le plan thématique
Le plan thématique (ou plan « par catégories ») convient à des dossiers où un problème est envisagé dans plusieurs domaines : ceux-ci correspondent aux diverses disciplines qu appartiennent aux sciences humaines. Ainsi on pourra classer les arguments, selon les perspectives qu'ils exploitent, autour d'un domaine psychologique, social, culturel, économique, politique... Liste non exhaustive, puisque chaque dossier peut présenter sur ce plan des spécificités (on trouvera un domaine professionnel, socioculturel, religieux...).
Dossier 1 : Les NTIC (Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication).
Document 1 : Michel Pascal, Faut-il craindre le monde virtuel ?, Le Point, n° 1156, 12 novembre 1994.
Document 2 : Pierre Lévy et Jean-Pierre Balpe, supplément Le Monde, 20 novembre 1997. Propos recueillis par Michel Alberganti.
Document 3 : Dominique Monet, Le Multimédia, Flammarion, 1997.
Document 4 : Umberto Eco, « Comment ne pas utiliser le téléphone portable » in Comment voyager avec un saumon, Grasset, 1997.
| Document 1 - Faut-il craindre le monde virtuel ? |
| Avec les images de
synthèse, véritables êtres de raison, entièrement calculées sur ordinateur
à partir de modèles mathématiques, on pénètre à cent pour cent dans le
fameux monde virtuel, le cyberespace. Équipé d'une prothèse, un casque
spécial, on s'immerge littéralement dans l'image, on y évolue en
interaction avec des « objets » et des « êtres » tous plus immatériels les
uns que les autres. Ces casques, au départ reliés à de gros systèmes
informatiques, ont été conçus pour équiper des simulateurs de vol pour
avions de combat. Les balbutiements de ces machines remontent au milieu
des années 60. Au Massachusetts Institute of Technology, le docteur Sutherland avait
imaginé un casque qui offrait au pilote, simultanément, le vrai paysage et
des images graphiques superposées, par exemple une mire de tir. Le
prototype, dénommé « Épée de Damoclès » fut finalement réalisé en 1970. Un dangereux contrôle social « Au tournant du siècle, lorsque la réalité
virtuelle sera largement diffusée, elle ne sera pas considérée comme une
moyen d'appréhension de la réalité physique, mais plutôt comme une réalité
supplémentaire. La réalité virtuelle nous ouvre un nouveau continent »,
écrivait en 1989 Jaron Lanier, l'un des gourous du cyberespace. Un univers
truqué que le romancier américain Philip K. Dick avait pénétré par le seul
pouvoir de son imagination. Deux de ses nouvelles de science-fiction ont
déjà servi de scénario à Total Recall et à Blade Runner. Des
films où les images virtuelles et images réelles, intimement mélangées, «
matérialisent » les scènes impossibles sorties du cerveau enfiévré de
l'écrivain de science-fiction. Le traumatisme des adolescents Aujourd'hui, le coût des visio-casques a
tendance à baisser rapidement. On en trouvera bientôt au prix des jeux
vidéo haut de gamme, ils seront donc à la portée des adolescents. Gageons
qu'alors il se trouvera bien un producteur pour leur proposer un scénario
du type « Massacre à la tronçonneuse » dans lequel le joueur muni de son
casque tiendra le rôle du meurtrier. La victime n'en saignera pas moins et
poussera d'horribles cris sous les assauts de la tronçonneuse, également
virtuelle. Pour les enfants et les adolescents fragiles, cet envahissement
du réel et de l'imaginaire par des créatures et des actions virtuelles
risque d'être traumatisant. Psychologue au CNRS, spécialiste des enfants,
Roger Perron estime que le danger est réel pour des adolescents qui, dans
leur prime jeunesse, ayant eu des difficultés à passer le premier stade
décisif d'individualisation, s'en sont sortis en enkystant leur angoisse
dans ce que les spécialistes nomment un « noyau psychotique ». Que, lors
d'une expérience virtuelle particulièrement éprouvante, les parois de ce «
noyau » viennent à se rompre et l'adolescent sombrera dans une grave
psychose. Un risque beaucoup plus grave que la simple « toxicomanie »
qu'entraîne parfois chez les enfants l'usage du baladeur, des jeux vidéo
ou de l'informatique. ____________________________________ |
| Document 2 - Entretien avec P. Lévy et J.P. Balpe1. |
| − Quels effets sur
les rapports humains peut avoir la prolifération actuelle des moyens de
communication auxquels les technologies sans fil confèrent une puissance
accrue ? − Pierre Lévy. La première conséquence souvent attribuée à ce phénomène, c'est la substitution éventuelle de la rencontre physique par les télécommunications. Je pense qu'il s'agit d'un fantasme exploité par une idéologie technophobe selon laquelle nous risquons de perdre notre corps. Le vrai monde serait en train de disparaître. Or, depuis un siècle, alors que les moyens de communication ont constamment progressé, on constate que les moyens de transport n'ont cessé de se développer et d'être de plus en plus utilisés. La corrélation est très forte : plus on télécommunique, plus on se déplace physiquement. Il n'y a donc pas substitution mais, au contraire, entraînement mutuel. La véritable dynamique n'est pas dans le déplacement du réel par le virtuel, mais dans l'augmentation générale de tous types de contacts, d'interactions, de connexions... Par ailleurs, des études ont établi que les gens qui utilisent le plus le téléphone sont ceux qui rencontrent le plus d'autres personnes physiquement. On trouve d'un côté, l'homme d'affaires ou le chercheur, qui travaillent de manière coopérative, utilisent Internet et le téléphone portable et font de multiples rencontres. De l'autre, la personne âgée, dont le téléphone ne sonne jamais, attend désespérément que ses petits-enfants l'appellent et ne rencontre que les commerçants du quartier. Pour moi, le téléphone sans fil illustre parfaitement ce phénomène. Non seulement on voyage mais, en plus, on télécommunique. C'est la matérialisation du fait qu'il n'y a pas d'opposition entre les télécommunications et la communication réelle. − Jean-Pierre Balpe. Il n'est pas évident que l'instantanéité favorise l'intelligence. Lorsque les communautés intellectuelles réagissent en temps réel, elle ne prennent plus aucun recul et se privent ainsi d'une maturation nécessaire. Avec le courrier électronique, vous avez à peine le temps de répondre à une question qu'une autre arrive. La compression du temps réclame une gestion de la réflexion. Elle demande à l'individu d'être capable de dire : maintenant, je vais réfléchir. Or, les gens capables d'avoir une telle approche de la pensée font partie de ceux qui possèdent un haut niveau intellectuel. Le phénomène va donc accentuer encore la coupure avec ceux qui n'ont pu accéder à ce niveau. Mon gros souci réside dans le constat qu'une société à deux vitesses est en train de s'installer très vite. − La communication n'est-elle pas en train d'envahir chaque instant de la vie professionnelle et privée ? − Pierre Lévy. A mon avis, le problème est tout à fait réel dans le domaine du travail. Les cadres, souvent en déplacement, de moins en moins au bureau, ne sont plus jamais tranquilles, même dans le TGV. Leur temps est exploité au maximum. De plus, la distinction entre le travail et la vie privée devient de plus en plus floue. En revanche, on ne peut éviter de constater que les gens qui n'ont aucune raison professionnelle particulière d'utiliser des téléphones portables ou des systèmes de radiomessagerie, s'en servent justement pour maintenir le contact. On se demande juste « comment ça va ». On n'échange pas vraiment d'informations. Mais les gens aiment ça ! Dans les aéroports, on voit des gens qui ont l'air très occupés avec leur téléphone portable alors qu'ils ne disent que des banalités. Juste pour rester en contact avec leurs congénères. − Jean-Pierre Balpe. Moi, je refuse le téléphone portable. Si je l'avais, je sais que je tomberais dans un piège qui fait qu'à toutes minutes du jour, je serais pris par l'urgence de régler des petits problèmes quotidiens et je n'aurais plus le temps de faire autre chose. Je préfère le filtre du répondeur. Je peux alors mieux gérer mon temps. Je me suis donné des heures précises pour utiliser Internet. Sans cela, je sais que je serais dans cette instantanéité de l'urgence. Beaucoup de problèmes sont filtrés par la distance qui donne à chacun une zone de respiration qui permet d'avoir une pensée autonome. Or les gens croient que plus ils sont sollicités par ce flux d'interaction, plus ils sont importants. Le téléphone portable devient ainsi un signe de distinction sociale. Les gens passent leur temps à communiquer; ce qu'ils disent est sans intérêt mais cela leur donne un statut. Je crains qu'Internet devienne également un statut social. C'est le cas actuellement avec l'adresse électronique. Je crains que le flux de pensée n'empêche de penser. − Faut-il développer un apprentissage particulier pour maîtriser les nouveaux moyens de télécommunication ? − Pierre Lévy. La difficulté est souvent plus psychologique que technique ou financière. Chacun doit pouvoir identifier ce qu'il a envie de savoir et se sentir autorisé à l'apprendre. Pour cela, il faut des réflexes intellectuels qui permettent de s'orienter. Cela relève de l'enseignement primaire. Il faut savoir se servir d'un dictionnaire ou d'un index. Quelqu'un qui a bien réussi son enseignement primaire n'a pas besoin de plus. L'enseignement devrait mettre beaucoup plus l'accent sur ce point. L'autre risque concerne la consommation passive. Internet peut devenir une grosse télévision. Au contraire, chacun doit se rendre compte qu'il a quelque chose à enseigner aux autres. La richesse de cet échange nous met tous en situation de participer à l'intelligence collective. − Jean-Pierre Balpe. Je ne crois pas que le cerveau humain soit capable de s'adapter à des technologies qui fonctionnent en temps réel. Le temps réel de la machine, c'est la vitesse de la lumière. Notre cerveau ne fonctionne pas comme cela. Il faudrait que nous devenions tous des génies capables, en une fraction de seconde, d'analyser toutes les implications de ce qui se passe et de réagir. Le cerveau collectif peut-il, lui, réagir aussi vite que la machine ? Je crois que non. L'homme n'est intelligent que lorsqu'il prend le temps de réfléchir. Dans l'urgence, on revient à l'instinct, qui représente le fonctionnement en temps réel pour l'homme. En voiture, on freine sans réaliser ce qu'on fait. Cela entraîne des erreurs qui provoquent des accidents que l'on aurait pu éviter en réfléchissant un peu. Les réflexes sont primitifs. C'est le cerveau reptilien qui agit. Le cerveau supérieur, lui, prend son temps. Pierre Lévy et Jean-Pierre Balpe, supplément Le Monde, 20 novembre 1997. Propos recueillis par Michel Aberganti. 1. Pierre Lévy et Jean-Pierre Balpe sont philosophes et professeurs au département hypermédia de l'université Paris VIII. ______________________________ |
| Document 3 : Le Multimédia |
| Parce que
notre civilisation s'organise désormais socialement autour de la
circulation de l'information, le multimédia et les inforoutes vont en
devenir un élément privilégié. D'une part, traitant et véhiculant
l'information sous une forme « naturelle », ils facilitent la
compréhension entre les hommes. D'autre part, par la bidirectionnalité des
messages qui peuvent être non hiérarchisés,
associatifs ou digressifs, ils conduisent à de nouveaux usages médiatiques
qui cassent le modèle vertical des media de masse. L'interactivité permet
le partage des pouvoirs entre le diffuseur et l'utilisateur, l'usage de
l'hypertexte autorise une personnalisation des contenus délivrés. Enfin,
ils engendrent de nouvelles formes de sociabilité, déjà observables chez
les « visiteurs » d'Internet. Cependant, le multimédia et les inforoutes
peuvent aussi créer une société fondée sur l'apparence, une société qui
exclurait toute rigueur intellectuelle et tout esprit d'analyse, et qui
abolirait les notions de patience et de concentration, que ce soit en
matière de loisirs, d'information ou d'enseignement. Par ailleurs, ils
pourraient substituer aux relations humaines directes des perceptions
hyperindividualisées issues d'ordinateurs, eux-mêmes alimentés par
d'énormes systèmes technoscientifiques (électricité, électronique,
télécommunications) et liés à leur croissance. Nous renvoyons ici aux
publications traitant de la dépendance d'individus (nous !) ne pouvant
subsister, voire exister, que s'ils sont connectés à ces « organes
d'échanges » artificiels, et aux meilleurs ouvrages de science-fiction
ainsi qu'aux articles de presse commentant la grande panne d'électricité
survenue à New York au début des années 80, et analysant les conséquences
sociales des défaillances de tels systèmes. On commence à s'apercevoir que cette idéologie de l'information et de la communication engendre beaucoup d'anxiété due à une incapacité à trier, comprendre, digérer puis transformer la masse des informations qui n'apprennent rien par elles-mêmes, qui ne sont en fait que des données brutes à analyser et qui nous submergent. D. Monet, Le Multimédia, © Flammarion, 1997. _________________________________ |
| Document 4 : Comment ne pas utiliser le téléphone portable. |
| Rien de plus facile
que d'ironiser sur les utilisateurs de téléphone portable. Toutefois, il
faut savoir à laquelle de ces cinq catégories ils appartiennent. Au
premier chef, viennent les handicapés, fussent-ils légers, contraints de
rester en liaison constante avec un médecin ou le SAMU. Louée soit la
technologie qui leur offre cet instrument salvateur. Ensuite, on a ceux
que les lourdes charges professionnelles obligent à accourir à la moindre
urgence (capitaines des pompiers, médecins de campagne, etc.). Pour
ceux-là, le portable est une dure nécessité, vécue sans joie. Tertio, les couples illégitimes. C'est un événement historique : ils peuvent enfin recevoir un appel de leur partenaire clandestin sans que la famille, la secrétaire ou les collègues malveillants interceptent la communication. Il suffit que seuls elle et lui (ou lui et lui, ou elle et elle, les autres combinaisons éventuelles m'échappent) connaissent le numéro. Les trois catégories susdites ont droit à tout notre respect : pour les deux premières nous acceptons d'être dérangés au restau, au ciné ou à un enterrement; quant aux adultères, ils sont en général très discrets. Suivent deux autres catégories à risque (le leur davantage que le nôtre). D'abord, il y a ceux qui ne conçoivent pas de se déplacer sans avoir la possibilité d'échanger des frivolités avec des parents ou amis qu'ils viennent de quitter. Difficile de les condamner : s'ils ne savent pas échapper à cette compulsion pour jouir de leurs instants de solitude, s'ils n'arrivent pas à s'intéresser à ce qu'ils font à ce moment-là, s'ils sont incapables de savourer l'éloignement après le rapprochement, s'ils veulent afficher leur vacuité et même la brandir comme un étendard, eh bien, tout cela est du ressort d'un psy. Ils nous cassent les pieds, mais il faut comprendre leur effarante aridité intérieure, rendre grâces au ciel d'être différents d'eux et pardonner (sans se laisser gagner par la joie luciférienne de ne pas leur ressembler, ce serait de l'orgueil et un manque de charité). Reconnaissons-les comme notre prochain qui souffre, et tendons l'autre oreille. Dans la dernière catégorie, on trouve - aux côtés des acheteurs de faux portables, au bas de l'échelle sociale - ceux qui entendent montrer, publiquement, qu'ils sont sans cesse sollicités, consultés pour des affaires urgentissimes d'une éminente complexité : les conversations qu'ils nous infligent dans les trains, les aéroports ou les restaurants, concernent de délicates transactions monétaires, des profilés métalliques jamais arrivés, des demandes de rabais pour un stock de cravates, et tant d'autres choses encore qui, dans l'esprit du téléphoneur, font très « Rockefeller ». Or, la division des classes est une abominable mécanique : le parvenu aura beau gagner un fric fou, d'ataviques stigmates prolétaires lui feront ignorer le maniement des couverts à poisson, accrocher un Kiki à la lunette arrière de sa Ferrari, un saint Christophe au tableau de bord de son jet privé, et dire qu'il va « au coiffeur » ; aussi n'est-il jamais reçu par la duchesse de Guermantes (et il rumine, se demandant bien pourquoi, vu qu'il a un bateau long comme un pont). Ces gens-là ignorent que Rockefeller n'a aucunement besoin d'un portable, car il possède un immense secrétariat, si efficace que c'est à peine si son chauffeur vient lui susurrer deux mot à l'oreille. L'homme de pouvoir n'est pas obligé de répondre à chaque coup de fil. Voire. Il n'est là pour personne. Même au plus bas de l'échelle directoriale, les deux symboles de la réussite sont la clé des toilettes privées et une secrétaire qui répond « Monsieur le directeur est en réunion ». Ainsi, celui qui exhibe son portable comme symbole de pouvoir déclare au contraire à la face du monde sa désespérante condition de sous-fifre, contraint de se mettre au garde-à-vous au moindre appel du sous-administrateur délégué, même quand il s'envoie en l'air, condamné, pour gagner sa croûte, à poursuivre nuit et jour ses débiteurs, persécuté par sa banque pour un chèque en bois, le jour de la communion de sa fille. Arborer ce type de téléphone, c'est donc montrer qu'il ne sait rien de tout cela, et c'est ratifier son implacable marginalisation sociale. U. Eco, « Comment ne pas utiliser le téléphone portable », in Comment voyager avec un saumon. 1992. © Grasset, 1997 pour la traduction française. |
Problématique : le dossier comporte des arguments à la fois favorables et défavorables aux nouvelles technologies. Il paraît pourtant difficile de suivre un plan dialectique pour la synthèse puisque certains documents sont intégralement défavorables au phénomène et ne pourraient donc entrer dans chacune des deux parties. Le plan thématique semble donc souhaitable autour des domaines envisagés par les textes (psychologique et social). On pourra le construire autour de la problématique suivante :
Comment évaluer les bienfaits et les dangers des nouvelles technologies de la communication ?Construction du plan :
I - Dans le domaine psychologique :
a - un envahissement de la vie individuelle :
- la richesse de l'échange nous fait participer à l'intelligence collective (doc. 2),
- mais les perceptions individualisées dépendent de systèmes technoscientifiques (doc. 3);
- le flux de pensée empêche de penser (doc. 2), mais l'usage de l'hypertexte autorise une personnalisation (doc. 3).
b - un risque de confusion entre réel et virtuel
- envahissement traumatique pour l'adolescent, risque de psychose (doc. 1)
- une société fondée sur l'apparence (doc. 3) où posséder un portable semble illusoirement un signe de distinction (doc. 4).
c - la nécessité du libre arbitre
- ces drogues visuelles (doc. 1) excluent toute rigueur et analyse (doc. 3), les objets nouveaux marquent une désespérante vacuité intérieure (doc. 4)
- anxiété sur l'incapacité à trier, digérer ces données qui nous submergent (doc. 3)
- devant ce flux de pensée, garder son libre arbitre (doc. 1).
II - Dans le domaine social :
a - une nouvelle sociabilité
- pas de fantasme technophobe : les moyens de communication ont progressé, on voyage davantage (doc. 2)
- multimédia et inforoutes facilitent la compréhension entre les hommes (doc. 3), instaurant de nouvelles formes de sociabilité (doc. 3).
b - un risque de dépendance
- le virtuel est une révolution artistique (doc. 1) et l'usage de l'hypertexte autorise une personnalisation des contenus délivrés, les nouveaux usages médiatiques cassant le modèle vertical (doc. 3)
- mais la distinction entre vie privée et vie professionnelle disparaît (doc. 2) et les systèmes technoscientifiques pèsent de plus en plus (doc. 3)
- il convient de mieux gérer son temps (doc. 2).
c - une société à deux vitesses
- le portable manifeste un signe de distinction sociale (doc. 2). Il n'est une dure nécessité que pour certaines catégories; pour les autres, il trahit une volonté ridicule de se mettre en valeur (doc. 4)
- la gestion nécessaire de la réflexion n'est permise qu'aux hauts niveaux intellectuels, et ceci génère une société à deux vitesses (doc. 2).
Dossier 2 : Génération virtuelle.
Génération virtuelle, ou Génération Y ou encore Digital natives (natifs numériques) : ces termes désignent une même classe d'âge, née entre 1985 et 1995. Ces jeunes qui, aujourd'hui, ont entre 15 et 25 ans ont pour point commun d'être nés au milieu des technologies numériques et d'être façonnés par elles dans leurs comportements, leurs valeurs, leurs modes de vie. Mark Prensky, enseignant et chercheur américain, dans un essai paru en 2001, Digital Game-Based Learning, a décrit le phénomène et initié le vocabulaire qui le caractérise : ainsi les digital natives sont nés avec Internet et le multimédia, le portable et le mp3. Leurs aînés seraient, eux, des digital immigrants, reconnaissables au fait, par exemple, de devoir imprimer un texte pour le lire.
Distingue-t-on ici les caractères qui façonnent une génération à part entière et la séparent durablement de ses prédécesseurs ? Le dossier qui suit tente de faire le point sur cette génération émergente, d'en cerner les valeurs, d'en peser les mérites et les dangers, ce qui sera l'objet d'une synthèse de documents.
DOCUMENT 1
Digital natives : ils vont bouleverser l'entreprise
Entretien avec Monica Basso, vice-présidente de recherche au Gartner1, recueilli par Le Monde Informatique.
Le Monde Informatique.fr : Comment Gartner définit-il les Digital natives ?
Monica Basso : Nous utilisons la définition donnée par Marc Prensky : une personne de moins de 24 ans qui a grandi en étant intensément exposée à la technologie et au numérique.
M.I : En quoi se distinguent-ils de leurs aînés ?
M.B. : Leurs compétences et leurs comportements sociaux sont complètement différents de ce que l'on appelle les « immigrés », les personnes qui n'ont pas été exposées à une utilisation de la technologie dès leur naissance, mais qui l'ont adoptée peu à peu, par la force des choses. Les Digital Natives ont mis au point des capacités cognitives radicalement différentes de celles de leurs aînés. Ils aiment travailler en équipe, tout en ressentant un fort besoin d'autonomie et d'indépendance (qu'il faut valoriser), ils sont multitâches, créateurs de contenu, ils voyagent volontiers, ils fourmillent d'idées et sont avides de connaître de nouvelles cultures. Ils ont tendance à rejeter l'autorité, mais ils acceptent la compétition. Ils ont également développé de nouvelles capacités pour être plus interactifs. Ils consomment autrement l'information, ils la digèrent très vite et ils en ont une conception visuelle et non-linéaire. Un exemple : l'élaboration d'un rapport ou d'un projet comporte automatiquement un aspect multimédia pour eux, ils sont friands de graphiques, de mouvements, de sons, le tout récolté en quelques minutes sur le Web. Ils zappent énormément, ils cessent leur lecture après quelques phrases, leur style d'apprentissage est basé sur l'expérimentation et sur le « bricolage » au jour le jour. A l'inverse, les immigrants ont besoin d'accumuler les expériences sur le long terme. Ils sont omniprésents dans les univers virtuels qui font désormais intégralement partie de leur quotidien, que ce soit via les réseaux sociaux, où ils possèdent souvent de multiples identités numériques, les forums, les chats, les sms...
M.I. : À long terme, les DN sont-ils susceptibles d'influencer et de modifier la façon dont les entreprises collaborent et travaillent ?
M.B. : Ces étudiants sont les futurs employés des entreprises. Leur présence et leur pouvoir est amené à croître, en raison de leurs compétences techniques, de leur familiarité avec les produits numériques et de leur capacité à récupérer des informations. Leur arrivée modifiera profondément les relations entre employeurs et employés.
M.I. : Quels sont leurs points faibles et leurs points forts ?
M. B. : Ils rejettent les structures hiérarchiques trop figées mais ils aiment collaborer à plusieurs sur un projet, pas forcément sur le même lieu de travail. Ils sont très axés « groupe », alors que les immigrants pensent d'abord à résoudre les problèmes individuellement, dans leur coin.
M. I. : Les entreprises sont-elles prêtes à employer les DN ?
M.B. : Les entreprises sont rarement conscientes de l'ampleur du changement que l'arrivée des DN va entraîner. Beaucoup y portent trop peu d'attention d'ailleurs. D'ici à 2018, elles seront pourtant confrontées à une véritable « croisée des chemins » entre les baby-boomers (qui s'approcheront de la retraite mais qui seront encore en poste) et la déferlante des Digital Natives. Les entreprises devront composer avec tout ce petit monde et déployer des plans de travail avec des personnes d'âges, d'expériences et de cultures différents.
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1. Gartner Inc., fondée en 1979, est une entreprise américaine de conseil et de recherche dans le domaine de la technologie
DOCUMENT 2
Qui sont les « Digital Natives » ?
Par Marc-André Allard
Suite aux travaux de Mark Prensky, le terme « Digital Native » a fait son chemin pour décrire de façon plus globale la génération des adolescents (11-18 ans) et des jeunes adultes (18-25 ans) d’aujourd’hui. Comme leurs ainés en leur temps, ils expérimentent les affres et les bonheurs du passage à l’âge adulte : changements physiques et hormonaux, apprentissage de la sociabilité, tiraillements entre besoin de protection et envie d’émancipation…
Mais ces jeunes ont aussi leurs spécificités. Les petits Français ne font pas exception. Ainsi, l’apprentissage des nouvelles technologies démarre très tôt, dès la préadolescence, et se développe particulièrement au collège. Selon TNS Media Intelligence (étude Consojunior 2008), 60% des collégiens français sont sur MSN (la solution de « chat » en ligne la plus populaire), et un tiers d’entre eux ont créé et tiennent à jour un blog. Cela démontre une certaine soif de prise de parole, d’échange et de communication avec ses pairs et ses proches.
Il semble d’ores et déjà acquis que les 11-18 ans passent davantage de temps sur le web que devant la télévision, et que les audiences des grandes chaines françaises s’effritent sur cette cible (durée d’écoute moyenne des chaînes hertziennes en baisse de 5 minutes de 2007 à 2008 selon Aegis Media).
Le corollaire de ces pratiques numériques est le développement d’une culture de l’immédiateté, de l’accessibilité, et de la gratuité. Autant de phénomènes qui représentent un véritable défi pour les industriels (comment faire accepter un produit/service payant, particulièrement dans les univers touchés par le téléchargement illégal ?), les marques (comment s’adresser à une cible aux pratiques médias et aux centres d’intérêt de plus en plus fragmentés ?), mais aussi les politiques (comment intéresser ces jeunes citoyens, futurs électeurs, à la vie de la communauté, alors que la tendance est à l’éclatement en micro-communautés, parfois purement virtuelles ?).
A quoi les reconnaît-on ?
Les nouvelles technologies introduisent ainsi de nouvelles formes de comportements. Mais tout ne se passe pas que dans la tête. La pratique du « texto », des manettes de jeux vidéos, ou encore les écrans tactiles, ont notamment réhabilité la main dans sa fonction d’outil.
Si l’on en croit Sadie Plant (à l’époque chercheuse à l’Université de Warwick, Royaume-Uni), on serait même à l’aube d’une mutation physique de taille. Elle a étudié, pendant six mois, le comportement des enfants et adolescents utilisateurs de téléphones portables à Londres, Pékin, Chicago et Tokyo. Il en ressort que, chez certains de ces adolescents, la forme et l’utilisation des doigts tendraient à se modifier. Ainsi, le pouce remplacerait l’index pour montrer une direction, appuyer sur un bouton de sonnette, etc. [...] Après tout, l’anglais « digital » n’est-il pas dérivé de « digit » (chiffre, nombre), lui-même dérivé de l’habitude de compter sur ses doigts ? Juste retour des choses.
Quand ils auront trente ans en 2025…
Une question taraude cependant tous les départements d’études et de planning stratégique des agences, des annonceurs et des partis politiques : qui seront ces jeunes dans 15 ans ? Quels seront leurs rapports aux médias ? Leurs valeurs, usages, attitudes et attentes vont-ils rester les mêmes (hypothèse faite par les tenants d’un marketing dit « générationnel ») ? Ou bien vont-ils se « normaliser » en se rapprochant des comportements de leurs aînés, à mesure qu’ils entrent dans l’âge adulte ? Et cette soif de participation, d’interaction, de prise de parole, va-t-elle se matérialiser dans un regain d’intérêt pour la politique et se prolonger dans de nouvelles formes d’engagement ?
On avance souvent l’élection de Barack Obama comme cas d’école. Le Pew Research Center, analysant dès le 12 novembre 2008 les chiffres du scrutin, a montré que, si le vote des jeunes adultes n’a pas été décisif dans la victoire de Barack Obama, ceux-ci ont néanmoins voté en masse pour ce dernier (66% des 18-29 ans pour 53% de l’ensemble des électeurs). Plus encore, l’institut rappelle leur rôle primordial dans la campagne du candidat démocrate, à travers notamment l’utilisation des nouveaux outils technologiques, ainsi que, chiffres à l’appui, leur mobilisation et leur participation record au scrutin.
Si l’on en croit cet exemple, qui concerne la tranche d’âge supérieure des « Digital Natives », quelque chose serait en train de changer en profondeur dans la génération des 15-25 ans, pour les quinze ans à venir. Les paris sont désormais ouverts…
DOCUMENT 3
J'AI PEUR DU VIRTUEL
[Frédéric Beigbeder (44 ans) annonce en ces termes son départ de Facebook1 :]
Ce qui nous a mis dedans en 2008, c'est le virtuel. C'est quand l'économie a cessé d'être réelle qu'elle a ruiné le monde. Le virtuel rend fou. C'est le problème numéro un des ados : Facebook les drogue au narcissisme. Quand j'avais 15 ans, j'allais au café près du lycée jouer au flipper avec mes camarades de classe. Je ne me dépêchais pas de rentrer : je leur parlais en face. Que va devenir une génération qui drague sur photos et petites annonces, exhibe sa vie privée dans les moindres détails – à côté, les images de Voici sont pudiques – et préfère le virtuel au réel ? Le virtuel est le nouvel opium du peuple. C'est le média de ceux qui n'ont pas accès aux vrais médias. La reine Marie-Antoinette disait : « Ils n'ont pas de pain ? Donnez-leur de la brioche.» La brioche Facebook fournit une illusion de communion superficielle.
Je prédis que de nombreux groupes de haine vont se monter contre moi à la suite de cet article. Les internautes sont très tolérants, sauf quand on critique Internet. Tant pis, je pose la question : avons-nous vraiment besoin de retrouver les gens que nous avons volontairement perdus de vue ? [...]
Le virtuel est l'empire des fakes2 et des frustrés, ou simplement des losers tristes et seuls, timides et respectables, auxquels on offre un mensonge, en échange d'une surveillance orwellienne3 de leurs habitudes de consommation. Ohé, les jeunes, sortez, discutez, bossez au lieu de vous prendre en photo toute la journée ! Vous verrez comme la réalité réchauffe. J'annonce ici la fermeture de ma page Facebook. Il y a la même différence entre le réel et le virtuel qu'entre la vie et la mort. Or moi, je viens de prendre une grave décision : vivre.____________________________
1. Facebook est un site Web de réseautage social destiné à rassembler des personnes proches ou inconnues.
2. Fake : sur les forums ou les chats de discussion, personne qui se dissimule derrière l'identité d'une autre.
3. allusion au roman d'Orwell, 1984, et au système de surveillance qu'il imagine, Big Brother.
DOCUMENT 4
Michel Serres
« Le virtuel est la chair même de l'homme »
Propos recueillis par Michel Alberganti
"Le Monde", édition du 18 juin 2001.– De nombreux philosophes dénoncent les dangers du développement du virtuel via internet et les techniques numériques. Ils stigmatisent la perte de contact avec le réel et l'altération du lien social. Comment réagissez-vous à ces critiques ?
– Prenez le cas de Madame Bovary, qui s'ennuie en Normandie pendant que son mari passe son temps à visiter ses clients à la campagne. Elle fait l'amour beaucoup plus souvent en esprit qu'en réalité. Elle est entièrement virtuelle. Madame Bovary, c'est le roman du virtuel. Et quand je lis Madame Bovary, comme n'importe quel autre livre, je suis aussi dans le virtuel. Alors que ce mot semble créé par les nouvelles technologies, il est né avec Aristote. Le modernisme du terme n'est qu'apparent. Tous les mots latins en "or" ont donné des mots français en "eur" : horreur, honneur... Sauf un ! Lequel ? Le mot amour. Amor a donné amour. Pourquoi ? Il semble qu'il ait été inventé par les troubadours de langue d'oc à l'occasion du départ pour les croisades. Il s'agissait alors de chanter les princesses lointaines. Ainsi, c'est comme si l'amour avait été inventé pour et par le virtuel. « L'absence est à l'amour ce qu'est au feu le vent, / Il éteint le petit, il allume le grand », écrivait Bussy-Rabutin. Nous sommes des bêtes à virtuel depuis que nous sommes des hommes. Pendant que je parle, une partie de mes pensées est à ce que je dois faire ensuite, une partie est à mes cours de Stanford, une autre se souvient de mon dernier voyage en Afrique du Sud... Toutes nos technologies sont le plus souvent du virtuel.
– Quelles caractéristiques distinguent le "nouveau" virtuel de ce virtuel traditionnel ?
– Quasi aucune ! On va dire que les jeunes sont tout le temps dans le virtuel et qu'ils vont s'étioler... Or, dans notre génération, tout le monde a été amoureux de vedettes de cinéma que l'on n'a jamais embrassées qu'en images. Le virtuel est la chair même de l'homme. Une vache, elle, n'est pas dans le virtuel. Elle est dans son carré d'herbe en train de brouter... En revanche, dès le VIe siècle avant Jésus-Christ, chaque fois qu'un géomètre traçait un cercle ou un triangle sur le sol, il ajoutait : « Attention, cette figure n'est pas là, il ne s'agit pas de celle-là, ce n'est pas la bonne ! » Où est la bonne ? On ne sait pas. On avait même créé alors un ciel des idées. C'était entièrement virtuel. Le monde des mathématiques est réel, mais il est réel avec un statut bien déterminé, un statut d'absence.
– Tout cela ne vous semble donc absolument pas nouveau...
– En fait, on peut distinguer les arguments "contre" extrêmement classiques, dont on ne s'aperçoit pas à quel point ils sont vieux et se répètent, et de très rares arguments qui, en effet, sont spécifiquement modernes. Parmi les critiques les plus ressassées, on trouve par exemple la quantité d'information que nous ne pourrons pas digérer tellement elle est énorme. Il y a une citation de Leibnitz que je donne souvent : « Cette horrible quantité de livres imprimés qui m'arrive tous les jours sur ma table va sûrement ramener la barbarie et non pas la culture.» Leibnitz avait dit cela au XVIIe siècle à propos de l'imprimerie et des bibliothèques. Personne n'a lu toute la Grande Bibliothèque ni celle du Congrès à Washington. Mais le sujet collectif qui s'appelle "nous", l'humanité, l'a lue. Il n'y a pas un seul livre qui n'ait pas été lu par quelqu'un. Il faudrait quand même que ceux qui manipulent ces arguments ultraclassiques connaissent un peu d'histoire, un peu d'histoire des sciences et des techniques et un peu de philosophie. Cela les rassurerait tout de suite. Autrement dit, les nouvelles technologies ont deux caractéristiques. Premièrement, elles sont extrêmement anciennes dans leurs buts et leurs performances et extraordinairement nouvelles dans leurs réalisations.
– Nombre d'hommes politiques et d'intellectuels dénoncent les risques de fracture numérique. Qu'en pensez-vous ?
– Prenons l'éducation. On ne compare jamais la fracture que les nouvelles technologies pourraient créer avec celle qui existe sans les nouvelles technologies. Or cette dernière précipite les plus pauvres dans l'ignorance totale. Et elle éduque à grands frais les gens à Standford ou Harvard. Comparée à cette fracture-là, celle que pourrait engendrer le numérique apparaît comme une justice ! En effet, l'investissement qu'imposent les nouvelles technologies n'est guère supérieur à celui qu'ont consenti les plus pauvres à l'époque où ils ont acheté la télévision. Je ne vois donc pas comment la fracture dite numérique pourrait aggraver la fracture existante aujourd'hui. Pour ce qui est du lien social, il est convenu de parler, le plus souvent, de l'impact global des nouvelles technologies en citant la possibilité de communiquer avec des personnes situées n'importe où sur la planète. Mais on oublie toujours que le téléphone mobile, par exemple, a décuplé les contacts de proximité. La plupart des mères de famille ont un portable pour savoir où se trouve leur fille à la sortie de l'école... Cela multiplie les contacts au plus proche. Combien cela coûte-t-il ? Rien d'extraordinaire alors qu'avec les anciennes techniques les coûts sont extraordinaires ! En matière de fracture culturelle, la même comparaison s'impose. Là encore, la fracture existe surtout avec les systèmes les plus anciens. La télévision a plus apporté aux moins cultivés qu'aux plus cultivés. Ce sont d'ailleurs les gens hypercultivés qui la critiquent. De même, le téléphone de troisième génération va mettre des spectacles et de la culture à la portée de tout le monde. C'est toujours une affaire de coût. Et celui qu'imposent les nouvelles techniques est dérisoire par rapport à celui des anciennes.
– Que vont-elles changer ?
– La société, en grande partie. Comme avec chaque nouvelle technologie. Quand l'écriture apparaît, c'est un lieu commun de tous les historiens que de dire qu'elle a affecté la ville, l'Etat, le droit et probablement le commerce. Une grande partie des pratiques sociales dont nous sommes les héritiers sont issues de l'écriture. Sans parler du monothéisme, la religion de l'écrit. Et puis, quand arrivent la Renaissance et l'invention de l'imprimerie, à peu près les mêmes zones de la société sont touchées : nouvelles formes de démocratie, nouveaux droits, nouvelle pédagogie. C'est ce genre de pratiques sociales dont on peut penser qu'elles seront bouleversées. Et d'ailleurs, elles le sont déjà.
– Quels domaines sont touchés dès aujourd'hui ?
– D'abord toute la science. Depuis l'ordinateur, il n'y a pas une science qui n'ait été touchée de façon profonde, jusqu'à la technique expérimentale ou le recueil des données... Ce ne sont pas les savoirs qui sont transformés, c'est le sujet des savoirs. Nous avons déjà parlé du sujet collectif. Par exemple, les laboratoires travaillent par courriel et en temps réel. Ils n'attendent plus les colloques, les rencontres, les voyages.
– Ces facilités d'échange jouent-elles un rôle dans la création de ce nouvel humanisme auquel vous faites souvent référence ?
– Il s'agit d'un projet qui m'est cher et que j'ai exposé sans succès devant les ministres. Il consiste à dire, contrairement à ce que pensent les pessimistes, que l'ensemble des sciences a dégagé aujourd'hui ce que j'appelle un grand récit. Chaque science ajoute son affluent à cet énorme récit qui se développe un peu comme un fleuve. Ce dernier existait, bien sûr, auparavant mais il était extrêmement fragmenté, moins unitaire, et il n'y avait pas cette espèce de conscience de tous les savoirs d'appartenir à ce récit, d'y apporter sa pierre, de le rectifier sans cesse, de le déconstruire et de le reconstruire. Cet immense récit, qui est aujourd'hui globalement vrai, appartient désormais à la totalité de l'humanité. Il existe, nous avons les outils nécessaires pour nous le transmettre et il constitue aujourd'hui le fondement de notre culture.
– Quels autres avantages voyez-vous à ce temps réel souvent critiqué ?
– La souplesse apportée par le temps réel devient telle qu'il m'arrive, comme à beaucoup de mes amis, d'être déjà scandalisé par les processus anciens qui me paraissent dinosaures. Comme quand il faut se déplacer pour aller à un guichet. On en est encore là ! Ceux qui critiquent doivent s'apercevoir loyalement à quel point ils sont des dinosaures. Lorsque des jeunes de 16 ou 17 ans équipés de téléphones portables ou de courriel ne prévoient pas de se voir le soir, ils peuvent organiser une rencontre au dernier moment grâce à quelques messages. Auparavant, pour organiser la même rencontre, il aurait fallu plusieurs jours, s'écrire, nommer un patron... Ainsi, le temps réel rend dinosaure le temps d'autrefois. Et tout d'un coup, cela va être vrai pour le travail, l'administration, la politique, l'enseignement...
– Pouvez-vous estimer dans quels délais ces transformations seront effectives ?
– Dans les années 1960, au grand scandale des philosophes, j'ai dit qu'Hermès remplacerait Prométhée, c'est-à-dire que la société de communication remplacerait la société de production. J'ai dû attendre longtemps, quinze à vingt ans, pour que cela arrive. A l'époque où j'ai fait mon rapport sur l'enseignement à distance, je ne pensais pas que ces techniques se développeraient si vite. On peut toujours dire ce qui arrivera mais jamais quand cela se produira. Si l'on équipe chaque Français d'un téléphone de troisième génération, ce qui n'est pas coûteux par rapport au PNB, chaque Français, y compris les enfants de 11 ans, pourra donner son avis à chaque instant, sur n'importe quel sujet. Cela ne peut pas ne pas changer les choses.
– L'être humain est-il prêt pour ce changement ?
– Je ne sais pas. Mais je sais que l'œil, qui a été formé à l'époque de Lucy, s'est révélé apte au pilotage d'un avion à réaction. Comment un organe, adapté du point de vue darwinien à la marche dans une forêt, peut-il servir ne serait-ce qu'à la conduite d'une voiture avec les images qui défilent ? On est pourtant passé de la marche à cheval ou à pied à la voiture en cinquante ans. Et nous n'utilisons notre cerveau qu'à 20 ou 25 %. Alors réveillons-nous ! On oublie, par ailleurs, l'une des grandes lois de la technologie qui est ce que j'appelle l'inversion de la science. Qu'est-ce que la science ? La science, c'est ce que le père enseigne à son fils. Qu'est-ce que la technologie ? C'est ce que le fils enseigne à son papa. Je ne connais pas aujourd'hui d'adulte un peu rassis, un peu réactionnaire et attaché aux traditions qui, lorsqu'il a un enfant, n'ait pas appris grâce à lui à utiliser un magnétoscope. Par conséquent, cela annule le problème de l'assimilation. Comment un enfant de onze ans peut-il enseigner le fonctionnement d'un appareil considéré comme compliqué à un adulte sortant de Polytechnique ? Il faut en tirer les conséquences. C'est que la technologie n'est pas si difficile que cela. Ce phénomène s'appelle la néoténie, en termes d'évolution darwinienne. C'est une invention d'un biologiste néerlandais du début du siècle qui disait que l'évolution allait dans le sens d'un rajeunissement de l'embryon. L'homme ne ressemble pas à un chimpanzé plus vieux, mais à un embryon de chimpanzé plus jeune.
SYNTHESE DE DOCUMENTS :
a) tableau de confrontation :
Doc.1 - entretien M. Basso Doc.2 - M.-A. Allard Doc.3 - F. Beigbeder Doc. 4 - M. Serres PISTES
[génération] intensément exposée à la technologie et au numérique l’apprentissage des nouvelles technologies démarre très tôt
Nous sommes des bêtes à virtuel depuis que nous sommes des hommes l'imprégnation précoce de cette génération aux nouvelles technologies constitue-t-elle un phénomène nouveau ? de nouvelles capacités pour être plus interactifs soif de participation, d’interaction, de prise de parole
génération droguée au narcissisme - le média de ceux qui n'ont pas accès aux vrais médias le téléphone mobile a décuplé les rapports de proximité le goût de cette génération pour des formes nouvelles de communication est-il sain et authentique ? rejettent les structures hiérarchiques trop figées la tendance est à l’éclatement en micro-communautés une surveillance orwellienne de leurs habitudes de consommation - une illusion de communion superficielle Qu'est-ce que la technologie ? C'est ce que le fils enseigne à son papa les relations transversales goûtées par les DN abolissent-elles toute hiérarchie ? les entreprises devront composer avec tout ce petit monde phénomènes qui représentent un véritable défi pour les industriels
le temps réel rend dinosaure le temps d'autrefois (travail, administration, politique) l'arrivée de la nouvelle génération engage plusieurs défis pour l'avenir. on serait même à l’aube d’une mutation physique de taille Le virtuel rend fou, la réalité réchauffe – L'être humain est-il prêt pour ce changement ? – Je ne sais pas. Mais je sais que l'œil s'est révélé apte au pilotage d'un avion à réaction. il faut se préparer à des mutations physiques et mentales. L'objectivité requise par la synthèse nous amènera à négliger le caractère superficiel et foncièrement ridicule du texte de F. Beigbeder, mais force est de constater que sa présence dans le corpus transforme la plupart des pistes en questions : faut-il craindre ou non la prégnance du "virtuel" dans cette génération ? Ce n'est pourtant pas la problématique que nous retiendrons : aucun des documents ne fait écho aux craintes exprimées par cette intervention solennelle ! Si l'on a pris le temps de regarder les vidéos que nous proposons, on verra que le dossier se traite plus aisément en envisageant successivement les domaines dans lesquels la génération Y peut entraîner les mutations les plus profondes. Ces perspectives d'avenir valident le choix d'un plan analytique.
► Problématique : quels enjeux pour l'avenir incarne cette génération dite "virtuelle" ?
b) construction du plan :
I - Qui sont-ils ? : a - une génération intensément exposée aux nouvelles technologies :
II - Quels enjeux incarnent-ils ? :
- elle est née, a grandi avec ces technologies (doc. 1, 2 et 3)
- elle manifeste du dédain pour la TV au profit du web (doc. 2) ; elle pratique le téléphone mobile (doc. 4)
- l'univers virtuel fait partie de son quotidien (doc.1, 3).
b - de nouvelles formes de communication
- cette génération pratique assidument les réseaux sociaux (doc. 1, 3) ;
- elle a un usage compulsif du chat en ligne (doc. 2).
- sa soif d'échange (doc. 2) souligne la commodité du portable (doc. 4), .
c - le goût de la transversalité
- on assiste à un basculement des hiérarchies habituelles (doc. 1, 4)
- la nouvelle génération a le goût du travail en équipe (doc. 1)
- elle pratique une culture de l'immédiateté et de la gratuité (doc. 2).a - leur exposition au numérique est-elle dangereuse ?
- le virtuel rend-il fou (doc. 3) ou est-il spécifiquement humain (doc. 4) ?
- certains envisagent des mutations physiologiques possibles (doc. 2),
- et notent des capacités cognitives différentes (doc. 1 et 4) .
b - la communication est-elle renforcée ?
- le virtuel est-il le nouvel opium du peuple (doc. 3) ?
- on éprouve un renforcement du lien social (doc. 4).
- la génération nouvelle a soif d'interaction, de participation, de prise de parole (doc. 1 et 2).
c - de nouveaux défis économiques et politiques :
- quels seront les rapports aux médias (doc. 1) ? qu'attendre des nouvelles formes d'engagement (doc. 2) ?
- les entreprises sont-elles prêtes (doc. 1) ?
- il ne faut pas craindre une fracture numérique (doc. 4).
LIENS
- Génération Y 2.0 La Génération Y
- Digital natives : ils vont bouleverser l'entreprise (Le Monde Informatique).
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