ORPHÉE NOIR

LECTURES ET COMMENTAIRES
(II)

 

 

Aimé CÉSAIRE
(1913-2008)
  

Cahier d'un retour au pays natal
(1939)


extrait

 

[...]
ô lumière amicale
ô fraîche source de la lumière
ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole
ceux qui n'ont jamais su dompter la vapeur ni l'électricité
ceux qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel
mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre
gibbosité d'autant plus bienfaisante que la terre déserte
davantage la terre
silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre
ma négritude n'est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour
ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'œil mort de la terre
ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale

elle plonge dans la chair rouge du sol elle plonge dans la chair ardente du ciel elle troue l'accablement opaque de sa droite patience.
 
Eiapour le Kaïlcédrat royal !
Eia pour ceux qui n'ont jamais rien inventé pour ceux qui n'ont jamais rien exploré pour ceux qui n'ont jamais rien dompté
 
mais ils s'abandonnent, saisis, à l'essence de toute chose ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde véritablement les fils aînés du monde poreux à tous les souffles du monde aire fraternelle de tous les souffles du monde lit sans drain de toutes les eaux du monde étincelle du feu sacré du monde chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !

    Tiède petit matin de vertus ancestrales

Sang ! Sang ! tout notre sang ému par le cœur mâle du soleil
ceux qui savent la féminité de la lune au corps d'huile
l'exaltation réconciliée de l'antilope et de l'étoile
ceux dont la survie chemine en la germination de l'herbe !
Eia parfait cercle du monde et close concordance !
 
Écoutez le monde blanc
horriblement las de son effort immense
ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures
ses raideurs d'acier bleu transperçant la chair mystique
écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites
écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement
Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs !
[...]

 

 Même consigne pour ce poème que pour celui de Senghor : complétez le tableau suivant en vue d'un commentaire qui s'attacherait à souligner son caractère oratoire :

I - Un réquisitoire
II - Le chant de louange de tout un peuple
- Le jeu des oppositions :
  • elles opposent les valeurs blanches aux valeurs noires :
  • elles valorisent les unes pour déprécier les autres :

- Les formes didactiques :

  • elles s'adressent à un lecteur complice :
  • elles visent à réhabiliter une autre forme d'entendement :

- Un rythme incantatoire :

  • les anaphores :
  • les formes exclamatives :

- Une tendresse fraternelle :

  • des formes laudatives :
  • des métaphores « élémentaires » :

 

René DEPESTRE
(né en 1926)

Minerai Noir
(1956)

 





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Quand la sueur de l'Indien se trouva brusquement tarie par le soleil

Quand la frénésie de l'or draina au marché la dernière goutte de sang indien
De sorte qu'il ne resta plus un seul Indien aux alentours des mines d'or
On se tourna vers le fleuve musculaire de l'Afrique
Pour assurer la relève du désespoir
Alors commença la ruée vers l'inépuisable
Trésorerie de la chair noire
Alors commença la bousculade échevelée
Vers le rayonnant midi du corps noir
Et toute la terre retentit du vacarme des pioches
Dans l'épaisseur du minerai noir
Et tout juste si des chimistes ne pensèrent
Au moyen d'obtenir quelque alliage précieux
Avec le métal noir tout juste si des dames ne
Rêvèrent d'une batterie de cuisine
En nègre du Sénégal d'un service à thé
En massif négrillon des Antilles
Tout juste si quelque curé
Ne promit à sa paroisse
Une cloche coulée dans la sonorité du sang noir
Ou encore si un brave Père Noël ne songea
Pour sa visite annuelle
A des petits soldats de plomb noir
Ou si quelque vaillant capitaine
Ne tailla son épée dans l'ébène minéral
Toute la terre retentit de la secousse des foreuses
Dans les entrailles de ma race
Dans le gisement musculaire de l'homme noir
Voilà de nombreux siècles que dure l'extraction
Des merveilles de cette race
O couches métalliques de mon peuple
Minerai inépuisable de rosée humaine
Combien de pirates ont exploré de leurs armes
Les profondeurs obscures de ta chair
Combien de flibustiers se sont frayé leur chemin
A travers la riche végétation des clartés de ton corps
Jonchant tes années de tiges mortes
Et de flaques de larmes
Peuple dévalisé peuple de fond en comble retourné
Comme une terre en labours
Peuple défriché pour l'enrichissement
Des grandes foires du monde
Mûris ton grisou dans le secret de ta nuit corporelle
Nul n'osera plus couler des canons et des pièces d'or
Dans le noir métal de ta colère en crues.

 

 Pour ce poème, dont nous souhaiterons montrer le caractère « engagé », nous proposons les axes largement complétés. Vous pourrez ici vous entraîner à rédiger le commentaire :

 

I - L'expression de la fraternité

- un discours : un « je » ("ma", "mon" aux vers 27 et 31) s'adresse à un « tu » ("ta", "ton", "tes", vers 34-45). Les apostrophes ("peuple", vers 39 et 41), l'invocation (vers 31) induisent comme une contemplation émue. A ces formes oratoires, il faut ajouter la fréquence des anaphores ("combien", vers 33 et 35; "peuple", vers 39 et 41) qui créent un effet de lamentation.

- les formes mélioratives s'émerveillent de la beauté d'une race ("fleuve musculaire", vers 4; "rayonnant midi du corps noir", vers 9; "sonorité du sang noir", vers 20; "merveilles de cette race", vers 30; "rosée humaine", vers 32; "riche végétation", vers 36).

- l'expression de la pitié : le ton pathétique est dû aux adjectifs dévalorisants ("dévalisé, défriché, retourné", vers 39-41), à l'évocation de l'innocence ("massif négrillon, petits soldats de plomb noir") exploitée par l'appât du gain ("bousculade, ruée, secousse des foreuses, grandes foires du monde").

 

II - L'expression de la colère et de la révolte

- une structure éloquente : à l'évocation historique (vers 1-29) succède celle du présent marqué par les ruines (vers 29-38) puis d'une futur de vengeance (vers 39-45). La première partie est une sorte de prose désarticulée qui souligne l'horreur de l'évocation et marque aussi un refus de la métrique occidentale. Les deuxième et troisième parties renouent avec le verset musical pour exprimer la plainte et la colère.

- la monstruosité : elle est due à la réification de l'homme noir, réduit à l'état de matière exploitée ("minerai noir, trésorerie de la chair noire, métal noir, massif négrillon, ébène minéral, gisement musculaire"). Cette horreur est rehaussée par l'anaphore "tout juste" qui révèle un comble presque atteint (vers 12-21).

- les formes épiques : elles sont dues au vocabulaire guerrier ("relève, épée, pirates, armes") mais aussi aux anaphores ("quand", vers 1-2; "alors", vers 6-8; "tout juste", vers 12-21; "combien", vers 33 et 35). Ces anaphores provoquent un effet hyperbolique par l'énormité des actions guerrières et de leur résultat ("flaques de larmes, années de tiges mortes") d'où surgit la volonté de vengeance promise avec la même violence ("grisou, colère en crues").