LES SUJETS DE L’ EAF 2017

 

Voir les corrigés :

Sujets nationaux :

Centres étrangers :

série L
séries ES / S
séries technologiques.

séries ES / S (Pondichéry)
séries technologiques (Pondichéry)
série L (Amérique du nord)
séries ES / S (Amérique du nord).
série L (Liban)
séries ES / S (Liban)

série L (Pays du groupe 1)
séries ES / S (Pays du groupe 1)
série L (Polynésie)
séries ES / S (Polynésie)
séries technologiques (Polynésie)
série L (Asie du sud-est)
séries ES / S (Asie du sud-est).

 

SÉRIE L

 

Objet d'étude : Les réécritures, du XVIIe siècle jusqu'à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, extrait (1751).
Texte B : Alfred de Vigny, Poèmes antiques et modernes, « La Prison », extrait (1826).
Texte C : Victor Hugo, Les Jumeaux, acte II, scène 1, extrait (1839).
Texte D : Alexandre Dumas, Le Vicomte de Bragelonne, extrait (1850).

 

Texte A : Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, extrait (1751).

[Dans les premières années du règne de Louis XIV, un mystérieux prisonnier est tenu au secret sous un masque en métal. Son anonymat alimente rapidement les rumeurs et les fantasmes. Près d’un siècle plus tard, Voltaire reprend cette histoire et développe la thèse selon laquelle le prisonnier pourrait être un frère caché du roi. C’est le début de la légende du Masque de fer.]

  Quelques mois après la mort de ce ministre1, il arriva un événement qui n'a point d'exemple; et ce qui est non moins étrange, c'est que tous les historiens l'ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret, au château de l'île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier, qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans l'île jusqu'à ce qu'un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille, l'an 1690, l'alla prendre à l'île Sainte-Marguerite, et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois2 alla le voir dans cette île avant la translation3, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce qu'il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire, et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère4, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu'il n'avait jamais vu son visage, quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin : sa peau était un peu brune; il intéressait par le seul ton de sa voix5, ne se plaignant jamais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu'il pouvait être.

1. Il s’agit de Mazarin, mort en 1661.
2. François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, secrétaire d’État de la guerre de 1662 à 1691.
3. La translation : le transfert.
4. Faire bonne chère : faire bon accueil.
5. La noblesse de la figure du prisonnier, son goût pour le beau linge, sa passion de la guitare et sa peau brune sont des allusions directes à Louis XIV..

 

Texte B : Alfred de Vigny, Poèmes antiques et modernes, « La Prison », extrait (1826)

  [Alfred de Vigny reprend la légende du Masque de fer : il imagine le prisonnier sur le point de mourir recevant la visite d’un vieux moine.]

[...]

 − Sur le front du vieux moine une rougeur légère
Fit renaître une ardeur à son âge étrangère ;
Les pleurs qu'il retenait coulèrent un moment ;
Au chevet du captif il tomba pesamment ;
Et ses mains présentaient le crucifix d'ébène,
Et tremblaient en l'offrant, et le tenaient à peine.
Pour le cœur du Chrétien demandant des remords,
Il murmurait tout bas la prière des morts,
Et sur le lit sa tête avec douleur penchée
Cherchait du prisonnier la figure cachée.
Un flambeau la révèle entière : ce n'est pas
Un front décoloré par un prochain trépas,
Ce n'est pas l'agonie et son dernier ravage ;
Ce qu'il voit est sans traits, et sans vie, et sans âge :
Un fantôme immobile à ses yeux est offert,
Et les feux ont relui sur un masque de fer.

Plein d'horreur à l'aspect de ce sombre mystère,
Le prêtre se souvint que, dans le monastère,
Une fois, en tremblant, on se parla tout bas
D'un prisonnier d'État que l'on ne nommait pas ;
Qu'on racontait de lui des choses merveilleuses
De berceau dérobé, de craintes orgueilleuses,
De royale naissance, et de droits arrachés,
Et de ses jours captifs sous un masque cachés.
Quelques pères1 disaient qu'à sa descente en France,
De secouer ses fers il conçut l'espérance ;
Qu'aux geôliers un instant il s'était dérobé,
Et, quoiqu'entre leurs mains aisément retombé,
L'on avait vu ses traits ; et qu'une Provençale,
Arrivée au couvent de Saint-François-de-Sale
Pour y prendre le voile, avait dit, en pleurant,
Qu'elle prenait la Vierge et son fils pour garant
Que le masque de fer avait vécu sans crime,
Et que son jugement était illégitime ;
Qu'il tenait des discours pleins de grâce et de foi,
Qu'il était jeune et beau, qu'il ressemblait au Roi,
Qu'il avait dans la voix une douceur étrange,
Et que c'était un prince ou que c'était un ange.
[...]

1. Père : homme d’Église.

 

Texte C : Victor Hugo, Les Jumeaux, acte II, scène 1, extrait (1839).

[Sous le masque de fer, Victor Hugo représente le frère jumeau de Louis XIV enfermé, dès son plus jeune âge, pour raison d’État.]

                                                             LE MASQUE. Au fond, LE SOLDAT.

                                         LE MASQUE, levant la tête pesamment et parlant comme avec effort.

Pour la vie !
(Il tourne la tête comme regardant autour de lui.)
                 Une tombe ! — Et j’ai seize ans à peine.
(Il marche à pas lourds vers le fond du cachot et semble considérer la lumière de la fenêtre projetée à ses pieds sur le pavé.)
Que ce rayon est pâle et lentement se traîne !
(Il paraît compter les dalles et mesurer des yeux une distance.)

Oh ! la cinquième dalle est loin encor1 !
(Il écoute.)

                                             — Nul bruit !
(Il revient sur le devant du théâtre à pas précipités et, avec une explosion désespérée :)

Vivre dans deux cachots à la fois, jour et nuit !
Oui, les bourreaux – Seigneur ! quel dessein est le vôtre ? –
Ont mis mon corps dans l’un, mon visage dans l’autre.
— Oh ! ce masque est encor le plus affreux des deux !
(Il semble se mirer devant la glace de Venise posée sur la table.)

Parfois dans ce miroir un fantôme hideux
Me fait peur quand je passe et marche à ma rencontre.
— C’est moi-même ! Aux barreaux aussi, quand je me montre,
Je vois le laboureur s’enfuir épouvanté !
(Il s’assied et rêve.)

Le sommeil ne met pas mon âme en liberté.
Dans mes songes jamais un ami ne me nomme ;
Le matin, quand j’en sors, je ne suis pas un homme
Allant, venant, parlant, plein de joie et d’orgueil,
Je suis un mort pensif qui vit dans son cercueil.
— C’est horrible ! – Jadis, – j’étais enfant encore,
J’avais un grand jardin où j’allais dès l’aurore,
Je voyais des oiseaux, des rayons, des couleurs,
Et des papillons d’or qui jouaient dans les fleurs !
Maintenant !...
(Il se lève.)

                    Oh ! je souffre un bien lâche martyre !
Quoi donc! il s’est trouvé des tigres pour se dire :
— Nous prendrons cet enfant, faible, innocent et beau,
Et nous l’enfermerons, masqué, dans un tombeau !
Il grandira, sentant, même à travers la voûte,
L’instinct de l’homme en lui s’infiltrer goutte à goutte;
Le printemps le fera, dans sa tour de granit,
Tressaillir comme l’arbre et la plante et le nid;
Pâle, il regardera, de sa prison lointaine,
Les femmes aux pieds nus qui passent dans la plaine ;
Puis, pour tromper l’ennui, charbonnant2 de vieux murs,
Sculptant avec un clou tous ses rêves obscurs,
Il usera son âme en choses puériles ;
Vous creuserez son front, rides, sillons stériles !
Les semaines, les mois et les ans passeront ;
Son œil se cavera3, ses cheveux blanchiront ;
Par degrés, lentement, d’homme en spectre débile4
Il se transformera sous son masque immobile ;
Si bien qu’épouvantant un jour ses propres yeux,
Sans avoir été jeune, il s’éveillera vieux !

1. Encor : encore.
2. Charbonnant : dessinant avec du charbon.
3. Se caver : se creuser.
4. Débile : qui manque de force.

 

Texte D : Alexandre Dumas, Le Vicomte de Bragelonne, extrait (1850).

[Après avoir tenté de prendre la place de Louis XIV, le jumeau du Roi est conduit par d’Artagnan au fort de Sainte-Marguerite où il est tenu au secret sous un masque de fer. Mais Athos et Raoul de Bragelonne découvrent par hasard l’identité du prisonnier. D’Artagnan cherche à protéger ses deux amis désormais en danger.]

  Comme ils passaient sur le rempart dans une galerie dont d’Artagnan avait la clef, ils virent M. de Saint-Mars1 se diriger vers la chambre habitée par le prisonnier.
  Ils se cachèrent dans l’angle de l’escalier, sur un signe de d’Artagnan.
— Qu’y a-t-il ? dit Athos.
— Vous allez voir. Regardez. Le prisonnier revient de la chapelle.
  Et l’on vit, à la lueur des rouges éclairs, dans la brume violette qu’estompait le vent sur le fond du ciel, on vit passer gravement, à six pas derrière le gouverneur, un homme vêtu de noir et masqué par une visière d’acier bruni, soudée à un casque de même nature, et qui lui enveloppait toute la tête. Le feu du ciel jetait de fauves reflets sur la surface polie, et ces reflets, voltigeant capricieusement, semblaient être les regards courroucés que lançait ce malheureux, à défaut d’imprécations.
  Au milieu de la galerie, le prisonnier s’arrêta un moment à contempler l’horizon infini, à respirer les parfums sulfureux de la tempête, à boire avidement la pluie chaude, et il poussa un soupir, semblable à un rugissement.
— Venez, monsieur, dit Saint-Mars brusquement au prisonnier, car il s’inquiétait déjà de le voir regarder longtemps au-delà des murailles. Monsieur, venez donc !
— Dites monseigneur ! cria de son coin Athos à Saint-Mars avec une voix tellement solennelle et terrible que le gouverneur en frissonna des pieds à la tête.
  Athos voulait toujours le respect pour la majesté tombée.
  Le prisonnier se retourna.
— Qui a parlé ? demanda Saint-Mars.
— Moi, répliqua d’Artagnan, qui se montra aussitôt. Vous savez bien que c’est l’ordre.
— Ne m’appelez ni monsieur ni monseigneur, dit à son tour le prisonnier avec une voix qui remua Raoul jusqu’au fond des entrailles, appelez-moi Maudit !
  Et il passa.
  La porte de fer cria derrière lui.
— Voilà un homme malheureux ! murmura sourdement le mousquetaire, en montrant à Raoul la chambre habitée par le prince.

1. Saint-Mars : Gouverneur du fort de Sainte-Marguerite, chargé d’assurer la garde de l’homme au masque de fer.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Les textes de Vigny, Hugo et Dumas reprennent la figure du Masque de fer : en quoi diffère-t-elle de celle que propose Voltaire ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

haut de page

 

SÉRIES ES /S

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Marcel Proust, Du côté de chez Swann, « Combray », extrait (1913).
Texte B : Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, Deuxième partie, extrait (1951).
Texte C : Albert Camus, Le premier homme, Première partie, chapitre 6, « La famille », extrait
                  (1994, publication posthume).

 

Texte A : Marcel Proust, Du côté de chez Swann, « Combray », extrait (1913).

[À travers ce roman, le narrateur livre des souvenirs d’enfance]

  À Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin de ma mère et de ma grand-mère, ma chambre à coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux, de me donner une lanterne magique1, dont, en attendant l’heure du dîner, on coiffait ma lampe; et, à l’instar des premiers architectes et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité des murs d’impalpables irisations2, de surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était qu’accrue, parce que rien que le changement d’éclairage détruisait l’habitude que j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher3, elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de « chalet », où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de chemin de fer.
  Au pas saccadé de son cheval, Golo4, plein d’un affreux dessein5, sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une ligne courbe qui n’était autre que la limite d’un des ovales de verre ménagés dans le châssis qu’on glissait entre les coulisses de la lanterne. Ce n’était qu’un pan de château et il avait devant lui une lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture bleue. Le château et la lande étaient jaunes et je n’avais pas attendu de les voir pour connaître leur couleur car, avant les verres du châssis, la sonorité mordorée6du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence. Golo s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment7 lu à haute voix par ma grand-tante et qu’il avait l’air de comprendre parfaitement, conformant son attitude, avec une docilité qui n’excluait pas une certaine majesté, aux indications du texte; puis il s’éloignait du même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de Golo qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre, se bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes.

1. Lanterne magique : instrument d’optique qui permet de projeter des images sur un écran ou un mur à l’aide d’une lentille de verre.
2. Irisations : reflets colorés produits par la dispersion de la lumière.
3. L’enfant est sujet à des angoisses au moment du coucher.
4. L’histoire de Geneviève de Brabant et de Golo figurait sur de petites plaques de verre coloré que l’on glissait dans la lanterne ; G. de Brabant est une héroïne du Moyen Âge, épouse du comte Siegfried. En l’absence de celui-ci, elle est victime du harcèlement et des calomnies de l’intendant Golo, qui, par vengeance, obtiendra sa mise à l’écart. Elle connaîtra un sort tragique.
5. Dessein : but, intention.
6. Mordorée : d’un brun chaud, avec des reflets dorés.
7. Boniment : discours animé visant à susciter l’intérêt du public.

 

Texte B : Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, Deuxième partie, extrait (1951).

  [L’action se situe en Indochine, péninsule d’Asie du Sud-Est, dans les années 1920. La famille de Suzanne, l’héroïne du roman, mène une existence misérable. Désœuvrée et livrée à elle-même, Suzanne erre dans les quartiers de la ville à la recherche de son frère Joseph.]

  […] Elle ne trouva pas Joseph, mais tout à coup une entrée de cinéma, un cinéma pour s’y cacher. La séance n’était pas commencée. Joseph n’était pas au cinéma. Personne n’y était, même pas M. Jo1.
  Le piano commença à jouer. La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur. C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence.
  C’est une femme jeune et belle. Elle est en costume de cour. On ne saurait lui en imaginer un autre, on ne saurait rien lui imaginer d’autre que ce qu’elle a déjà, que ce qu’on voit. Les hommes se perdent pour elle, ils tombent sur son sillage comme des quilles et elle avance au milieu de ses victimes, lesquelles lui matérialisent son sillage, au premier plan, tandis qu’elle est déjà loin, libre comme un navire, et de plus en plus indifférente, et toujours plus accablée par l’appareil immaculé de sa beauté2. Elle voyage. C’est au carnaval de Venise que l’amour l’attend. Il est très beau l’autre. Il a des yeux sombres, des cheveux noirs, une perruque blonde, il est très noble. Avant même qu’ils se soient fait quoi que ce soit on sait que ça y est, c’est lui. C’est ça qui est formidable, on le sait avant elle, on a envie de la prévenir. Il arrive tel l’orage et tout le ciel s’assombrit. Après bien des retards, entre deux colonnes de marbre, leurs ombres reflétées par le canal qu’il faut, à la lueur d’une lanterne qui a, évidemment, d’éclairer ces choses-là, une certaine habitude, ils s’enlacent. Il dit je vous aime. Elle dit je vous aime moi aussi. Le ciel sombre de l’attente s’éclaire d’un coup. Foudre d’un tel baiser. Gigantesque communion de la salle et de l’écran. On voudrait bien être à leur place. Ah ! comme on le voudrait. […]

1. M. Jo : un jeune Chinois, amoureux de la jeune fille.
2. L’ensemble de ses qualités physiques proches de la perfection.

 

Texte C : Albert Camus, Le premier homme, Première partie, chapitre 6, « La famille », extrait (1994).

[Ce roman se présente comme le récit de la vie de Jacques Cormery. Dans cet épisode se situant dans les années 1920, l’enfant se rend avec sa grand-mère au cinéma d’un quartier populaire d’Alger.]

  […] Jacques escortait sa grand-mère qui, pour l’occasion, avait lissé ses cheveux blancs et fermé son éternelle robe noire d’une broche d’argent. Elle écartait gravement le petit peuple hurlant qui bouchait l’entrée et se présentait à l’unique guichet pour prendre des « réservés ». À vrai dire, il n’y avait le choix qu’entre ces « réservés » qui étaient de mauvais fauteuils de bois dont le siège se rabattait avec bruit et les bancs où s’engouffraient en se disputant les places les enfants à qui on n’ouvrait une porte latérale qu’au dernier moment. De chaque côté des bancs, un agent muni d’un nerf de bœuf1 était chargé de maintenir l’ordre dans son secteur, et il n’était pas rare de le voir expulser un enfant ou un adulte trop remuant. Le cinéma projetait alors des films muets, des actualités d’abord, un court film comique, le grand film et pour finir un film à épisodes, à raison d’un bref épisode par semaine. La grand-mère aimait particulièrement ces films en tranches dont chaque épisode se terminait en suspens. Par exemple le héros musclé portant dans ses bras la jeune fille blonde et blessée s’engageait sur un pont de lianes au-dessus d’un cañon2 torrentueux. Et la dernière image de l’épisode hebdomadaire montrait une main tatouée qui, armée d’un couteau primitif, tranchait les lianes du ponton. Le héros continuait de cheminer superbement malgré les avertissements vociférés des spectateurs des « bancs ». La question n’était pas alors de savoir si le couple s’en tirerait, le doute à cet égard n’étant pas permis, mais seulement de savoir comment il s’en tirerait, ce qui expliquait que tant de spectateurs, arabes et français, revinssent la semaine d’après pour voir les amoureux arrêtés dans leur chute mortelle par un arbre providentiel. Le spectacle était accompagné tout au long au piano par une vieille demoiselle qui opposait aux lazzis3 des « bancs » la sérénité immobile d’un maigre dos en bouteille d’eau minérale capsulée d’un col de dentelle. [...]

1. Nerf de bœuf : ligament desséché du bœuf dont on se sert comme d’une cravache ou d’une matraque.
2. Cañon : canyon.
3. Lazzis : plaisanteries moqueuses.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Les personnages de ces romans sont-ils touchés de la même manière par l’univers fictif qu’ils découvrent ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

haut de page

 

SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Paul VERLAINE, « Le paysage dans le cadre des portières », La Bonne Chanson, 1870.
Texte B : Anna de NOAILLES, « Trains en été », Les Éblouissements, 1907.
Texte C : Jacques PRÉVERT, « En sortant de l’école », Histoires, 1946.

 

Texte A : Paul VERLAINE, « Le paysage dans le cadre des portières », La Bonne Chanson, 1870.

Le paysage dans le cadre des portières
Court furieusement, et des plaines entières
Avec de l'eau, des blés, des arbres et du ciel
Vont s'engouffrant parmi le tourbillon cruel
Où tombent les poteaux minces du télégraphe1
Dont les fils ont l'allure étrange d'un paraphe2.

Une odeur de charbon qui brûle et d'eau qui bout3,
Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout
Desquelles hurleraient mille géants qu'on fouette ;
Et tout à coup des cris prolongés de chouette.
— Que me fait tout cela, puisque j'ai dans les yeux
La blanche vision qui fait mon cœur joyeux,
Puisque la douce voix pour moi murmure encore,
Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore
Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement,
Au rythme du wagon brutal, suavement.

1. Télégraphe : au XIXe siècle, réseau de fils électriques permettant de transmettre des messages, appelés télégrammes.
2. Paraphe : signature.
3. Cette odeur provient de la locomotive à vapeur.

 

Texte B : Anna de NOAILLES, « Trains en été », Les Éblouissements, 1907. 

                  TRAINS EN ÉTÉ

Pendant ce soir inerte1 et tendre de l’été,
Où la ville, au soir bleu mêlant sa volupté2,
Laisse les toits d’argent s’effranger dans l’espace,
J’entends le cri montant et dur des trains qui passent...
— Qu’appellent-ils avec ces cris désespérés ?
Sont-ce les bois dormants, l’étang, les jeunes prés,
Les jardins où l’on voit les petites barrières
Plier au poids des lis et des roses trémières ?
Est-ce la route immense et blanche de juillet
Que le brûlant soleil frappe à coups de maillet3 ;
Sont-ce les vérandas dont ce dur soleil crève
Le vitrage ébloui comme un regard qui rêve ?
— O trains noirs qui roulez en terrassant le temps,
Quel est donc l’émouvant bonheur qui vous attend ?
Quelle inimaginable et bienfaisante extase4
Vous est promise au bout de la campagne rase ?
Que voyez-vous là-bas qui luit et fuit toujours
Et dont s’irrite ainsi votre effroyable amour ?
— Ah ! de quelle brûlure en mon cœur s’accompagne
Ce grand cri de désir des trains vers la campagne...

1. Inerte : sans mouvement, sans énergie.
2. Volupté : plaisir sensuel.
3. Maillet : sorte de marteau.
4. Extase : joie extrême.

 

Texte C : Jacques PRÉVERT, « En sortant de l’école », Histoires, 1946.

  En sortant de l'école
nous avons rencontré
un grand chemin de fer
qui nous a emmenés
tout autour de la terre
dans un wagon doré
Tout autour de la terre
nous avons rencontré
la mer qui se promenait
avec tous ses coquillages
ses îles parfumées
et puis ses beaux naufrages
et ses saumons fumés
Au-dessus de la mer
nous avons rencontré
la lune et les étoiles
sur un bateau à voiles
partant pour le Japon
et les trois mousquetaires des cinq doigts de la main
tournant ma manivelle d'un petit sous-marin
plongeant au fond des mers
pour chercher des oursins
Revenant sur la terre
nous avons rencontré
sur la voie de chemin de fer
une maison qui fuyait
fuyait tout autour de la Terre
fuyait tout autour de la mer
fuyait devant l'hiver
qui voulait l'attraper
Mais nous sur notre chemin de fer
on s'est mis à rouler
rouler derrière l'hiver
et on l'a écrasé
et la maison s'est arrêtée
et le printemps nous a salués
C'était lui le garde-barrière1
et il nous a bien remerciés
et toutes les fleurs de toute la terre
soudain se sont mises à pousser
pousser à tort et à travers
sur la voie du chemin de fer
qui ne voulait plus avancer
de peur de les abîmer
Alors on est revenu à pied
à pied tout autour de la terre
à pied tout autour de la mer
tout autour du soleil
de la lune et des étoiles
A pied à cheval en voiture et en bateau à voiles.

1. Garde-barrière : agent des chemins de fer, responsable de la manœuvre des barrières d’un passage à niveau.

 

I - Vous répondrez d’abord aux deux questions suivantes de façon organisée et synthétique (6 points) :

1) Quelles sont les particularités des trains évoqués dans les textes du corpus ?
2) Ces voyages vous paraissent-ils réels ou rêvés ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

haut de page

 

PONDICHÉRY
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation du XVIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Savinien Cyrano de Bergerac (1619-1655), L'Autre Monde : les États et Empires de la Lune, ~1650.
Texte B : Nicolas Boileau (1636-1711), Art poétique, chant III, vers 373-390, 1674.
Texte C : Émile Zola (1840-1902), Lettre à la jeunesse, 1897.
Texte D : André Gide (1869-1951), Journal, 26 décembre 1921.

 

Texte A : Savinien Cyrano de Bergerac, L'Autre Monde : les États et Empires de la Lune, (~1650).

[Le narrateur-auteur raconte, dans son livre, le voyage qu'il fait dans la Lune. Conduit par un être qu'il appelle son « démon », c'est-à-dire son guide - sans aucune nuance maléfique ici -, il découvre un monde inconnu aux mœurs bien étonnantes pour un « terrien ». Un soir, ils sont invités à dîner avec deux professeurs dans une famille de Sélénites (habitants de la Lune).]

  Les deux professeurs que nous attendions entrèrent presque aussitôt; nous fûmes tous quatre ensemble dans le cabinet du souper où nous trouvâmes ce jeune garçon dont il1 m'avait parlé qui mangeait déjà. Ils lui firent de grandes saluades, et le traitèrent d'un respect aussi profond que d'esclave à seigneur; j'en demandai la cause à mon démon, qui me répondit que c'était à cause de son âge, parce qu'en ce monde-là les vieux rendaient toute sorte d'honneur et de déférence aux jeunes; bien plus, que les pères obéissaient à leurs enfants aussitôt que, par l'avis du Sénat des philosophes, ils avaient atteint l'usage de raison.   « Vous vous étonnez, continua-t-il, d'une coutume si contraire à celle de votre pays ? elle ne répugne point toutefois à la droite raison; car en conscience, dites-moi, quand un homme jeune et chaud est en force d'imaginer, de juger et d'exécuter, n'est-il pas plus capable de gouverner une famille qu'un infirme sexagénaire ? Ce pauvre hébété dont la neige de soixante hivers a glacé l'imagination se conduit sur l'exemple des heureux succès et cependant c'est la Fortune qui les a rendus tels contre toutes les règles et toute l'économie de la prudence humaine. [...] Pour ce qui est d'exécuter, je ferais tort à votre esprit de m'efforcer à le convaincre de preuves. Vous savez que la jeunesse seule est propre à l'action; et si vous n'en êtes pas tout à fait persuadé, dites-moi, je vous prie, quand vous respectez un homme courageux, n'est-ce pas à cause qu'il vous peut venger de vos ennemis ou de vos oppresseurs ? Pourquoi donc le considérez-vous encore, si ce n'est par habitude, quand un bataillon de septante janviers2 a gelé son sang et tué de froid tous les nobles enthousiasmes dont les jeunes personnes sont échauffées pour la justice ? Lorsque vous déférez3 au fort, n'est-ce pas afin qu'il vous soit obligé4 d'une victoire que vous ne lui sauriez disputer ? Pourquoi donc vous soumettre à lui, quand la paresse a fondu ses muscles, débilité ses artères, évaporé ses esprits, et sucé la moelle de ses os ? Si vous adoriez une femme, n'était-ce pas à cause de sa beauté ? pourquoi donc continuer vos génuflexions après que la vieillesse en a fait un fantôme à menacer les vivants de la mort ? Enfin lorsque vous honoriez un homme spirituel, c'était à cause que par la vivacité de son génie il pénétrait une affaire mêlée5 et la débrouillait, qu'il défrayait6 par son bien-dire l'assemblée du plus haut carat7, qu'il digérait les sciences d'une seule pensée et que jamais une belle âme ne forma de plus violents désirs que pour lui ressembler. Et cependant vous lui continuez vos hommages, quand ses organes usés rendent sa tête imbécile et pesante, et lorsqu'en compagnie il ressemble plutôt par son silence la statue8 d'un dieu foyer qu'un homme capable de raison. Concluez par là, mon fils, qu'il vaut mieux que les jeunes gens soient pourvus du gouvernement des familles que les vieillards.

1. Il : le « démon» qui accompagne le narrateur.
2. Un bataillon de septante janviers : soixante-dix ans.
3. Vous déférez : vous obéissez.
4. Obligé : reconnaissant.
5. Il pénétrait une affaire mêlée : il comprenait une affaire compliquée.
6. Il défrayait : il distrayait.
7. Assemblée du plus haut carat : assemblée d'élite.
8. Il ressemble [ ... ] la statue : tournure grammaticale du XVllème siècle pour « il ressemble à la statue ».

 

Texte B : Nicolas Boileau, Art poétique, chant III, vers 373-390, 1674.

  [Dans son Art poétique, Boileau donne des conseils à ceux qui souhaitent écrire des œuvres littéraires. Le livre III est plus particulièrement adressé aux auteurs de pièces de théâtre.]

    Le Temps, qui change tout, change aussi nos humeurs.
Chaque Âge a ses plaisirs, son esprit, et ses mœurs.
    Un jeune homme toujours bouillant dans ses caprices
Est prompt à recevoir l'impression des vices;
Est vain dans ses discours, volage1 en ses désirs,
Rétif2 à la censure, et fou dans les plaisirs.
    L'Âge viril plus mûr, inspire un air plus sage,
Se pousse auprès des Grands, s'intrigue, se ménage,
Contre les coups du sort songe à se maintenir,
Et loin dans le présent regarde l'avenir.
    La Vieillesse chagrine incessamment amasse,
Garde, non pas pour soi, les trésors qu'elle entasse,
Marche en tous ses desseins d'un pas lent et glacé,
Toujours plaint le présent, et vante le passé,
Inhabile aux plaisirs dont la Jeunesse abuse,
Blâme en eux3 les douceurs, que l'âge lui refuse.
     Ne faites point parler vos Acteurs au hasard,
Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.

1. Volage : inconstant, changeant.
2. Rétif : qui résiste.
3. En eux : chez les jeunes gens.

 

Texte C : Émile Zola, Lettre à la jeunesse, 1897.

[Engagé dans le combat pour la démonstration de l'innocence du capitaine Dreyfus, Émile Zola est bouleversé de voir des jeunes gens parmi les manifestants qui insultent avec violence Dreyfus et ses défenseurs. En réaction, l'écrivain publie le 14 décembre 1897 la Lettre à la jeunesse dont voici les derniers paragraphes.]

  Jeunesse, jeunesse ! souviens-toi des souffrances que tes pères ont endurées, des terribles batailles où ils ont dû vaincre, pour conquérir la liberté dont tu jouis à cette heure. Si tu te sens indépendante, si tu peux aller et venir à ton gré, dire dans la presse ce que tu penses, avoir une opinion et l'exprimer publiquement, c'est que tes pères ont donné de leur intelligence et de leur sang. Tu n'es pas née sous la tyrannie, tu ignores ce que c'est que de se réveiller chaque matin avec la botte d'un maître sur la poitrine, tu ne t'es pas battue pour échapper au sabre du dictateur, aux poids faux du mauvais juge. Remercie tes pères, et ne commets pas le crime d'acclamer le mensonge, de faire campagne avec la force brutale, l'intolérance des fanatiques et la voracité des ambitieux. La dictature est au bout.
  Jeunesse, jeunesse ! sois toujours avec la justice. Si l'idée de justice s'obscurcissait en toi, tu irais à tous les périls. Et je ne te parle pas de la justice de nos Codes, qui n'est que la garantie des liens sociaux. Certes, il faut la respecter, mais il est une notion plus haute, la justice, celle qui pose en principe que tout jugement des hommes est faillible et qui admet l'innocence possible d'un condamné1, sans croire insulter les juges. N'est-ce donc pas là une aventure qui doive soulever ton enflammée passion du droit ? Qui se lèvera pour exiger que justice soit faite, si ce n'est toi qui n'es pas dans nos luttes d'intérêts et de personnes, qui n'es encore engagée ni compromise dans aucune affaire louche, qui peux parler haut, en toute pureté et en toute bonne foi ?
  Jeunesse, jeunesse ! sois humaine, sois généreuse. Si même nous nous trompons, sois avec nous, lorsque nous disons qu'un innocent subit une peine effroyable, et que notre cœur révolté s'en brise d'angoisse. Que l'on admette un seul instant l'erreur possible, en face d'un châtiment à ce point démesuré, et la poitrine se serre, les larmes coulent des yeux. Certes, les garde-chiourmes2 restent insensibles, mais toi, toi, qui pleures encore, qui dois être acquise à toutes les misères, à toutes les pitiés ! Comment ne fais-tu pas ce rêve chevaleresque, s'il est quelque part un martyr succombant sous la haine, de défendre sa cause et de le délivrer ? Qui donc, si ce n'est toi, tentera la sublime aventure, se lancera dans une cause dangereuse, et superbe, tiendra tête à un peuple, au nom de l'idéale justice ? Et n'es-tu pas honteuse, enfin, que ce soient des aînés, des vieux, qui se passionnent, qui fassent aujourd'hui ta besogne de généreuse folie ?

  Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et l'espoir de vos vingt ans ?
  — Nous allons à l'humanité, à la vérité, à la justice !

1. L'innocence possible d'un condamné : le capitaine Dreyfus fut condamné injustement au bagne pour espionnage en 1894.
2. Garde-chiourmes : gardiens de bagnards ou de prisonniers.

 

Texte D : André Gide, Journal, 26 décembre 1921.

  On a dit que je cours après ma jeunesse. C'est vrai. Et pas seulement après la mienne. Plus encore que la beauté, la jeunesse m'attire, et d'un irrésistible attrait. Je crois que la vérité est en elle; je crois qu'elle a toujours raison contre nous. Je crois que, loin de chercher à l'instruire, c'est d'elle que nous, les aînés, devons chercher l'instruction. Et je sais bien que la jeunesse est capable d'erreurs; je sais que notre rôle à nous est de la prévenir de notre mieux; mais je crois que souvent, en voulant préserver la jeunesse, on l'empêche. Je crois que chaque génération nouvelle arrive chargée d'un message et qu'elle le doit délivrer; notre rôle est d'aider à cette délivrance. Je crois que ce que l'on appelle « expérience » n'est souvent que de la fatigue inavouée, de la résignation, du déboire. Je crois vraie, tragiquement vraie, cette phrase d'Alfred de Vigny, souvent citée, qui paraît simple seulement lorsqu'on la cite sans la comprendre : « Une belle vie, c'est une pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mûr. » Peu m'importe du reste que Vigny lui-même n'y ait peut-être point vu toute la signification que j'y mets; cette phrase, je la fais mienne.
  Il est bien peu de mes contemporains qui soient restés fidèles à leur jeunesse. Ils ont presque tous transigé. C'est ce qu'ils appellent « se laisser instruire par la vie ». La vérité qui était en eux, ils l'ont reniée. Les vérités d'emprunt sont celles à quoi l'on se cramponne le plus fortement, et d'autant plus qu'elles demeurent étrangères à notre être intime. Il faut beaucoup plus de précaution pour délivrer son propre message, beaucoup plus de hardiesse et de prudence, que pour donner son adhésion et ajouter sa voix à un parti déjà constitué. De là cette accusation d'indécision, d'incertitude, que certains me jettent à la tête, précisément parce que j'ai cru que c'est à soi-même surtout qu'il importe de rester fidèle.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Comment les auteurs mettent-ils en évidence les caractéristiques qu'ils attribuent à la jeunesse ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

haut de page

 

PONDICHÉRY
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation du XVlème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Victor Hugo, « Après la bataille », La Légende des siècles, 1859.
Texte B : Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, 1939.
Texte C : Jorge Semprun, L'Écriture ou la vie, 1994.

 

Texte A : Victor Hugo, « Après la bataille », La Légende des siècles, 1859.

Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d'un seul housard1 qu'il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.
C'était un Espagnol de l'armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié.
Et qui disait : "À boire ! à boire par pitié !"
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : "Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé."
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de maure2,
Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant: "Caramba3 !"
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
"Donne-lui tout de même à boire", dit mon père.

1. Housard: soldat de cavalerie.
2. Maure : Africain du Nord.
3. Caramba : juron espagnol.

 

Texte B : Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, 1939.

[Dans cette œuvre autobiographique, l'auteur évoque l'époque où il était pilote. Lors d'un vol, Antoine de Saint-Exupéry et son mécanicien s'écrasent dans le désert, où ils tentent de survivre.]

   Un autre Arabe apparaît de profil sur la dune. Nous hurlons, mais tout bas. Alors, nous agitons les bras et nous avons l'impression de remplir le ciel de signaux immenses. Mais ce Bédouin1 regarde toujours vers la droite ...
 
  Et voici que, sans hâte, il a amorcé un quart de tour. À la seconde même où il se présentera de face, tout sera accompli. À la seconde même où il regardera vers nous, il aura déjà effacé en nous la soif, la mort et les mirages. " a amorcé un quart de tour qui, déjà, change le monde. Par un mouvement de son seul buste, par la promenade de son seul regard, il crée la vie, et il me paraît semblable à un dieu...
  C'est un miracle... Il marche vers nous sur le sable, comme un dieu sur la mer...
 
  L'Arabe nous a simplement regardés. Il a pressé, des mains, sur nos épaules, et nous lui avons obéi. Nous nous sommes étendus. Il n'y a plus ici ni races, ni langages, ni divisions
... Il y a ce nomade pauvre qui a posé sur nos épaules des mains d'archange2.
  Nous avons attendu, le front dans le sable. Et maintenant, nous buvons à plat ventre, la tête dans la bassine, comme des veaux.
  L'eau !
Eau, tu n'as ni goût, ni couleur, ni arôme, on ne peut pas te définir, on te goûte, sans te connaître. Tu n'es pas nécessaire à la vie : tu es la vie. Tu nous pénètres d'un plaisir qui ne s'explique point par les sens. Avec toi rentrent en nous tous les pouvoirs auxquels nous avions renoncé. Par ta grâce, s'ouvrent en nous toutes les sources taries de notre cœur.
  Tu es la plus grande richesse qui soit au monde, et tu es aussi la plus délicate, toi si pure au ventre de la terre. On peut mourir sur une source d'eau magnésienne3. On peut mourir à deux pas d'un lac d'eau salée. On peut mourir malgré deux litres de rosée qui retiennent en suspens quelques sels. Tu n'acceptes point de mélange, tu ne supportes point d'altération, tu es une ombrageuse divinité...
   Mais tu répands en nous un bonheur infiniment simple.

  Quant à toi qui nous sauves, Bédouin de Lybie [sic], tu t'effaceras cependant à jamais de ma mémoire. Je ne me souviendrai jamais de ton visage. Tu es l'Homme et tu m'apparais avec le visage de tous les hommes à la fois. Tu ne nous as jamais dévisagés4 et déjà tu nous as reconnus. Tu es le frère bien-aimé. Et, à mon tour, je te reconnaîtrai dans tous les hommes.
  Tu m'apparais baigné de noblesse et de bienveillance, grand seigneur qui as le pouvoir de donner à boire. Tous mes amis, tous mes ennemis en toi marchent vers moi, et je n'ai plus un seul ennemi au monde.

1. Bédouin : nomade.
2. Archange : ange protecteur.
3. Eau magnésienne : eau impropre à la consommation.
4. Dévisagés: vus.

 

Texte C : Jorge Semprun, L'Écriture ou la vie, 1994.

[Lors de la Seconde Guerre mondiale, l'auteur a été déporté avec son ami Maurice Halbwachs, au camp de Buchenwald.]

  J'avais pris la main de Halbwachs qui n'avait pas eu la force d'ouvrir les yeux. J'avais senti seulement une réponse de ses doigts, une pression légère : message presque imperceptible.
  Le professeur Maurice Halbwachs était parvenu à la limite des résistances humaines. Il se vidait lentement de sa substance, arrivé au stade ultime de la dysenterie1 qui l'emportait dans la puanteur.
  Un peu plus tard, alors que je lui racontais n'importe quoi, simplement pour qu'il entende le son d'une voix amie, il a soudain ouvert les yeux. La détresse immonde2, la honte de son corps en déliquescence3 y étaient lisibles. Mais aussi une flamme de dignité, d'humanité vaincue mais inentamée. La lueur immortelle d'un regard qui constate l'approche de la mort, qui sait à quoi s'en tenir, qui en a fait le tour, qui en mesure face à face les risques et les enjeux, librement, souverainement.
  Alors, dans une panique soudaine, ignorant si je puis invoquer quelque Dieu pour accompagner Maurice Halbwachs, conscient de la nécessité d'une prière, pourtant, la gorge serrée, je dis à voix haute, essayant de maîtriser celle-ci, de la timbrer4 comme il faut, quelques vers de Baudelaire. C'est la seule chose qui me vienne à l'esprit.
  Ô mort, vieux capitaine, il est temps, levons l'ancre...
  Le regard de Halbwachs devient moins flou, semble s'étonner. Je continue de réciter. Quand j'en arrive à... nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons, un mince frémissement s'esquisse sur les lèvres de Maurice Halbwachs. Il sourit, mourant, son regard sur moi, fraternel.

1. Dysenterie : maladie de l'intestin qui entraîne de violentes diarrhées.
2. Immonde : ignoble.
3. Déliquescence : très grand affaiblissement physique.
4. Timbrer : poser la voix.

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes, de façon organisée et synthétique (6 points).

II - Vous traiterez ensuite au choix l’un des trois travaux d’écriture suivants (14 points) :

haut de page

 

 

 

 

Sommaire du site Magister                   m'écrire

Vocabulaire Types de textes Genres littéraires
Lecture analytique Registres littéraires Travaux d'écriture
Texte argumentatif Corpus de textes Œuvres intégrales
Dossiers Classes Prépas Liens