l'image et les textes
[ consommer/consumer ]

 

 

 

   Jean Baudrillard écrit : « L'homme-consommateur se considère comme devant-jouir, comme une entreprise de jouissance et de satisfaction. Comme devant-être heureux, amoureux, adulant/adulé, séduisant/séduit, participant, euphorique et dynamique. C'est le principe de maximisation de l'existence par multiplication des contacts, des relations, par usage intensif de signes, d'objets, par l'exploitation systématique de toutes les virtualités de jouissance. Il n'est pas question pour le consommateur, pour le citoyen moderne de se dérober à cette contrainte de bonheur et de jouissance, qui est l'équivalent dans la nouvelle éthique de la contrainte traditionnelle de travail et de production. L'homme moderne passe de moins en moins de sa vie à la production dans le travail, mais de plus en plus à la production et innovation continuelle de ses propres besoins et de son bien-être. Il doit veiller à mobiliser constamment toutes ses virtualités, toutes ses capacités consommatives. S'il l'oublie, on lui rappellera gentiment et instamment... Sinon, il courrait le risque de se contenter de ce qu'il a et de devenir asocial » (La Société de consommation, 1970). Telle est la dynamique du rêve dans nos sociétés gavées où il s'agit de solliciter sans cesse de nouveaux faux besoins érigés en désirs jusqu'à entière consomption de nos énergies, de nos ressources, de notre vie.
   Le groupement que nous proposons est affecté d'une double visée : il s'agit d'abord d'un corpus destiné à une synthèse de documents dont nous proposons ci-dessous les grandes lignes. Il s'agit aussi d'un travail de réflexion sur la place de l'image dans un corpus et la manière de l'utiliser.

 

I - CORPUS :

 

  L'image est polysémique, mais cette polysémie se trouve considérablement réduite lorsqu'elle sert explicitement une intention, en s'alliant par exemple plus ou moins au texte : photographie ou dessin de presse, affiche, allégorie... Si, sans le secours des textes, l'image garde tout son pouvoir de suggestion, ce sont malgré tout les textes qui, en l'encadrant dans un discours argumenté, lui donnent un pouvoir réellement démonstratif, quitte à en réduire aussi la portée. Le but de cette séquence est de le démontrer à propos d'une mise en question du consumérisme de nos sociétés matérialistes, mise en question que la crise actuelle pourrait bien mener plus avant.

  ► Notre première étape sera ce document : commencez par décrire cette image. Que voyons-nous ? On pourra faire attention à la position du personnage, qui rappelle celle du "Penseur" de Rodin, et détailler les objets sur lesquels il se trouve assis. Quels en sont les thèmes dominants ?

DOCUMENT 1 - image seule.

 

 ► Voici maintenant trois textes littéraires, dont l'intention argumentative est cependant très explicite : résumez leur thèse.

 

DOCUMENT 2

Honoré de BALZAC, La Peau de chagrin, 1832.

[Ruiné, désespéré, Raphaël de Valentin est prêt à se suicider quand il entre dans un magasin d'antiquités où un vieillard l'invite à regarder une peau de chagrin accrochée sur le mur.]

    Le jeune homme se leva brusquement et témoigna quelque surprise en apercevant au-dessus du siège où il s'était assis un morceau de chagrin accroché sur le mur, et dont la dimension n'excédait pas celle d'une peau de renard ; mais, par un phénomène inexplicable au premier abord, cette peau projetait au sein de la profonde obscurité qui régnait dans le magasin des rayons si lumineux que vous eussiez dit d'une petite comète. Le jeune incrédule s'approcha de ce prétendu talisman qui devait le préserver du malheur, et s'en moqua par une phrase mentale. Cependant, animé par une curiosité bien légitime, il se pencha pour regarder alternativement la Peau sous toutes ses faces, et découvrit bientôt une cause naturelle à cette singulière lucidité. Les grains noirs du chagrin étaient si soigneusement polis et si bien brunis, les rayures capricieuses en étaient si propres et si nettes que, pareilles à des facettes de grenat, les aspérités du cuir oriental formaient autant de petits foyers qui réfléchissaient vivement la lumière. Il démontra mathématiquement la raison du phénomène au vieillard qui, pour toute réponse, sourit avec malice.
   - Puisque vous êtes un orientaliste, reprit le vieillard, peut-être lirez-vous cette sentence ?
   Il apporta la lampe près du talisman que le jeune homme tenait à l'envers, et lui fit apercevoir des caractères incrustés dans le tissu cellulaire de cette peau merveilleuse, comme s'ils eussent été produits par l'animal auquel elle avait jadis appartenu. [...]
   - L'industrie du Levant a des secrets qui lui sont particuliers, dit le jeune homme en regardant la sentence orientale avec une sorte d'inquiétude.
   - Oui, répondit le vieillard, il vaut mieux s'en prendre aux hommes qu'à Dieu ! [...]
   Les paroles étaient disposées ainsi :

SI TU ME POSSÈDES  TU POSSÈDERAS TOUT
MAIS TA VIE M'APPARTIENDRA DIEU L'A
VOULU AINSI DÉSIRE ET TES DÉSIRS
SERONT ACCOMPLIS MAIS RÈGLE
TES   SOUHAITS
 SUR  TA   VIE
ELLE  EST  LA
    A   CHAQUE
VOULOIR JE DÉCROÎTRAI
COMME
   TES  JOURS
ME
     VEUX - TU ?
PRENDS   DIEU
T'EXAUCERA
SOIT !

   - Et vous n'avez même pas essayé ? dit le jeune homme.
   - Essayer ! dit le vieillard. [...] Je vais vous expliquer en peu de mots un grand mystère de la vie humaine. L'homme s'épuise par deux actes indistincts qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort : VOULOIR et POUVOIR. Entre ces deux termes de l'action humaine, il est une autre formule dont s'emparent les sages, et je lui dois le bonheur et ma longévité. Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. [...] En deux mots, j'ai placé ma vie, non dans le cœur qui se brise, non dans les sens qui s'émoussent, mais dans le cerveau qui ne s'use pas et qui survit à tout. [...] Ceci, dit le vieillard d'une voix éclatante en montrant la Peau de chagrin, est le vouloir et le pouvoir réunis. Là sont vos idées sociales, vos désirs excessifs, vos intempérances, vos joies qui tuent, vos douleurs qui font trop vivre ; car le mal n'est peut-être qu'un violent plaisir.
   - Eh ! bien oui, je veux vivre avec excès, dit l'inconnu en saisissant la Peau de chagrin.
   - Jeune homme, prenez garde, s'écria le vieillard avec une incroyable vivacité.
   - J'avais résolu ma vie par l'étude et par la pensée ; mais elles ne m'ont même pas nourri, répliqua l'inconnu. [...] Je veux un dîner royalement splendide, quelque bacchanale digne du siècle où tout s'est, dit-on, perfectionné ! Que mes convives soient jeunes, spirituels et sans préjugés, joyeux jusqu'à la folie !
   Un éclat de rire, parti de la bouche du vieillard, retentit dans les oreilles du jeune fou comme un bruissement de l'enfer, et l'interdit si despotiquement qu'il se tut.
   - Croyez-vous, dit le marchand, que mes planchers vont s'ouvrir pour donner passage à des tables somptueusement servies et à des convives de l'autre monde ? Non, non, jeune étourdi. Vous avez signé le pacte, tout est dit. Maintenant vos volontés seront scrupuleusement satisfaites mais aux dépens de votre vie. Le cercle de vos jours, figuré par cette Peau se resserrera suivant la force et le nombre de vos souhaits, depuis le plus léger jusqu'au plus exorbitant. Votre premier désir est vulgaire, je pourrais le réaliser ; mais j'en laisse le soin aux événements de votre vie. Après tout, vous vouliez mourir ? hé bien, votre suicide n'est que retardé.

 

 

DOCUMENT 3

Emile ZOLA, Au Bonheur des Dames, 1883.

     [Le roman décrit le déclin des petits commerces, écrasés par la concurrence des grandes surfaces. Octave Mouret, propriétaire du magasin "Au Bonheur des Dames" fait merveille dans la conquête de la clientèle féminine.]

     Mouret avait l’unique passion de vaincre la femme. Il la voulait reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple, pour l’y tenir à sa merci. C’était toute sa tactique, la griser d’attentions galantes et trafiquer de ses désirs, exploiter sa fièvre. Aussi, nuit et jour, se creusait-il la tête, à la recherche de trouvailles nouvelles. Déjà, voulant éviter la fatigue des étages aux dames délicates, il avait fait installer deux ascenseurs, capitonnés de velours. Puis, il venait d’ouvrir un buffet, où l’on donnait gratuitement des sirops et des biscuits, et un salon de lecture, une galerie monumentale, décorée avec un luxe trop riche, dans laquelle il risquait même des expositions de tableaux. Mais son idée la plus profonde était, chez la femme sans coquetterie, de conquérir la mère par l’enfant; il ne perdait aucune force, spéculait sur tous les sentiments, créait des rayons pour petits garçons et fillettes, arrêtait les mamans au passage, en offrant aux bébés des images et des ballons. Un trait de génie que cette prime des ballons, distribuée à chaque acheteuse, des ballons rouges, à la fine peau de caoutchouc, portant en grosses lettres le nom du magasin, et qui, tenus au bout d’un fil, voyageant en l’air, promenaient par les rues une réclame vivante !
     La grande puissance était surtout la publicité. Mouret en arrivait à dépenser par an trois cent mille francs de catalogues, d’annonces et d’affiches. Pour sa mise en vente des nouveautés d’été, il avait lancé deux cent mille catalogues, dont cinquante mille à l’étranger, traduits dans toutes les langues. Maintenant, il les faisait illustrer de gravures, il les accompagnait même d’échantillons, collés sur les feuilles. C’était un débordement d’étalages, le Bonheur des Dames sautait aux yeux du monde entier, envahissait les murailles, les journaux, jusqu’aux rideaux des théâtres.
  Il professait que la femme est sans force contre la réclame, qu’elle finit fatalement par aller au bruit. Du reste, il lui tendait des pièges plus savants, il l’analysait en grand moraliste. Ainsi, il avait découvert qu’elle ne résistait pas au bon marché, qu’elle achetait sans besoin, quand elle croyait conclure une affaire avantageuse ; et, sur cette observation, il basait son système des diminutions de prix, il baissait progressivement les articles non vendus, préférant les vendre à perte, fidèle au principe du renouvellement rapide des marchandises. Puis, il avait pénétré plus avant encore dans le cœur de la femme, il venait d’imaginer "les rendus", un chef-d’œuvre de séduction jésuitique. "Prenez toujours, madame : vous nous rendrez l’article, s’il cesse de vous plaire." Et la femme, qui résistait, trouvait là une dernière excuse, la possibilité de revenir sur une folie ; elle prenait, la conscience en règle. Maintenant, les rendus et la baisse des prix entraient dans le fonctionnement classique du nouveau commerce.

[ voir un autre extrait significatif dans un autre groupement.]

 

DOCUMENT 4

Alain SOUCHON, « Foule sentimentale » (1993)

Oh la la la vie en rose
Le rose qu'on nous propose
D'avoir les quantités d'choses
Qui donnent envie d'autre chose
Aïe, on nous fait croire
Que le bonheur c'est d'avoir
De l'avoir plein nos armoires
Dérisions de nous dérisoires car

Foule sentimentale
On a soif d'idéal
Attirée par les étoiles, les voiles
Que des choses pas commerciales
Foule sentimentale
Il faut voir comme on nous parle
Comme on nous parle

Il se dégage
De ces cartons d'emballage
Des gens lavés, hors d'usage
Et tristes et sans aucun avantage
On nous inflige
Des désirs qui nous affligent
On nous prend faut pas déconner dès qu'on est né
Pour des cons alors qu'on est
Des

Foules sentimentales
Avec soif d'idéal
Attirées par les étoiles, les voiles
Que des choses pas commerciales
Foule sentimentale
Il faut voir comme on nous parle
Comme on nous parle

On nous Claudia Schiffer
On nous Paul-Loup Sulitzer
Oh le mal qu'on peut nous faire
Et qui ravagea la moukère
Du ciel dévale
Un désir qui nous emballe
Pour demain nos enfants pâles
Un mieux, un rêve, un cheval

Foule sentimentale
On a soif d'idéal
Attirée par les étoiles, les voiles
Que des choses pas commerciales
Foule sentimentale
Il faut voir comme on nous parle
Comme on nous parle

 

Voici maintenant l'image resituée dans son contexte : quelles nouvelles significations cela lui donne-t-il ?
    En quoi l'image est-elle traduite et soutenue par les textes ?

 

DOCUMENT 5 - image et texte.

Et si on profitait de la crise
pour s’arrêter et réfléchir ?

Journée sans achat 2008 - Samedi 29 novembre

 

 

II - CORRIGÉ :

 

I- Les textes :

a- Balzac :
- un conte fantastique qui reprend le thème du pacte avec le diable.
- le désir de possession ("libido dominandi") est assimilé à une pulsion de sexe (la configuration de l'inscription est éloquente) et de mort : l'avoir et le pouvoir nous détruisent.
- au contraire, le savoir ("libido sciendi") nous laisse dans la sérénité de la sagesse.
- le héros de Balzac symbolise la course aux profits matériels.

b- Zola :
- les techniques publicitaires exploitent les désirs secrets de la femme, la tentent sournoisement, en font une proie facile et consentante.
- le personnage de Mouret s'assimile à une sorte de démiurge menant son troupeau (cf. le vocabulaire de la conquête).

c- Souchon :
- un réquisitoire contre de techniques commerciales qui sous-tendent une idéologie dévalorisante à l'égard du consommateur.
- le texte témoigne d'un certain idéalisme : ces foules qu'on mène par le bout du nez vers les valeurs matérielles sont en fait avides d'idéal et de biens spirituels (rêve, évasion).

II- L'image :

- une allégorie : cette affiche compose une situation symbolique. L'homme assis sur un tas de déchets qui représentent sa consommation passée réfléchit sur son avenir (il est orienté vers la droite) : son expression sévère exprime sa concentration sur une nouvelle conduite à adopter, mais aussi son refus, voire sa révolte.
- tous les déchets symbolisent les divers domaines de la consommation (travail, loisirs), auxquels se mêlent des symboles de mort (ossements, morceaux de cadavres, arbre mort qui symbolise aussi la destruction de l'environnement).
- le titre de l'image et sa légende viennent souligner ces points et lui ajoutent une solution proposée contre le déchaînement du gaspillage et la logique sans fin de la consommation : une journée sans achats en pleine période de fièvre commerciale.
- on retrouve donc clairement les arguments des trois textes (analogie de la consommation et de la mort, épuisement de l'homme et de la nature sous les coups du désir de possession et d'accumulation des biens).
- mais cette affiche ajoute la posture révoltée adoptée par l'acheteur qui tourne le dos à ses anciens comportements. Il donne raison à Souchon dans son affirmation idéaliste d'une "foule sentimentale" qui dément les prévisions des marchands.