Aux termes de ton ou de tonalité,
longtemps employés pour désigner l'impression particulière ressentie par le
lecteur devant un texte, on préfère aujourd'hui le terme de registre, qu'il
conviendra donc d'éviter de confondre avec le registre de langue (soutenu,
vulgaire ....). Depuis l'Antiquité, la production littéraire a été l'objet de
tentatives de classification autour des attitudes "graves" ou "plaisantes" qui
président à leur élaboration et qu'elles appellent chez le récepteur. « On
est donc conduit à désigner comme « registres », ces « attitudes» qui correspondent
à des façons fondamentales de ressentir.»
(Documents d'accompagnement des programmes de Seconde et Première, septembre 2001). On l'aura compris ; le registre correspond à la
nature particulière de l'émotion que le texte vise à communiquer indépendamment du «
genre » dans lequel il s'inscrit : ainsi un texte romanesque peut être traversé du
registre épique, le registre réaliste peut caractériser tel passage d'une épopée, etc.
Nous proposons ci-dessous un bref lexique des principaux registres accompagnés de
textes qui pourront aussi bien servir d'exemples que de supports d'exercices. Pour la
plupart d'entre eux, il conviendra de se reporter ponctuellement à notre page sur les genres littéraires : en effet, certains de ceux-ci
ont disparu (épopée, tragédie) et ne survivent que par leurs registres. D'autre part,
les textes que nous avons choisis sont systématiquement empruntés à des genres où ces
registres peuvent être inattendus.
Origine : l'adjectif burlesque (du latin burla, plaisanterie)
désigne un comique outré. Sous sa forme substantivée, il désigne un style très prisé
au XVII° siècle qui traitait un sujet noble de manière familière.
Très voisin, le registre héroï-comique traite, lui, un sujet vulgaire de
manière noble (Boileau, Le Lutrin).
Vocabulaire: familier, voire vulgaire pour traiter un sujet noble, il peut
être à l'inverse délicat et précieux pour traiter un sujet vulgaire.
Formes : le burlesque, volontiers narratif, consiste à caricaturer les situations,
à travestir les individus (humanisation des dieux, animalisation des hommes). Les
situations les plus grossières, violemment contrastées, peuvent être racontées de
manière mécanique.
Exemple
:
le registre burlesque dans la
chanson :
Georges
Brassens, Hécatombe (1953).
Au marché de
Briv'-la-Gaillarde
A propos de bottes d'oignons,
Quelques douzaines de gaillardes
Se crêpaient un jour le chignon.
A pied, à cheval, en voiture
Les gendarmes mal inspirés
Vinrent pour tenter l'aventure
D'interrompre l'échauffourée.
Or, sous tous les cieux
sans vergogne,
C'est un usag' bien établi,
Dès qu'il s'agit d' rosser les cognes
Tout le mond' se réconcilie.
Ces furies perdant tout' mesure
Se ruèrent sur les guignols,
Et donnèrent je vous l'assure
Un spectacle assez croquignol.
En voyant ces braves pandores
Être à deux doigts de succomber,
Moi, j' bichais car je les adore
Sous la forme de macchabées
De la mansarde où je réside
J'excitais les farouches bras
Des mégères gendarmicides
En criant: "Hip, hip, hip, hourra !"
Frénétiqu'
l'une d'elles attache
Le vieux maréchal des logis
Et lui fait crier: "Mort aux vaches,
Mort aux lois, vive l'anarchie !"
Une autre fourre avec rudesse
Le crâne d'un de ces lourdauds
Entre ses gigantesques fesses
Qu'elle serre comme un étau.
La plus grasse de ses
femelles
Ouvrant son corsag' dilaté
Matraque à grands coups de mamelles
Ceux qui passent à sa portée.
Ils tombent, tombent, tombent, tombent,
Et s'lon les avis compétents
Il paraît que cett' hécatombe
Fut la plus bell' de tous les temps.
Jugeant enfin que leurs victimes
Avaient eu leur content de gnons,
Ces furies comme outrage ultime
En retournant à leurs oignons,
Ces furies à peine si j'ose
Le dire tellement c'est bas,
Leur auraient mêm' coupé les choses
Par bonheur ils n'en avaient pas.
Formes : quelles qu'en soient les formes (voyez notre notice sur
le genre comique), c'est toujours d'un
décalage qu'est fait le comique : décalage entre la souplesse du vivant et le mécanisme
d'une situation; décalage entre l'apparence de sérieux et le ridicule ou l'énormité du
propos (humour). Le comique est toujours pour cela, à des degrés divers, dominé par un
registre parodique. Il manifestera ce décalage par l'alliance de termes au niveau de
langue différent, par les jeux de mots, l'utilisation incongrue d'un vocabulaire et d'une
syntaxe (lexique précieux appliqué à une situation triviale). Le registre comique naît
souvent aussi de reprises parodiques (pastiche et parodie littéraires,
clichés détournés).
Exemple :
le registre comique dans le roman :
Raymond Queneau,
Zazie dans le métro, XIV,1959. Quels sont les registres
ici parodiés ?
[Gabriel
présente son numéro de strip-tease.]
- Alors, mes agneaux et
vous mes brebis mesdames, vous allez enfin avoir un aperçu de mes talents. Depuis
longtemps certes vous savez, et quelques-uns d'entre vous ne l'ignorent plus depuis peu,
que j'ai fait de l'art chorégraphique le pis principal de la mamelle de mes revenus. Il
faut bien vivre, n'est-ce pas ? Et de quoi vit-on ? je vous le demande. De l'air du temps
bien sûr - du moins en partie, dirai-je, et l'on en meurt aussi - mais plus capitalement
de cette substantifique moelle qu'est le fric. Ce produit mellifluent, sapide et polygène
s'évapore avec la plus grande facilité cependant qu'il ne s'acquiert qu'à la sueur de
son front du moins chez les esploités de ce monde dont je suis et dont le premier se
prénomme Adam que les Élohim tyrannisèrent comme chacun sait. Bien que sa planque en
Éden ne semble pas onéreuse pour eux aux yeux et selon le jugement des humains actuels,
ils l'envoyèrent aux colonies gratter le sol pour y faire pousser le pamplemousse tandis
qu'ils interdisaient aux hypnotiseurs d'aider la conjointe dans ses parturitions et qu'ils
obligeaient les ophidiens à mettre leurs jambes à leur cou. Billevesées, bagatelles et
bibleries de mes deux. Quoi qu'il en soit j'ai oint la jointure de mes genous avec la dite
sueur de mon front et c'est ainsi qu'édénique et adamiaque, je gagne ma croûte. Vous
allez me voir en action dans quelques instants, mais attention ! ne vous y trompez pas, ce
n'est pas du simple sliptize que je vous présenterai, mais de l'art ! De l'art avec un
grand a, faites bien gaffe ! De l'art en quatre lettres, et les mots de quatre lettres
sont incontestablement supérieurs et aux mots de trois lettres, qui charrient tant de
grossièreté à travers le majestueux courant de la langue française, et aux mots de
cinq, qui n'en véhiculent pas moins. Arrivé au terme de mon discours, il ne me reste
plus qu'à vous manifester toute ma gratitude et toute ma reconnaissance pour les
applaudissements innombrables que vous ferez crépiter en mon honneur et pour ma plus
grande gloire. Merci ! D'avance, merci ! Encore une fois, merci !
DIDACTIQUE
Vocabulaire : il
peut être technique, en tout cas référentiel, puisqu'il s'agit toujours par ce registre
d'apporter au lecteur des informations circonstanciées ou de lui enseigner un certain
type de comportement (voyez
définition et exemple
sur la page consacrée aux registres du texte argumentatif. Nous avons d'autre part, dans
notre lexique des genres littéraires, proposé une classification de certains types
d'uvres dans le
genre didactique.)
Formes : elles
seront volontiers injonctives (recettes, modes d'emploi), la fonction impressive
conjuguée avec la fonction référentielle. La phrase restera brève et claire,
facilitant la compréhension du message.
Exemple
:le registre didactique dans le
roman : Boris Vian, L'Écume
des jours, I, 1947.
[Colin
explique à Chick le fonctionnement de son « pianocktail ».]
- Il marche ? demanda
Chick.
- Parfaitement. J'ai eu du mal à le mettre au point, mais le résultat dépasse mes
espérances. J'ai obtenu à partir de la Black and Tan Fantasy, un mélange
vraiment ahurissant.
- Quel est ton principe ? demanda Chick.
- A chaque note, dit Colin, je fais correspondre un alcool, une liqueur ou un aromate. La
pédale forte correspond à l'uf battu et la pédale faible à la glace. Pour l'eau
de Seltz, il faut un trille dans le registre aigu. Les quantités sont en raison directe
de la durée : à la quadruple croche équivaut le seizième d'unité, à la noire
l'unité, à la ronde la quadruple unité. Lorsque l'on joue un air lent, un système de
registre est mis en action, de façon que la dose ne soit pas augmentée - ce qui
donnerait un cocktail trop abondant - mais la teneur en alcool. Et, suivant la durée de
l'air, on peut, si l'on veut, faire varier la valeur de l'unité, la réduisant, par
exemple au centième, pour pouvoir obtenir une boisson tenant compte de toutes les
harmonies au moyen d'un réglage latéral.
- C'est compliqué, dit Chick.
- Le tout est commandé par des contacts électriques et des relais. Je ne te donne pas de
détails, tu connais ça. Et d'ailleurs, en plus, le piano fonctionne réellement.
- C'est merveilleux ! dit Chick.
- Il n'y a qu'une chose gênante, dit Colin, c'est la pédale forte pour l'uf battu.
J'ai dû mettre un système d'enclenchement spécial, parce que lorsqu'on joue un morceau
trop «hot», il tombe des morceaux d'omelette dans le cocktail, et c'est dur à avaler.
Je modifierai ça. Actuellement, il suffit de faire attention. Pour la crème fraîche,
c'est le sol grave.
- Je vais m'en faire un sur Loveless Love, dit Chick. Ça va être terrible.
ÉLÉGIAQUE
Vocabulaire :
l'élégie (du grec elegeia) désigne un poème lyrique où s'exprime un
chant funèbre plaintif. Fort à l'honneur dans l'Antiquité, il est adopté par
les poètes du XVIème siècle et traite alors des passions amoureuses. Le
lexique est au service de l'expression de sentiments mélancoliques (méditations sur la mort, tourments engendrés par l'amour). La peinture de
la nature figure aussi parmi les thèmes les plus caractéristiques du genre.
Formes :
élisant exclusivement la forme poétique, l'élégie est la plupart du temps
une plainte. Le registre élégiaque met ainsi en avant la subjectivité d'un
épanchement presque toujours lié à un destinataire. Le développement de la
méditation déplorative est ample et pathétique. La forme, même si elle varie
beaucoup, est toujours harmonieuse : le travail effectué sur le rythme, les
sonorités et les images privilégie l'esthétique et la plastique.
Exemple
:
le registre élégiaque dans le
calligramme : Guillaume Apollinaire, Calligrammes, 1918.
ÉPIQUE
Vocabulaire : la
célébration des prouesses et des exploits est caractéristique de l'épopée (voir notre
notice sur
le genre épique). Pour cela,
le vocabulaire sera emprunté au lexique guerrier. L'exaltation des vertus héroïques
s'inscrira aussi dans le vocabulaire mélioratif des qualités morales (sacrifice,
énergie, hauteur stoïque : voir
les vertus du
héros). Parce qu'il est confronté à des obstacles surhumains ou des déchaînements
cosmiques, le héros épique est souvent accompagné d'un vocabulaire mythologique
et panthéiste.
Formes :
elles visent à susciter l'admiration et concourent donc, par les ressources de la
description, à amplifier les forces en présence. Dressées l'une contre l'autre de
manière manichéenne, elles sont violemment mises en valeur par l'ampleur des phrases,
les verbes de mouvement en cascade, les rythmes (anaphores). Les images sont choisies
parmi celles de l'amplification (hyperboles, gradations) et de l'analogie
(personnifications, allégories mythologiques).
Exemple
: le registre épique dans la chronique sportive :
Christian Laborde,
Le Viking de Quincampoix.
[Une étape
du Tour de France 1964.]
C'est la journée de
repos. Raymond Poulidor, comme les autres champions, roule, s'entraîne, teste les
braquets sur les pentes environnantes. En guise d'entraînement, Jacques Anquetil, polo
gris, pantalon gris et mèche blonde - mèche que l'on ne reverra plus jamais dans
le peloton hormis au front d'Evgueni Berzin , l'enfant des loups - débarque au
méchoui organisé dans la Principauté par Radio Monte Carlo. Cuissot, rognons, sangria :
tout finit dans le buffet de Jacques. Le lendemain, dès les premiers lacets de
l'interminable col d'Envalira et vexé par tant de désinvolture, le gratin des
pentes - Raymond Poulidor, Federico Bahamontes et Julio Jimenez - place un terrible
démarrage et s'envole. Anquetil monte, livide, avec cuissot, rognons et sangria. L'écart
se creuse, atteint les quatre minutes, Poulidor peut s'emparer du maillot jaune. Au
sommet, mort, raide, à la dérive, Anquetil avale un bidon de champagne, se jette à
fond dans une descente rendue extrêmement dangereuse par l'épais brouillard, revient sur
les échappés, distance Poulidor et gagne le Tour. Champagne !
Anquetil a tout gagné, sauf, peut-être, le cur du public qui battait
plus pour Raymond Poulidor que pour le Viking de Quincampoix. Parce que Raymond
Poulidor, vainqueur de Milan-San Remo, restait, même couvert de fleurs, un petit
paysan de la Creuse. Il était l'enfant de la France des villages, des épiceries et des
cours de ferme, celle qui regarde passer le Tour, en encourageant, avec toujours plus de
chaleur, le champion que la malchance accable. De plus, ces Français que la géographie
à l'école ennuya, ont tous un faible pour les champions qui règnent sur les
paysages démesurés, affrontent la nature en colère, les éléments déchaînés. Un
faible pour Charly Gaul dans la neige de Monte Bondone, sous la pluie mitraillant
son corps d'ange dans les grands cols de la Chartreuse. Un faible pour Federico Bahamontes
dans la fournaise d'Aubisque, seul et devant sous le soleil meurtrier du Litor. Jacques
Anquetil, lui, le chronomaître, ne se bat que contre un ruban de route maigre comme Don
Quichotte. Le paysage ne compte pas. Il n'est le tremplin d'aucun rêve, un lieu lisse qui
fait d'Anquetil un champion abstrait.
Abstrait ? Non, éolien ! Anquetil se bat contre Éole, affronte ses légions de
verre et de ouate. Et sa froideur apparente est celle d'une lame de couteau. Regardons-le,
splendide, sur son Helyett, son drakkar vert. C'est une sagaie, une flèche, la tête
blonde d'une fusée perforant la bidoche invisible du vent.
FANTASTIQUE
Vocabulaire : l'atmosphère fantastique est destinée à susciter l'inquiétude (voir
notre notice sur
le genre fantastique).
Le vocabulaire saura pour cela maintenir l'ambiguïté (termes à double sens, lexique de
l'incertitude) et caractériser constamment le trouble du personnage, confronté à des
phénomènes inexplicables, par le lexique de l'étrange et le champ lexical de la peur.
Formes : le
registre fantastique est souvent associé à la description dont on observera la valeur
subjective et incertaine (onirisme, comparaisons et métaphores témoignant de
l'incapacité à cerner le phénomène). Renvoyée au témoignage incertain d'un sujet
solitaire (focalisation interne), l'appréciation des faits nous est livrée de manière
parcellaire et hésitante. La syntaxe sera pour cela caractérisée par la phrase brève,
volontiers elliptique (suspensions), et fréquemment interrogative.
Exemple :
le registre fantastique dans le roman policier :
Georges Simenon, L'Affaire Saint-Fiacre, 1959.
[Un billet anonyme a prévenu qu'« un crime
serait commis pendant la première messe du Jour des Morts ».]
Encore quatre minutes !
Les oraisons. Le dernier Évangile ! Et ce serait la sortie ! Et il n'y aurait pas eu de
crime !
Car l'avertissement disait bien : la première messe... La preuve que c'était fini, c'est que le bedeau se levait, pénétrait dans la
sacristie...
La comtesse de Saint-Fiacre avait à nouveau la tête entre les mains. Elle ne
bougeait pas. La plupart des autres vieilles étaient aussi rigides.
« Ite missa est...»... « La messe est dite »...
Alors seulement Maigret sentit combien il avait été angoissé. Il s'en était à
peine rendu compte. Il poussa un involontaire soupir. Il attendit avec impatience la fin
du dernier Évangile, en pensant qu'il allait respirer l'air frais du dehors, voir les
gens s'agiter, les entendre parler de choses et d'autres...
Les vieilles s'éveillaient toutes à la fois. Les pieds remuaient sur les froids
carreaux bleus du temple. Une paysanne se dirigea vers la sortie, puis une autre. Le
sacristain parut avec un éteignoir, et un filet de fumée bleue remplaça la flamme des
bougies.
Le jour était né. Une lumière grise pénétrait dans la nef en même temps que
des courants d'air.
Il restait trois personnes... Deux... Une chaise remuait... Il ne restait plus que
la comtesse, et les nerfs de Maigret se crispèrent d'impatience...
Le sacristain, qui avait terminé sa tâche, regarda Mme de Saint-Fiacre. Une
hésitation passa sur son visage. Au même moment le commissaire s'avança.
Ils furent deux tout près d'elle, à s'étonner de son immobilité, à chercher à
voir le visage que cachaient les mains jointes.
Maigret, impressionné, toucha l'épaule. Et le corps vacilla, comme si son
équilibre n'eût tenu qu'à un rien, roula par terre, resta inerte.
La comtesse de Saint-Fiacre était morte.
IRONIQUE
Voyez
la page
que nous lui consacrons dans le cadre de notre étude des registres du texte
argumentatif.
Vocabulaire :
ce registre couvre tous les champs de la louange. Destiné à vanter les mérites d'un personnage (éloge
funèbre), d'une valeur abstraite (hymne) voire d'un produit (publicité) ou
d'une idéologie (propagande), il
emploie naturellement un lexique mélioratif
et des images valorisantes de nature à parer les objets concernés de toutes
les qualités.
Formes :
le registre laudatif appartient au genre
épidictique de la rhétorique classique. On y retrouve ainsi les procédés
oratoires capables de provoquer l'adhésion morale du public aux vertus qu'on
entreprend de prôner : modalisateurs de la certitude, exclamations
admiratives, énumérations de qualités et avantages. On veillera à dépister
les antiphrases qui marquent ce registre lorsque l'intention est ironique
(éloge paradoxal).
Exemple :
le registre laudatif dans le genre
satirique : Molière, Dom Juan (V, 2), 1665.
[Dans la tradition très ancienne de
l'éloge paradoxal, Dom Juan entonne l'hymne de l'hypocrisie sociale.]
Il n'y a
plus de honte maintenant à cela, l'hypocrisie est un vice à la mode, et tous
les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d'homme de bien est
le meilleur de tous les personnages qu'on puisse jouer aujourd'hui, et la
profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui
l'imposture est toujours respectée, et quoiqu'on la découvre, on n'ose rien
dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la
censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement, mais l'hypocrisie
est un vice privilégié, qui de sa main ferme la bouche à tout le monde, et
jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie à force de grimaces une
société étroite avec tous les gens du parti; qui en choque un, se les jette
tous sur les bras, et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus,
et que chacun connaît pour être véritablement touchés: ceux-là, dis-je, sont
toujours les dupes des autres, ils donnent hautement dans le panneau des
grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien
crois-tu que j'en connaisse, qui par ce stratagème ont rhabillé adroitement
les désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de
la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus
méchants hommes du monde? On a beau savoir leurs intrigues, et les connaître
pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela d'être en crédit parmi
les gens, et quelque baissement de tête, un soupir mortifié, et deux
roulements d'yeux rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire.
C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en sûreté mes
affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes, mais j'aurai soin de
me cacher, et me divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert,
je verrai sans me remuer prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai
défendu par elle envers, et contre tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de
faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des
actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne opinion que
de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai
jamais, et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le
vengeur des intérêts du Ciel, et sous ce prétexte commode, je pousserai mes
ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des
zélés indiscrets, qui sans connaissance de cause crieront en public contre
eux, qui les accableront d'injures, et les damneront hautement de leur
autorité privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes,
et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle.
LYRIQUE
Vocabulaire : on trouvera dans ce registre tout le vocabulaire de l'émotion en
relation avec les grands thèmes lyriques (voyez notre notice sur
le genre lyrique) : amour, mélancolie,
nostalgie, bonheur, extase, communion avec la nature...
Formes : la fonction expressive est
évidemment dominante (forte implication du pronom je) et alterne avec la
fonction impressive qui mobilise le récepteur et l'invite à partager la ferveur. Pour
suggérer l'intensité des émotions éprouvées, les tournures exclamatives (invocations,
apostrophes) ou interrogatives sont fréquentes, ainsi que les figures de l'insistance
(anaphores, hyperboles, gradations). La syntaxe est enfin soucieuse de musicalité
(cadences du vers, ampleur de la phrase).
Exemple :
le registre lyrique dans le
roman :
Albert Cohen, Belle du Seigneur, III, 1968.
[Solal
rêve de conquérir Ariane.]
Ô elle dont je dis le nom
sacré dans mes marches solitaires et mes rondes autour de la maison où elle dort, et je
veille sur son sommeil, et elle ne le sait pas, et je dis son nom aux arbres confidents,
et je leur dis, fou des longs cils recourbés, que j'aime et j'aime celle que j'aime, et
qui m'aimera, car je l'aime comme nul autre ne saura, et pourquoi ne m'aimerait-elle pas,
celle qui peut d'amour aimer un crapaud, et elle m'aimera, m'aimera, m'aimera, la
non-pareille m'aimera, et chaque soir j'attendrai tellement l'heure de la revoir et je me
ferai beau pour lui plaire, et je me raserai, me raserai de si près, pour lui plaire, et
je me baignerai, me baignerai longtemps pour que le temps passe plus vite, et tout le
temps penser à elle, et bientôt ce sera l'heure, ô merveille, ô chants dans l'auto qui
vers elle me mènera, vers elle qui m'attendra, vers les longs cils étoilés, ô son
regard tout à l'heure lorsque j'arriverai, elle sur le seuil m'attendant, élancée et de
blanc vêtue, prête et belle pour moi, prête et craignant d'abîmer sa beauté si je
tarde, et allant voir sa beauté dans la glace, voir si sa beauté est toujours là et
parfaite, et puis revenant sur le seuil et m'attendant en amour, émouvante sur le seuil
et sous les roses, ô tendre nuit, ô jeunesse revenue, ô merveille lorsque je serai
devant elle, ô son regard, ô notre amour, et elle s'inclinera sur ma main, paysanne
devenue, ô merveille de son baiser sur ma main, et elle relèvera la tête et nos regards
s'aimeront et nous sourirons de tant nous aimer, toi et moi, et gloire à Dieu.
ORATOIRE
Formes
: ce registre est
étymologiquement associé à la prière (voir notre notice sur
le genre oratoire et
définition
et exemple sur la page consacrée aux registres du texte argumentatif.) Il reste de
cette origine une évidente vocation du registre oratoire pour le discours public capable
de mobiliser l'auditoire. Il peut y parvenir par le souci de persuader plus que de
convaincre, sûr de faire partager l'émotion par toutes les ressources du verbe (voyez
notre page sur
Plaidoyer et réquisitoire) :
ampleur de la phrase (période), choix
évocateur des images, prises à partie de l'auditoire (apostrophes, questions
rhétoriques).
Exemple :
le registre oratoire dans le roman : Gustave Flaubert
: Madame Bovary, 1857.
[Un
Conseiller de Préfecture entonne l'éloge de l'agriculture. On
trouvera ici les formes caractéristiques du registre oratoire alliées au
registre parodique.]
« Et qu'aurais-je à faire,
messieurs, de vous démontrer ici l'utilité de l'agriculture ? Qui donc
pourvoit à nos besoins ? qui donc fournit à notre subsistance ? N'est-ce pas
l'agriculteur ? L'agriculteur, messieurs, qui, ensemençant d'une main
laborieuse les sillons féconds des campagnes, fait naître le blé, lequel
broyé est mis en poudre au moyen d'ingénieux appareils, en sort sous le nom
de farine, et, de là, transporté dans les cités, est bientôt rendu chez le
boulanger, qui en confectionne un aliment pour le pauvre comme pour le
riche. N'est-ce pas l'agriculteur encore qui engraisse, pour nos vêtements,
ses abondants troupeaux dans les pâturages ? Car comment nous
vêtirions-nous, car comment nous nourririons-nous sans l'agriculteur ? Et
même, messieurs, est-il besoin d'aller si loin chercher des exemples ? Qui
n'a souvent réfléchi à toute l'importance que l'on retire de ce modeste
animal, ornement de nos basses-cours, qui fournit à la fois un oreiller
moelleux pour nos couches, sa chair succulente pour nos tables, et des œufs
? Mais je n'en finirais pas, s'il fallait énumérer les uns après les autres
les différents produits que la terre bien cultivée, telle qu'une mère
généreuse, prodigue à ses enfants. Ici, c'est la vigne ; ailleurs, ce sont
les pommiers à cidre ; là, le colza; plus loin, les fromages; et le lin;
messieurs, n'oublions pas le lin ! qui a pris dans ces dernières années un
accroissement considérable et sur lequel j'appellerai plus particulièrement
votre attention. [...]»
Vocabulaire : destiné à apitoyer le récepteur, le registre pathétique utilise le
lexique de la compassion : termes évoquant la misère et la douleur associés à un
vocabulaire affectif (tristesse, lamentation) et religieux (supplications).
Formes : afin d'émouvoir, le registre pathétique use d'une fréquente prise à
partie de l'auditoire (exclamations, invocations, apostrophes invitant à la déploration).
Les images sont violentes, parfois hyperboliques.
[Victime
des sévices d'un père alcoolique, la petite Lalie Bijard agonise sous l'il navré
de Gervaise.]
Gervaise, cependant, se
retenait pour ne pas éclater en sanglots. Elle tendait les mains, avec le désir de
soulager l'enfant; et, comme le lambeau de drap glissait, elle voulut le rabattre et
arranger le lit. Alors, le pauvre petit corps de la mourante apparut. Ah ! Seigneur !
quelle misère et quelle pitié ! Les pierres auraient pleuré. Lalie était toute nue, un
reste de camisole aux épaules en guise de chemise; oui, toute nue, et d'une nudité
saignante et douloureuse de martyre. Elle n'avait plus de chair, les os trouaient la peau.
Sur les côtes, de minces zébrures violettes descendaient jusqu'aux cuisses, les
cinglements du fouet imprimés là tout vifs. Une tache livide cerclait le bras gauche,
comme si la mâchoire d'un étau avait broyé ce membre si tendre, pas plus gros qu'une
allumette. La jambe droite montrait une déchirure mal fermée, quelque mauvais coup
rouvert chaque matin en trottant pour faire le ménage. Des pieds à la tête, elle
n'était qu'un noir. Oh ! ce massacre de l'enfance, ces lourdes pattes d'homme écrasant
cet amour de quiqui, cette abomination de tant de faiblesse râlant sous une pareille
croix ! On adore dans les églises des saintes fouettées dont la nudité est moins
pauvre.
Vocabulaire
: lié au combat (voir notre
notice sur
le genre polémique), ce
registre vise à inspirer au récepteur une adhésion intellectuelle à des valeurs
jugées menacées. Pour ce faire, il utilise un lexique moral mélioratif (vertu,
liberté, beauté) qu'il oppose à celui du dérèglement et de la dépravation (termes
violemment péjoratifs).
Formes
: c'est à la
raison que s'adresse le registre polémique, même s'il lui arrive de s'allier
à des formes oratoires (exclamations, questions rhétoriques). On y trouvera
un souci constant de l'implication du destinataire (cible à condamner ou
auditoire à convaincre) par l'apostrophe et l'ironie provocante.
Exemple
: Voyez
définition
et exemple sur la page consacrée aux registres du texte argumentatif. Nous avons
d'autre part, dans notre lexique des genres littéraires, proposé une classification de
certains types d'uvres dans le
genre
polémique, et conduit une série d'exercices sur
le réquisitoire.
Lectures suggérées :
RÉALISTE
Vocabulaire : fréquent dans
le genre
romanesque, le registre réaliste correspond au choix de personnages et de situations
ordinaires. Il pourra ainsi se caractériser par un lexique référentiel en rapport avec
certains milieux. Soucieux d'authenticité, le vocabulaire est parfois argotique et
s'applique de préférence à la matière (décors, objets) ou au corps.
Formes : le registre réaliste fourmille de détails authentiques afin de produire
un effet de réel. Ces détails peuvent être empruntés au sordide ou simplement à
l'univers familier. Ce regard témoigne souvent d'un certain pessimisme, voire d'une
fascination morbide. Épanoui dans la description minutieusement référentielle (temps,
lieux), le registre réaliste se caractérise, dans le roman, par le souci d'une langue
authentique, parfois familière, et par l'emploi d'une syntaxe relâchée.
Exemple
:
le registre réaliste dans la poésie lyrique :
Charles Baudelaire, Le mort joyeux, Les Fleurs du Mal (1857).
Dans une terre
grasse et pleine d'escargots
Je veux creuser moi-même une fosse profonde,
Où je puisse à loisir étaler mes vieux os
Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde.
Je hais les testaments et je hais
les tombeaux ;
Plutôt que d'implorer une larme du monde,
Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux
A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.
O vers ! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
Voyez venir à vous un mort libre et joyeux ;
Philosophes viveurs, fils de la pourriture,
A travers ma ruine allez donc sans remords,
Et dites-moi s'il est encor quelque torture
Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts !
SATIRIQUE
Vocabulaire : la satire s'inscrit dans
le
genre polémique dont elle valorise la raillerie. Le vocabulaire y est volontiers
réaliste et familier, et se caractérise par des termes péjoratifs, parfois violemment
caricaturaux.
Formes : c'est dans le portrait que s'épanouit la satire. Les traits pittoresques,
les formules ironiques visent à s'attirer la complicité amusée du lecteur. Certaines
formes oratoires rappellent néanmoins l'inspiration morale qui préside au registre
satirique dans la condamnation des errements sociaux.
Exemple
: le registre satirique dans le roman :
Albert Cohen, Belle du Seigneur, XXXV, 1968.
[Solal
condamne l'adoration animale de la force.]
Force, force, elles n'ont
que ce mot à la bouche. Force, qu'est-ce en fin de compte sinon le vieux pouvoir
d'assommer le copain préhistorique au coin de la forêt vierge d'il y a cent mille ans ?
Force, pouvoir de tuer. Oui, je sais, je l'ai déjà dit, je le répète et le répéterai
jusqu'à mon lit de mort ! Lisez les annonces de ces demoiselles de bonne famille,
présentant bien, avec espérances directes et prochaines, comme elles disent. Lisez et
vous verrez qu'elles veulent un monsieur non seulement aussi long que possible, mais
encore énergique, ayant du caractère, et elles font des yeux émerveillés, comme si
c'était beau et grand alors qu'en réalité c'est répugnant. Du caractère !
s'écria-t-il avec douleur. Du caractère, elles l'avouent ! Elles avouent, les
angéliques effrontées, qu'il leur faut un cher fort et silencieux, avec chewing-gum et
menton volontaire, un costaud, un viril, un coq prétentieux ayant toujours raison, un
ferme en ses propos, un tenace et implacable sans cur, un capable de nuire, en fin
de compte un capable de meurtre ! Caractère n'étant ici que le substitut de force
physique, et l'homme de caractère un produit de remplacement, l'ersatz civilisé du
gorille. Le gorille, toujours le gorille !
Elles protestent et s'écrient que je les calomnie puisqu'elles veulent que ce
gorille soit en même temps moral ! Ce gorille viandu et costaud et ayant du caractère,
c'est-à-dire tueur virtuel, elles exigent en effet qu'il dise des paroles nobles, qu'il
leur parle de Dieu, et qu'ils lisent la Bible ensemble, le soir, avant de se coucher.
Alibi et comble de la perversité ! Ainsi ces rusées peuvent en toute paix chérir la
large poitrine et les poings frappeurs et les yeux froids et la pipe ! Pieds de porc
recouverts de crème fouettée et gigots ornés de fleurs et dentelles de papier comme aux
devantures des boucheries. Fausse monnaie toujours, et partout !
TRAGIQUE
Vocabulaire :
inséparable de son contexte
religieux (voir notre notice sur
le genre
tragique), ce registre utilise un lexique noble et solennel qui est souvent en rapport
avec le Destin. Pris au piège du déterminisme de ses dieux ou de ses passions, le héros
tragique exprime sa douleur dans un vocabulaire moral où s'allient lucidement
l'impuissance et la révolte.
Formes : les interrogations, les
exclamations expriment la détresse de l'individu pris au piège. Apostrophes et
invocations prennent à témoin les instruments du fatum, dans la plainte ou la
colère (imprécations, lamentations). La phrase ou le vers, amples et solennels,
contribuent à inspirer au public horreur, effroi et compassion devant un destin exemplaire.
Exemple
:
le registre
tragique dans le roman
(voyez
l'extrait de la
lettre CII des Liaisons dangereuses
de Choderlos de Laclos, que nous proposons dans le cadre de l'étude
de ce roman).