LES SUJETS DE L’EAF 2003

 

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SÉRIE L

 

Objet d'étude : Réécritures.
Textes : 
Texte A - Daniel Defoe : Robinson Crusoé (1719)
Texte B - Saint-John Perse, "La Ville", Images à Crusoé, (Éloges, 1911)
Texte C - Jean Giraudoux, Suzanne et le Pacifique, 1921
Texte D - Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, 1967.

 

Texte A - Daniel Defoe : Robinson Crusoé (1719).

[Dans son roman, l'anglais Daniel Defoe raconte l'histoire d'un de ses compatriotes Robinson Crusoé qu'un naufrage aurait jeté sur une île déserte pour de très longues années.]

     Au bout d'environ dix ou douze jours que j'étais là, il me vint à l'esprit que je perdrais la connaissance du temps, faute de livres, de plumes et d'encre, et même que je ne pourrais plus distinguer les dimanches des jours ouvrables. Pour éviter cette confusion, j'érigeai sur le rivage où j'avais pris terre pour la première fois, un gros poteau en forme de croix, sur lequel je gravai avec mon couteau, en lettres capitales, cette inscription :

J'ABORDAI ICI LE 30 SEPTEMBRE 1659

     Sur les côtés de ce poteau carré, je faisais tous les jours une hoche1, chaque septième hoche avait le double de la longueur des autres, et tous les premiers du mois j'en marquais une plus longue encore. Par ce moyen, j'entretins mon calendrier, ou le calcul de mon temps, divisé par semaines, mois et années.
     C'est ici le lieu d'observer que, parmi le grand nombre de choses que j'enlevai du vaisseau, dans les différents voyages que j'y fis, je me procurai beaucoup d'articles de moindre valeur, mais non pas d'un moindre usage pour moi, et que j'ai négligé de mentionner précédemment ; comme, par exemple, des plumes, de l'encre, du papier et quelques autres objets serrés dans les cabines du capitaine, du second, du canonnier et du charpentier ; trois ou quatre compas, des instruments de mathématiques, des cadrans, des lunettes d'approche, des cartes et des livres de navigation, que j'avais pris pêle-mêle sans savoir si j'en aurais besoin ou non.
     Je trouvai aussi trois fort bonnes bibles que j'avais reçues d'Angleterre avec ma cargaison, et que j'avais emballées avec mes hardes ; en outre, quelques livres portugais, deux ou trois de prières catholiques, et divers autres volumes que je conservai soigneusement.
     J'entrepris de me fabriquer les meubles indispensables dont j'avais le plus besoin, spécialement une chaise et une table. Sans cela je ne pouvais jouir du peu de bien-être que j'avais en ce monde ; sans une table, je n'aurai pu écrire ou manger, ni faire quantité de choses avec tant de plaisir.
     Ce fut seulement alors que je me mis à tenir un journal de mon occupation de chaque jour ; car dans les commencements, j'étais trop embarrassé de travaux et j'avais l'esprit dans un trop grand trouble ; mon journal n'eut été rempli que de choses attristantes. Par exemple, il aurait fallu que je parlasse ainsi :
"Le 30 septembre, après avoir gagné le rivage ; après avoir échappé à la mort, au lieu de remercier Dieu de ma délivrance, ayant rendu d'abord une grande quantité d'eau salée, et m'étant assez bien remis, je courus çà et là sur le rivage, tordant mes mains, frappant mon front et ma face, invectivant contre ma misère, et criant : "Je me suis perdu ! perdu !..." jusqu'à ce qu'affaibli et harassé, je fusse forcé de m'étendre sur le sol, où je n'osai pas dormir de peur d'être dévoré."
     Ayant surmonté ces faiblesses, mon domicile et mon ameublement étant établis aussi bien que possible, je commençai mon journal dont je vais ici vous donner la copie (encore qu'il comporte la répétition de tous les détails précédents) aussi loin que je pus le poursuivre ; car mon encre une fois usée, je fus dans la nécessité de l'interrompre.

1. Encoche

 

Texte B - Saint-John Perse, "La Ville", Images à Crusoé (Éloges, 1911).

[Le poète Saint-John Perse, dans son recueil Images à Crusoé, imagine Robinson retourné à la civilisation et méditant sur son séjour dans l'île.]

LA VILLE

[...]
     Crusoé ! - ce soir près de ton Île, le ciel qui se rapproche louangera la mer, et le silence multipliera l'exclamation des astres solitaires.
     Tire les rideaux; n'allume point :
C'est le soir sur ton Île et à l'entour, ici et là, partout où s'arrondit le vase sans défaut de la mer ; c'est le soir couleur de paupières, sur les chemins tissés du ciel et de la mer.
     Tout est salé, tout est visqueux et lourd comme la vie des plasmes1.
     L'oiseau se berce dans sa plume, sous un rêve huileux ; le fruit creux, sourd2 d'insectes, tombe dans l'eau des criques, fouillant son bruit.
     L'île s'endort au cirque des eaux vastes, lavée des courants chauds et des laitances grasses, dont la fréquentation des vases somptueuses.
     Sous les palétuviers3 qui la propagent, des poissons lents parmi la boue ont délivré des bulles avec leur tête plate ; et d'autres qui sont lents, tâchés comme des reptiles, veillent. - Les vases sont fécondés - Entends claquer les bêtes creuses dans leurs coques - Il y a sur un morceau de ciel vert une fumée hâtive qui est le vol emmêlé des moustiques - Les criquets sous les feuilles s'appellent doucement - Et d'autres bêtes qui sont douces, attentives au soir, chantent un chant plus pur que l'annonce des pluies : c'est la déglutition de deux perles gonflant leur gosier jaune...
     Vagissement des eaux tournantes et lumineuses !
     Corolles, bouches des moires4 : le deuil qui point5 et s'épanouit ! Ce sont de grandes fleurs mouvantes en voyage, des fleurs vivantes à jamais, et qui ne cesseront de croître par le monde...
     Ô la couleur des brises circulant sur les eaux calmes,
     les palmes des palmiers qui bougent !
     Et pas un aboiement lointain de chien qui signifie la hutte ; qui signifie la hutte et la fumée du soir et les trois pierres noires sous l'odeur de piment.
     Mais les chauves-souris découpent le soir mol à petit cris.

     Joie ! ô joie déliée dans les hauteurs du ciel !
     ... Crusoé ! tu es là ! Et ta face est offerte aux signes de la nuit, comme une plume renversée.

1. plasmes : fluides vitaux.
2. sourd : présent du verbe sourdre qui signifie "jaillir".
3. palétuviers : arbres exotiques.
4. moires : étoffes aux reflets changeants ; terme ici employé comme image.
5. point : présent du verbe poindre, qui signifie "surgir".

 

Texte C - Jean Giraudoux, Suzanne et le Pacifique (1921).

 [Nouveau Robinson, Suzanne se retrouve, après un naufrage, sur une île déserte, elle y découvre des objets abandonnés par un marin allemand échoué là avant elle : parmi ceux ci, un exemplaire de Robinson Crusoé, dans la lecture duquel elle se plonge aussitôt.]

     Ce puritain accablé de raison, avec la certitude qu'il était l'unique jouet de la Providence, ne se confiait pas à elle une seule minute. A chaque instant pendant dix huit années, comme s'il était toujours sur son radeau, il attachait des ficelles, il sciait des pieux, il clouait des planches. Cet homme hardi frissonnait de peur sans arrêt, et n'osa qu'au bout de treize ans reconnaître toute son île. Ce marin qui voyait de son promontoire à l'œil nu les brumes d'un continent, alors que j'avais nagé au bout de quelques mois dans tout l'archipel, jamais n'eut l'idée de partir vers lui. Maladroit, creusant des bateaux au centre de l'île marchant toujours sur l'équateur avec des ombrelles comme un fil de fer. Méticuleux, connaissant le nom de tous les plus inutiles objets d'Europe, et n'ayant de cesse qu'il n'eût appris tous les métiers. Il lui fallait une table pour manger, une chaise pour écrire, des brouettes, dix espèces de paniers (et il désespéra de ne pouvoir réussir la onzième), plus de filets à provisions que n'en veut une ménagère les jours de marché, trois genres de faucilles et faux, et un crible, et des roues à repasser, et une herse, et un mortier, et un tamis. Et des jarres, carrées, ovales et rondes, et des écuelles, et un miroir, et toutes les casseroles. Encombrant déjà sa pauvre île, comme sa nation plus tard allait faire le monde, de pacotille et de fer-blanc. Le livre était plein de gravures, pas une ne me le montrât au repos : c'était Robinson bêchant, ou cousant, ou préparant onze fusils dans un mur à meurtrières, disposant un mannequin pour effrayer les oiseaux. Toujours agité, non comme s'il était séparé des humains, mais comme s'il était brouillé avec eux, et ne connaissant aucun des deux périls de la solitude, du suicide et la folie. Le seul homme peut-être, tant je le trouvais tatillon et superstitieux que je n'aurais pas aimé rencontrer dans une île.

 

Texte D - Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967).

  [Vendredi, surpris par Robinson en train de fumer en cachette, a provoqué, sans le vouloir, un gigantesque incendie qui détruit tout ce que Robinson avait entrepris de construire.]

     Robinson regardait autour de lui d'un air hébété, et machinalement il se mit à ramasser les objets que la grotte avait vomis avant de se refermer. Il y avait des hardes déchirées, un mousquet au canon tordu, des fragments de poterie, des sacs troués, des couffins crevés. Il examinait chacune des ces épaves et allait la placer délicatement au pied du cèdre géant. Vendredi l'imitait plus qu'il ne l'aidait, car répugnant naturellement à réparer et à conserver, il achevait généralement de détruire les objets endommagés. Robinson n'avait pas la force de s'en irriter, et il ne broncha même pas lorsqu'il le vit disperser à pleines poignées un peu de blé qu'il avait trouvé au fond d'une urne.
     Le soir tombait, et il venait enfin de trouver un objet intact - la longue vue - lorsqu'ils découvrirent le cadavre de Tenn1 au pied d'un arbre. Vendredi le palpa longuement. Il n'avait rien de brisé, il n'avait même rien du tout apparemment, mais il était indiscutablement mort. Pauvre Tenn, si vieux, si fidèle, l'explosion l'avait peut-être fait mourir tout simplement de peur ! Ils se promirent de l'enterrer dès le lendemain. Le vent se leva. Ils allèrent ensemble se laver dans la mer, puis ils dînèrent d'un ananas sauvage - et Robinson se souvint que c'était la première nourriture qu'il eût pris dans l'île le lendemain de son naufrage. Ne sachant pas où dormir, ils s'étendirent tous deux sous le grand cèdre, parmi leurs reliques. Le ciel était clair, mais une forte brise nord-ouest tourmentait la cime des arbres. Pourtant les lourdes branches du cèdre ne participaient pas au palabre de la forêt, et Robinson, étendu sur le dos, voyait leur silhouette immobile et dentelée se découper à l'encre de Chine au milieu des étoiles.
     Ainsi Vendredi avait eu raison finalement d'un état de choses qu'il détestait de toutes ses forces. Certes, il n'avait pas provoqué volontairement la catastrophe. Robinson savait depuis longtemps combien cette notion de volonté s'appliquait mal à la conduite de son compagnon... Moins qu'une volonté libre et lucide prenant ses décisions de propos délibéré, Vendredi était une nature dont découlaient des actes, et les conséquences de ceux-ci lui ressemblaient comme des enfants ressemblent à leur mère. Rien apparemment n'avait pu jusqu'ici influencer le cours de cette génération spontanée. Sur ce point particulièrement profond, il se rendait compte que son influence sur l'Araucan2 avait été nulle. Vendredi avait imperturbablement - et inconsciemment - préparé puis provoqué le cataclysme qui préluderait à l'avènement d'une ère nouvelle, c'était sans doute dans la nature même de Vendredi qu'il fallait chercher à en lire l'annonce. Robinson était encore trop prisonnier du vieil homme pour pouvoir prévoir quoi que ce fût. Car ce qui les opposait l'un à l'autre dépassait - et englobait en même temps - l'antagonisme souvent décrit entre l'Anglais méthodique, avare et mélancolique, et le "natif" primesautier3, prodigue4 et rieur. Vendredi répugnait par nature à cet ordre terrestre que Robinson en paysan et en administrateur avait instauré sur l'île, et auquel il avait dû de survivre.

1. Tenn : nom du chien de Robinson.
2. Araucan : nom de la tribu dont est issu Vendredi.
3. primesautier : spontané.
4. prodigue : qui n'accorde aucun prix aux biens matériels.

 

I - Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante :  (4 points)

Quelles sont les principales modifications que subit le personnage de Robinson au fil des réécritures successives ?
Vous vous appuierez dans votre réponse sur des citations précises.

Il -  Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix :  (16 points)

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SÉRIES S - ES

 

Objet d'étude : Le biographique.
Texte : 
Pierre Loti :  Fantôme d'Orient (1891).

 

  [A la veille de son départ pour Stamboul (Istanbul) où il n'est pas revenu depuis dix ans, Loti s'inquiète et rêve de ce "retour" : autrefois il y a connu une femme dont il a raconté l'histoire dans un de ses livres : Aziyadé.]

     Pour le relire, pendant cette soirée d'attente, je vais chercher avec crainte un livre qu'autrefois j'ai publié, par besoin déjà de chanter mon mal, de le crier bien fort aux passants quelconques du chemin, et que, depuis le jour où il a paru, je n'ai plus jamais osé ouvrir. Pauvre petit livre, très gauchement composé, je pense, mais où j'avais mis toute mon âme d'alors, mon âme en déroute et prise des premiers vertiges mortels, ne pensant pas du reste que je continuerais d'écrire et qu'on saurait plus tard qui était l'auteur anonyme d'Aziyadé (Aziyadé, un nom de femme turque inventé par moi pour remplacer le véritable qui était plus joli et plus doux, mais que je ne voulais pas dire).
     Avec recueillement, comme si je regardais dans une tombe en soulevant la dalle funéraire, je commence à tourner ces pages oubliées, étonnantes pour moi-même qui les ai jadis écrites.
     Des enfantillages d'abord qui me font sourire. Un certain Loti de convention, auquel je m'imaginais ressembler. Et puis, çà et là, des bravades, des blasphèmes ; les uns banals et ressassés dont j'ai pitié ; les autres, si désespérés et si ardents, que c'étaient encore des prières. Oh ! le temps jeune, où je pouvais blasphémer et prier !...
     Mais tout l'inexprimé qui dormait entre les lignes, entre les mots impuissants et sourds, s'éveille peu à peu, sort de la longue nuit où je l'avais laissé s'évanouir. Ils me réapparaissent, ces insondables dessous de ma vie, de mon amour d'alors, sans lesquels du reste il n'y aurait eu ni charme profond ni intime angoisse. De temps à autre, pour un souvenir, pour une souffrance que ce livre évoque, je sens cette sorte de secousse glacée ou de frisson d'âme, qui vient des grands abîmes entrevus, des grands mystères effleurés. Mystères de préexistences, ou de je ne sais quoi d'autre ne pouvant même pas être vaguement formulé. Pourquoi l'impression, tout à coup retrouvée, d'un rayon de la lune de mai sur cette campagne pierreuse de Salonique1 où commença notre histoire, suffit-elle à me donner ce frisson-là ? Ou bien la vision d'un soleil de soir d'hiver, entrant dans notre logis clandestin d'Eyoub1 ? Ou bien une phrase dite par elle, qui me revient, avec les intonations de la langue turque et le son de sa jeune voix grave ? Ou tout simplement encore l'ombre de tel grand mur désolé, jetant sur un coin de rue solitaire l'oppression d'une mosquée voisine ? Ces si petites choses, à peine saisissables, à peine existantes, à quoi donc sont-elles liées dans les tréfonds inconnus de l'âme humaine, à quoi d'antérieur vont-elles se rattacher, à quelles aventures mortes, à quelle poussière encore souffrante, pour faire ainsi frémir ? Et surtout pourquoi éprouve-t-on ces étranges chocs de rappel, uniquement lorsqu'il s'agit de pays, de lieux ou de temps, que l'amour a touchés avec sa baguette de délicieuse et mortelle magie ?
     Beaucoup de feuillets que je tourne vite, sans même les parcourir : eux où j'avais arrangé, changé les faits avec plus ou moins de maladresse, pour les besoins du livre ou pour mieux dérouter des recherches indiscrètes. Puis voici nos derniers jours d'Eyoub, avec le déchirement du départ, tandis que le printemps revenait une fois de plus sur le vieux Stamboul, semant par les rues tristes les fleurs blanches des amandiers.
     Et maintenant, la fin, tout ce passage imaginaire d'Azraël2 que j'avais ajouté, non pas seulement parce qu'il me semblait, avec mes idées d'alors sur les histoires écrites, qu'un dénouement était nécessaire, mais bien plutôt parce que j'avais ardemment rêvé, pour nous deux, de finir ainsi. Oh ! je me rappelle, je l'avais composé de mes larmes et de mon sang, ce dénouement-là, et, bien qu'il soit inventé, il a été si près d'être véritable, que je le relis ce soir, après tant d'années, avec un trouble que je n'attendais plus, un peu comme on relirait, outre-tombe, la page suprême du journal de la vie.
     Eh bien ! la vraie fin reste mystérieuse encore, et je tremble en songeant que je la connaîtrai bientôt, que je pars demain pour aller remuer là-bas toute cette cendre.
     Quant à la vraie suite, tout simplement la voici : Non, je ne sais plus rien d'elle. Je ne base sur rien cette conviction, à la fois douce et infiniment désolée, que j'ai de sa mort. Peu à peu, notre histoire d'amour s'est arrêtée, mais sans solution précise ; notre histoire à deux s'est perdue, mais sans finir.
     Les rares petites lettres qui, les premiers temps, malgré les farouches surveillances, à travers mille difficultés, m'arrivaient encore, ont cessé, depuis sept ans bientôt, de m'apporter leur plainte étouffée. Finies aussi, les lettres d'Achmet3, et finies d'une façon inquiétante : devenues d'abord singulières, invraisemblables, avec des confusions de noms et de personnes que lui-même n'aurait jamais faites, avec une persistance à ne jamais me parler d'elle, - tellement que je n'ai plus osé questionner, ni même répondre, dans la crainte de pièges tendus, de mains étrangères interceptant nos secrets.
     Et comment, à distance, déchiffrer cette énigme ; quel ami assez dévoué, assez habile et assez sûr charger de telles recherches, à Stamboul, derrière les grillages des harems... D'année en année, du reste, j'espérais revenir, - et au contraire les hasards de ma vie me conduisaient ailleurs, en Afrique, en Chine, toujours plus loin... Alors peu à peu une sorte d'apaisement de ces souvenirs se faisaient en moi même, sans que je fusse tout à fait coupable ; ils se décoloraient comme sous de la poussière, sous de la cendre de sépulcre4.
     Les nuits seulement, pendant les lucidités du rêve, je retrouvais, sous une forme continuellement la même, mes regrets inatténués ; toujours ces imaginaires retours dans un Stamboul aux dômes trop hauts et trop sombres profilés sur un grand ciel mort ; toujours ces courses anxieuses, arrêtées malgré moi par des inerties insurmontables et n'aboutissant pas ; et, pour finir, toujours ce réveil, à l'heure supposée de l'appareillage, avec l'angoisse et le remords d'avoir gaspillé les instants rares qui auraient dû me suffire pour arriver jusqu'à elle.
   Oh ! l'étrange Stamboul, l'oppressante ville spectrale que j'ai vue dans mes nuits ! Quelquefois elle restait lointaine, montrant seulement à l'horizon sa silhouette ; sur quelques plages désertes, je débarquais au crépuscule, apercevant là-bas, les minarets et les dômes ; à travers des landes funèbres, semées de tombes, je prenais ma course alourdie par le sommeil ; ou bien c'était dans des marécages, et les joncs, les iris, toutes les plantes de l'eau retardaient ma course, se nouaient autour de moi, m'enlaçaient d'entraves. Et l'heure passait, et je n'avançais pas.
     D'autres fois, mon navire de rêve m'amenait jusqu'aux pieds de la ville sainte ; c'était dans les rues, alors, que j'endurais le supplice de ne pas arriver ; dans le dédale sombre et vide, je courais d'abord vers ce quartier haut de Mehmed-Fatih qu'habitait son vieux maître ; puis, en route, me rappelant tout à coup que je ne pouvais aller directement chez elle, j'hésitais, enfiévré, pendant que les minutes fuyaient, ne sachant plus quel parti prendre pour retrouver au moins quelqu'un de jadis connu qui me parlerait d'elle, qui saurait me dire si elle était vivante encore et ce qu'elle était devenue, - ou bien si elle était morte et dans quel cimetière on l'avait mise ; et mon temps se passait en indécisions, en rencontres de gens pareils à des spectres, qui me barraient le passage ; d'autres fois, je gaspillais à des bagatelles mes minutes précieuses, m'attardant, comme au cours de mes promenades de jadis, à des bazars d'armes, m'asseyant dans des cafés pour attendre des personnages que j'envoyais chercher et qui n'arrivaient pas ; ou encore je me perdais, avec une intime terreur, dans des quartiers inconnus et déserts, dans des rues de plus en plus étroites m'emprisonnant comme des pièges au milieu d'une nuit profonde ; - et pour finir, arrivait tout à coup l'heure, l'heure inexorable de l'appareillage, avec l'excès d'inquiétude amenant le réveil. Dans ce rêve obsédant qui, depuis ces dix années, m'est revenu tant de fois, m'est revenu chaque semaine, jamais, jamais je n'ai revu, pas même défiguré ou mort, son jeune visage ; jamais je n'ai obtenu, même d'un fantôme, une indication, si confuse qu'elle fût, sur sa destinée...

1. nom de lieu.
2. Azraël, ange de la mort dans la tradition musulmane. C'est le titre donné par Loti à la dernière partie de son roman Aziyadé, celle où il fait mourir son personnage d'Aziyadé.
3. Achmet, nom du serviteur de Pierre Loti.
4. tombeau.

 

I -  Après avoir lu le texte, vous répondrez à la question suivante : (4 points)

 En relisant Aziyadé, Pierre Loti souligne les relations complexes qu'il a établies entre vécu et imaginaire. Vous préciserez en quelques lignes ce qui, selon lui, relève dans cette œuvre du souvenir, de la transposition et de l'invention.

Il -  Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix : (16 points)

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SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes : 
Texte A - Paul Eluard : «Notre vie» (Le Temps déborde, 1947)
Texte B - Victor Hugo : «Demain, dès l'aube...» (Pauca Meae, Les Contemplations, 1856)
Texte C -
Pierre de Ronsard, Sur la mort de Marie, sonnet CVIII, Le Second Livre des Amours (1578).

 

Texte A - Paul Eluard : «Notre vie» (Le Temps déborde, 1947)

Notre vie tu l'as faite elle est ensevelie
Aurore d'une ville un beau matin de mai
Sur laquelle la terre a refermé son poing
Aurore en moi dix-sept années toujours plus claires
Et la mort entre en moi comme dans un moulin

Notre vie disais-tu si contente de vivre
Et de donner la vie à ceux que nous aimions
Mais la mort a rompu l'équilibre du temps
La mort qui vient la mort qui va la mort vécue
La mort visible boit et mange à mes dépens

Morte visible Nush1 invisible et plus dure
Que la soif et la faim à mon corps épuisé
Masque de neige sur la terre et sous la terre
Sources des larmes dans la nuit masque d'aveugle
Mon passé se dissout je fais place au silence.

1. Nush : Eluard l'épousa en 1934 ; sa mort, en 1946, le bouleversa.

 

Texte B - Victor Hugo : «Demain, dès l'aube...» (Pauca Meae1, Les Contemplations, 1856).

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
 
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
 
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

3 septembre 18472.

1. titre latin (signifiant "quelques vers pour ma fille") donné par Victor Hugo à une partie du recueil.
2. veille du douloureux anniversaire de la mort de Léopoldine, fille aînée de Hugo, décédée accidentellement le 4 septembre 1843.

 

Texte C - Pierre de Ronsard, Sur la mort de Marie, sonnet CVIII, Le Second Livre des Amours (1578).

Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'Aube de ses pleurs au point du jour l'arrose;

La grâce dans sa feuille, et l'amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d'odeur;
Mais battue, ou de pluie, ou d'excessive ardeur1,
Languissante elle meurt, feuille à feuille déclose2.

Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque3 t'a tuée, et cendres tu reposes.

Pour obsèques4 reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif 5 et mort, ton corps ne soit que roses.

1. chaleur.
2. ouverte.
3. divinité qui, dans la mythologie grecque, coupait le fil de la vie.
4. offrandes mortuaires.
5. vivant.

 

I - Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes : (6 points)

1)  A qui le poète s'adresse-t-il dans ces textes ? Quel lien instaure-t-il avec ce destinataire ?
    La réponse à cette question doit être rédigée mais brève, de l'ordre d'une demi page à une page maximum.
2)
Quel est le registre dominant de ce corpus ? Justifiez votre réponse.
    La réponse à cette question doit être rédigée mais brève, de l'ordre d'une demi page à une page maximum.

Il -  Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix : (14 points)

  • Commentaire :
    Vous commenterez le poème d'Eluard «Notre vie» (texte A) à partir du parcours de lecture suivant :
    a)
    Expliquez ce qui donne au poème un caractère intime et familier.
    b)
    Comment le poète exprime-t-il sa souffrance ?
  • Dissertation :
    La poésie est-elle seulement l'expression de sentiments personnels ?
    Pour répondre à cette question, vous vous appuierez sur les poèmes du corpus, sur ceux que vous avez vus en cours et sur tous ceux que vous connaissez.
  • Écriture d’invention :
    Vous êtes chargé(e) par votre professeur de français de constituer une anthologie qui rassemblera les poèmes que vous préférez. En préface à ce recueil, dans lequel figureront entre autres les poèmes du corpus, vous écrivez un texte qui présente vos choix et ce qui les a guidés. Vous aurez en particulier pour objectif de faire partager à vos camarades de classe votre conviction que lire, ou éventuellement écrire, des poèmes peut apporter des remèdes aux maux de la vie.

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TOUTES SÉRIES
SUJET DE SECOURS (Bordeaux)

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes : 
Texte A -  Du Bellay (1522-1560), « Heureux qui comme Ulysse… ». Les Regrets, poème 31, (1558)
Texte B - Saint John Perse (1887-1975), « Les Cloches », Images à Crusoé (1904)
Texte C - Apollinaire (1880-1918), extrait de « L’émigrant de Landor Road », (1905), Alcools, (1913)
Texte D - Léopold Sedar Senghor (1906-2001), « Jardin de France », Poèmes inédits, (1960).

 

Texte A -  Du Bellay (1522-1560), « Heureux qui comme Ulysse… ». Les Regrets, poème 31, (1558).

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestui-là1 qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison
Vivre entre ses parents le reste de son âge.

Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux
Que des palais romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,

Plus mon Loire2 gaulois que le Tibre Latin,
Plus mon petit Liré3 que le mont Palatin
Et plus que l’air marin la douceur angevine.

1.« cestui-là »:  pour celui-là. Le vers fait allusion au mythe de la Toison d’or.
2. Le nom du fleuve était masculin au XVI° siècle.
3. Village natal de Du Bellay.

 

Texte B - Saint John Perse (1887-1975), « Les Cloches », Images à Crusoé (1904).

            Vieil homme aux mains nues,
            remis entre les hommes, Crusoé !
            tu pleurais, j’imagine, quand des tours de l’Abbaye, comme un flux, s’épanchait le sanglot des cloches sur la Ville…
            Ô Dépouillé !
           Tu pleurais de songer aux brisants1 sous la lune ; aux sifflements de rives plus lointaines ; aux musiques étranges qui naissent et s’assourdissent sous l’aile close de la nuit,
pareilles aux cercles enchaînés que sont les ondes d’une conque, à l’amplification de clameurs sous la mer…

1. Brisants : rochers sur lesquels la mer se brise et déferle.

 

Texte C - Apollinaire (1880-1918), extrait de « L’émigrant de Landor Road », (1905), Alcools, (1913).

[…]
Puis dans un port d’automne aux feuilles indécises
Quand les mains de la foule y feuillolaient1 aussi
Sur le pont du vaisseau il posa sa valise
                  Et s’assit

Les vents de l’Océan en soufflant leurs menaces
Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés
Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses
Et d’autres en pleurant s’étaient agenouillés

Il regarda longtemps les rives qui moururent
Seuls des bateaux d’enfant tremblaient à l’horizon
Un tout petit bouquet flottant à l’aventure
Couvrit l’Océan d’une immense floraison

1. S’agitaient comme des feuilles.

 

Texte D - Léopold Sedar Senghor (1906-2001), « Jardin de France », Poèmes inédits, (1960).

[Africain d’origine, Senghor est venu à Paris poursuivre ses études.]

Calme jardin,
Grave jardin,
Jardin aux yeux baissés au soir
Pour la nuit,
Peines et rumeurs,
Toutes les angoisses bruissantes de la Ville
Arrivent jusqu’à moi, glissant sur les toits lisses,
Arrivent à la fenêtre
Penchée, tamisées par feuilles menues et tendres et pensives

Mains blanches,
Gestes délicats,
Gestes apaisants.
Mais l’appel du tam-tam
                                   bondissant
                                                  par monts
                                                                et
                                                                  continents,
Qui l’apaisera, mon cœur,
A l’appel du tam-tam
                             bondissant,
                                           véhément,
                                                        lancinant ?

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

Vous dégagerez les principaux points communs qui permettent de rapprocher ces quatre textes.

Il. Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire :
    Vous commenterez le texte de Senghor. (Texte D)
  • Dissertation :
    La poésie est-elle vouée à l’expression des sentiments ?
    Vous répondrez en prenant appui sur les textes du corpus, sur ceux que vous avez étudiés en cours et ceux que vous connaissez personnellement.
  • Invention :
    Deux lecteurs débattent de leurs goûts en matière de poésie. Chacun défend un poème de ce corpus, l’un penchant pour les formes anciennes, l’autre pour des formes nouvelles. Vous rédigerez leur dialogue en veillant à y intégrer des exemples précis.

 

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SESSION DE SEPTEMBRE
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Convaincre, persuader et délibérer.
Textes : 
Texte A - Jean de La Fontaine : «Le Lion s'en allant à la guerre» (Fables, Livre V, fable XIX, 1668)
Texte B - Jean de La Bruyère : «Du Souverain» (Les Caractères, fragment XXIX, 1688)
Texte C - Jean Anouilh, Antigone, extrait (1944).

           Annexe 1 : Sergueï, Le Monde, «Dossiers et documents littéraires», 1993.
           Annexe 2 : Fénelon, Les Aventures de Télémaque, livre V, extrait, (1694-1696).

 

Texte A - Jean de La Fontaine : «Le Lion s'en allant à la guerre» (Fables, Livre V, fable XIX, 1668)

Le Lion dans sa tête avait une entreprise1 :
Il tint conseil de guerre, envoya ses Prévôts2,
        Fit avertir les animaux :
Tous furent du dessein3, chacun selon sa guise :
       L'Eléphant devait sur son dos
       Porter l'attirail nécessaire
       Et combattre à son ordinaire,
L'Ours s'apprêter pour les assauts;
Le Renard ménager de secrètes pratiques,
Et le Singe amuser l'ennemi par ses tours.
« Renvoyez, dit quelqu'un, les Ânes qui sont lourds,
Et les Lièvres sujets à des terreurs paniques.
- Point du tout, dit le Roi, je les veux employer.
Notre troupe sans eux ne serait pas complète.
L'Âne effraiera les gens, nous servant de trompette4;
Et le Lièvre pourra nous servir de courrier.»
       Le monarque prudent et sage
       De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
       Et connaît les divers talents.
Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens5.

1. Une entreprise : le projet d'une action.
2. Prévôts : officiers et magistrats.
3. Dessein : projet.
4. Trompette : désigne celui qui joue de la trompette.
5. De sens  : de bon sens.

 

Texte B - Jean de La Bruyère : «Du Souverain» (Les Caractères, fragment XXIX, 1688)

  Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau qui, répandu sur une colline vers le déclin d'un beau jour, paît1 tranquillement le thym et le serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a échappé à la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est debout auprès de ses brebis; il ne les perd pas de vue, il les suit, il les conduit, il les change de pâturage; si elles se dispersent, il les rassemble; si un loup avide paraît, il lâche son chien, qui le met en fuite; il les nourrit, il les défend; l'aurore le trouve déjà en pleine campagne, d'où il ne se retire qu'avec le soleil : quels soins ! quelle vigilance ! quelle servitude ! Quelle condition vous paraît la plus délicieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis ? Le troupeau est-il fait pour le berger, ou le berger pour le troupeau ? Image naïve des peuples et du Prince qui les gouverne, s'il est bon Prince.
  Le faste et le luxe dans un souverain, c'est le berger habillé d'or et de pierreries, la houlette2 d'or entre ses mains; son chien a un collier d'or, il est attaché avec une laisse d'or et de soie : que sert3 tant d'or à son troupeau ou contre les loups ?

1. du verbe paître : manger.
2. bâton de berger.
3. A quoi sert.

 

Texte C - Jean Anouilh, Antigone, extrait (1944).

[Créon, roi de Thèbes, va devoir mettre à mort sa nièce Antigone parce qu'elle veut enfreindre la loi en enterrant son frère Polynice, traître à l'État. Créon, après avoir tenté de la dissuader, lui justifie sa décision par les contraintes du métier de roi.]

CRÉON, sourdement. - Eh bien, oui, j'ai peur d'être obligé de te faire tuer si tu t'obstines. Et je ne le voudrais pas.
ANTIGONE - Moi, je ne suis pas obligée de faire ce que je ne voudrais pas! Vous n'auriez pas voulu non plus, peut-être, refuser une tombe à mon frère ? Dites-le donc, que vous ne l'auriez pas voulu ?
CRÉON - Je te lai dit.
ANTIGONE - Et vous lavez fait tout de même. Et maintenant, vous allez me faire tuer sans le vouloir. Et c'est cela, être roi !
CRÉON - Oui, c'est cela !
ANTIGONE - Pauvre Créon ! Avec mes ongles cassés et pleins de terre et les bleus que tes gardes m'ont fait aux bras, avec ma peur qui me tord le ventre, moi je suis reine.
CRÉON - Alors, aie pitié de moi, vis. Le cadavre de ton frère qui pourrit sous mes fenêtres, c'est assez payé pour que l'ordre règne dans Thèbes. Mon fils t'aime. Ne m'oblige pas à payer avec toi encore. J'ai assez payé.
ANTIGONE - Non. Vous avez dit « oui ». Vous ne vous arrêterez jamais de payer maintenant !
CRÉON, la secoue soudain, hors de lui. - Mais, bon Dieu ! Essaie de comprendre une minute, toi aussi, petite idiote ! J'ai bien essayé de te comprendre, moi. Il faut pourtant qu'il y en ait qui disent oui. Il faut pourtant qu'il y en ait qui mènent la barque. Cela prend l'eau de toutes parts, c'est plein de crimes, de bêtise, de misère… Et le gouvernail est là qui ballotte. L'équipage ne veut plus rien faire, il ne pense qu'à piller la cale et les officiers sont déjà en train de se construire un petit radeau confortable, rien que pour eux, avec toute la provision d'eau douce, pour tirer au moins leurs os de là. Et le mât craque, et le vent siffle, et les voiles vont se déchirer, et toutes ces brutes vont crever toutes ensemble, parce quelles ne pensent qu'à leur peau, à leur précieuse peau et à leurs petites affaires. Crois-tu, alors, qu'on a le temps de faire le raffiné, de savoir s'il faut dire « oui » ou « non », de se demander s'il ne faudra pas payer trop cher un jour, et si on pourra encore être un homme après ? On prend le bout de bois, on redresse devant la montagne d'eau, on gueule un ordre et on tire dans le tas, sur le premier qui s'avance. Dans le tas ! Cela n'a pas de nom. C'est comme la vague qui vient de s'abattre sur le pont devant vous; le vent qui vous gifle, et la chose qui tombe devant le groupe n'a pas de nom. C'était peut-être celui qui t'avait donné du feu en souriant la veille. Il n'a plus de nom. Et toi non plus tu n'as plus de nom, cramponné à la barre. Il n'y a plus que le bateau qui ait un nom et la tempête. Est-ce que tu le comprends, cela ?

 

Annexe 1 : Sergueï, Le Monde, «Dossiers et documents littéraires», 1993.
Ce dessin de presse de Sergueï illustre un groupe d'articles du Monde rassemblés sous le titre : «La parole, instrument de domination».

 

Annexe 2 : Fénelon, Les Aventures de Télémaque, livre V, extrait, (1694-1696).
(Exemple d'argumentation directe)

[Le jeune Télémaque qui est destiné à devenir roi interroge son éducateur, Mentor. Celui-ci lui présente les devoirs d'un roi.]

  Je lui demandai en quoi consistait l'autorité du roi; et il me répondit : « Il peut tout sur les peuples; mais les lois peuvent tout sur lui. Il a une puissance absolue pour faire le bien, et les mains liées dès qu'il veut faire le mal. Les lois lui confient les peuples comme le plus précieux de tous les dépôts, à condition qu'il sera le père de ses sujets. Elles veulent qu'un seul homme serve, par sa sagesse et par sa modération, à la félicité de tant d'hommes; et non pas que tant d'hommes servent, par leur misère et par leur servitude lâche, à flatter l'orgueil et la mollesse d'un seul homme. Le roi ne doit rien avoir au-dessus des autres, excepté ce qui est nécessaire ou pour le soulager dans ses pénibles fonctions, ou pour imprimer aux peuples le respect de celui qui doit soutenir les lois. D'ailleurs, le roi doit être plus sobre, plus ennemi de la mollesse, plus exempt de faste et de hauteur qu'aucun autre. Il ne doit point avoir plus de richesses et de plaisirs, mais plus de sagesse, de vertu et de gloire que le reste des hommes. Il doit être au-dehors le défenseur de la patrie, en commandant les armées, et, au-dedans, le juge des peuples, pour les rendre bons, sages et heureux. Ce n'est point pour lui-même que les dieux l'ont fait roi; il ne l'est que pour être l'homme des peuples : c'est aux peuples qu'il doit tout son temps, tous ses soins, toute son affection, et il n'est digne de la royauté qu'autant qu'il s'oublie lui-même pour se sacrifier au bien public. [...]»

 

I - Vous répondrez aux questions suivantes : (6 points)

  1. Quelle conception du pouvoir est exprimée dans chacun des textes A, B, C ? (3 points).
    La réponse à cette question doit être rédigée mais brève, de l'ordre d'une demi page à une page maximum
  2. Par quelles images sont représentées les relations entre gouvernants et gouvernés dans chacun des trois textes A, B, C ? La réponse à cette question doit être rédigée mais brève, de l'ordre d'une demi page à une page maximum. (3 points).

Il -  Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix : (14 points)

  • Commentaire :
    Vous commenterez, dans l'extrait d'Antigone de Jean Anouilh, la tirade de Créon (dernier § du texte), à partir du parcours de lecture suivant :
    a)
    L'évocation imagée de l'État : comment est-elle exprimée ? quel effet Créon cherche-t-il à produire ainsi sur Antigone ?
    b) Le désir de Créon de persuader Antigone : comment est-il rendu sensible aux spectateurs
     ?
  • Dissertation :
    L'apologue, petit récit à visée morale, est une forme d'argumentation indirecte* dont le but est de faire passer un message. Quel est, selon vous, l'intérêt d'argumenter à l'aide de récits imagés plutôt que de manière directe ?
    Pour répondre à cette question, vous prendrez appui sur les textes du corpus et sur les textes à visée argumentative que vous avez lus ou étudiés, tout particulièrement les apologues (fables, contes, paraboles, récits utopiques...).
    * en annexe 2 vous est proposée une argumentation directe sur le thème du pouvoir.
  • Écriture d’invention :
    Vous choisirez un contexte précis et, à la manière imagée des textes du corpus, vous rédigerez un récit en prose illustrant ce que vous pensez du pouvoir et se terminant par une moralité.
    Le document iconographique (annexe 1) peut, si vous le souhaitez, vous suggérer des pistes.

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