STRUCTURER LE TEXTE

 

 

  La contraction de texte suppose une bonne connaissance des caractères du discours argumentatif, dont vous trouverez les notions indispensables sur les pages précédentes du site :

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   Pour convaincre, le texte argumentatif se doit d'être soigneusement structuré. Que ce soit dans la communication orale ou écrite, la clarté des relations entre les différents arguments permet au récepteur de suivre le fil du discours et d'adhérer à sa progression. Vous trouverez dans le tableau ci-dessous les mots de liaison (ou "connecteurs logiques") rangés autour des quatre relations principales qui peuvent s'instaurer entre les arguments :

 

RELATIONS LOGIQUES

PROGRESSION SUIVIE PAR L'AUTEUR

MOTS DE LIAISON

CAUSE L'auteur justifie l'argument précédent En effet — Car — ...
CONSÉQUENCE L'auteur déduit un argument de son argument précédent Ainsi — Donc — C'est pourquoi — ...
OPPOSITION L'auteur nuance ou réfute l'argument précédent Mais — En revanche — Pourtant — Cependant — Or — ...
ADDITION L'auteur établit une liste d'arguments D'abord — De plus — Ensuite — En outre — Enfin — ...

 

    Les mots de liaison, exercices .
 

   Cela ne signifie pas évidemment que les connecteurs logiques suffisent à manifester la progression argumentative d'un texte. D'autres indices sont tout aussi importants : les paragraphes, les reprises lexicales... C'est armé de tous ces outils que vous devez mettre en valeur la structure du texte avant d'en présenter la contraction.

 

EXEMPLE 1

 

SOIT LE TEXTE SUIVANT :

     Il est clair que l'expression ne peut être totale sans la conscience d'être compris, et que la communauté n'a de valeur que si elle met en œuvre les ressources de chacune des existences qu'elle unit. Une seule nostalgie offre à l'homme les deux faces alternantes d'un même désir d'absolu. De ce point de vue, l'expérience de la parole serait l'expérience d'un échec. Au lieu de servir les exigences conjuguées de l'expression et de la communication, il semble que le langage crée d'insurmontables obstacles à leur complète satisfaction.
   Ce nouveau procès du langage ne porte pas sur la bonne ou la mauvaise foi. Il ne s'agit plus ici de récriminer contre l'injustice établie, contre le désordre moral et social, mais de prendre conscience d'une limitation constitutionnelle de la parole humaine, d'une insuffisance ontologique. Les mots sont des moyens de communication très imparfaits; bien souvent ils dissimulent au lieu de manifester, et opposent à l'homme un écran là où il rêve de parfaite transparence. Tout homme se sent méconnu et incompris; tout homme désire, aux heures de mélancolie, un autre moyen d'intelligibilité, où la parole serait chant, où le chant serait spontanément fidèle aux inflexions les plus subtiles de l'âme. [….]
   L'insuffisance du langage coïncide d'ailleurs avec l'insuffisance du monde lui-même; rien n'est ici-bas à la mesure de nos aspirations, la vraie patrie est ailleurs : telle, se renouvelant d'âge en âge, la réclamation d'un spiritualisme mal capable de supporter les servitudes de l'incarnation. Parler sa pensée, ou son amour, ou sa foi, ce serait déjà trahir ; il ne peut y avoir de vérité qu'en deçà. Le langage nous maintient la tête contre terre, il s'oppose à toute élévation. […]
  En fait, dans la plupart des cas, il semble pourtant que le langage réalise ce qu'on attend de lui, l'entente entre les interlocuteurs. Mais la nature de cette entente doit être reconsidérée. L'usage courant de la parole correspond à un échange d'informations, de consignes, de messages; sauf malentendu, qu'il est toujours possible de corriger, on arrive à se mettre d'accord quand il s'agit de partager la tâche quotidienne de vivre et de travailler ensemble. La réussite du langage pragmatique se prolonge et s'amplifie dans le cas du langage scientifique : des physiciens, des chimistes, des mathématiciens peuvent converser entre eux en se comprenant parfaitement. Leurs problèmes seront résolus par la seule élucidation du formulaire technique dont ils disposent, et qu'ils sont d'ailleurs libres d'enrichir si besoin est. […]
   La réussite du langage tient ici à ce que chaque terme répond à une signification donnée, cette détermination elle-même s'affirmant dans un horizon commun aux individus en présence. […] La vie familiale comme la vie professionnelle trouvent dans le langage un instrument docile aussi longtemps qu'elles se maintiennent au niveau des significations moyennes codifiées par l'usage. Les voyageurs du dimanche, rassemblés par le hasard dans le compartiment d'un « train de plaisir » peuvent converser de la pluie et du beau temps en toute sérénité. Ils se comprennent parfaitement.
   Mais, objectera-t-on, si ces gens se comprennent si bien, c'est qu'ils n'ont rien à dire. Ils sont accordés d'avance les uns aux autres par leur commune insignifiance. Les lieux communs qu'ils débitent avec assurance leur tiennent lieu de personnalité. Quant aux savants, aux techniciens, ils ont eux aussi, mais d'une autre façon, renoncé à leur affirmation personnelle pour se convertir à l'unité d'un système objectif; il ne risque pas d'y avoir entre eux de malentendu pour la bonne raison que, aussi longtemps qu'ils jouent le jeu, ils disent tous la même chose. Les hommes ne peuvent se mettre d'accord qu'en tournant la difficulté, c'est-à-dire en renonçant à être eux-mêmes pour jouer le rôle de récitants dans un même chœur collectif. Tout langage a par constitution la valeur de dénominateur commun. Parler, c'est donc s'écarter de soi pour se confondre avec tous. Il n'y a pas de langage pour l'originalité, - c'est-à-dire pour la différence, c'est­à-dire pour la personnalité. L'efficacité de la parole trouverait donc ici une limite impossible à franchir. […]
  Cet ensemble de lieux communs de la philosophie, de l'art et de la mystique, signale une difficulté réelle, mais non point définitive. Une analyse plus précise des conditions du dialogue devrait en effet nous permettre de dépasser ce moment de désespoir. Le plus urgent est de ressaisir la parole dans le contexte de la situation particulière où elle intervient. Une phrase ne se pose pas dans l'absolu : elle suppose un certain état des relations entre les interlocuteurs, et l'horizon d'un langage correspondant à des valeurs communes. Dans l'usage courant, le contexte va de soi, de sorte que le texte littéral des propos semble se suffire à lui-même. La conversation familière ou l'article de journal se règlent sur un langage existant, mis au point une fois pour toutes en fonction de valeurs moyennes tacitement reconnues. Le décalage ne se manifeste, et le malentendu, que lorsque l’une des personnes en présence répudie le consentement mutuel implicite et dénonce le pacte social du langage courant. La parole automatique et approximative fait place alors à une parole d'authenticité, qui se heurte à toutes sortes d'obstacles.
   L'examen de cette parole d'authenticité pourra néanmoins nous permettre de dégager les implications d'un langage valable. Le sens d'une parole dépend en effet de trois coefficients distincts dont l'ensemble seul la justifie. Tout d'abord il faut considérer de qui est cette parole. Celui qui parle, en quelle qualité parle-t-il ? Est-ce l'homme au jour le jour, l'homme de l'instant qui passe, gaspillant ses propos comme graines au vent ? ou bien s'engage-t-il dans ce qu'il affirme, et à quel degré ? Il y a donc une qualification personnelle, qui mesure l'intensité de la parole. […] Une appréciation juste devrait essayer de doser ce plus ou ce moins d'authenticité que l'homme parlant confère à sa parole.
   Mais la référence à celui qui parle demeure unilatérale : il faut tenir compte aussi de l'autre, de celui à qui la phrase s'adresse. Cette visée est essentielle, car la parole prononcée n'a vraiment d'efficace que s'il y a réciprocité entre les interlocuteurs. […] Une affirmation profonde et tendue, une confession, un témoignage venu des profondeurs sont aussi difficiles à écouter qu'à dire. Il exige pour atteindre à sa plénitude une même ferveur de part et d'autre, une sorte de communion préalable. Chaque fois que je prends la parole, ce que je dis dépend de l'autre, que vise mon langage : indifférent, adversaire ou ami et allié. Un sens est toujours le fruit d'une collaboration.
  Enfin cette collaboration elle-même ne s'exerce pas dans l'absolu. Le moment est la troisième dimension de tout énoncé verbal. Chaque parole est à sa manière une parole de circonstance, chaque mot est un mot historique. La situation suffit à mettre en valeur tel ou tel propos, qui devient décisif parce qu'il est prononcé en un moment décisif: telle ou telle dernière parole ne serait pas demeurée dans la mémoire des hommes si elle n'avait pas été la dernière d'un personnage historique.
   Une saine exégèse ne doit donc pas se contenter de considérer le mot à mot d'un homme, c'est-à-dire de projeter en quelque sorte toutes ses paroles sur un seul plan. Il faut procéder à une sorte d'étude en relief, où l'énoncé, chaque fois, prend forme et vie selon le degré d'engagement personnel de l'homme qui parle, selon la réciprocité de la rencontre et selon la signification du moment. La teneur apparente du discours s'efface devant sa valeur personnelle. […] La critique du langage ne doit donc pas le considérer à plat, et partir de l'idée que n'importe qui peut dire n'importe quoi, à n'importe qui, en n'importe quel moment. Les penseurs qui insistent sur le caractère indirect de la communication se font d'ordinaire une sorte d'idole du langage juste, comme si la vérité était un caractère intrinsèque de la parole. Or une parole n'est pas vraie en soi, une parole n'est qu'un entre-deux, un cheminement de l'homme à l'homme à travers le temps. Le langage se définit comme une voie de communication, il n'est pas la communication elle-même. La condamnation de la parole se fonde d'ordinaire sur le préjugé intellectualiste que la vérité doit se présenter comme un discours, après quoi on montre sans trop de peine qu'aucun discours n'équivaut effectivement à la vérité. […] Or la valeur n’est pas dans le langage, mais dans l’homme qui s’efforce par tous les moyens de se réaliser selon le meilleur. La parole peut contribuer à cette éducation de l’homme par l’homme, à cette épiphanie de l’être, mais elle n’est ici que seconde – non pas mot magique dispensant de tout effort, mais point de repère au long de cette ascèse que constitue la réalisation de l’homme selon la vérité. L’idée d’un langage juste est d’ailleurs aussi fausse que l’idée d’un homme parfaitement juste. L’homme vivant est un homme en marche, et l’exercice de la marche consiste à rétablir sans cesse un équilibre en train de se rompre. La parole est un chiffre particulièrement précieux de ce mouvement perpétuel de l’être humain, qui s’oppose à toute mise en formule définitive.

Georges GUSDORF,  La parole, 1952.

 

OBSERVATIONS

Première étape : l'énonciation :
 Une première - voire une seconde - lecture doit vous amener à identifier les caractères essentiels du texte, que votre résumé devra reproduire :
- situation d'énonciation :
le texte s'inscrit dans une perspective morale (le registre est volontiers didactique, la fonction expressive est dominante).
- niveau de langue : relativement courant.
- difficultés de vocabulaire : le texte n'est pas difficile, mais assurez-vous du sens des mots pragmatique, ascèse, épiphanie.

Deuxième étape : thème, thèse :
- Efforcez-vous de formuler pour vous-même le sujet du texte (les obstacles rencontrés par la parole) et donnez-lui éventuellement un titre : ici, ce pourrait être : "L'authenticité de la parole".
- Plus important encore : repérez la thèse et prenez soin de la rédiger rapidement :
Dans ce texte, l'auteur montre que la parole authentique est toujours en situation.

Troisième étape : l'organisation :
La lecture du texte vous fait percevoir par les paragraphes différentes unités de sens. Ces paragraphes constituent cependant des indices insuffisants de l'organisation. Vous savez que tout raisonnement discursif s'accompagne de connexions logiques (nous les soulignons en
rouge : en gras pour les connexions essentielles) qui vous feront percevoir l'enchaînement des arguments. (Voyez le tableau de structure).>
  Comme toujours dans une argumentation, les arguments s'accompagnent d'exemples ou de métaphores : leur caractère concret et circonstancié vous permet de les repérer d'emblée (nous les soulignons en
bleu).

  C'est cette organisation que nous vous invitons à représenter précisément dans un tableau de structure : ne pensez pas que le fait d'établir ce tableau au brouillon vous fera perdre du temps. Une fois rempli, il vous permettra au contraire d'aller plus vite dans la reformulation, chaque unité de sens étant nettement repérée. La colonne Parties sépare chaque étape de l'argumentation, que la colonne Sous-Parties décompose si nécessaire. La colonne Arguments vous permet d'identifier rapidement chaque argument et d'aller déjà vers son expression la plus concise en repérant les mots-clefs. C'est cette colonne, surtout, qui vous sera précieuse. Quant à la colonne Exemples, elle vous permet de repérer ce que votre résumé pourra ensuite ignorer (attention cependant au fait qu'un long paragraphe d'exemples peut avoir parfois une valeur argumentative !

 

TABLEAU DE STRUCTURE

 

PARTIES (unités de sens) SOUS-PARTIES

ARGUMENTS (mots-clefs)

 EXEMPLES

Il est clair... → ... une limite impossible à franchir (§ 1à 6).

Il est clair... → élévation. (§ 1 à 3)

Insuffisance de la parole.
/
En fait [...] il semble pourtant... → ils se comprennent parfaitement. (§ 4-5) Réussite du seul langage pragmatique. Physiciens, chimistes, mathématiciens, voyageurs du dimanche
Mais, objectera-t-on... → impossible à franchir. (§ 6)
Conclusion apparente : il n'y a pas de langage pour la personnalité.
/
Cet ensemble [...] difficulté réelle mais un personnage historique  (§ 7 à 10).
Cet ensemble... → toutes sortes d'obstacles.
(§ 7)
Dépassement : vers une parole d'authenticité.
Conversation familière ou article de journal
L'examen de cette parole... → personnage historique. (§ 8-10).
Les trois implications d'un langage valable :
Tout d'abord, de qui est cette parole ?
/
Il faut tenir compte aussi de celui à qui la phrase s'adresse. Chaque fois que je prends la parole.
Enfin le moment est la troisième dimension de tout énoncé verbal.
/
Une saine exégèse ne doit donc mise en formule définitive  (§ 11).

/

La parole est un cheminement de l'homme à l'homme.
/

 

Il faudrait maintenant entreprendre la reformulation de cette contraction selon les règles de l'exercice. C'est à quoi s'emploie la page suivante.

 

 

EXEMPLE 2

 

  Voici un mode de présentation d'une structure argumentative : nous avons découpé le texte selon ses principales unités de sens à partir des paragraphes et des mots de liaison (la colonne Structure les schématise). Dans la colonne de droite, les expressions-clefs commandent les étapes nécessaires à reformuler dans une contraction de texte :

 

Michel HENRY, La barbarie
© Éditions Grasset, 1987.

STRUCTURE

Expressions-clefs

  Nous entrons dans la barbarie. Certes ce n'est pas la première fois que l'humanité plonge dans la nuit. On peut même penser que cette aventure amère lui est arrivée bien des fois et c'est la gorge serrée que l'historien relève les traces d'une civilisation disparue. Mais une autre toujours prenait la suite. Sur les ruines des sanctuaires anciens s'élèvent de nouveaux temples, plus puissants ou plus raffinés. Les campagnes que les systèmes d'irrigation à l'abandon ont transformées en marécages sont un jour ou l'autre drainées et asséchées de nouveau, une agriculture plus prospère s'y installe. Ainsi pouvait-on se représenter l'histoire sous une forme cyclique. A chaque phase d'expansion succède celle du déclin mais, là ou ailleurs, un nouvel essor se produit, portant plus loin le développement de la vie.

  Nous entrons dans la barbarie
Certes disparue. ce n'est pas la première fois
Mais s'y installe. une autre toujours prenait la suite
Ainsi de la vie. pouvait-on se représenter l'histoire sous une forme cyclique

 Celui-ci apparaît global. C'est conjointement que, s'appuyant l'une sur l'autre et s'exaltant l'une l'autre, les forces sises en l'homme se déploient : activité économique, artisanale, artistique, intellectuelle, religieuse vont ensemble et, quelle que soit celle que privilégie l'interprète, il constate cette éclosion simultanée des savoirs pratique, technique et théorique dont le résultat s'appelle Sumer, Assur, la Perse, l'Égypte, la Grèce, Rome, Byzance, le Moyen Age, la Renaissance. Là, dans ces « espaces » privilégiés, c'était chaque fois la totalité des valeurs qui font l'humanité qui s'épanouissaient en même temps.

/

C'est conjointement que  [...] les forces sises en l'homme se déploient

 Ce qui se passe sous nos yeux est bien différent. Nous assistons depuis le début de l'ère moderne à un développement sans précédent des savoirs qui forment la « science » et revendiquent d'ailleurs hautement ce titre. Par là on entend une connaissance rigoureuse, objective, incontestable, vraie. De toutes les formes approximatives, voire douteuses, de connaissances, ou de croyances, ou de superstitions qui l'avaient précédée, celle-ci se distingue en effet par la puissance de ses évidences et de ses démonstrations, de ses preuves, en même temps que par les résultats extraordinaires auxquels elle a abouti et qui bouleversent la face de la terre.

Ce qui incontestable, vraie. un développement sans précédent des savoirs
De toutes ... en effet terre. la puissance de ses évidences et de ses démonstrations [...] bouleverse la face de la terre.

 Un tel bouleversement, malheureusement, est aussi celui de l'homme lui-même. Si la connaissance de plus en plus compréhensive de l'univers est incontestablement un bien, pourquoi va-t-elle de pair avec l'effondrement de toutes les autres valeurs, effondrement si grave qu'il met en cause notre existence même ? Car ce n'est pas seulement la face de la terre qui est changée; en effet, devenant si affreuse, la vie n'y est plus supportable. Parce que c'est la vie même qui est atteinte, ce sont toutes ses valeurs qui chancellent, non seulement l'esthétique mais aussi l'éthique, le sacré et avec eux la possibilité de vivre chaque jour.

Un tel ... aussi même ? Un tel bouleversement est  aussi celui de l'homme lui-même.
Car ce n'est pas jour. ce sont toutes ses valeurs qui chancellent

 La crise de la culture, qu'il n'est guère possible de dissimuler aujourd'hui, a fait l'objet d'analyses. L' « explication » la plus généralement admise est celle-ci : avec la science moderne le savoir a fait d'immenses progrès; à cette fin, il a dû se fragmenter en une prolifération de recherches ayant chacune ses méthodologies, ses appareils conceptuels, ses objets. Il n'est plus possible à personne désormais de les maîtriser toutes, ni même quelques-unes, ni même une seule. C'est l'unité du savoir qui est en cause et avec elle la mise à jour d'un principe assurant la concordance et ainsi la validité des conduites, des appréciations dans tous les domaines, des pensées elles-mêmes. Notre comportement quotidien est significatif à cet égard devant chaque problème particulier, faire appel au spécialiste. Mais si cette pratique se révèle efficace pour un mal de dent ou la réparation d'une machine, elle ne fournit aucune vue d'ensemble sur l'existence humaine et sa destination, vue dans laquelle il est impossible de décider de ce qu'il faut faire dans chaque cas, pour autant que celui-ci concerne justement notre existence, et non pas une chose.

La crise au spécialiste. C'est l'unité du savoir qui est en cause
Mais pas une chose. elle ne fournit aucune vue d'ensemble sur l'existence humaine

 Ainsi, l'hyperdéveloppement d'un hypersavoir, dont les moyens théoriques et pratiques marquent une rupture complète avec les connaissances traditionnelles de l'humanité, a-t-il pour effet d'abattre non seulement ces connaissances données comme autant d'illusions, mais l'humanité elle-même. Tandis que, semblables à la houle de l'océan, toutes les productions des civilisations du passé montaient et descendaient ensemble, comme d'un commun accord et sans se disjoindre - le savoir produisant le bien, qui produisait le beau, tandis que le sacré illuminait toute chose -, voici devant nous ce qu'on n'avait en effet jamais vu : l'explosion scientifique et la ruine de l'homme. Voici la nouvelle barbarie dont il n'est pas sûr cette fois qu'elle puisse être surmontée.

Ainsi elle-même. l'hyperdéveloppement d'un hypersavoir a pour effet d'abattre l'humanité
Tandis que toute chose, - toutes les productions des civilisations du passé montaient et descendaient ensemble
voici devant nous surmontée. l'explosion scientifique et la ruine de l'homme

 Pourquoi et comment un certain type de savoir, apparu à l'époque de Galilée et considéré depuis comme le seul savoir, produit-il, selon les voies d'une nécessité repérable et pleinement intelligible, la subversion de toutes les autres valeurs, et ainsi de la culture, et ainsi de l'humanité de l'homme, c'est ce qu'il est parfaitement possible de comprendre - pour peu que l'on dispose d'une théorie de l'essence de tout savoir possible et de son ultime fondement.
  Car ce fondement est aussi celui des valeurs, de la culture, de l'humanité, de tous ses accomplissements. Et c'est parce que, de façon extraordinaire, ce fondement est écarté par la science moderne, que celle-ci, sans le savoir, précipite notre monde dans l'abîme.

Pourquoi et comment fondement. pourquoi ce savoir produit la subversion de toutes les valeurs - dispose d'une théorie de l'essence de tout savoir possible
Car ce fondement accomplissements. ce fondement est aussi celui des valeurs
Et c'est parce que dans l'abîme. la science moderne précipite notre monde dans l'abîme

 

Contraction proposée :

  La barbarie où nous entrons n'est certes pas nouvelle, mais, autrefois,  une civilisation succédait à une autre dans le grand cycle de l'Histoire. C'est dans un même élan que la vie humaine se manifeste et qu'elle fait s'épanouir tous les savoirs. Mais aujourd'hui la science se prévaut de résultats fulgurants au nom du seul rationalisme. L'homme, hélas, en fait les frais et toutes les valeurs qui font la vie sont menacées. On explique couramment cette crise par la fragmentation des connaissances et la spécialisation qui en est la conséquence. Celle-ci ne fournit en effet aucune vue d'ensemble sur la vie humaine. Ainsi la science menace l'humanité en empêchant l'éclosion simultanée de toutes les productions humaines. Il n'est pas sûr que nous en réchappions. Seule une réflexion sur la finalité du savoir permettra de comprendre ce renversement, car c'est en l'écartant que la science moderne nous voue à notre perte. [162 mots]

 

 

EXEMPLE 3

 

 Nous avons colorié différemment  les unités de sens qu'a révélées la structure de ce texte : progressivement, nous allons les traiter dans la perspective d'une reformulation.

Rien que la vérité ou toute la vérité ? Jean Lacouture, «Courrier de l'UNESCO», septembre 1990.

    Le débat que le journaliste mène avec sa conscience est âpre, et multiple, d'autant plus que son métier est plus flou, et doté de moins de règles, et pourvu d'une déontologie plus flottante que beaucoup d'autres...
   Les médecins connaissent certes, et depuis l'évolution des connaissances et des lois, de cruelles incertitudes - dont mille enquêtes, témoignages et débats ne cessent de rendre compte. Les avocats ne sont guère en reste, ni les chercheurs et leurs manipulations biologiques ou leurs armes absolues, ni les utilisateurs militaires de ces engins. Mais enfin, les uns et les autres ont leur serment d'Hippocrate, leur barreau, leurs conventions de Genève. Les journalistes, rien.
   Il n'est pas absurde de comparer leur condition à celle d'un missile téléguidé qui ignorerait aussi bien la nature de la mission que l'orientation du pilote et qui serait programmé de telle façon qu'il ne soit pointé ni en direction de la terre, pour éviter les accidents, ni en direction de la mer, pour prévenir la pollution. A partir de ces données, le journaliste est un être libre et responsable, auquel il ne reste qu'à faire pour le mieux en vue d'éclairer ses contemporains sans pour autant faire exploser les mille soleils d'Hiroshima.

 
 En apparence, l'objectif est clair, autant que le serment d'Hippocrate : dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité, comme le témoin devant le tribunal. Mais à ce témoin, le président du jury ne demande que la vérité qui lui a été humainement perceptible, celle qu'il a pu appréhender en un certain lieu, à une certaine heure, relativement à certaines personnes. Au journaliste est demandée une vérité plus ample, complexe, démultipliée.
  En rentrant de déportation, Léon Blum, qui avait été longtemps journaliste, déclarait devant ses camarades qu'il savait désormais que la règle d'or de ce métier n'était pas « de ne dire que la vérité, ce qui est simple, mais de dire toute la vérité, ce qui est bien plus difficile ». Bien. Mais qu'est-ce que « toute la vérité », dans la mesure d'ailleurs où il est possible de définir « rien que la vérité » ? [...]
 
  L'interrogation du journaliste ne porte pas seulement sur la part de vérité qui lui est accessible, mais aussi sur les méthodes pour y parvenir, et sur la divulgation qui peut être faite.
 
  Le journalisme dit « d'investigation » est à l'ordre du jour. Il est entendu aujourd'hui que tous les coups sont permis. Le traitement par deux grands journalistes du Washington Post de l'affaire du Watergate a donné ses lettres de noblesse à un type d'enquête comparable à celle que pratiquent la police et les services spéciaux à l'encontre des terroristes ou des trafiquants de drogue.
  S'insurger contre ce modèle, ou le mettre en question, ne peut être le fait que d'un ancien combattant cacochyme, d'un reporter formé par les Petites sœurs des pauvres. L'idée que je me suis faite de ce métier me détourne d'un certain type de procédures, de certaines interpellations déguisées, et je suis de ceux qui pensent que le journalisme obéit à d'autres règles que la police ou le contre-espionnage. Peut-être ai-je tort.

 
  Mais c'est la pratique de la rétention de l'information qui défie le plus rudement la conscience de l'informateur professionnel. Pour en avoir usé (et l'avoir reconnu...) à propos des guerres d'Algérie et du Vietnam, pour avoir cru pouvoir tracer une frontière entre le communicable et l'indicible, pour m'être érigé en gardien « d'intérêts supérieurs » à l'information, ceux des causes tenues pour « justes », je me suis attiré de rudes remontrances. Méritées, à coup sûr, surtout si elles émanaient de personnages n'ayant jamais pratiqué, à d'autres usages, de manipulations systématiques, et pudiquement dissimulées.
 
  La loi est claire: « rien que la vérité, toute la vérité », mais il faut la compléter par la devise que le New York Times arbore en manchette : « All the news that's fit to print », toutes les nouvelles dignes d'être imprimées. Ce qui exclut les indignes – c'est-à-dire toute une espèce de journalisme et, dans le plus noble, ce dont la divulgation porte indûment atteinte à la vie ou l'honorabilité de personnes humaines dont l'indignité n'a pas été établie.
 Connaissant ces règles, le journaliste constatera que son problème majeur n'a pas trait à l'acquisition mais à la diffusion de sa part de vérité, dans ce rapport à établir entre ce qu'il ingurgite de la meilleure foi du monde, où abondent les scories et les faux-semblants, et ce qu'il régurgite. La frontière, entre les deux, est insaisissable, et mouvante. Le filtre, de ceci à cela, est sa conscience, seule.

 

Recherche des expressions à reformuler

Commentaire de la reformulation proposée

« le journaliste est un être libre et responsable »
 
trouver d'autres formulations pour :
 - débat, conscience, âpre, multiple
 - médecins, avocats, chercheurs
 - règles, déontologie, serment, barreau, conventions.

 Le journaliste se trouve placé dans de douloureux et fréquents cas de conscience car, au contraire d'autres professions libérales, aucune instance juridique ne lui indique la conduite à observer.

   quels mots du texte ont permis d'écrire : 
           professions libérales ? aucune instance juridique ?
           conduite à observer
?

« une vérité plus ample, complexe, démultipliée »
 
trouver une autre formulation pour :
 - plus ample, complexe, démultipliée.
 quel rôle joue ce paragraphe ? à combien de parties s'attend-on ?
 quels en seront les sujets ?
  Cette liberté exige du journaliste qu'il rende compte de la vérité, mais d'une vérité multiforme qui ne soit pas uniquement la sienne, comme dans le cas d'un simple témoignage.

    quels mots du texte ont permis d'écrire :
         pas uniquement la sienne ? multiforme ?
   Le problème concerne aussi les méthodes pour y parvenir et l'étendue du devoir d'informer.
« le journalisme dit « d'investigation »
 
trouver d'autres formulations pour :
 - enquête, police, services spéciaux, interpellations, procédures.
  pourquoi faut-il conserver le "je"?

 On pratique aujourd'hui un journalisme policier où on ne recule devant aucun moyen. Au risque de me tromper ou de paraître démodé, je persiste à refuser ces pratiques.

    quels mots du texte ont permis d'écrire :
          journalisme policier ? de paraître démodé ?

« la rétention de l'information »
 
trouver une autre formulation pour :
 - intérêts supérieurs, causes justes.
  Mais c'est le refus délibéré d'informer qui pose le plus redoutable problème. J'ai dû moi-même y consentir autrefois au nom de la raison d'État, et je me suis exposé à des reproches légitimes.

   quels mots du texte ont permis d'écrire :
         raison d'État
?
 « les nouvelles dignes d'être imprimées »
 
trouver d'autres formulations pour :
 - indignes, indûment
 - diffusion, ingurgite/régurgite, filtre.

 Il importe alors de respecter la vérité, mais sans tomber dans l'indignité de l'atteinte injuste aux vies privées. Fort de ces règles., le journaliste devra comprendre que sa conscience est le seul juge capable de démêler ce qu'il a cru sincèrement de ce qu'il doit communiquer au public.

  qu'est-ce qui autorise l'adjectif "injuste" ?
       qu'est-ce qui justifie le verbe "démêler" ?