LES SUJETS DE L’ EAF 2018

 

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SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves (1678).
Texte B : Madame de Staël, Delphine, quatrième partie, lettre XXXV (1802).
Texte C : Colette, La Vagabonde (1910).

 

Texte A : Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves (1678).

[La Princesse de Clèves et Monsieur de Nemours s'aiment. Mais fidèle à son mari, la Princesse refuse cet amour. Par loyauté, elle avoue sa passion pour Monsieur de Nemours à son mari. Monsieur de Clèves en meurt. Monsieur de Nemours tente de convaincre la Princesse que leur amour peut désormais être vécu.]

  – Hé ! croyez-vous le pouvoir1, madame ? s'écria M. de Nemours. Pensez-vous que vos résolutions tiennent contre un homme qui vous adore et qui est assez heureux pour vous plaire ? Il est plus difficile que vous ne pensez, madame, de résister à ce qui nous plaît et à ce qui nous aime. Vous l'avez fait par une vertu austère, qui n'a presque point d'exemple ; mais cette vertu ne s'oppose plus à vos sentiments et j'espère que vous les suivrez malgré vous.
  – Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que j'entreprends, répliqua Mme de Clèves ; je me défie2 de mes forces au milieu de mes raisons. Ce que je crois devoir à la mémoire de M. de Clèves serait faible s'il n'était soutenu par l'intérêt de mon repos ; et les raisons de mon repos ont besoin d'être soutenues de celles de mon devoir. Mais, quoique je me défie de moi-même, je crois que je ne vaincrai jamais mes scrupules et je n'espère pas aussi de surmonter l'inclination3 que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse et je me priverai de votre vue, quelque violence qu'il m'en coûte. Je vous conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, de ne chercher aucune occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout ce qui pourrait être permis dans un autre temps, et la seule bienséance4 interdit tout commerce5 entre nous.
  M. de Nemours se jeta à ses pieds, et s'abandonna à tous les divers mouvements dont il était agité. Il lui fit voir, et par ses paroles, et par ses pleurs, la plus vive et la plus tendre passion dont un cœur ait jamais été touché. Celui de Mme de Clèves n'était pas insensible et, regardant ce prince avec des yeux un peu grossis par les larmes :
  – Pourquoi faut-il, s'écria-t-elle, que je vous puisse accuser de la mort de M. de Clèves ? Que n'ai-je commencé à vous connaître depuis que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connu devant que6 d'être engagée ? Pourquoi la destinée nous sépare-t-elle par un obstacle si invincible ?
  – Il n'y a point d'obstacle, madame, reprit M. de Nemours. Vous seule vous opposez à mon bonheur ; vous seule vous imposez une loi que la vertu et la raison ne vous sauraient imposer.
  – Il est vrai, répliqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup à un devoir qui ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra faire. M. de Clèves ne fait encore que d'expirer7, et cet objet funeste est trop proche pour me laisser des vues claires et distinctes. Ayez cependant le plaisir de vous être fait aimer d'une personne qui n'aurait rien aimé, si elle ne vous avait jamais vu ; croyez que les sentiments que j'ai pour vous seront éternels, et qu'ils subsisteront également, quoi que je fasse. Adieu, lui dit-elle ; voici une conversation qui me fait honte : rendez-en compte à M. le vidame8 ; j'y consens, et je vous en prie.
  Elle sortit en disant ces paroles, sans que M. de Nemours pût la retenir.

1 Le pouvoir : pouvoir renoncer à son amour.
2 Je me défie : je me méfie.
3 L’inclination : l’attirance.
4 Bienséance : décence, savoir-vivre, convenances.
5 Commerce : relations.
6 Devant que : avant.
7 [il] ne fait encore que d’expirer : il vient tout juste de mourir.
8 M. le vidame est l’oncle de Madame de Clèves et l’ami de Monsieur de Nemours. Un vidame est un officier.

 

Texte B : Madame de Staël, Delphine, quatrième partie, lettre XXXV (1802).

 [Delphine aimait Léonce et était aimée de lui ; mais blessé par une fausse rumeur concernant Delphine, le jeune homme a épousé Matilde par dépit. Lorsqu'il apprend la vérité, il propose à Delphine de quitter Matilde ; cependant Matilde, enceinte, a supplié Delphine de renoncer à Léonce. Voici la réponse de Delphine à Matilde.]

LETTRE XXXV

Delphine à Matilde.
Paris, ce 4 décembre.

  Dans la nuit de demain, Matilde, je quitterai Paris, et peu de jours après, la France. Léonce ne saura point dans quel lieu je me retirerai ; il ignorera de même, quoi qu’il arrive, que c’est pour votre bonheur que je sacrifie le mien. J’ose vous le dire, Matilde, votre religion n’a point exigé de sacrifice qui puisse surpasser celui que je fais pour vous ; et Dieu qui lit dans les cœurs, Dieu qui sait la douleur que j’éprouve, estime dans sa bonté cet effort ce qu’il vaut1. Oui, j’ose vous le répéter, quand j’aime mieux mourir qu’avoir à me reprocher vos douleurs, j’ai plus qu’expié2 mes fautes, je me crois supérieure à celles qui n’auraient point les sentiments dont je triomphe.
  Vous êtes la femme de Léonce, vous avez sur son coeur des droits que j’ai dû respecter ; mais je l’aimais, mais vous n’avez pas su peut-être qu’avant de vous épouser… Laissons les morts en paix. Vous m’avez adjurée3 de partir, au nom de la morale, au nom de la pitié même, pouvais-je résister quand il devrait m’en coûter la vie ! Matilde, vous allez être mère, de nouveaux liens vont vous attacher à Léonce, femme bénie du ciel, écoutez-moi : si celui dont je me sépare me regrette, ne blessez point son cœur par des reproches ; vous croyez qu’il suffit du devoir pour commander les affections du cœur, vous êtes faite ainsi ; mais il existe des âmes passionnées, capables de générosité, de douceur, de dévouement, de bonté, vertueuses en tout, si le sort ne leur avait pas fait un crime de l’amour ! Plaignez ces destinées malheureuses, ménagez les caractères profondément sensibles ; ils ne ressemblent point au vôtre, mais ils sont peut-être un objet de bienveillance pour l’Être suprême, pour la source éternelle de toutes les affections du coeur.
  Matilde, soignez avec délicatesse le bonheur de Léonce ; vous avez éloigné de lui sa fidèle amie, chargez-vous de lui rendre tout l’amour dont vous le privez. Ne cherchez point à détruire l’estime et l’intérêt qu’il conservera pour moi, vous m’offenseriez cruellement ; il faut déjà me compter parmi ceux qui ne sont plus, et le dernier acte de ma vie ne mérite-t-il pas vos égards pour ma mémoire !
  Adieu, Matilde, vous n’entendrez plus parler de moi ; la compagne de votre enfance, l’amie de votre mère, celle qui vous a mariée, celle enfin qui n’a pu supporter votre peine, n’existe plus pour vous ni pour personne. Priez pour elle, non comme si elle était coupable, jamais elle ne le fut moins, jamais surtout il ne vous a été plus ordonné de ne pas être sévère envers elle ! mais priez pour une femme malheureuse, la plus malheureuse de toutes, celle qui consent à se déchirer le cœur, afin de vous épargner une faible partie de ce qu’elle se résigne à souffrir.

1 Dieu […] estime […] cet effort ce qu’il vaut : Dieu apprécie cet effort à sa juste valeur.
2 Expié : réparé.
3 Adjurée : suppliée.

 

Texte C : Colette, La Vagabonde (1910).

[Renée Néré est une comédienne divorcée que son premier mariage a convaincue des charmes de la solitude. Elle tombe néanmoins amoureuse du jeune Max. À la fin du roman, elle rompt avec Max et se livre aux réflexions qui suivent.]

  […] Cher intrus, que j'ai voulu aimer, je t'épargne. Je te laisse ta seule chance de grandir à mes yeux : je m'éloigne. Tu n'auras, à lire ma lettre, que du chagrin. Tu ne sauras pas à quelle humiliante confrontation tu échappes, tu ne sauras pas de quel débat tu fus le prix, le prix que je dédaigne...
  Car je te rejette, et je choisis... tout ce qui n'est pas toi. Je t'ai déjà connu, et je te reconnais. N'es-tu pas, en croyant donner, celui qui accapare1 ? Tu étais venu pour partager ma vie... Partager, oui : prendre ta part ! Être de moitié dans mes actes, t'introduire à chaque heure dans la pagode2 secrète de mes pensées, n'est-ce pas ? Pourquoi toi plutôt qu'un autre ? Je l'ai fermée à tous.
  Tu es bon, et tu prétendais, de la meilleure foi du monde, m'apporter le bonheur, car tu m'as vue dénuée et solitaire. Mais tu avais compté sans mon orgueil de pauvresse : les plus beaux pays de la terre, je refuse de les contempler, tout petits, au miroir amoureux de ton regard...
  Le bonheur ? Es-tu sûr que le bonheur me suffise désormais ?... Il n'y a pas que le bonheur qui donne du prix à la vie. Tu me voulais illuminer de cette banale aurore, car tu me plaignais obscure. Obscure, si tu veux : comme une chambre vue du dehors. Sombre, et non obscure. Sombre, et parée par les soins d'une vigilante tristesse ; argentée et crépusculaire comme l'effraie3, comme la souris soyeuse, comme l'aile de la mite4. Sombre, avec le rouge reflet d'un déchirant souvenir... Mais tu es celui devant qui je n'aurais plus le droit d'être triste...
  Je m'échappe, mais je ne suis pas quitte encore de toi, je le sais. Vagabonde, et libre, je souhaiterai parfois l'ombre de tes murs... Combien de fois vais-je retourner à toi, cher appui où je me repose et me blesse ? Combien de temps vais-je appeler ce que tu pouvais me donner, une longue volupté5, suspendue, attisée6, renouvelée... la chute ailée, l'évanouissement où les forces renaissent de leur mort même... le bourdonnement musical du sang affolé... l'odeur de santal7 brûlé et d'herbe foulée... Ah ! tu seras longtemps une des soifs de ma route !
  Je te désirerai tour à tour comme le fruit suspendu, comme l'eau lointaine, et comme la petite maison bienheureuse que je frôle... Je laisse, à chaque lieu de mes désirs errants, mille et mille ombres à ma ressemblance, effeuillées8 de moi, celle-ci sur la pierre chaude et bleue des combes9 de mon pays, celle-là au creux moite10 d'un vallon sans soleil, et cette autre qui suit l'oiseau, la voile, le vent et la vague. Tu gardes la plus tenace : une ombre nue, onduleuse, que le plaisir agite comme une herbe dans le ruisseau... Mais le temps la dissoudra comme les autres, et tu ne sauras plus rien de moi, jusqu'au jour où mes pas s'arrêteront et où s'envolera de moi une dernière petite ombre...
.

1 Accapare : monopolise.
2 Pagode : temple des pays d’Extrême-Orient.
3 L’effraie : espèce de chouette.
4 Mite : petit papillon gris.
5 Volupté : plaisir des sens.
6 Attisée : ranimée.
7 Santal : bois exotique odorant.
8 Effeuillées : détachées comme les feuilles d’un arbre.
9 Combes : vallées.
10 Moite : humide.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Quelles raisons ces personnages féminins invoquent-ils pour justifier leur renoncement à l'amour ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

haut de page

 

SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : La question de l’Homme dans les genres de l’argumentation du XVIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Montaigne, Essais, livre II, chapitre 11 « De la cruauté », (1580-1588),
  
adapté en français moderne par André Lanly.
Texte B : Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, préface (1754).
Texte C : Voltaire, Dictionnaire philosophique, article « BÊTES » (1764).
Texte D : Marguerite Yourcenar, Le Temps, ce grand sculpteur, « Qui sait si l’âme des bêtes va en bas ? » (1983)
.

 

Texte A : Montaigne, Essais, livre II, chapitre 11 « De la cruauté », (1580-1588),
       
adapté en français moderne par André Lanly.

  Pour ma part, je n’ai pas pu voir seulement sans déplaisir poursuivre et tuer une bête innocente, qui est sans défense et de qui nous ne recevons aucun mal. Et, comme il arrive communément par exemple que le cerf, se sentant hors d’haleine et à bout de forces, et n’ayant pas d’autre remède, se jette en arrière et se rend à nous qui le poursuivons en nous demandant grâce par ses larmes
                             quaestuque, cruentus
                             Atque imploranti similis
1,
cela m’a toujours semblé un spectacle très déplaisant.
  Je ne prends guère bête en vie à qui je ne redonne la clef des champs. Pythagore les achetait aux pêcheurs et aux oiseleurs pour en faire autant2 :
                            primoque a caede ferarum
                            Incaluisse puto maculatum sanguine ferrum
3.
   Les naturels sanguinaires à l’égard des bêtes montrent une propension4 naturelle à la cruauté.
  Après que l’on se fut familiarisé à Rome avec les spectacles des meurtres des animaux, on en vint aux hommes et aux gladiateurs. La nature, je le crains, attache elle-même à l’homme quelque instinct qui le porte à l’inhumanité. Nul ne prend son amusement à voir des bêtes jouer entre elles et se caresser, et nul ne manque de le prendre à les voir se déchirer mutuellement et se démembrer.
  Afin qu’on ne se moque pas de cette sympathie que j’ai pour elles, je dirai que la théologie elle-même5 nous commande quelque faveur pour elles et que, considérant qu’un même maître nous a logés dans ce palais pour son service et qu’elles sont comme nous de sa famille6, elle a raison de nous enjoindre7 quelque égard et quelque affection envers elles...

1 Virgile, Énéide, VII, v. 501 : « et par ses plaintes, couvert de sang, il semble implorer pitié ».
2 Plutarque, Propos de table, VII, 8.
3 Ovide, Métamorphoses, XV, v. 106 : « c’est, je pense, par le sang des bêtes sauvages que le fer a été taché pour la première fois ».
4 Propension : Force intérieure, innée, naturelle, qui oriente spontanément ou volontairement vers un comportement.
5 Souvenir d’un ouvrage religieux de Raymond Sebon intitulé la Théologie naturelle, qui insiste sur les liens fraternels des hommes et des animaux.
6 Famille : peut être compris au sens large de « maisonnée ».
7 Enjoindre : ordonner.

 

Texte B : Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, préface, (1754).

  Laissant donc tous les livres scientifiques qui ne nous apprennent qu'à voir les hommes tels qu'ils se sont faits, et méditant sur les premières et plus simples opérations de l'âme humaine, j'y crois apercevoir deux principes antérieurs à la raison, dont l'un nous intéresse ardemment à notre bien-être et à la conservation de nous-mêmes, et l'autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible, et principalement nos semblables. C'est du concours et de la combinaison que notre esprit est en état de faire de ces deux principes, sans qu'il soit nécessaire d'y faire entrer celui de la sociabilité, que me paraissent découler toutes les règles du droit naturel ; règles que la raison est ensuite forcée de rétablir sur d'autres fondements, quand, par ses développements successifs, elle est venue à bout d'étouffer la nature.
  De cette manière, on n'est point obligé de faire de l'homme un philosophe avant que d'en faire un homme ; ses devoirs envers autrui ne lui sont pas uniquement dictés par les tardives leçons de la sagesse ; et tant qu'il ne résistera point à l'impulsion intérieure de la commisération1, il ne fera jamais du mal à un autre homme, ni même à aucun être sensible, excepté dans le cas légitime où sa conservation se trouvant intéressée, il est obligé de se donner la préférence à lui-même. Par ce moyen, on termine aussi les anciennes disputes sur la participation des animaux à la loi naturelle ; car il est clair que, dépourvus de lumières et de liberté, ils ne peuvent reconnaître cette loi ; mais, tenant en quelque chose à notre nature par la sensibilité dont ils sont doués, on jugera qu'ils doivent aussi participer au droit naturel, et que l'homme est assujetti envers eux à quelque espèce de devoirs. Il semble, en effet, que si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c'est moins parce qu'il est un être raisonnable que parce qu'il est un être sensible : qualité qui, étant commune à la bête et à l'homme, doit au moins donner à l'une le droit de n'être point maltraitée inutilement par l'autre.

1 Commisération : pitié que l'on ressent pour ceux qui sont dans le malheur, compassion.

 

Texte C : Voltaire, Dictionnaire philosophique, article « BÊTES » (1764).

[Voltaire s’attaque dans cet article à la théorie élaborée par Descartes selon laquelle les animaux sont des « machines ».]

BÊTES.

  Quelle pitié, quelle pauvreté, d’avoir dit que les bêtes sont des machines privées de connaissance et de sentiment, qui font toujours leurs opérations de la même manière, qui n’apprennent rien, ne perfectionnent rien, etc. !
  Quoi ! cet oiseau qui fait son nid en demi-cercle quand il l’attache à un mur, qui le bâtit en quart de cercle quand il est dans un angle, et en cercle sur un arbre ; cet oiseau fait tout de la même façon ? Ce chien de chasse que tu as discipliné pendant trois mois n’en sait-il pas plus au bout de ce temps qu’il n’en savait avant les leçons ? Le serin1 à qui tu apprends un air le répète-t-il dans l’instant ? n’emploies-tu pas un temps considérable à l’enseigner ? n’as-tu pas vu qu’il se méprend et qu’il se corrige ?
  Est-ce parce que je te parle que tu juges que j’ai du sentiment, de la mémoire, des idées ? Eh bien ! je ne te parle pas ; tu me vois entrer chez moi l’air affligé, chercher un papier avec inquiétude, ouvrir le bureau où je me souviens de l’avoir enfermé, le trouver, le lire avec joie. Tu juges que j’ai éprouvé le sentiment de l’affliction et celui du plaisir, que j’ai de la mémoire et de la connaissance.
  Porte donc le même jugement sur ce chien qui a perdu son maître, qui l’a cherché dans tous les chemins avec des cris douloureux, qui entre dans la maison, agité, inquiet, qui descend, qui monte, qui va de chambre en chambre, qui trouve enfin dans son cabinet le maître qu’il aime, et qui lui témoigne sa joie par la douceur de ses cris, par ses sauts, par ses caresses.
  Des barbares saisissent ce chien, qui l’emporte si prodigieusement sur l’homme en amitié ; ils le clouent sur une table, et ils le dissèquent vivant pour te montrer les veines mésaraïques2. Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Réponds-moi, machiniste, la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal, afin qu’il ne sente pas ? a-t-il des nerfs pour être impassible ? Ne suppose point cette impertinente contradiction dans la nature.

1 Serin : petit oiseau dont le chant est fort agréable, et auquel on apprend à siffler, à chanter des airs.
2 Veine mésaraïque : veine qui recueille le sang du gros intestin.

 

Texte D  : Marguerite Yourcenar, Le Temps, ce grand sculpteur, « Qui sait si l’âme des bêtes va en bas ? » (1983).

  Dans l’état présent de la question, à une époque où nos abus s’aggravent sur ce point comme sur tant d’autres, on peut se demander si une Déclaration des droits de l’animal1 va être utile. Je l’accueille avec joie, mais déjà de bons esprits murmurent : « Voici près de deux cents ans qu’a été proclamée une Déclaration des droits de l’homme, qu’en est-il résulté ? Aucun temps n’a été plus concentrationnaire, plus porté aux destructions massives de vies humaines, plus prêt à dégrader, jusque chez ses victimes elles-mêmes, la notion d’humanité. Sied-il de promulguer en faveur de l’animal un autre document de ce type, qui sera – tant que l’homme lui-même n’aura pas changé –, aussi vain que la Déclaration des droits de l’homme ? » Je crois que oui. Je crois qu’il convient toujours de promulguer ou de réaffirmer les Lois véritables, qui n’en seront pas moins enfreintes, mais en laissant çà et là aux transgresseurs le sentiment d’avoir mal fait. « Tu ne tueras pas. » Toute l’histoire, dont nous sommes si fiers, est une perpétuelle infraction à cette loi.
  « Tu ne feras pas souffrir les animaux, ou du moins tu ne les feras souffrir que le moins possible. Ils ont leurs droits et leur dignité comme toi-même », est assurément une admonition2 bien modeste ; dans l’état actuel des esprits, elle est, hélas, quasi subversive3. Soyons subversifs. Révoltons-nous contre l’ignorance, l’indifférence, la cruauté, qui d’ailleurs ne s’exercent si souvent contre l’homme que parce qu’elles se sont fait la main sur les bêtes. Rappelons-nous, puisqu’il faut toujours tout ramener à nous-mêmes, qu’il y aurait moins d’enfants martyrs s’il y avait moins d’animaux torturés, moins de wagons plombés amenant à la mort les victimes de quelconques dictatures, si nous n’avions pas pris l’habitude de fourgons où des bêtes agonisent sans nourriture et sans eau en route vers l’abattoir, moins de gibier humain descendu d’un coup de feu si le goût et l’habitude de tuer n’étaient l’apanage des chasseurs. Et dans l’humble mesure du possible, changeons (c’est-à-dire améliorons s’il se peut) la vie.

1 Une « Déclaration universelle des droits de l'animal » a été rédigée et adoptée par la Ligue internationale des droits de l'animal en 1977, puis proclamée solennellement par l'UNESCO en 1978. Elle n’a cependant aucune portée juridique.
2 Admonition : avertissement, conseil, ordre.
3 Subversive : qui menace l'ordre établi.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Quels comportements humains les auteurs du corpus dénoncent-ils ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

haut de page

 

SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Victor Hugo, « La Sieste », L'Art d'être grand-père, 1871.
Texte B : Charles Cros, « À ma femme endormie », Le Collier de griffes, (posthume) 1908.
Texte C : Claude Roy, « Dormante », Clair comme le jour, 1943.

 

Texte A : Victor Hugo, « La Sieste », L'Art d'être grand-père, 1871.

Elle fait au milieu du jour son petit somme ;
Car l’enfant a besoin du rêve plus que l’homme,
Cette terre est si laide alors qu’on vient du ciel !
L’enfant cherche à revoir Chérubin, Ariel,
Ses camarades, Puck, Titania1, les fées,
Et ses mains quand il dort sont par Dieu réchauffées.
Oh ! comme nous serions surpris si nous voyions,
Au fond de ce sommeil sacré, plein de rayons,
Ces paradis ouverts dans l’ombre, et ces passages
D’étoiles qui font signe aux enfants d’être sages,
Ces apparitions, ces éblouissements !
Donc, à l’heure où les feux du soleil sont calmants,
Quand toute la nature écoute et se recueille,
Vers midi, quand les nids se taisent, quand la feuille
La plus tremblante oublie un instant de frémir,
Jeanne2 a cette habitude aimable de dormir ;
Et la mère un moment respire et se repose,
Car on se lasse, même à servir une rose.
Ses beaux petits pieds nus dont le pas est peu sûr
Dorment ; et son berceau, qu’entoure un vague azur
Ainsi qu’une auréole entoure une immortelle,
Semble un nuage fait avec de la dentelle ;
On croit, en la voyant dans ce frais berceau-là,
Voir une lueur rose au fond d’un falbala3 ;
On la contemple, on rit, on sent fuir la tristesse,
Et c’est un astre, ayant de plus la petitesse ;
L’ombre, amoureuse d’elle, a l’air de l’adorer ;
Le vent retient son souffle et n’ose respirer.
Soudain, dans l’humble et chaste alcôve4 maternelle,
Versant tout le matin qu’elle a dans sa prunelle5,
Elle ouvre la paupière, étend un bras charmant,
Agite un pied, puis l’autre, et, si divinement
Que des fronts dans l’azur se penchent pour l’entendre.
Elle gazouille… — Alors, de sa voix la plus tendre,
Couvant des yeux l’enfant que Dieu fait rayonner,
Cherchant le plus doux nom qu’elle puisse donner
À sa joie, à son ange en fleur, à sa chimère6 :
— Te voilà réveillée, horreur ! lui dit sa mère.

1 Chérubin, Ariel, Puck,Titania sont des personnages surnaturels ou féeriques issus de la littérature.
2 Jeanne est la petite-fille de Victor Hugo.
3 Falbala : bande de tissu plissée.
4 Alcôve : renfoncement dans le mur d'une chambre, où l'on place un ou plusieurs lits.
5 Prunelle : pupille de l’oeil.
6 Chimère : rêve.

 

Texte B : Charles Cros, « À ma femme endormie », Le Collier de griffes, (posthume) 1908.

Tu dors en croyant que mes vers
Vont encombrer tout l’univers
De désastres et d’incendies ;
Elles sont si rares pourtant
Mes chansons au soleil couchant
Et mes lointaines mélodies.

Mais si je dérange parfois
La sérénité des cieux froids,
Si des sons d’acier ou de cuivre
Ou d’or, vibrent dans mes chansons,
Pardonne ces hautes façons,
C’est que je me hâte de vivre.

Et puis tu m’aimeras toujours.
Éternelles sont les amours
Dont ma mémoire est le repaire ;
Nos enfants seront de fiers gas1
Qui répareront les dégâts,
Que dans ta vie a faits leur père.

Ils dorment sans rêver à rien,
Dans le nuage aérien
Des cheveux sur leurs fines têtes ;
Et toi, près d’eux, tu dors aussi,
Ayant oublié le souci
De tout travail, de toutes dettes.

Moi je veille et je fais ces vers
Qui laisseront tout l’univers
Sans désastre et sans incendie ;
Et demain, au soleil montant
Tu souriras en écoutant
Cette tranquille mélodie.

1 Gas : autre orthographe pour « gars ».

 

Texte C : Claude Roy, « Dormante », Clair comme le jour, 1943.

Toi ma dormeuse mon ombreuse ma rêveuse
ma gisante aux pieds nus sur le sable mouillé
toi ma songeuse mon heureuse ma nageuse
ma lointaine aux yeux clos mon sommeillant œillet

distraite comme nuage et fraîche comme pluie
trompeuse comme l'eau légère comme vent
toi ma berceuse mon souci mon jour ma nuit
toi que j'attends toi qui te perds et me surprends

la vague en chuchotant glisse dans ton sommeil
te flaire et vient lécher tes jambes étonnées
ton corps abandonné respire le soleil
couleur de tes cheveux ruisselants et dénoués

Mon oublieuse ma paresseuse ma dormeuse
toi qui me trompes avec le vent avec la mer
avec le sable et le matin ma capricieuse
ma brûlante aux bras frais mon étoile légère

je t'attends je t'attends je guette ton retour
et le premier regard où je vois émerger
Eurydice1 aux pieds nus à la clarté du jour
dans cette enfant qui dort sur la plage allongée.

1 Eurydice : personnage de la mythologie grecque, elle est l'épouse d'Orphée, grand poète et musicien. Elle est mordue par un serpent et meurt. Inconsolable, Orphée se met à chanter et les dieux lui accordent de descendre jusqu'aux Enfers pour la sauver, à la condition qu'il ne se retourne pas avant d'en être sorti. Mais Orphée se retourne pour voir si Eurydice est toujours derrière lui et il la perd à jamais.

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes de façon organisée et synthétique (6 points) :

– Question 1 :
Quels sont les différents types de liens qui unissent le poète et la personne endormie ? (3 points)
– Question 2 :
Que déclenche chez le poète la vision de l’être endormi ? (3 points).

II - Travail d'écriture (14 points) :

 

 

PONDICHÉRY
SÉRIES ES/ S

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Paul SCARRON, Le Roman comique, 1651.
Texte B : Gustave FLAUBERT, Madame Bovary, Troisième partie, chapitre 5, 1857.
Texte C : André GIDE, Les Caves du Vatican, Livre IV, 1914.
Texte D : Philippe BESSON, Les Passants de Lisbonne, 2016
.

 

Texte A : Paul SCARRON, Le Roman comique, 1651.

[Une troupe de théâtre ambulante s’arrête dans un hôtel où Le Destin, l’un des comédiens, est invité par Madame Bouvillon à dîner dans sa chambre. ]

  On desservit quand Le Destin cessa de manger, madame Bouvillon le fit asseoir auprès d'elle sur le pied d'un lit et sa servante, qui laissa sortir celles1 de l'hôtellerie les premières, en sortant de la chambre tira la porte après elle. La Bouvillon, qui crut peut-être que Le Destin y avait pris garde, lui dit : « Voyez un peu cette étourdie qui a fermé la porte sur nous ! – Je l'irai ouvrir, s'il vous plaît, lui répondit Le Destin. – Je ne dis pas cela, répondit la Bouvillon en l'arrêtant, mais vous savez bien que deux personnes seules enfermées ensemble, comme ils peuvent faire ce qu'il leur plaira, on en peut aussi croire ce que l'on voudra.– Ce n'est pas des personnes qui vous ressemblent que l'on fait des jugements téméraires, lui repartit Le Destin. – Je ne dis pas cela, dit la Bouvillon, mais on ne peut avoir trop de précaution contre la médisance. – Il faut qu'elle ait quelque fondement, lui repartit2 Le Destin ; et pour ce qui est de vous et de moi, l'on sait bien le peu de proportion qu'il y a entre un pauvre comédien et une femme de votre condition. Vous plaît-il donc, continua-t-il, que j'aille ouvrir la porte ? – Je ne dis pas cela, dit la Bouvillon en l'allant fermer au verrou ; car, ajouta-t-elle, peut-être qu'on ne prendra pas garde si elle est fermée ou non ; et, fermée pour fermée, il vaut mieux qu'elle ne se puisse ouvrir que de notre consentement. » L'ayant fait comme elle l'avait dit, elle approcha du Destin son gros visage fort enflammé et ses petits yeux fort étincelants, et lui donna bien à penser de quelle façon il se tirerait à son honneur de la bataille que vraisemblablement elle lui allait présenter. La grosse sensuelle ôta son mouchoir de col3 et étala aux yeux du Destin, qui n'y prenait pas grand plaisir, dix livres4 de tétons pour le moins, c'est à dire la troisième partie de son sein, le reste étant distribué à poids égal sous ses deux aisselles. Sa mauvaise intention la faisant rougir (car elles rougissent aussi, les dévergondées), sa gorge n'avait pas moins de rouge que son visage et l'un et l'autre ensemble auraient été pris de loin pour un tapabor d'écarlate5. Le Destin rougissait aussi, mais de pudeur, au lieu que la Bouvillon, qui n'en avait plus, rougissait je vous laisse à penser de quoi. Elle s'écria qu'elle avait quelque petite bête dans le dos et, se remuant en son harnais6, comme quand on y sent quelque démangeaison, elle pria Le Destin d'y fourrer la main. Le pauvre garçon le fit en tremblant et cependant la Bouvillon, lui tâtant les flancs au défaut du pourpoint7, lui demanda s'il n'était point chatouilleux. Il fallait combattre ou se rendre, quand Ragotin se fit ouïr de l'autre côté de la porte.

1 Celles : les autres servantes.
2 Repartit : répondit.
3 Mouchoir de col : morceau d’étoffe dont les femmes se couvrent le cou.
4 Livres : mesure de poids.
5 Tapabor d’écarlate : bonnet, ici de couleur rouge, dont on peut rabattre les bords sur les épaules.
6 Harnais : bustier rigide.
7 Au défaut du pourpoint : là où s’arrête, au niveau de la taille, la veste courte du Destin.

 

Texte B : Gustave FLAUBERT, Madame Bovary, Troisième partie, chapitre 5, 1857.

 [Emma Bovary, épouse d’un médecin de campagne, retrouve tous les jeudis son amant Léon à Rouen.]

 Léon, sur le trottoir, continuait à marcher. Elle le suivait jusqu'à l'hôtel ; il montait, il ouvrait la porte, il entrait... Quelle étreinte !
 Puis les paroles, après les baisers, se précipitaient. On se racontait les chagrins de la semaine, les pressentiments, les inquiétudes pour les lettres ; mais à présent tout s'oubliait, et ils se regardaient face à face, avec des rires de volupté et des appellations de tendresse.
  Le lit était un grand lit d'acajou en forme de nacelle1. Les rideaux de levantine2 rouge, qui descendaient du plafond, se cintraient trop bas vers le chevet évasé; – et rien au monde n'était beau comme sa tête brune et sa peau blanche se détachant sur cette couleur pourpre, quand, par un geste de pudeur, elle fermait ses deux bras nus, en se cachant la figure dans les mains.
  Le tiède appartement, avec son tapis discret, ses ornements folâtres et sa lumière tranquille, semblait tout commode pour les intimités de la passion. Les bâtons se terminant en flèche, les patères3 de cuivre et les grosses boules de chenets4 reluisaient tout à coup, si le soleil entrait. Il y avait sur la cheminée, entre les candélabres5, deux de ces grandes coquilles roses où l'on entend le bruit de la mer quand on les applique à son oreille.
  Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaieté, malgré sa splendeur un peu fanée ! Ils retrouvaient toujours les meubles à leur place, et parfois des épingles à cheveux qu'elle avait oubliées, l'autre jeudi, sous le socle de la pendule. Ils déjeunaient au coin du feu, sur un petit guéridon incrusté de palissandre6. Emma découpait, lui mettait les morceaux dans son assiette en débitant toutes sortes de chatteries; et elle riait d'un rire sonore et libertin quand la mousse du vin de Champagne débordait du verre léger sur les bagues de ses doigts. Ils étaient si complètement perdus en la possession d'eux-mêmes, qu'ils se croyaient là dans leur maison particulière, et devant y vivre jusqu'à la mort, comme deux éternels jeunes époux. Ils disaient notre chambre, notre tapis, nos fauteuils, même elle disait mes pantoufles, un cadeau de Léon, une fantaisie qu'elle avait eue. C'étaient des pantoufles en satin rose, bordées de cygne. Quand elle s'asseyait sur ses genoux, sa jambe, alors trop courte, pendait en l'air; et la mignarde chaussure, qui n'avait pas de quartier7, tenait seulement par les orteils à son pied nu.

1 En forme de nacelle : en forme de barque.
2 Levantine : étoffe de soie.
3 Patères : crochets muraux.
4 Chenets : supports métalliques pour surélever les bûches dans le foyer d’une cheminée.
5 Candélabres : grands chandeliers.
6 Guéridon incrusté de palissandre : petite table en bois exotique.
7 Quartier : partie de la chaussure qui couvre le talon.

 

Texte C : André GIDE, Les Caves du Vatican, Livre IV, 1914.

[Amédée Fleurissoire, qui n’a encore jamais voyagé, arrive à Gênes, en Italie.]

 Devant la gare de Gênes stationnaient les omnibus des principaux hôtels ; il alla droit à l'un des plus cossus1, sans se laisser intimider par la morgue2 du laquais qui s'empara de sa piteuse valise ; mais Amédée ne s'en voulait point séparer ; il refusa de la laisser poser sur le dessus de la voiture, exigea qu'on la mît, là, près de lui, sur le coussin de la banquette. Dans le vestibule de l'hôtel le portier en parlant français le mit à l'aise ; alors il se lança et, non content de demander « une très bonne chambre », s'enquit des prix de celles qu'on lui proposait, résolu, au-dessous de douze francs, à ne rien trouver à sa convenance.
  La chambre de dix-sept francs pour laquelle il se décida, après en avoir visité plusieurs, était vaste, propre, élégante sans excès; le lit avançait dans la pièce, un lit de cuivre, net, assurément inhabité, à qui le pyrèthre3 eût fait injure. Dans une sorte d'armoire énorme, la toilette4 était dissimulée. Deux larges fenêtres ouvraient sur un jardin ; Amédée, penché vers la nuit, contempla d'indistincts et sombres feuillages, longuement, laissant l'air tiède lentement calmer sa fièvre et le persuader au sommeil. Au-dessus du lit, un voile de tulle retombait en brouillard exactement de trois côtés ; de petits cordonnets, semblables aux ris d'une voile, le relevaient par-devant dans une courbe gracieuse. Fleurissoire reconnut là ce qu'on appelle : moustiquaire – dont il avait toujours dédaigné d'user.
  Après s'être lavé, il s'étendit avec délices dans les draps frais. Il laissait la fenêtre ouverte ; non toute grande assurément, par crainte du rhume et de l'ophtalmie, mais un des battants rabattu de manière que ne lui parvinssent pas directement les effluves; fit ses comptes et ses prières, puis éteignit. (L'éclairage était électrique, qu'on arrêtait en chavirant la chevillette d'un interrupteur de courant.)

  Fleurissoire allait s'endormir lorsqu'un mince chantonnement vint lui remémorer cette précaution, qu'il n'avait point prise, de n'ouvrir la fenêtre qu'après avoir éteint ; car la lumière attire les moustiques. Il lui souvint aussi d'avoir lu quelque part des remerciements au bon Dieu pour avoir doué l'insecte volatile d'une petite musique particulière, propre à avertir le dormeur à l'instant qu'il allait être piqué. Puis, il fit retomber tout autour de lui la mousseline infranchissable. « Combien cela ne vaut-il pas mieux, après tout, pensait-il en s'assoupissant, que ces petits cônes en feutre d'herbe sèche, que, sous le nom baroque de fidibus, débite5 le père Blafaphas ; on les allume sur une soucoupe de métal ; ils se consument en répandant une grande abondance de fumée narcotique ; mais devant que6 d'engourdir les moustiques, ils asphyxient à demi le dormeur. Fidibus ! quel drôle de nom ! Fidibus... » Il s'endormait déjà quand, soudain, à l'aile gauche du nez, une vive piqûre. Il y porta la main ; et tandis qu'il palpait doucement le cuisant soulèvement de sa chair : piqûre au poignet. Puis, contre son oreille un zézaiement narquois... Horreur ! il avait enfermé l'ennemi dans la place ! Il atteignit la chevillette et rétablit le courant.
  Oui ! le moustique était là, posé, tout en haut de la moustiquaire. Un peu presbyte, Amédée le distinguait fort bien, fluet jusqu'à l'absurde, campé sur quatre pieds et portant rejetée en arrière la dernière paire de pattes, longue et comme bouclée ; l'insolent ! Amédée se dressa debout sur son lit. Mais comment écraser l'insecte contre un tissu fuyant, vaporeux ?... N'importe ! il donna du plat de la main, si fort, si vite, qu'il crut avoir crevé la moustiquaire. À coup sûr le moustique y était ; il chercha des yeux le cadavre ; ne vit rien ; mais sentit une nouvelle piqûre au jarret.
  Alors, pour protéger du moins le plus possible de sa personne, il rentra dans son lit ; puis resta peut-être un quart d'heure, hébété, n'osant plus éteindre. Puis, tout de même rassuré, ne voyant ni n'entendant plus d'ennemi, éteignit. Et tout de suite la musique recommença
.

1 Cossus : luxueux.
2 Morgue : attitude méprisante.
3 Pyrèthre : poudre insecticide.
4 La toilette : le cabinet de toilette.
5 Débite : coupe et vend.
6 Devant que : avant que.

 

Texte D  : Philippe BESSON, Les Passants de Lisbonne, 2016.

[Hélène et Mathieu, qui ne se connaissaient pas, se sont rencontrés par hasard à Lisbonne, au Portugal, dans le hall d’un hôtel où ils séjournent l’un et l’autre.]

  Elle a choisi de ne pas quitter sa chambre, a tiré les persiennes1, s’est protégée du dehors, de ses rumeurs, de sa corrosive luminosité. Elle est allongée sur son lit, dans une semi-obscurité, dos bien à plat, jambes scellées, bras repliés sur le ventre, elle a l’air d’une gisante, est-elle autre chose ? Elle demeure ainsi, pendant des heures, sans réellement perdre conscience, sans trouver le sommeil, ni même le repos. Les heures passent, dans cette position de cadavre. Elle serait incapable de mesurer le temps écoulé, elle ne compte pas, chasse une à une les pensées qui l’assaillent pour tenter d’accéder à une sorte de vacuité2, mais ce sont sempiternellement les mêmes obsessions qui reviennent. À un moment, une femme de ménage toque. En l’absence de réponse, celle-ci pousse la porte. Lorsque Hélène, tirée de ses rêveries, l’aperçoit, s’avançant dans la pièce, remarquant sa surprise, elle la congédie, sans ménagement, sans presque un mot, avec un geste d’exaspération. Après coup, elle regrette sa rugosité, mais c’est trop tard. Elle redevient la gisante, la quasi-morte.

  Dehors, à coup sûr, c’est encore l’été, le bleu de la ville, tout ce bleu, l’ombre trop rare sous les arcades de la place du Commerce, le pas exténué des touristes, elle s’en moque. Elle accompagne en silence la chute des heures.

  Et soudain, sans que rien ne l’ait laissé présager, elle se relève, saisie par une évidence impérieuse, ou une urgence. Elle s’empare du combiné téléphonique et compose le numéro de la chambre de Mathieu. Elle est persuadée qu’il ne va pas répondre. Elle l’imagine vagabondant par les rues, sans but précis, et s’arrêtant aux terrasses des cafés pour manger une glace, lire les journaux français de la veille. Ou bien les pieds nus enfoncés dans le sable, ses pantalons retroussés jusqu’aux genoux, sur une plage non loin de Cacilhas3, et contemplant négligemment de jeunes gens jouant au ballon ou s’ébattant dans les vagues. Ou encore traînant le long du Tage, à proximité du port, pour apercevoir les cargos qui accostent, les voiliers qui croisent au large. Elle se prépare à lui laisser un message, à lui exprimer son souhait de le revoir, s’il en a le temps, s’il en a l’envie. Elle lui proposera un rendez-vous, lui indiquera une heure pour la rappeler, le laissera libre de décliner l’invitation. Elle reposera le combiné, retournera s’étendre dans le silence. Mais il décroche à la première sonnerie. Elle est déroutée, cherche ses mots. Elle était prête à inventer quelques phrases, à raccrocher, et à attendre. Pas à entamer un dialogue.

  « Je ne pensais pas que vous seriez là. »

  Elle balbutie. Pourtant elle sait parfaitement ce qu’elle veut dire. Elle a besoin de cet homme, besoin de sa présence, besoin de lui parler. Il suffirait de renoncer aux conventions. Il suffirait d’un peu de courage pour le lui avouer. Ou encore de s’abandonner, de cesser ce petit jeu des apparences. Il perçoit son étonnement, sa maladresse.
 
  Il la sauve : « J’espérais que vous appelleriez.»

  Il n’a pas quitté sa chambre lui non plus. Il a résisté à l’appel de la ville, s’est contenté de jouer avec la télécommande comme le font les enfants, passant d’une chaîne de télévision à une autre, ne se fixant sur aucune, recevant sans véritablement y prêter attention des bouts de phrases, des exclamations en portugais, en espagnol, en allemand. Il s’est installé au bureau, a extrait du joli classeur en cuir noir des feuilles de papier à en-tête de l’hôtel, s’est essayé à écrire une lettre, a finalement renoncé. Quoi écrire et à qui ?

1 Persiennes : volets.
2 Vacuité : vide
3 Cacilhas : petit port situé sur la rive du Tage, fleuve qui borde Lisbonne.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Quels rôles jouent les chambres d’hôtel dans les textes du corpus ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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PONDICHÉRY
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : La question de l’Homme dans les genres de l’argumentation, du XVIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Charles BAUDELAIRE, «L’Homme et la Mer», « Spleen et Idéal », Les Fleurs du mal, 1861.
Texte B : Émile ZOLA, La Joie de vivre, chapitre VII (extrait), 1884.
Texte C : Maylis de KERANGAL, Réparer les vivants (extrait), 2014.

 

Texte A : Charles Baudelaire, «L’Homme et la Mer », « Spleen et Idéal », Les Fleurs du mal, 1861.

                 L’Homme et la Mer

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir, tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame1
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes,
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables2 !

1 Lame : vague.
2 Implacables : sans pitié.

 

Texte B : Émile ZOLA, La Joie de vivre, chapitre VII (extrait), 1884.

  [Dans un petit village de Normandie, Lazare, un jeune entrepreneur, a fait édifier des ouvrages de protection contre les menaces de la mer. La scène se passe un jour de grande marée.]

 Alors, Lazare descendit la côte, et Pauline le suivit malgré le temps affreux. Quand ils débouchèrent au bas de la falaise, ils restèrent saisis du spectacle qui les attendait. La marée, une des grandes marées de septembre, montait avec un fracas épouvantable ; elle n’était pourtant pas annoncée comme devant être dangereuse; mais la bourrasque, qui soufflait du nord depuis la veille, la gonflait si démesurément, que des montagnes d’eau s’élevaient de l’horizon, et roulaient, et s’écroulaient sur les roches. Au loin, la mer était noire, sous l’ombre des nuages, galopant dans le ciel livide.
  « Remonte, dit le jeune homme à sa voisine. Moi, je vais donner un coup d’œil, et je reviens tout de suite. »
  Elle ne répondit pas, elle continua de le suivre jusqu’à la plage. Là, les épis1 et une grande estacade1, qu’on avait construite dernièrement, soutenaient un effroyable assaut. Les vagues, de plus en plus grosses, tapaient comme des béliers, l’une après l’autre; et l’armée en était innombrable, toujours des masses nouvelles se ruaient. De grands dos verdâtres, aux crinières d’écume, moutonnaient à l’infini, se rapprochaient sous une poussée géante ; puis, dans la rage du choc, ces monstres volaient eux-mêmes en poussière d’eau, tombaient en une bouillie blanche, que le flot paraissait boire et remporter. Sous chacun de ces écroulements, les charpentes des épis1 craquaient. Un déjà avait eu ses jambes de force1 cassées, et la longue poutre centrale, retenue par un bout, branlait2 désespérément, ainsi qu’un tronc mort dont la mitraille aurait coupé les membres. Deux autres résistaient mieux ; mais on les sentait trembler dans leurs scellements, se fatiguer et comme s’amincir, au milieu de l’étreinte mouvante qui semblait vouloir les user pour les rompre.
  « Je disais bien, répétait Prouane3, très ivre, adossé à la coque trouée d’une vieille barque, fallait voir ça quand le vent soufflerait d’en haut… Elle s’en moque un peu, de ses allumettes, à ce jeune homme ! »
  Des ricanements accueillaient ces paroles. Tout Bonneville3 était là, les hommes, les femmes, les enfants, très amusés par les claques énormes que recevaient les épis. La mer pouvait écraser leurs masures4, ils l’aimaient d’une admiration peureuse, ils en auraient pris pour eux l’affront, si le premier monsieur venu l’avait domptée avec quatre poutres et deux douzaines de chevilles. Et cela les excitait, les gonflait comme d’un triomphe personnel, de la voir enfin se réveiller et se démuseler en un coup de gueule.
  « Attention ! criait Houtelard3, regardez-moi quel atout5. Hein, elle lui a enlevé deux pattes ! »
  Ils s’appelaient. Cuche3 comptait les vagues.
  « Il en faut trois, vous allez voir… Une, ça le décolle ! deux, c’est balayé ! Ah ! la gueuse, deux lui ont suffi !... Quelle gueuse, tout de même ! »
  Et ce mot était une caresse. Des jurons attendris s’élevaient. La marmaille6 dansait, quand un paquet d’eau plus effrayant s’abattait et brisait d’un coup les reins d’un épi
.

1 Épis, estacade, jambes de force : éléments qui constituent les ouvrages de protection.
2 Branler : osciller, balancer.
3 Prouane, Houtelard, Cuche : pêcheurs du village.
4 Masures : maisons misérables.
5 Quel atout : quelle force.
6 La marmaille : les enfants.

 

Texte C : Maylis de KERANGAL, Réparer les vivants (extrait), 2014.

[Trois jeunes surfeurs entrent en action, au petit matin.]

  Ils entrent dans l’eau. Ne hurlent pas en y plongeant leur corps, moulé de cette membrane flexible qui conserve la chaleur des chairs et l’explosivité des élans, n’émettent pas un cri, mais traversent en grimaçant la muraille de cailloux qui roulent, et la mer se creusant vite, puisqu’à cinq ou six mètres du bord ils n’ont déjà plus pied, ils basculent en avant, s’allongent à plat ventre sur leur planche, leurs bras entaillant le flot avec force, ils franchissent la zone de ressac1 et progressent vers le large.
  À deux cents mètres du large, la mer n’est plus qu’une tension ondulatoire, elle se creuse et se bombe, soulevée comme un drap lancé sur un sommier. Simon Limbres se fond dans son mouvement, il rame vers le line up, cette zone au large où le surfeur attend le départ de la vague, s’assurant de la présence de Chris et John, postés sur la gauche, petits bouchons noirs à peine visibles encore. L’eau est sombre, marbrée, veineuse, la couleur de l’étain. Toujours aucune brillance, aucun éclat, mais ces particules blanches qui poudrent la surface, du sucre, et l’eau est glacée, 9 ou 10°, pas plus, Simon ne pourra jamais prendre plus de trois ou quatre vagues, il le sait, le surf en eau froide éreinte2 l’organisme, dans une heure il sera cuit, il faut qu’il sélectionne, choisisse la vague la mieux formée, celle dont la crête sera haute sans être trop pointue, celle dont la volute s’ouvrira avec assez d’ampleur pour qu’il y prenne place, et qui durera jusqu’au bout, conservant en fin de course la force nécessaire pour bouillonner sur la grève.
  Il se retourne vers la côte comme il aime toujours le faire avant de s’éloigner davantage : la terre est là, étirée, croûte noire dans des lueurs bleutées, et c’est un autre monde, un monde dont il s’est dissocié.

1 Ressac : agitation des vagues lorsqu'elles ont frappé un obstacle.
2 Éreinte : épuise.

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes de façon organisée et synthétique (6 points) :

– Question 1 :
Comment les auteurs décrivent-ils la puissance de la nature ? (3 points)
– Question 2 :
Que nous révèle la mer sur l’homme ? (3 points).

II - Travail d'écriture (14 points) :

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