le tableau de confrontation

 

 

  La synthèse de documents exige un important travail préparatoire. Après lecture des documents, il importe encore de les confronter afin de saisir nettement leurs affinités et leurs différences. C'est à cette étape que nous consacrons les pages suivantes en vous proposant de constituer au brouillon un tableau synoptique : après un court dossier, nous proposons un exemple de tableau assorti de quelques observations et suivi d'une exploitation possible de ses résultats.

I

« Vingt ans »

 

  Les mots de Paul Nizan viennent immanquablement à l'esprit : « J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l'amour, les idées, la perte de sa famille, l'entrée parmi les grandes personnes. » (Aden Arabie). Cette entrée dans l'âge adulte, les jeunes aujourd'hui la retardent volontiers, au point que l'on peut parler d'une nouvelle classe d'âge : la post-adolescence ou, comme l'on dit de plus en plus aujourd'hui, « l'adulescence ».

 

1   Le sursis de la post-adolescence  (André Béjin).

2   Les tâtonnements vers l'âge adulte  (entretien avec François Dubet).

  Il est devenu bien difficile aujourd'hui de désigner des rites indiscutables d'entrée dans l'âge adulte. Qu'en est-il, tout d'abord, des rites que les adultes, dans le passé, contrôlaient assez étroitement ?
  L'obtention d'un diplôme d'études secondaires, voire supérieures, ne constitue assurément plus un rite d'accès à l'âge adulte, particulièrement dans une conjoncture de crise économique. Il semble d'ailleurs que pour lutter contre "l'échec et les inégalités scolaires" on tende à faire de ces diplômes de simples certificats de présence sur les bancs de tel ou tel lieu de "formation", et que les jeunes eux-mêmes y prolongent leur passage pour éviter d'entrer dans la vie active et y prendre leur part de responsabilités. L'obtention d'un premier travail (et de son corollaire, le premier salaire) ne marque pas non plus, généralement, un véritable changement d'état, et ceci pour des raisons évidentes: instabilité professionnelle des jeunes, précarité des travaux qui leur sont confiés, etc. Les adultes eux-mêmes ont renoncé à exercer le rôle qu'ils jouaient traditionnellement dans l'initiation des jeunes : à preuve la tolérance grandissante des parents qui, au lieu d'aider réellement à l'envol de leurs enfants - quitte à les propulser hors du nid de façon pugnace - consentent à les y abriter de plus en plus longtemps ou à financer un logement pseudo-indépendant. Le plus grave est qu'ainsi se renforce un clivage social dans cette génération post-adolescente, le niveau socio-économique des familles permettant ou non cette prolongation excessive de la dépendance à l'égard des parents.
  Mais parmi les rites que les adultes supervisent moins directement ou qu'il ne peuvent contrôler, n'en est-il pas qui remplissent une fonction initiatique ?
  L'initiation sexuelle ne saurait être considérée aujourd'hui, dans nos sociétés, comme un rite de passage à l' âge adulte. Il en est de même, en général, pour le premier "véritable" amour, le premier "orgasme satisfaisant", la première maladie vénérienne... Ils peuvent constituer des étapes importantes dans l'existence de nombreux individus, mais ils ne marquent pas automatiquement l'entrée dans une autre vie comportant, à la fois, plus de droits et plus de responsabilités : la société, la famille jouent en effet ici (Sida oblige) un rôle d'avertissement, de prévention mais aussi de surveillance qui empêche le jeune de vivre ces expériences seul et le rend dépendant jusque dans ce domaine autrefois réservé. Qu'en est-il du mariage, qui représentait probablement, dans l'ancienne société, l'un des rites les plus importants d'entrée dans la vie ? Il n'est plus aujourd'hui la manifestation évidente d'un "établissement". Chez les jeunes des classes moyennes en particulier, il est de plus en plus souvent précédé d'une période de cohabitation censée offrir, à la fois, les avantages de la conjugalité et ceux de la non-conjugalité. Cette vie commune préalable amène à considérer le mariage comme une simple formalité. D'autre part, le recours plus facile au divorce confère à l'union conjugale le caractère d'un mariage à l'essai à durée indéterminée.
  Les attitudes vis-à-vis de la fécondité traduisent aussi une grande indécision. Quand devient-on adulte de ce point de vue ? Les couples (particulièrement les non-mariés) retardent assez souvent la venue au monde de leur premier enfant et celui-ci est un peu considéré comme un enfant à l'essai dans une union à l'essai : sa présence ne modifie pas profondément les relations entre ses géniteurs ni leur mode de vie. Ce n'est peut-être qu'avec le deuxième ou le troisième enfant que les parents se voient contraints d'adopter des comportements plus responsables.
  Il apparaît donc que les événements qui pourraient tenir lieu de rites de passage ont subi, dans nos sociétés, une double altération. Ce sont de moins en moins des "épreuves", risquées et probantes. Nos sociétés, en temps de paix, n'offrent pas de véritables rites d'entrée dans l'âge adulte. La plupart des individus passent insensiblement de l'adolescence à une apparente maturité en traversant un âge mal défini que l'on peut dénommer "post-adolescence" : nos vingt ans, période consacrée aux expériences mais pendant laquelle on évite d'avoir à prendre de graves décisions. Mais rien ne dit que se vérifie plus qu'hier le cri de Paul Nizan : « J'avais vingt ans; je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie ».

De l'adolescence à la post-adolescence.

- L'entrée dans l'âge adulte a longtemps été rythmée par des étapes distinctes et continues. Aujourd'hui, tout est brouillé, à commencer par l'accès à l'emploi. Et la « jeunesse » dure...
- Depuis vingt ans, toutes les études attestent de cet allongement de l'état de jeunesse. Le milieu des années 70 a marqué le début de la désorganisation des calendriers. La continuité a disparu tant sur le plan professionnel qu'affectif. Le processus diplôme, emploi, mariage, appartement, enfants, est devenu irréalisable. Sauf en cas de qualification très pointue, il est inconcevable d'accéder à l'entreprise une fois sa formation achevée. Le sas entre la fin des études et l'emploi stable n'en finit pas de s'étirer tandis que les petits boulots deviennent des passages obligés de plus en plus longs. Pour se soustraire au décalage entre calendriers scolaire et professionnel, les jeunes choisissent de poursuivre un « cursus file d'attente ». Il s'agit d'études-parking, mais le sentiment que le diplôme protège demeure. Pour preuve, le taux de scolarisation des plus de 20 ans est de plus de 50 %. Cette explosion scolaire élève le niveau d'attente individuelle et accentue la frustration. Les étudiants en Deug littéraire ou juridique sont moins en fac par vocation que par impossibilité de faire autre chose.
- Vous dites des difficultés économiques qu'elles ne justifient pas seules cette « jeunesse à rallonge ».
- Il existe un versant plus positif. Nous évoluons dans une société qui valorise la jeunesse en tant que telle. Tout pousse à expérimenter le plus longtemps possible : avoir une vie de couple, emménager, rompre, revenir chez ses parents; goûter à une filière, opter pour une autre l'année suivante... Ces tâtonnements relèvent de l'initiation admise, ils expriment une liberté enviable et encouragée. L'âge adulte, c'est le sérieux et les contraintes. Les jeunes ont donc des sentiments ambivalents : d'un côté, ils souffrent de ne pas devenir « grands » plus vite, mais, de l'autre, ils se satisfont de la marge de manœuvre qui est la leur. Les jeunes diplômés continuent des études afin de ne pas devenir adultes trop tôt. Sur le plan conjugal, c'est la même chose : l'évolution des mœurs et l'amélioration de méthodes contraceptives font qu'ils peuvent multiplier les expériences avant de former un couple stable.
- Il semble que les velléités d'indépendance des jeunes soient moins fortes qu'avant.
- Ils rêvent toujours d'autonomie pour le choix de leurs amis, de leurs études ou de leurs loisirs et vivent à cet égard une tension avec les parents. La différence, c'est qu'il y a trente ans, cette tension était vécue comme insupportable à l'âge de 20 ans et qu'aujourd'hui, elle est tolérable jusqu'à 25 ou 26 ans dans les classes moyennes, et jusqu'à 30 ans dans les milieux favorisés. Cela s'explique par la modification de la relation parents-enfants : autrefois, l'autorité était plus contraignante, amours et amis n'entraient à la maison que s'ils étaient légitimes. Aujourd'hui, les esprits sont plus ouverts, d'autant que les parents ont souvent, eux-mêmes, connu une période de latence au  sortir des études.
- Cette absence de revendication à devenir adulte n'est-elle pas fonction du milieu social ?
- Plus on appartient aux classes moyennes et supérieures, plus la jeunesse est longue et plus la tolérance parentale est grande. Aujourd'hui comme hier, plus on a d'argent, plus on reste jeune longtemps. Dans les sphères plus précaires, c'est l'inverse. Avoir des parents au chômage ne permet pas de goûter aux charmes de l'indétermination. Certains, issus de classes très défavorisées, passent vite des études à la rue tant l'accès à l'emploi et au logement est contrarié quand on ne peut pas rester dans le nid familial. En résumé, selon le milieu social, l'incertitude peut vite se muer en marginalisation.
- Différées, désordonnées, les étapes vers l'âge adulte sont-elles toujours des repères forts ?
- Aujourd'hui, tout se passe par à-coups. A mon sens, l'installation dans la vie de couple est aujourd'hui moins significative, car elle n'a pas le caractère définitif d'avant. Ce qui me semble le plus symbolique dans le passage à l'âge adulte, c'est le moment où l'on devient parents. Là, mentalement, il n'y a pas de retour en arrière possible. De fait, on fait aujourd'hui des enfants de plus en plus tard. Encore une fois, le calendrier est différé.

Propos recueillis par Nathalie Gathié, « Libération », 22 août 1995.

 

La situation du jeune de 20 ans, en 1983 et en 1992  (en %).  (Source : Enquête "Jeunes" - INSEE)

scolaire
ou étudiant

vit chez ses parents

vit dans un logement
payé par ses parents

vit en couple

marié

occupe un emploi

occupe un emploi stable

1983

1992

1983

1992

1983

1992

1983

1992

1983

1992

1983

1992

1983

1992

30,5

65,4

59

72

10

18

21

6,3

13

1,4

39,3

19,3

29,5

9,6

+ 114 + 22 + 80   - 70   - 89   - 51   - 69

 

I - Tableau de confrontation :

 Dans chaque colonne, figurent les arguments-clés de chaque document. La colonne Pistes formule, pour chaque ligne, l'argument commun à tous les documents
Doc.1 - A. Béjin Doc.2 - F. Dubet Doc.3 - Statistiques PISTES
Altération des rites d'entrée dans l'âge adulte Désorganisation du calendrier de passage

/

Il n'y a plus d'étapes bien nettes marquant l'état adulte.
Précarité de l'emploi Inconcevable d'accéder à l'entreprise, petits boulots - 69% occupent un emploi stable Précarité de l'emploi.
Allongement du taux de scolarisation Prolongation d'études-parking + 114% sont encore scolaires ou étudiants Prolongation de la scolarisation.
Vie sexuelle et mariage ne manifestent plus un établissement Refus de l'établissement pour expérimenter plus longtemps - 70% vivent en couple
- 89% sont mariés
Nouvelle conception du couple, plus précaire et expérimental.
Dépendance à l'égard des parents selon le niveau socio-économique Tension avec les parents supportable jusqu'à 30 ans dans les milieux favorisés + 80% sont dépendants de parents,
+ 22% vivent chez leurs parents
La dépendance familiale est fonction du niveau socio-économique.
La maturité s'acquiert avec les premiers enfants L'âge adulte, c'est le moment où l'on devient parents

/

On devient adulte avec les premiers enfants.
Les arguments des documents 2 et 3 s'alignent sur ceux du document 1,
selon leur communauté de vues

 

II - Exploitation :

 L'examen de la colonne "Pistes" fait apparaître une première ligne qui a manifestement valeur de problématique : l'essentiel du dossier tient en effet à cette observation d'un phénomène qu'on a pris depuis quelques années l'habitude d'appeler "la post-adolescence". Elle se caractérise par la disparition des étapes classiques de l'accession à l'âge adulte (diplôme, travail, mariage...). On pourra mettre en valeur ce constat dans l'introduction, là où il s'agit précisément de problématiser la synthèse.
 A propos de ce phénomène, il nous faut examiner maintenant comment nos documents l'abordent : on aura remarqué qu'ils se contentent le plus souvent de le décrire sans nullement s'en alarmer. C'est donc d'un constat qu'il s'agit, de nature sociologique, et la suite de la colonne "Pistes" fait apparaître en effet une succession d'observations plus que d'arguments. On peut ainsi s'orienter vers un plan de nature analytique puisque la problématique pourrait concerner les causes de la post-adolescence.
  La suite de la colonne fait dès lors apparaître nettement deux domaines différents capables de commander notre plan :

   soit de manière thématique :
        - des causes socio-économiques (précarité de l'emploi - prolongation de la scolarisation et ses différents statuts selon le milieu social);
        - des causes culturelles (désir d'expérimenter dans le cadre du couple - refus de l'établissement, qui recule l'accession à la maturité jusqu'aux premiers enfants).
   soit de manière analytique :
        - causes du phénomène : précarité de l'emploi, prolongation de la scolarisation, nouvelle conception du couple;
        - conséquences du phénomène : dépendance familiale plus ou moins possible, recul de la maturité aux premiers enfants.
C'est un de ces plans, en deux parties, qui constituerait l'ossature de votre devoir.