LES SUJETS DE L’EAF 2003  - suite

 

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(Polynésie)
série L (Polynésie)
séries technologiques (Polynésie).

 

 

CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Réécritures.
Textes : 
Texte A -  Sophocle : Antigone (441 av. J.C.)
Texte B - Jean Anouilh : Antigone (1944)
Texte C - Henry Bauchau : Antigone (1997).

 

Texte A - Sophocle : Antigone (vers 474 à 511).

[Créon, qui dirige Thèbes, a édicté un décret interdisant que l'on enterre Polynice, frère d'Antigone et d'Ismène, parce qu'il a porté les armes contre sa cité. Antigone a transgressé cette loi.]

CRÉON
Apprends que c'est le manque de souplesse, le plus souvent, qui nous fait trébucher. Le fer massif, si tu le durcis au feu, tu le vois presque toujours éclater et se rompre. Mais je sais aussi qu'un léger frein a bientôt raison des chevaux rétifs. Oui, l'orgueil sied mal à qui dépend du bon plaisir d'autrui. Celle-ci savait parfaitement ce qu'elle faisait quand elle s'est mise au-dessus de la loi. Son forfait accompli, elle pèche une seconde fois par outrecuidance lorsqu'elle s'en fait gloire et sourit à son œuvre. En vérité‚ de nous deux, c'est elle qui serait l'homme si je la laissais triompher impunément. Elle est ma nièce, mais me touchât-elle par le sang de plus près que tous les miens, ni elle ni sa sœur n'échapperont au châtiment capital. Car j'accuse également Ismène d'avoir comploté avec elle cette inhumation. Qu'on l'appelle : je l'ai rencontrée tout à l'heure dans le palais l'air égaré, hors d'elle. Or ceux qui trament dans l'ombre quelque mauvais dessein se trahissent toujours par leur agitation... Mais ce que je déteste, c'est qu'un coupable, quand il se voit pris sur le fait, cherche à peindre son crime en beau.
ANTIGONE
Je suis ta prisonnière; tu vas me mettre à mort : que te faut-il de plus ?
CRÉON
Rien, ce châtiment me satisfait.
ANTIGONE
Alors pourquoi tardes-tu ? Tout ce que tu me dis m'est odieux, - je m'en voudrais du contraire - et il n'est rien en moi qui ne te blesse. En vérité, pouvais-je m'acquérir plus d'honneur qu'en mettant mon frère au tombeau ? Tous ceux qui m'entendent oseraient m'approuver, si la crainte ne leur fermait la bouche. Car la tyrannie, entre autres privilèges, peut faire et dire ce qu'il lui plaît.
CRÉON
Tu es seule, à Thèbes, à professer de pareilles opinions.
ANTIGONE, désignant le choeur.
Ils pensent comme moi, mais ils se mordent les lèvres.
CRÉON
Ne rougis-tu pas de t'écarter du sentiment commun ?
ANTIGONE
II n'y a point de honte à honorer ceux de notre sang.

 

Texte B - Jean Anouilh  Antigone, 1944.

CRÉON, la secoue
Te tairas-tu enfin ?
ANTIGONE
Pourquoi veux-tu me faire taire ? Parce que tu sais que j'ai raison ? Tu crois que je ne lis pas dans tes yeux que tu le sais ? Tu sais que j'ai raison, mais tu ne l'avoueras jamais parce que tu es en train de défendre ton bonheur en ce moment comme un os.
CRÉON
Le tien et le mien, oui, imbécile
ANTIGONE
Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu'il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n'est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, - et que ce soit entier - ou alors je refuse ! je ne veux pas être modeste, moi, me contenter d'un petit morceau si j'ai été bien sage. Je veux être de tout aujourd'hui et que cela soit aussi beau que quand j'étais petite - ou mourir.
CRÉON
Allez, commence, commence, comme ton père !
ANTIGONE
Comme mon père, oui ! Nous sommes de ceux qui posent les questions jusqu'au bout. Jusqu'à ce qu'il ne reste vraiment plus la petite chance d'espoir vivante, la plus petite chance d'espoir à étrangler. Nous sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir !
CRÉON
Tais-toi ! Si tu te voyais criant ces mots, tu es laide.

 

Texte C - Henry Bauchau : Antigone, 1997.

[C'est Antigone qui raconte.]

   Créon s'impatiente et ordonne à Ismène de prendre place de l'autre côté de la salle. Il y a de nouveau en face de nous la falaise ou le rempart livide derrière lequel se dissimulent le roi vautour et ses mangeurs de cadavres. Il énumère un à un les crimes de Polynice et déclare que la loi, condamnant les corps des traîtres à pourrir sans sépulture hors des murs de la cité, est la plus antique, la plus vénérable des lois de la Grèce.
   Repliée sur moi-même je me tais, comme le veut Ismène, je me tais de toutes mes forces.
   C'est en finissant que le Grand Proférateur1 énonce la véritable accusation :
   "Tout le monde à Thèbes m'obéit, sauf toi, une femme !"
   Ismène, d'un cillement des yeux, m'avertit : Nous y voilà !
   Nous y sommes, c'est vrai et je voudrais me taire encore mais cette fois je ne puis plus déguiser ma pensée. Mes yeux que le soleil fait larmoyer, ne peuvent plus discerner dans les formes de pierre le véritable Créon, et c'est à voix basse, peut-être pour lui seul, que je trouve la force de dire :
   "Je ne refuse pas les lois de la cité, ce sont des lois pour les vivants, elles ne peuvent s'imposer aux morts. Pour ceux-ci il existe une autre loi qui est inscrite dans le corps des femmes. Tous nos corps, ceux des vivants et ceux des morts, sont nés un jour d'une femme, ils ont été portés, soignés, chéris par elle. Une intime certitude assure aux femmes que ces corps, lorsque la vie les quitte, ont droit aux honneurs funèbres et à entrer à la fois dans l'oubli et l'infini respect. Nous savons cela, nous le savons sans que nul ne l'enseigne ou l'ordonne."
    La grande falaise royale s'élève et occupe tout l'horizon tandis qu'en face de moi le personnage crispé de Créon proclame :
    " A Thèbes il n'y a qu'une seule loi et jamais une femme n'y fera prévaloir la sienne."
    Il se tourne vers ses assesseurs :
    "Vous l'avez entendue, que dit la loi ?"
    Ils s'inclinent et leurs voix répondent en écho :
    "La mort."

1. Il s'agit de Créon.

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

  A partir de ces trois textes, vous caractériserez le personnage d'Antigone.

Il. Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire :
    Vous commenterez le texte C.
  • Dissertation :
    Réécrire, est-ce imiter ou innover ?
    Vous répondrez à cette question en un développement composé prenant appui sur les textes de ce corpus, sur les textes étudiés en classe et sur vos propres lectures.
  • Invention :
    Face à Antigone, Ismène sa sœur défend à son tour "les lois de la cité" (texte C). Écrivez le dialogue de type théâtral qui oppose les deux personnages.

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES S - ES

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes : 
Texte A - Paul Verlaine : «Mon rêve familier», Poèmes saturniens, 1866
Texte B - Robert Desnos : «J'ai tant rêvé de toi», «A la mystérieuse», Corps et biens, 1930
Texte C - Paul Eluard : «La Dame de carreau», Les Dessous d'une vie, 1926
Texte D - Claude Roy : «Tant», Le Voyage d'Automne, 1987.

 

Texte A - Paul Verlaine : «Mon rêve familier», Poèmes saturniens, 1866.

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? - Je l'ignore.
Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

 

Texte B - Robert Desnos : «J'ai tant rêvé de toi», «A la mystérieuse», Corps et biens, 1930.

  J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
  Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m'est chère ?
  J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués, en étreignant ton ombre, à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.
  Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années, je deviendrais une ombre sans doute.
  Ô balances sentimentales.
  J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps sans doute que je m'éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l'amour et toi, la seule qui compte aujourd'hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venus.
  J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu'il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu'à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l'ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie.

 

Texte C - Paul Eluard : «La Dame de carreau», Les Dessous d'une vie, 1926.

   Tout jeune, j'ai ouvert mes bras à la pureté. Ce ne fut qu'un battement d'ailes au ciel de mon éternité, qu'un battement de cœur amoureux qui bat dans les poitrines conquises. Je ne pouvais plus tomber.
  Aimant l'amour. En vérité, la lumière m'éblouit.
  J'en garde assez en moi pour regarder la nuit, toute la nuit, toutes les nuits.
  Toutes les vierges sont différentes. Je rêve toujours d'une vierge.
  A l'école, elle est au banc devant moi, en tablier noir. Quand elle se retourne pour me demander la solution d'un problème, l'innocence de ses yeux me confond à un tel point que, prenant mon trouble en pitié, elle passe ses bras autour de mon cou.
  Ailleurs, elle me quitte. Elle monte sur un bateau. Nous sommes presque étrangers l'un à l'autre, mais sa jeunesse est si grande que son baiser ne me surprend point.
  Ou bien, quand elle est malade, c'est sa main que je garde dans les miennes, jusqu'à en mourir, jusqu'à m'éveiller.
  Je cours d'autant plus vite à ses rendez-vous que j'ai peur de n'avoir pas le temps d'arriver avant que d'autres pensées me dérobent à moi-même.
  Une fois, le monde allait finir et nous ignorions tout de notre amour. Elle a cherché mes lèvres avec des mouvements de tête lents et caressants. J'ai bien cru, cette nuit-là, que je la ramènerais au jour.
  Et c'est toujours le même aveu, la même jeunesse, les mêmes yeux purs, le même geste ingénu de ses bras autour de mon cou, la même caresse, la même révélation.
  Mais ce n'est jamais la même femme.
  Les cartes ont dit que je la rencontrerai dans la vie, mais sans la reconnaître.
  Aimant l'amour.

 

Texte D - Claude Roy : «Tant», Le Voyage d'Automne, 1987.

Tant je l'ai regardée    caressée    merveillée
et tant j'ai dit son nom à voix haute et silence
le chuchotant au vent le confiant au sommeil
tant ma pensée sur elle s'est posée    reposée
mouette sur la voile au grand large de mer
que même si la route où  nous marchons l'amble
ne fut et ne sera qu'un battement de cil du temps
qui oubliera bientôt qu'il nous a vus ensemble
je lui dis chaque jour merci d'être là

et même séparés    son ombre sur un mur
s'étonne de sentir mon ombre qui l'effleure

Venise, mercredi 20 novembre 1985.

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

Justifiez le rapprochement entre les quatre poèmes.

Il. Vous traiterez ensuite un de ces sujets (16 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le biographique.
Texte : 
Colette : « Rêverie de nouvel an », Les Vrilles de la vigne, 1908.

Rêverie de Nouvel An.

  Toutes trois nous rentrons poudrées, moi, la petite bull1 et la bergère flamande... II a neigé dans les plis de nos robes, j'ai des épaulettes blanches, un sucre impalpable fond au creux du mufle camard2 de Poucette, et la bergère flamande scintille toute, de son museau pointu à sa queue en massue.
  Nous étions sorties pour contempler la neige, la vraie neige et le vrai froid, raretés parisiennes, occasions presque introuvables, de fin d'année... Dans mon quartier désert, nous avons couru comme trois folles, et les fortifications hospitalières, les fortifs3 décriées ont vu de l'avenue des Ternes au boulevard Malesherbes, notre joie haletante de chiens lâchés. Du haut du talus nous nous sommes penchées sur le fossé que comblait un crépuscule violâtre fouetté de tourbillons blancs; nous avons contemplé Levallois4 noir piqué de feux roses derrière un voile chenillé de mille et mille mouches blanches, vivantes, froides comme des fleurs effeuillées, fondantes sur les lèvres, sur les yeux, retenues un moment aux cils, au duvet des joues... Nous avons gratté de nos dix pattes une neige intacte, friable, qui fuyait sous notre poids avec un crissement caressant de taffetas. Loin de tous les yeux, nous avons galopé, aboyé, happé la neige au vol, goûté sa suavité de sorbet vanillé et poussiéreux...
  Assises maintenant devant la grille ardente nous nous taisons toutes trois. Le souvenir de la nuit, de la neige, du vent déchaîné derrière la porte, fond dans nos veines lentement et nous allons glisser à ce soudain sommeil qui récompense les marches longues...
  La bergère flamande, qui fume comme un bain de pieds, a retrouvé sa dignité de louve apprivoisée, son sérieux faux et courtois. D'une oreille, elle écoute le chuchotement de la neige au long des volets clos, de l'autre elle guette le tintement des cuillères dans l'office. Son nez effilé palpite, et ses yeux couleur de cuivre, ouverts droit sur le feu, bougent incessamment, de droite à gauche, de gauche à droite, comme si elle lisait... J'étudie, un peu défiante, cette nouvelle venue, cette chienne féminine et compliquée qui garde bien, rit rarement, se conduit en personne de sens et reçoit les ordres, les réprimandes sans mot dire, avec un regard impénétrable et plein d'arrière-pensées... Elle sait mentir, voler - mais elle crie, surprise, comme une jeune fille effarouchée et se trouve presque mal d'émotion. Où prit-elle, cette petite louve au rein bas, cette fille des champs wallons, sa haine des gens mal mis et sa réserve aristocratique ? Je lui offre sa place à mon feu et dans ma vie, et peut-être m'aimera-t-elle, elle qui sait déjà me défendre...
  Ma petite bull au cœur enfantin dort, foudroyée de sommeil, la fièvre au museau et aux pattes. La chatte grise n'ignore pas qu'il neige, et depuis le déjeuner je n'ai pas vu le bout de son nez, enfoui dans le poil de son ventre. Encore une fois me voici, en face de mon feu, de ma solitude, en face de moi-même...
  Une année de plus... A quoi bon les compter ? Ce jour de l'An parisien ne me rappelle rien des premier janvier de ma jeunesse; et qui pourrait me rendre la solennité puérile des jours de l'An d'autrefois ? La forme des années a changé pour moi, durant que, moi, je changeais. L'année n'est plus cette route ondulée, ce ruban déroulé qui depuis janvier, montait vers le printemps, montait, montait vers l'été pour s'y épanouir en calme plaine, en pré brûlant coupé d'ombres bleues, taché de géraniums éblouissants, - puis descendait vers un automne odorant, brumeux fleurant le marécage, le fruit mûr et le gibier, - puis s'enfonçait vers un hiver sec, sonore, miroitant d'étangs gelés, de neige rose sous le soleil... Puis le ruban ondulé dévalait, vertigineux, jusqu'à se rompre net devant une date merveilleuse, isolée, suspendue entre les deux années comme une fleur de givre : le jour de l'An...
   Une enfant très aimée, entre des parents pas riches, et qui vivait à la campagne parmi des arbres et des livres, et qui n'a connu ni souhaité les jouets coûteux : voilà ce que je revois, en me penchant ce soir sur mon passé... Une enfant superstitieusement attachée aux fêtes des saisons, aux dates marquées par un cadeau, une fleur, un traditionnel gâteau... Une enfant qui d'instinct ennoblissait de paganisme5 les fêtes chrétiennes, amoureuse seulement du rameau de buis, de l'oeuf rouge de Pâques, des roses effeuillées à la Fête-Dieu et des reposoirs - syringas, aconits, camomilles - du surgeon de noisetier sommé d'une petite croix, bénit à la messe de l'Ascension et planté sur la lisière du champ qu'il abrite de la grêle... Une fillette éprise du gâteau à cinq cornes, cuit et mangé le jour des Rameaux; de la crêpe, en carnaval; de l'odeur étouffante de l'église, pendant le mois de Marie...
   Vieux curé sans malice qui me donnâtes la communion, vous pensiez que cette enfant silencieuse, les yeux ouverts sur l'autel, attendait le miracle, le mouvement insaisissable de l'écharpe bleue qui ceignait la Vierge ? N'est-ce pas ? J'étais si sage ! ... II est bien vrai que je rêvais miracles, mais... pas les mêmes que vous. Engourdie par l'encens des fleurs chaudes, enchantée du parfum mortuaire, de la pourriture musquée des roses, j'habitais, cher homme sans malice, un paradis que vous n'imaginiez point, peuplé de mes dieux, de mes animaux parlants, de mes nymphes et de mes chèvre-pieds6... Et je vous écoutais parler de votre enfer, en songeant à l'orgueil de l'homme qui, pour ses crimes d'un moment, inventa la géhenne7 éternelle... Ah ! qu'il y a longtemps ! ...
  Ma solitude, cette neige de décembre, ce seuil d'une autre année ne me rendront pas le frisson d'autrefois, alors que dans la nuit longue je guettais !e frémissement lointain, mêlé aux battements de mon cœur, du tambour municipal, donnant, au petit matin du 1er janvier, l'aubade au village endormi. Ce tambour dans la nuit glacée, vers six heures, je le redoutais, je l'appelais du fond de mon lit d'enfant, avec une angoisse nerveuse proche des pleurs, les mâchoires serrées, le ventre contracté... Ce tambour seul, et non les douze coups de minuit, sonnait pour moi l'ouverture éclatante de la nouvelle année, l'avènement mystérieux après quoi haletait le monde entier, suspendu au premier rrran du vieux tapin8 de mon village.
  II passait, invisible dans le matin fermé, jetant aux murs son alerte et funèbre petite aubade et derrière lui une vie recommençait, neuve et bondissante vers douze mois nouveaux... Délivrée, je sautais de mon lit à la chandelle, je courais vers les souhaits, les baisers, les bonbons, les livres à tranches d'or... J'ouvrais la porte aux boulangers portant les cent livres de pain et jusqu'à midi, grave, pénétrée d'une importance commerciale, je tendais à tous les pauvres, les vrais et les faux, le chanteau9 de pain et le décime10, qu'ils recevaient sans humilité et sans gratitude...
   Matins d'hiver, lampe rouge dans la nuit, air immobile et âpre d'avant le lever du jour, jardin deviné dans l'aube obscure, rapetissé, étouffé de neige, sapins accablés qui laissiez, d'heure en heure, glisser en avalanches le fardeau de vos bras noirs, - coups d'éventail des passereaux effarés, et leurs jeux inquiets dans une poudre de cristal plus ténue, plus pailletée que la brume irisée d'un jet d'eau... O tous les hivers de mon enfance, une journée d'hiver vient de vous rendre à moi ! C'est mon visage d'autrefois que je cherche, dans ce miroir ovale saisi d'une main distraite, et non mon visage de femme, de femme jeune que sa jeunesse va bientôt quitter...
  Enchantée encore de mon rêve, je m'étonne d'avoir changé, d'avoir vieilli pendant que je rêvais... D'un pinceau ému je pourrais repeindre, sur ce visage-ci, celui d'une fraîche enfant roussie de soleil, rosie de froid, des joues élastiques achevées en un menton mince, des sourcils mobiles prompts à se plisser, une bouche dont les coins rusés démentent la courte lèvre ingénue... Hélas, ce n'est qu'un instant. Le velours adorable du pastel ressuscité s'effrite et s'envole... L'eau sombre du petit miroir retient seulement mon image qui est bien pareille, toute pareille à moi, marquée de légers coups d'ongle, finement gravée aux paupières, aux coins des lèvres, entre les sourcils têtus... Une image qui ne sourit ni ne s'attriste, et qui murmure, pour moi seule : « II faut vieillir. Ne pleure pas, ne joins pas des doigts suppliants, ne te révolte pas : il faut vieillir. Répète-toi cette parole, non comme un cri de désespoir, mais comme le rappel d'un départ nécessaire. Regarde-toi, regarde tes paupières, tes lèvres, soulève sur tes tempes les boucles de tes cheveux : dé‚jà tu commences à t'éloigner de ta vie, ne l'oublie pas, il faut vieillir !
  Eloigne-toi lentement, lentement, sans larmes; n'oublie rien ! Emporte ta santé, ta gaîté, ta coquetterie, le peu de bonté et de justice qui t'a rendu la vie moins amère; n'oublie pas ! Va-t'en parée, va-t'en douce, et ne t'arrête pas le long de la route irrésistible, tu l'essaierais en vain, - puisqu'il faut vieillir ! Suis le chemin, et ne t'y couche que pour mourir. Et quand tu t'étendras en travers du vertigineux ruban ondulé, si tu n'as pas laissé derrière toi un à un tes cheveux en boucles, ni tes dents une à une, ni tes membres un à un usés, si la poudre éternelle n'a pas, avant ta dernière heure sevré tes yeux de la lumière merveilleuse - si tu as, jusqu'au bout gardé dans ta main la main amie qui te guide, couche-toi en souriant, dors heureuse, dors privilégiée.

1. abréviation de bulldog, pour bouledogue, petit dogue à mâchoires saillantes.
2. qui a le nez plat et écrasé.
3. abréviation populaire pour désigner les fortifications.
4. commune située au nord-ouest de Paris.
5. religion des païens, culte polythéiste.
6. personnage mythique mi-homme mi-bête.
7. enfer dans le langage biblique.
8. celui qui bat du tambour.
9. morceau coupé à un grand pain.
10. dixième partie du franc, dix centimes.

 

QUESTIONS : (6 points)

1. Justifiez le titre de la nouvelle autobiographique de Colette, Rêverie de Nouvel An. (3 points)
2. Expliquez la métaphore du «ruban». Puis, montrez comment elle évolue au cours du texte. (3 points).

TRAVAUX D'ÉCRITURE : (14 points)
(Choisir un sujet parmi les trois proposés)

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CENTRES ÉTRANGERS
  SÉRIES GÉNÉRALES

 

Objet d'étude : Le biographique.
Textes : 
Texte A - Elisabeth Bélorgey, Autoportrait de Van Eyck, 2000.
Texte B -
J-J. Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, Première promenade, 1778.
Texte C - Albert Cohen, Le livre de ma mère, 1954.

 

Texte A - Elisabeth Bélorgey, Autoportrait de Van Eyck, 2000.

 [A la suite d'une agression par des brigands, le peintre flamand Van Eyck (1385 - 1441) ne perçoit plus les couleurs et craint de devenir aveugle. Il tente alors de retrouver par l'écriture l'expérience de la peinture.]

  Lors d'une de ces fêtes que le duc prisait, tout le monde dut paraître vêtu de gris, de noir et de blanc; soie pour les chevaliers, laine et drap pour les autres. Dans ce tableau strict, seul le fou Coquinet put s'agiter en rouge et or; ce jour-là, je fus saisi d'une tristesse vite mise au compte d'un rhume qui m'épuisait d'éternuements. A y réfléchir dans mon isolement de scribe, n'était-ce pas le pressentiment que ma vie, un jour, ressemblerait à cette composition endeuillée que l'éclat des perles n'égayait point ? Tristesse d'hier bien douce, en comparaison de celle d'aujourd'hui qui se creuse plus encore. Car, si fidèle en mes jeunes ans, si aiguisée par mon art, ma mémoire elle aussi se décolore peu à peu... Je m'en doutais, Livinia1 a été le signal de cet exil qui s'impose de jour en jour, de ligne en ligne... A présent mes rêves aussi se fondent dans le gris, et l'angoisse me tient éveillé de longues heures la nuit... Je recherche, je reconstitue, je reconstruis avec fébrilité en me raccrochant aux mots par habitude. Mais ce n'est pas cela, je suis obligé de réinventer, je me trahis pour continuer, je ferme de moins en moins les yeux, car si les souvenirs récents restent intacts, les plus anciens se fanent, je ne vois plus le verger de mon enfance qu'en noir et blanc... Livinia s'efface en ombre frêle... je rebâtis plus avec l'esprit qu'avec mes sensations..., et quand, trop las, je délaisse ce pénible essai d'écriture.., alors le suicide me paraît raisonnable... A quoi bon persévérer si je ne puis déjà plus sauver de l'oubli quelques fragments ? Faudra-t-il que ce naufrage recouvre tout, m'enfouisse en entier ? Devant l'inexorable progrès de cette lèpre, le découragement m'abat... puis la volonté panique d'arracher à ce néant quelques moments éclatants me remet au lutrin2, désespéré... ne serait-ce que pour savoir que j'ai été vivant... un temps... et je m'impose de continuer..., de traquer ce qui fut... mais j'y parviens de moins en moins.

1. Livinia : femme rencontrée par Van Eyck lors d'un séjour à la cour du Portugal et aimée passionnément. Il a dû la quitter pour revenir à Bruges.
2. me remet au travail d'écriture.

 

Texte B - J-J. Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, Première promenade, 1778.

  Seul pour le reste de ma vie, puisque je ne trouve qu'en moi la consolation, l'espérance et la paix, je ne dois ni ne veux plus m'occuper que de moi. C'est dans cet état que je reprends la suite de l'examen sévère et sincère que j'appelai jadis mes Confessions. Je consacre mes derniers jours à m'étudier moi-même et à préparer d'avance le compte que je ne tarderai pas à rendre de moi. Livrons-nous tout entier à la douceur de converser avec mon âme puisqu'elle est la seule que les hommes ne puissent m'ôter. Si à force de réfléchir sur mes dispositions intérieures je parviens à les mettre en meilleur ordre et à corriger le mal qui peut y rester, mes méditations ne seront pas entièrement inutiles, et quoique je ne sois plus bon à rien sur la terre, je n'aurai pas tout à fait perdu mes derniers jours. Les loisirs de mes promenades journalières ont souvent été remplis de contemplations charmantes dont j'ai regret d'avoir perdu le souvenir. Je fixerai par l'écriture celles qui pourront me venir encore; chaque fois que je les relirai m'en rendra la jouissance. J'oublierai mes malheurs, mes persécuteurs, mes opprobres, en songeant au prix qu'avait mérité mon cœur.
 Ces feuilles ne seront proprement qu'un informe journal de mes rêveries. Il y sera beaucoup question de moi parce qu'un solitaire qui réfléchit s'occupe nécessairement beaucoup de lui-même. Du reste toutes les idées étrangères qui me passent par la tête en me promenant y trouveront également leur place. Je dirai ce que j'ai pensé tout comme il m'est venu et avec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d'ordinaire avec celles du lendemain. Mais il en résultera toujours une nouvelle connaissance de mon naturel et de mon humeur par celle des sentiments et des pensées dont mon esprit fait sa pâture journalière dans l'étrange état où je suis. Ces feuilles peuvent donc être regardées comme un appendice de mes Confessions, mais je ne leur en donne plus le titre, ne sentant plus rien à dire qui puisse le mériter.

 

Texte C - Albert Cohen, Le Livre de ma mère, 1954.

 O toi, la seule, mère, ma mère et de tous les hommes, toi seule, notre mère, mérites notre confiance et notre amour. Tout le reste, femmes, frères, sœurs, enfants, amis, tout le reste n'est que misère et feuille emportée par le vent.
 Il y a des génies de la peinture et je n'en sais rien et je n'irai pas y voir et ça ne m'intéresse absolument pas et je n'y connais rien et je n'y veux rien connaître. Il y a des génies de la littérature et je le sais et la comtesse de Noailles1 n'est pas l'un d'eux, ni celui-ci, ni celui-là surtout. Mais ce que je sais plus encore, c'est que ma mère était un génie de l'amour. Comme la tienne, toi qui me lis. Et je me rappelle tout, tout, ses veilles, toute la nuit, auprès de moi malade, sa bouleversante indulgence, et la belle bague qu'elle avait, avec quelque regret mais avec la faiblesse de l'amour, si vite accepté de m'offrir. Elle était si vite vaincue par son écervelé de vingt ans. Et ses secrètes économies, à moi seul destinées quand j'étais étudiant, et toutes ses combines pour que mon père n'apprenne pas mes folies et ne se fâche pas contre le fils dépensier. Et sa naïve fierté, lorsque le rusé tailleur lui avait dit, pour l'embobiner, que son fils de treize ans avait « du cachet ». Comme elle avait savouré ce mot affreux. Et ses doigts secrètement en cornes contre le mauvais œil quand des femmes regardaient son petit garçon de merveille. Et, durant ses séjours à Genève, sa valise toujours pleine de douceurs, ces douceurs qu'elle appelait « consolations de la gorge » et qu'elle achetait secrètement, en prévision de quelque envie subite de ma part. Et sa main qu'elle me tendait soudain, brusquement, pour serrer la mienne comme à un ami. « Mon petit kangourou », me disait-elle. Tout cela est si proche. C'était il y a quelques milliers d'heures.

1. Anna de Noailles (1876-1933) publia plusieurs recueils de poésie qui ont mal supporté l'épreuve du temps.

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

Pour chacun des textes, vous reformulerez en quelques lignes ce qui justifie le projet autobiographique.

Il. Vous traiterez ensuite un de ces sujets (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : L'épistolaire.
Textes : 
Texte A - Lettre de Voltaire au Parlement de Toulouse
Texte B - Lettre de Napoléon à Joséphine
Texte C -
Lettre de Victor Hugo à Juliette Drouet
Texte D - Lettre de François Truffaut à Jean-Louis Bory.

 

Texte A - Lettre de Voltaire au Parlement de Toulouse.

 [L'affaire Sirven chevauche l'affaire Calas. Elle éclate en décembre 1761 quand on retrouve, noyée dans un puits, la fille cadette des Sirven, faible d'esprit et convertie au catholicisme. Décrétés d'arrestation le 19 janvier 1762, les Sirven gagnèrent la Suisse, et furent pendus en effigie le 11 septembre. Il fallut l'installation forcée, à Toulouse, d'un parlement dévoué au roi (dans le cadre de la réforme Maupéou) pour obtenir leur acquittement en 1771. Mais le Conseil du roi avait d'abord rejeté la requête des Sirven. Il s'agit sans doute ici d'uns lettre ouverte, adressée à ... Pierre Desinnocends, conseiller au parlement de Toulouse.]

A.M.***
CONSEILLER AU PARLEMENT DE TOULOUSE

A Ferney, 19 avril [1765]

  Monsieur, je ne vous fais point d'excuse de prendre la liberté de vous écrire sans avoir l'honneur d'être connu de vous. Un hasard singulier avait conduit dans mes retraites, sur les frontières de la Suisse, les enfants du malheureux Calas ; un autre hasard y amène la famille Sirven, condamnée à Castres, sur l'accusation ou plutôt le soupçon du même crime qu'on imputait aux Calas.
  Le père et la mère sont accusés d'avoir noyé leur fille dans un puits, par principe de religion. Tant de parricides ne sont pas heureusement dans la nature humaine ; il peut y avoir eu des dépositions formelles contre les Calas ; il n'y en a aucune contre les Sirven. J'ai vu le procès-verbal, j'ai longuement interrogé cette famille déplorable ; je peux vous assurer, monsieur, que je n'ai jamais vu tant d'innocence accompagnée de tant de malheurs : c'est l'emportement du peuple du Languedoc contre les Calas qui détermina la famille Sirven à fuir dès qu'elle se vit décrétée. Elle est actuellement errante, sans pain, ne vivant que de la compassion des étrangers. Je ne suis pas étonné qu'elle ait pris le parti de se soustraire à la fureur du peuple, mais je crois qu'elle doit avoir confiance dans l'équité de votre parlement.
  Si le cri public, le nombre des témoins abusés par le fanatisme, la terreur, et le renversement d'esprit qui peut empêcher les Calas de se bien défendre, firent succomber Calas le père, il n'en sera pas de même des Sirven. La raison de leur condamnation est dans leur fuite, ils sont jugés par contumace et c'est à votre rapport, monsieur, que la sentence a été confirmée par le parlement.
  Vous avez sous vos yeux toutes les pièces du procès : oserais-je vous supplier, monsieur, de les revoir ? Je suis persuadé que vous ne trouverez pas la plus légère preuve contre le père et la mère ; en ce cas, monsieur, j'ose vous conjurer d'être leur protecteur.
  Me serait-il permis de vous demander encore une autre grâce ? c'est de faire lire ces mêmes pièces à quelques-uns des magistrats vos confrères. Si je pouvais être sûr que ni vous ni eux n'avez trouvé d'autre motif de la condamnation des Sirven que leur fuite ; si je pouvais dissiper leurs craintes, uniquement fondées sur les préjugés du peuple, j'enverrais à vos pieds cette famille infortunée, digne de toute votre compassion : car, monsieur, si la populace des catholiques superstitieux croit les protestants capables d'être parricides par piété, les protestants croient qu'on veut les rouer tous par dévotion, et je ne pourrais ramener les Sirven que par la certitude entière que leurs juges connaissent leur procès et leur innocence. J'aurais le bonheur de prévenir l'éclat d'un nouveau procès au Conseil du roi, et de vous donner en même temps une preuve de ma confiance en vos lumières et en vos bontés. Pardonnez cette démarche que ma compassion pour les malheureux et ma vénération pour le parlement et pour votre personne me font faire du fond de mes déserts.

[Pour ne pas compromettre sa campagne en cours en faveur des Calas, plus à plaindre, Voltaire attendit jusqu'en 1765 pour demander un mémoire à Elie de Beaumont (qu'il ne reçut qu'à la fin 1766, car l'avocat plaidait une affaire personnelle ...contre des protestants !). En attendant le mémoire, Voltaire rédigea en 1766 un « Avis au public sur les parricides imputés aux Calas et aux Sirven », qu'il envoya à des princes allemands pour recueillir le nerf de la guerre et des grandes causes.]

 

Texte B - Lettre de Napoléon à Joséphine.

Paris, 1795.

  Je me réveille plein de toi. Ton portrait et le souvenir de l'enivrante soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur ! Vous fâchez-vous ? Vous vois-je triste ? Etes-vous inquiète ? Mon âme est brisée de douleur et il n'est point de repos pour votre ami... Mais en est-il donc davantage pour moi, lorsque, me livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur, une flamme qui me brûle. Ah ! c'est cette nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n'est pas vous ! Tu pars à midi, je te verrai à trois heures. En attendant, mia dolce amor, reçois un millier de baisers mais ne m'en donne pas, car ils brûlent mon sang.

 

Texte C -  Lettre de Victor Hugo à Juliette Drouet.

21 mai 1844 : « Tu mérites le ciel ».

  Que veux-tu que je t'écrive ? Que veux-tu que je te dise ? Je suis plein de toi. Depuis plus de onze ans, n'as-tu pas mon souffle, mon sang, ma vie ? Que puis-je t'apprendre que tu ne saches ? N'es-tu pas au commencement et à la fin de toutes mes pensées ? 0 ma bien-aimée, il me semble que tu es devenue moi-même, et que quand je te parle, je parle à mon âme. - Lis donc ce qui est en moi et vois comme je t'aime.
  Tu as été longtemps ma joie ; maintenant tu es ma consolation. Ton regard est si charmant, ton sourire est si ineffable et si doux, tu répands autour de toi un tel rayonnement de grâce, de dévouement et d'amour que j'oublie mon deuil et que je sors de ma nuit en te regardant ! Tout frappé et tout brisé que je suis, il me semble, quand je suis près de toi, qu'il peut encore entrer un peu de lumière dans mes yeux et un peu de bonheur dans mon âme ! - Je t'aime, mon pauvre ange ! Tu as tous les trésors qu'une femme peut avoir dans le cœur et dans l'esprit. Tu es riche, va ! Tu t'es élevée par le plus noble amour à la plus haute vertu.
  Toi qui m'as ôté tant de jours de deuil, toi qui m'as fait tant de jours de fête, aie un jour de fête aujourd'hui ! Sois heureuse comme tu es bénie ! Sois heureuse comme tu es bonne ! Sois heureuse comme tu es aimée ! Ecarte de ton beau front et de ton grand cœur les petits chagrins du moment, les ombres, les nuages qui passent ! Tu mérites le ciel. Je voudrais que Dieu te le donnât sans t'ôter à moi ! Qu'il te fît ange en te laissant femme ! - Je t'aime !

 

Texte D -  Lettre de François Truffaut à Jean-Louis Bory.

[François Truffaut est le chef de file des réalisateurs qui ont formé la « Nouvelle Vague ». Son premier film, Les 400 coups, lui a valu un succès immédiat. Jean-Louis Bory, critique de cinéma et lui-même romancier, a reproché dans un article à F. Truffaut de s'être « fait ramasser par le système ». F. Truffaut lui répond.]

  Mon cher Jean-Louis Bory, nous avons un point commun : celui d'avoir débuté par notre plus grand succès. Vous avez eu la joie d'être tout de suite édité et reconnu, moi aussi. Ensuite, vous avez publié beaucoup de livres chez différents éditeurs, on ne vous a jamais refusé un manuscrit parce que, dès le début, vous aviez fait vos preuves. Supposons que vous lisiez un jour dans un journal : "La véritable littérature d'aujourd'hui est constituée des manuscrits refusés par les éditeurs, des livres édités à compte d'auteur et des brochures ronéotées : Genet s'est tu en 1968 ; quant à Sartre, Bory, Cayrol, Rezvani, ils se sont laissé ramasser par le système." Ne penseriez-vous pas : "Voilà un type qui mélange tout et qui confond le contenant et le contenu ?" Vous n'êtes pas un auteur "marginal", vous êtes un écrivain professionnel ; on publie vos livres parce qu'ils sont bons, que vous avez une audience et que le tirage espéré permet de rembourser l'investissement initial. Vrai ou faux ? S'ils ne se vendent pas dans les gares aussi bien que Simenon ou Guy des Cars, vos livres s'achètent dans les drugstores et ils n'en sont pas moins bons pour autant. Vrai ou faux ? Je peux me tromper, mais j'ai l'impression d'être un metteur en scène de cinéma qui travaille dans le même esprit que vous comme écrivain : nous choisissons librement nos sujets, nous les traitons à notre idée et nous les mettons en circulation. [... ] Bons ou mauvais, mes films sont ceux que j'ai voulu faire et seulement ceux-là. Je les ai tournés avec les acteurs - connus ou inconnus - que j'ai choisis et que j'aimais. [ ... ] Je vous envoie cette lettre, car, lorsque vous parlez des films au "Masque et la Plume"1, votre façon de les décrire me rappelle un homme que j'adorais, Audiberti ; j'espère que vous avez aussi sa bonne foi.
François Truffaut

1. [Le Masque et la Plume : émission de radio consacrée au cinéma, dont Jean-Louis Bory était un habitué.]

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante : (4 points)

Précisez la visée de l'auteur de chacune de ces lettres. Vous justifierez votre réponse en relevant quelques procédés caractéristiques.

Il. Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets  : (16 points)

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le biographique.
Textes : 
Texte A - Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, 1975.
Texte B - Patrick Modiano, Livret de famille, 1977.
Texte C -
Annie Ernaux, Une femme, 1987.

 

Texte A - Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, 1975.

 Deux photos.

 La première a été faite par Photofeder, 47, boulevard de Belleville, Paris, 11e. Je pense qu'elle date de 1938. Elle nous montre, ma mère et moi, en gros plan. La mère et l'enfant donnent l'image d'un bonheur que les ombres du photographe exaltent. Je suis dans les bras de ma mère. Nos tempes se touchent. Ma mère a des cheveux sombres gonflés par-devant et retombant en boucles sur sa nuque. Elle porte un corsage imprimé à motifs floraux, peut-être fermé par un clip. Ses yeux sont plus sombres que les miens et d'une forme légèrement plus allongée. Ses sourcils sont très fins et bien dessinés. Le visage est ovale, les joues bien marquées. Ma mère sourit en découvrant ses dents, sourire un peu niais qui ne lui est pas habituel, mais qui répond sans doute à la demande du photographe.
  J'ai des cheveux blonds avec un très joli cran sur le front (de tous les souvenirs qui me manquent, celui-là est peut-être celui que j'aimerais le plus fortement avoir: ma mère me coiffant, me faisant cette ondulation savante). Je porte une veste (ou une brassière, ou un manteau) de couleur claire, fermée jusqu'au cou, avec un petit col surpiqué. J'ai de grandes oreilles, des joues rebondies, un petit menton, un sourire et un regard de biais déjà très reconnaissables.

  La deuxième photo porte au dos trois mentions : la première, à moitié découpée (car j'ai un jour, stupidement, émargé totalement la plupart de ces photographies), est de la main d'Esther et peut se lire : Vincennes, 1939; la seconde, de ma main, au crayon bille bleu, indique : 1939; la troisième, au crayon noir, écriture inconnue, peut vouloir dire "22" (le plus vraisemblable étant qu'il s'agit d'une inscription du photographe qui la développa). C'est l'automne. Ma mère est assise, ou plus précisément appuyée à une sorte de cadre métallique dont on aperçoit derrière elle les deux montants horizontaux et qui semble être dans le prolongement d'une clôture en pieux de bois et fils de fer comme on en rencontre fréquemment dans les jardins parisiens. Je me tiens debout près d'elle, à sa gauche - à droite sur la photo -, et sa main gauche gantée de noir s'appuie sur mon épaule gauche. A l'extrême droite, il y a quelque chose qui est peut-être le manteau de celui qui est en train de prendre la photo (mon père ?).
  Ma mère a un grand chapeau de feutre entouré d'un galon, et qui lui couvre les yeux. Une perle est passée dans le lobe de son oreille. Elle sourit gentiment en penchant très légèrement la tête vers la gauche. La photo n'ayant pas été retouchée, comme c'est très certainement le cas pour la précédente, on voit qu'elle a un gros grain de beauté près de la narine gauche (à droite sur la photo). Elle porte un manteau à grands revers, en drap sombre, ouvert sur un corsage sans doute en rayonne, à col rond, fermé par sept gros boutons blancs, le septième étant à peine visible, une jupe grise à très fines rayures qui descend jusqu'à mi-mollets, des bas peut-être également gris et d'assez curieuses chaussures à trépointe1, semelle épaisse de crêpe, haute empeigne2 et gros lacets de cuir terminés par des sortes de glands.
 J'ai un béret, un manteau sombre à col raglan fermé par deux gros boutons de cuir et qui me descend à mi-cuisses, les genoux nus, des chaussettes de laine sombre roulées sur mes chevilles et des petites bottines, peut-être cirées, à un seul bouton.
  Mes mains sont potelées et mes joues rebondies. J'ai de grandes oreilles, un petit sourire triste et la tête légèrement penchée vers la gauche.
  A l'arrière-plan, il y a des arbres qui ont déjà perdu pas mal de feuilles et une petite fille qui porte un manteau clair avec un tout petit col de fourrure.

1. trépointe : bande de cuir souple servant de support ou de renfort.
2. empeigne : partie avant de la tige d'une chaussure du cou-de-pied à la pointe.

 

Texte B - Patrick Modiano, Livret de famille, 1977.

  J'ai conservé une photo au format si petit que je la scrute à la loupe pour en discerner les détails. Ils sont assis l'un à côté de l'autre, sur le divan du salon, ma mère un livre à la main droite, la main gauche appuyée sur l'épaule de mon père qui se penche et caresse un grand chien noir dont je ne saurais dire la race.
  Ma mère porte un curieux corsage à rayures et à manches longues, ses cheveux blonds lui tombent sur les épaules. Mon père est vêtu d'un costume clair. Avec ses cheveux bruns et sa moustache fine, il ressemble ici à l'aviateur américain Howard Hughes. Qui a bien pu prendre cette photo, un soir de l'Occupation ? Sans cette époque, sans les rencontres hasardeuses et contradictoires qu'elle provoquait, je ne serais jamais né. Soirs où ma mère, dans la chambre du cinquième, lisait ou regardait par la fenêtre. En bas, la porte d'entrée faisait un bruit métallique en se refermant. C'était mon père qui revenait de ses mystérieux périples. Ils dînaient tous les deux, dans la salle à manger d'été du quatrième. Ensuite, ils passaient au salon, qui servait de bureau à mon père. Là, il fallait tirer les rideaux, à cause de la Défense passive. Ils écoutaient la radio, sans doute, et ma mère tapait à la machine, maladroitement, les sous-titres qu'elle devait remettre chaque semaine à la Continental. Mon père lisait Corps et Âmes ou les Mémoires de Bülow. Ils parlaient, ils faisaient des projets. Ils avaient souvent des fous rires.
  Un soir, ils étaient allés au théâtre des Mathurins voir un drame intitulé Solness le Constructeur et ils s'enfuirent de la salle en pouffant. Ils ne maîtrisaient plus leur fou rire. Ils continuaient à rire aux éclats sur le trottoir, tout près de la rue Greffulhe où se tenaient les policiers qui voulaient la mort de mon père. Quelquefois, quand ils avaient tiré les rideaux du salon et que le silence était si profond qu'on entendait le passage d'un fiacre ou le bruissement des arbres du quai, mon père ressentait une vague inquiétude, j'imagine. La peur le gagnait, comme en cette fin d'après-midi de l'été 43. Une pluie d'orage tombait et il était sous les arcades de la rue de Rivoli. Les gens attendaient en groupes compacts que la pluie s'arrêtât. Et les arcades étaient de plus en plus obscures. Climat d'expectative1, de gestes en suspens, qui précède les rafles. Il n'osait pas parler de sa peur. Lui et ma mère étaient deux déracinés, sans la moindre attache d'aucune sorte, deux papillons dans cette nuit du Paris de l'Occupation où l'on passait si facilement de l'ombre à une lumière trop crue et de la lumière à l'ombre.

1. expectative : climat d'attente incertaine.

 

Texte C - Annie Ernaux, Une femme, 1987.

 Ils se sont mariés en 1928.
 Sur la photo de mariage, elle a un visage régulier de madone, pâle, avec deux mèches en accroche-coeur, sous un voile qui enserre la tête et descend jusqu'aux yeux. Forte des seins et des hanches, de jolies jambes (la robe ne couvre pas les genoux). Pas de sourire, une expression tranquille, quelque chose d'amusé, de curieux dans le regard. Lui, petite moustache et nœud papillon, paraît beaucoup plus vieux. Il fronce les sourcils, l'air anxieux, dans la crainte peut-être que la photo ne soit mal prise. Il la tient par la taille et elle lui a posé la main sur l'épaule. Ils sont dans un chemin, au bord d'une cour avec de l'herbe haute. Derrière eux, les feuillages de deux pommiers qui se rejoignent leur font un dôme. Au fond, la façade d'une maison basse. C'est une scène que j'arrive à sentir, la terre sèche du chemin, les cailloux affleurant, l'odeur de la campagne au début de l'été. Mais ce n'est pas ma mère. J'ai beau fixer la photo longtemps, jusqu'à l'hallucinante impression de croire que les visages bougent, je ne vois qu'une femme lisse, un peu empruntée dans un costume de film des années vingt. Seules, sa main large serrant les gants, une façon de porter haut la tête, me disent que c'est elle.

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord aux deux questions suivantes (6 points) :

1. Étudiez et comparez les rôles de la photo dans chacun de ces textes.
2. Étudiez les valeurs que prend le présent dans ces trois textes. Vous éviterez de traiter les textes séparément.

Il. Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets : (14 points)

 

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