte. [...] Ravila avait eu cette beauté particulière à la race Juan, - à cette mystérieuse race qui ne procède pas de père en fils, comme les autres, mais qui apparaît çà et là, à de certaines distances, dans les familles de l'humanité.
  C'était la vraie beauté, - la beauté insolente, joyeuse, impériale, juanesque enfin; le mot dit tout et dispense de la description; et - avait-il fait un pacte avec le diable ? - il l'avait toujours... Seulement, Dieu retrouvait son compte; les griffes de tigre de la vie commençaient à lui rayer ce front divin, couronné des roses de tant de lèvres, et sur ses larges tempes impies apparaissaient les premiers cheveux blancs qui annoncent l'invasion prochaine des Barbares et la fin de l'Empire... Il les portait, du reste, avec l'impassibilité de l'orgueil surexcité par la puissance; mais les femmes qui l'avaient aimé les regardaient parfois avec mélancolie. Qui sait ? elles regardaient peut-être l'heure qu'il était pour elles à ce front ? Hélas, pour elles comme pour lui, c'était l'heure du terrible souper avec le froid Commandeur de marbre blanc, après lequel il n'y a plus que l'enfer, - l'enfer de la vieillesse, en attendant l'autre !

1. Synonyme d' "aiguisés".

 

Texte D - Guy de Maupassant, Mont-Oriol, 1887.

  Gontran, depuis deux ans, était harcelé par des besoins d'argent qui lui gâtaient l'existence. Tant qu'il avait mangé la fortune de sa mère, il s'était laissé vivre avec la nonchalance et l'indifférence héritées de son père, dans ce milieu de jeunes gens, riches, blasés et corrompus, qu'on cite dans les journaux chaque matin, qui sont du monde et y vont peu, et prennent à la fréquentation des femmes galantes des mœurs et des cœurs de filles1 .
  Ils étaient une douzaine du même groupe qu'on retrouvait tous les soirs au même café, sur le boulevard, entre minuit et trois heures du matin. Fort élégants, toujours en habit et en gilet blanc, portant des boutons de chemise de vingt louis changés chaque mois et achetés chez les premiers bijoutiers, ils vivaient avec l'unique souci de s'amuser, de cueillir des femmes, de faire parler d'eux et de trouver de l'argent par tous les moyens possibles.
  Comme ils ne savaient rien que les scandales de la veille, les échos d'alcôves et des écuries, les duels et les histoires de jeux, tout l'horizon de leur pensée était fermé par ces murailles.
  Ils avaient eu toutes les femmes cotées sur le marché galant, se les étaient passées, se les étaient cédées, se les étaient prêtées, et causaient entre eux de leurs mérites amoureux comme des qualités d'un cheval de course. Ils fréquentaient aussi le monde bruyant et titré dont on parle, et dont les femmes, presque toutes entretenaient des liaisons connues, sous l'oeil indifférent, ou détourné, ou fermé, ou peu clairvoyant du mari; et ils les jugeaient, ces femmes, comme les autres, les confondaient dans leur estime, tout en établissant une légère différence due à la naissance et au rang social.
  A force d'employer des ruses pour trouver l'argent nécessaire à leur vie, de tromper les usuriers2, d'emprunter de tous côtés, d'éconduire les fournisseurs, de rire au nez du tailleur apportant tous les six mois une note grossie de trois mille francs3, d'entendre les filles conter leurs roueries4 de femelles avides, de voir tricher dans les cercles, de se savoir, de se sentir volés eux-mêmes par tout le monde, par les domestiques, les marchands, les grands restaurateurs et autres, de connaître et de mettre la main dans certains tripotages de bourse ou d'affaires louches pour en tirer quelques louis, leur sens moral s'était émoussé, s'était usé, et leur seul point d'honneur consistait à se battre en duel dès qu'ils se sentaient soupçonnés de toutes les choses dont ils étaient capables ou coupables.
  Tous, ou presque tous devaient finir, au bout de quelques ans de cette existence, par un mariage riche, ou par un scandale, ou par un suicide, ou par une disparition mystérieuse, aussi complète que la mort.

1. femmes galantes, filles : prostituées.
2. les usuriers : les gens qui leur prêtent de l'argent à intérêt.
3. Une scène célèbre de la pièce de Molière montre Don Juan en train de recevoir avec une fausse sympathie M. Dimanche, un marchand à qui il doit de l'argent, et de le faire partir sans le payer.
4. leurs roueries : leurs ruses cyniques.

 

Annexe - Michel Tournier, «Le miroir des idées», Don Juan et Casanova, 1994.

[Dans son livre, M. Tournier expose les réflexions que lui inspirent des notions ou des personnages présentés en "miroir" par paires ou par couples complémentaires. Voici les deux premiers paragraphes du passage consacré à Don Juan et Casanova.]

  Ce sont les grands séducteurs de notre imagerie occidentale. Mais Don Juan est issu de l'Espagne classique, et Casanova de la Venise romantique, deux mondes totalement opposés. Lorsque Tirso de Molina écrit en 1630 sa comédie sans prétention Le Trompeur de Séville, il ignore qu'il vient d'inventer l'un des grands mythes modernes. Don Juan lui échappera et peuplera d'autres comédies, des opéras, des romans. C'est le propre des personnages mythiques de déborder ainsi leur berceau natal et d'acquérir une dimension et des significations que leur auteur n'avait pas soupçonnées. Tels furent après Don Juan, Robinson Crusoe et Werther .
  Pour Don Juan, le sexe est une force anarchique qui affronte l'ordre sous toutes ses formes, ordre social, ordre moral et surtout religieux. Les comédies où il apparaît ressemblent toutes à une chasse à courre où il joue le rôle du cerf, poursuivi par une meute de femmes, de pères nobles, de maris trompés et de créanciers. Elle se termine dans un cimetière par un hallali1 et la mise à mort du grand mâle sauvage.

1. L 'hallali est le moment de la chasse où l'animal poursuivi est rejoint et cerné.

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

En allant à l'essentiel, précisez ce qui caractérise le personnage de Don Juan et ses transpositions dans les textes proposés ci-dessus.

ll. Vous traiterez ensuite un de ces sujets au choix (16 points) :

 

  haut de page

 

SESSION DE REMPLACEMENT
SÉRIES S - ES

 

Objet d'étude : le biographique.
Textes :
Texte A - Jean-Jacques Rousseau, extrait de « Sujet et forme de cet écrit »,
in Rousseau juge de Jean-Jacques (édition posthume, 1789).
Texte B - Jean-Jacques Rousseau, extrait de « Histoire du précédent écrit »,
in Rousseau juge de Jean-Jacques.
Texte C - Giacomo Casanova, extrait de l'Avant-propos de l'Histoire de ma fuite des Plombs (1788).
Texte D - Giacomo Casanova, extrait de la Préface de l'Histoire de ma vie
(première édition, posthume : 1826-1838, édition Laforgue, texte expurgé, partiellement réécrit; première édition du texte original : 1960-1962).

 

Texte A - Jean-Jacques Rousseau, « Sujet et forme de cet écrit », (Rousseau juge de Jean-Jacques, 1789).

[Rousseau (1712-1778), auteur des Confessions (publiées après sa mort en 1781 et 1788), introduit par ce texte sa nouvelle œuvre autobiographique, Rousseau juge de Jean-Jacques (publiée en 1789), et en justifie la forme.]

     Celui qui se sent digne d'honneur et d'estime et que le public défigure et diffame à plaisir, de quel ton se rendra-t-il seul la justice qui lui est due ? Doit-il parler de lui-même avec des éloges mérités, mais généralement démentis ? Doit-il se vanter des qualités qu'il sent en lui, mais que tout le monde refuse d'y voir ? Il y aurait moins d'orgueil que de bassesse à prostituer ainsi la vérité. Se louer alors, même avec la plus rigoureuse justice, serait plutôt se dégrader que s'honorer, et ce serait bien mal connaître les hommes que de croire les ramener d'une erreur dans laquelle ils se complaisent, par de telles protestations. Un silence fier et dédaigneux est en pareil cas plus à sa place, et eût été bien plus de mon goût; mais il n'aurait pas rempli mon objet, et pour le remplir il fallait nécessairement que je dise de quel œil, si j'étais un autre, je verrais un homme tel que je suis. [...]
     J'ai dit à peu près ce que j'avais à dire : il est noyé dans un chaos de désordre et de redites, mais il y est : les bons esprits sauront l'y trouver. Quant à ceux qui ne veulent qu'une lecture agréable et rapide, ceux qui n'ont cherché, qui n'ont trouvé que cela dans mes Confessions, ceux qui ne peuvent souffrir un peu de fatigue ni soutenir une attention suivie pour l'intérêt de la justice et de la vérité, ils feront bien de s'épargner l'ennui de cette lecture; ce n'est pas à eux que j'ai voulu parler, et loin de chercher à leur plaire, j'éviterai du moins cette dernière indignité que le tableau des misères de ma vie soit pour personne un objet d'amusement.
     Que deviendra cet écrit ? Quel usage en pourrai-je faire ? Je l'ignore, et cette incertitude a beaucoup augmenté le découragement qui ne m'a point quitté en y travaillant. Ceux qui disposent de moi1 en ont eu connaissance aussitôt qu'il a été commencé, et je ne vois dans ma situation aucun moyen possible d'empêcher qu'il ne tombe entre leurs mains tôt ou tard. Ainsi selon le cours naturel des choses toute la peine que j'ai prise est à pure perte. Je ne sais quel parti le Ciel me suggérera, mais j'espérerai jusqu'à la fin qu'il n'abandonnera point la cause juste. Dans quelque main qu'il fasse tomber ces feuilles, si parmi ceux qui les liront peut-être il est encore un cœur d'homme, cela me suffit, et je ne mépriserai jamais assez l'espèce humaine pour ne trouver dans cette idée aucun sujet de confiance et d'espoir.

1. Rousseau s'estime, au sein du camp philosophique, victime d'une cabale.

 

Texte B - Jean-Jacques Rousseau, « Histoire du précédent écrit » (Rousseau juge de Jean-Jacques, 1789).

  [« Ne pouvant [se] confier à aucun homme qui ne [le] trahît », Rousseau se propose de déposer une copie de ses trois dialogues, réunis sous le titre Rousseau juge de Jean-Jacques, dans l'autel de Notre-Dame de Paris. Voici le texte qui l'accompagne.]

Dépôt remis à la Providence1

     « Protecteur des opprimés, Dieu de justice et de vérité, reçois ce dépôt que remet sur ton Autel et confie à ta providence un étranger infortuné, seul, sans appui, sans défenseur sur la terre, outragé, moqué, diffamé, trahi de toute une génération, chargé depuis quinze ans à l'envi de traitements pires que la mort et d'indignités inouïes jusqu'ici parmi les humains, sans avoir pu jamais en apprendre au moins la cause. Toute explication m'est refusée, toute communication m'est ôtée, je n'attends plus des hommes aigris par leur propre injustice qu'affronts, mensonges et trahisons. Providence éternelle, mon seul espoir est en toi; daigne prendre mon dépôt sous ta garde et le faire tomber en des mains jeunes et fidèles, qui le transmettent exempt de fraude à une meilleure génération; qu'elle apprenne en déplorant mon sort comment fut traité par celle-ci un homme sans fiel et sans fard, ennemi de l'injustice, mais patient à l'endurer, et qui jamais n'a fait, ni voulu, ni rendu de mal à personne. Nul n'a droit, je le sais, d'espérer un miracle, pas même l'innocence opprimée et méconnue. Puisque tout doit rentrer dans l'ordre un jour, il suffit d'attendre. Si donc mon travail est perdu, s'il doit être livré à mes ennemis et par eux détruit ou défiguré, comme cela paraît inévitable, je n'en compterai pas moins sur ton œuvre, quoique j'en ignore l'heure et les moyens, et après avoir fait, comme je l'ai dû, mes efforts pour y concourir, j'attends avec confiance, je me repose sur ta justice, et me résigne à ta volonté. »
     Au verso du titre et avant la première page était écrit ce qui suit :
     « Qui que vous soyez que le Ciel a fait l'arbitre de cet écrit, quelque usage que vous ayez résolu d'en faire, et quelque opinion que vous ayez de l'Auteur, cet Auteur infortuné vous conjure par vos entrailles humaines et par les angoisses qu'il a souffertes en l'écrivant, de n'en disposer qu'après l'avoir lu tout entier. Songez que cette grâce que vous demande un cœur brisé de douleur, est un devoir d'équité que le Ciel vous impose. »

1. Expression de la sagesse divine gouvernant le monde. Parfois synonyme de destin.

 

Texte C - Giacomo Casanova, extrait de l'Avant-propos de l'Histoire de ma fuite des Plombs, 1788.

 [La prison des Plombs se trouve à Venise. Personne, avant Casanova (1725-1798), n'avait réussi à s'en évader. Ce texte narre les conditions extraordinaires de cette aventure, qui contribua à son immense célébrité. Casanova écrivit ce récit et l''Histoire de ma vie directement en français.]

    Vous devez me vouloir du bien, mon cher lecteur, car sans nul autre intérêt que celui de vous amuser, et sûr de vous plaire je vous présente une confession. Si un écrit de cette espèce n'est pas ce qu'on appelle une véritable confession il faut le jeter par la fenêtre, car un auteur qui se loue n'est pas digne d'être lu : je sens dans moi-même le repentir, et l'humiliation; et c'est tout ce qu'il faut pour que ma confession soit parfaite; mais ne vous attendez pas à me trouver méprisable : une confession sincère ne peut rendre méprisable que celui qui l'est effectivement, et celui qui l'est est bien fou s'il la fait au public, dont tout homme sage doit aspirer à l'estime. Je suis donc certain que vous ne me mépriserez pas. Je n'ai jamais commis des fautes que trompé par mon cœur, ou tyrannisé par une force abusive d'esprit, que l'âge seul a pu dompter; et c'est assez pour me faire rougir : les sentiments d'honneur, que me communiquèrent ceux qui m'ont appris à vivre, furent toujours mes idoles, quoique non pas toujours à l'abri de la calomnie. Je n'ai point de plus grand mérite.

 

Texte D - Giacomo Casanova, extrait de la préface de l'Histoire de ma vie.

     Malgré le fond de l'excellente morale, fruit nécessaire des divins principes enracinés dans mon cœur, je fus toute ma vie la victime de mes sens; je me suis plu à m'égarer, et j'ai continuellement vécu dans l'erreur, n'ayant autre consolation que celle de savoir que j'y étais. Par cette raison j'espère, cher lecteur, que bien loin de trouver dans mon histoire le caractère de l'impudente jactance1, vous y trouverez celui qui convient à une confession générale, quoique dans le style de mes narrations vous ne me trouverez ni l'air d'un pénitent, ni la contrainte de quelqu'un qui rougit rendant compte de ses fredaines2 : ce sont des folies de jeunesse. Vous verrez que j'en ris, et si vous êtes bon, vous en rirez avec moi.
     Vous rirez quand vous saurez que souvent je ne me suis pas fait un scrupule de tromper des étourdis, des fripons, des sots quand j'en ai eu besoin. Pour ce qui regarde les femmes, ce sont des tromperies réciproques qu'on ne met pas en ligne de compte, car quand l'amour s'en mêle, on est ordinairement la dupe de part et d'autre. [ ...]
     Examinant, mon cher lecteur, le caractère de cette préface, vous devinerez facilement mon but. Je l'ai faite parce que je veux que vous me connaissiez avant de me lire. Ce n'est qu'aux cafés, et aux tables d'hôte, qu'on converse avec des inconnus.
     J'ai écrit mon histoire, et personne ne peut y trouver à redire; mais suis-je sage la donnant au public que je ne connais qu'à son grand désavantage ? Non. Je sais que je fais une folie; mais ayant besoin de m'occuper, et de rire, pourquoi m'abstiendrais-je de la faire ?

1. Se dit d'une personne vaniteuse qui manifeste la haute opinion qu'elle a d'elle-même.
2. Écart de conduite qui ne porte pas à conséquence, sans réelle gravité.

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

Après avoir lu ces quatre textes, vous caractériserez leurs destinataires.

II. Vous traiterez ensuite un de ces sujets au choix (16 points) :

 

  haut de page