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ES SUJETS DE L’ EAF 2019 - suite

 

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-AMÉRIQUE DU NORD
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Jean de LA FONTAINE, «La Forêt et le Bûcheron», Fables, livre XII, fable XVI, 1694.
Texte B : François-René de CHATEAUBRIAND, «La Forêt», Tableaux de nature, 1789.
Texte C : José Maria de HEREDIA, «Le Dieu Hêtre», Les Trophées, "Rome et les Barbares", 1893.
Texte D : Jules SUPERVIELLE, «Feuille à feuille», II, 1939-1945, 1946.

 

 

Texte A : Jean de LA FONTAINE, «La Forêt et le Bûcheron», Fables, livre XII, fable XVI, 1694.

 

Un Bûcheron venait de rompre ou d’égarer
Le bois dont il avait emmanché sa cognée1.
Cette perte ne put sitôt se réparer
Que la Forêt n’en fût quelque temps épargnée.
        L’Homme enfin la prie humblement
        De lui laisser tout doucement
        Emporter une unique branche,
        Afin de faire un autre manche.
Il irait employer ailleurs son gagne-pain ;
Il laisserait debout maint chêne et maint sapin
Dont chacun respectait la vieillesse et les charmes.
L’innocente Forêt lui fournit d’autres armes.
Elle en eut du regret. Il emmanche son fer.
       Le misérable ne s’en sert
       Qu’à dépouiller sa bienfaitrice
       De ses principaux ornements.
       Elle gémit à tous moments :
       Son propre don fait son supplice.

Voilà le train du Monde et de ses Sectateurs2 :
On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs.
Je suis las d’en parler ; mais que de doux ombrages
      Soient exposés à ces outrages,
      Qui ne se plaindrait là-dessus ?
Hélas ! j’ai beau crier et me rendre incommode3 :
      L’ingratitude et les abus
      N’en seront pas moins à la mode.

1 Le bûcheron vient de rompre ou d'égarer le bois de sa hache.
2 Sectateur : personne qui suit aveuglément les opinions d'une autre.
3 Désagréable.

 

Texte B : François-René de CHATEAUBRIAND, «La Forêt», Tableaux de nature, 1789.

 

Forêt silencieuse, aimable solitude,
Que j’aime à parcourir votre ombrage ignoré !
Dans vos sombres détours, en rêvant égaré,
J’éprouve un sentiment libre d’inquiétude !
Prestiges de mon cœur ! je crois voir s’exhaler1
Des arbres, des gazons une douce tristesse :
Cette onde que j’entends murmure avec mollesse,
Et dans le fond des bois semble encor m’appeler.
Oh ! que ne puis-je, heureux, passer ma vie entière
Ici, loin des humains !… Au bruit de ces ruisseaux,
Sur un tapis de fleurs, sur l’herbe printanière,
Qu’ignoré je sommeille à l’ombre des ormeaux2 !
Tout parle, tout me plaît sous ces voûtes tranquilles ;
Ces genêts, ornements d’un sauvage réduit3,
Ce chèvrefeuille atteint d’un vent léger qui fuit,
Balancent tour à tour leurs guirlandes4 mobiles.
Forêts, dans vos abris gardez mes vœux offerts !
A quel amant jamais serez-vous aussi chères ?
D’autres vous rediront des amours étrangères ;
Moi de vos charmes5 seuls j’entretiens les déserts.

1 Exhaler : dégager, répandre, émaner.
2 Ormeau : variété d'arbre.
3 Un réduit est un petit espace qui sert d'abri ou de refuge.
4 Le genêt et le chèvrefeuille sont des arbustes aux tiges longues et souples, et dont les fleurs sont très parfumées.
5 Un charme désigne aussi une variété d'arbre.

 

Texte C : José Maria de HEREDIA, «Le Dieu Hêtre», Les Trophées, "Rome et les Barbares", 1893.

 

                           LE DIEU HÊTRE
                                                                     FAGO DEO1

Le Garumne2 a bâti sa rustique maison
Sous un grand hêtre au tronc musculeux comme un torse
Dont la sève d'un Dieu gonfle la blanche écorce.
La forêt maternelle est tout son horizon.

Car l'homme libre y trouve, au gré de la saison,
Les faînes3, le bois, l'ombre et les bêtes qu'il force
Avec l'arc ou l'épieu, le filet ou l'amorce,
Pour en manger la chair et vêtir leur toison.

Longtemps il a vécu riche, heureux et sans maître,
Et le soir, lorsqu'il rentre au logis, le vieux Hêtre
De ses bras familiers semble lui faire accueil ;

Et quand la Mort viendra courber sa tête franche,
Ses petits-fils auront pour tailler son cercueil
L'incorruptible cœur de la maîtresse branche.

1 FAGO DEO : Au Dieu Hêtre, en latin.
2 Les Garumnes sont, dans l'Antiquité, un peuple du sud-ouest de la France actuelle.
3 Faînes : sortes de châtaignes.

 

Texte D : Jules SUPERVIELLE, «Feuille à feuille», II, 1939-1945, 1946.

Vous qui ne demandez rien,
Vous qui êtes toujours là,
Sans yeux, comme en ont les chiens,
Pour rappeler qu'ils sont là,
Arbres de mon grand jardin,
Dans un mouvement serein
Ouvrant nuit et jour les bras,
Vous nous faites oublier
Que vous ne les fermez pas,
Arbres graves, sans défauts,
Moitié tronc, moitié feuillage,
Et jamais trop peu ni trop
Ayant toujours ce qu'il faut
Pour votre immense veuvage,
Vous qui vivez parmi nous
Solitude jusqu'au cou
Malgré le vent, les oiseaux,
Et les hommes inégaux
Qui vous coupent en morceaux.
Que serviraient les regards
Ou de froncer les sourcils
Et l'avance ou le retard
Et tous les humains soucis ?
En dépit de vos racines
Vos troncs ne sont pas d'ici
Mais bien d'un pays caché
Dont nul ne peut approcher.
Et vous laissez un sillage
Sans avoir jamais bougé,
Comme les paralysés
Qu'on voit rêver sur les plages,
Vous qui nous poussez à vivre
Nous, moins que vous attachés,
A la façon d'hommes libres
Courant après leurs pensées.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Que représentent l'arbre ou la forêt pour les poètes du corpus ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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-AMÉRIQUE DU NORD
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation, du XVIIème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : MOLIÈRE, Le Médecin malgré lui, Acte I scène première (1666).
Texte B : MARIVAUX, La Double inconstance, Acte I, scène première, 1723.
Texte C : Alfred de MUSSET, La Nuit vénitienne ou les noces de Laurette, scène première, 1830.

 

 

Texte A : MOLIÈRE, Le Médecin malgré lui, Acte I scène première (1666).

[Le rideau se lève sur la querelle des époux Sganarelle et Martine.]

MARTINE
Devrais-tu être un seul moment sans rendre grâces au ciel de m’avoir pour ta femme ? et méritais-tu d’épouser une femme comme moi ?
SGANARELLE
Il est vrai que tu me fis trop d’honneur, et que j’eus lieu de me louer la première nuit de mes noces ! Hé ! morbleu ! ne me fais point parler là-dessus : je dirais de certaines choses…
MARTINE
Quoi ? que dirais-tu ?
SGANARELLE
Baste1, laissons là ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.
MARTINE
Qu’appelles-tu bien heureuse de te trouver ? Un homme qui me réduit à l’hôpital2, un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j’ai !…
SGANARELLE
Tu as menti : j’en bois une partie.
MARTINE
Qui me vend, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis !…
SGANARELLE
C’est vivre de ménage3.
MARTINE
Qui m’a ôté jusqu’au lit que j’avais !…
SGANARELLE
Tu t’en lèveras plus matin.
MARTINE
Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison…
SGANARELLE
On en déménage plus aisément.
MARTINE
Et qui, du matin jusqu’au soir, ne fait que jouer et que boire !
SGANARELLE
C’est pour ne me point ennuyer.
MARTINE
Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille ?
SGANARELLE
Tout ce qu’il te plaira.
MARTINE
J’ai quatre pauvres petits enfants sur les bras…
SGANARELLE
Mets-les à terre.
MARTINE
Qui me demandent à toute heure du pain.
SGANARELLE
Donne-leur le fouet : quand j’ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit soûl dans ma maison.
MARTINE
Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même ?
SGANARELLE
Ma femme, allons tout doucement, s’il vous plaît.
MARTINE
Que j’endure éternellement tes insolences et tes débauches ?
SGANARELLE
Ne nous emportons point, ma femme.
MARTINE
Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir ?
SGANARELLE
Ma femme, vous savez que je n’ai pas l’âme endurante, et que j’ai le bras assez bon.
MARTINE
Je me moque de tes menaces.
SGANARELLE
Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire.
MARTINE
Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.
Sganarelle
Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose4.
MARTINE
Crois-tu que je m’épouvante de tes paroles ?
SGANARELLE
Doux objet de mes vœux, je vous frotterai les oreilles.
MARTINE
Ivrogne que tu es !
SGANARELLE
Je vous battrai.
MARTINE
Sac à vin !
SGANARELLE
Je vous rosserai.
MARTINE
Infâme !
SGANARELLE
Je vous étrillerai5.
MARTINE
Traître ! insolent ! trompeur ! lâche ! coquin ! pendard ! gueux ! belître ! fripon ! maraud ! voleur !6
SGANARELLE
Ah ! vous en voulez donc !
Sganarelle prend un bâton et bat sa femme.
MARTINE, criant
Ah ! ah ! ah ! ah !
SGANARELLE
Voilà le vrai moyen de vous apaiser.

1 Assez.
2 Qui me fait vivre dans la pauvreté.
3 Jeu de mots : "être économe" ou "vivre en vendant les objets de la maison".
4 Il faut comprendre : "Vous avez envie de recevoir des coups ?"
5 Rosser et étriller : battre.
6 Suite de jurons.

 

Texte B : MARIVAUX, La Double inconstance, Acte I, scène première, 1723.

SILVIA, TRIVELIN, et quelques femmes à la suite de Silvia1.

Silvia paraît sortir comme fâchée.

TRIVELIN. Mais, madame, écoutez-moi.
SILVIA. Vous m’ennuyez.
TRIVELIN. Ne faut-il pas être raisonnable ?
SILVIA. Non, il ne faut point l’être, et je ne le serai point.
TRIVELIN. Cependant…
SILVIA. Cependant, je ne veux point avoir de raison ; et quand vous recommenceriez cinquante fois votre cependant, je n’en veux point avoir : que ferez-vous là ?
TRIVELIN. Vous avez soupé hier si légèrement, que vous serez malade si vous ne prenez rien ce matin.
SILVIA. Et moi, je hais la santé, et je suis bien aise d’être malade. Ainsi, vous n’avez qu’à renvoyer tout ce qu’on m’apporte ; car je ne veux aujourd’hui ni déjeuner, ni dîner, ni souper ; demain la même chose. Je ne veux qu’être fâchée, vous haïr tous tant que vous êtes, jusqu’à tant que j’aie vu Arlequin, dont on m’a séparée. Voilà mes petites résolutions, et si vous voulez que je devienne folle, vous n’avez qu’à me prêcher2 d’être plus raisonnable ; cela sera bientôt fait.
TRIVELIN. Ma foi, je ne m’y jouerai pas ; je vois bien que vous me tiendriez parole. Si j’osais cependant…
SILVIA. Eh bien ! ne voilà-t-il pas encore un cependant ?
TRIVELIN. En vérité, je vous demande pardon ; celui-là m’est échappé, mais je n’en dirai plus, je me corrigerai. Je vous prierai seulement de considérer…
SILVIA. Oh ! vous ne vous corrigez pas ; voilà des considérations qui ne me conviennent point non plus.
TRIVELIN. … que c’est votre souverain qui vous aime.
SILVIA. Je ne l’empêche pas, il est le maître ; mais faut-il que je l’aime, moi ? Non ; il ne le faut pas, parce que je ne le puis pas. Cela va tout seul, un enfant le verrait, et vous ne le voyez pas.
TRIVELIN. Songez que c’est sur vous qu’il fait tomber le choix qu’il doit faire d’une épouse entre ses sujettes.
SILVIA. Qui est-ce qui lui a dit de me choisir ? M’a-t-il demandé mon avis ? S’il m’avait dit : « Me voulez-vous, Silvia ? » je lui aurais répondu : « Non, Seigneur ; il faut qu’une honnête femme aime son mari, et je ne pourrais vous aimer. » Voilà la pure raison, cela ; mais point du tout, il m’aime ; crac, il m’enlève, sans me demander si je le trouverai bon.
TRIVELIN. Il ne vous enlève que pour vous donner la main.
SILVIA. Eh ! que veut-il que je fasse de cette main, si je n’ai pas envie d’avancer la mienne pour la prendre ? Force-t-on les gens à recevoir des présents malgré eux ?
TRIVELIN. Voyez, depuis deux jours que vous êtes ici, comment il vous traite. N’êtes-vous pas déjà servie comme si vous étiez sa femme ? Voyez les honneurs qu’il vous fait rendre, le nombre de femmes qui sont à votre suite, les amusements qu’on tâche de vous procurer par ses ordres. Qu’est-ce qu’Arlequin au prix d’un prince plein d’égards, qui ne veut pas même se montrer qu’on ne vous ait disposée à le voir ; d’un prince jeune, aimable et rempli d’amour ? Car vous le trouverez tel. Eh ! madame, ouvrez les yeux, voyez votre fortune, et profitez de ses faveurs.

1 Silvia est une jeune paysanne.
2 Essayer de me convaincre.

 

Texte C : Alfred de MUSSET, La Nuit vénitienne ou les noces de Laurette, scène première, 1830.

[La scène se déroule à Venise. Razetta se rend sous le balcon de Laurette, la femme dont il est épris, alors que les noces de la jeune femme viennent d'être célébrées avec le prince d'Eysenach.]

LAURETTE. Je vous en supplie, Razetta, n’élevez pas la voix ; ma gouvernante est dans la salle voisine ; on m’attend, je ne puis que vous dire adieu.
RAZETTA. Adieu pour toujours ?
LAURETTE. Pour toujours !
RAZETTA. Je suis assez riche pour vous suivre en Allemagne.
LAURETTE. Vous ne devez pas le faire. Ne nous opposons pas, mon ami, à la volonté du ciel.
RAZETTA. La volonté du ciel écoutera celle de l’homme. Bien que j’aie perdu au jeu la moitié de mon bien, je vous répète que j’en ai assez pour vous suivre, et que j’y suis déterminé.
LAURETTE. Vous nous perdrez tous deux par cette action.
RAZETTA. La générosité n’est plus de mode sur cette terre.
LAURETTE. Je le vois ; vous êtes au désespoir.
RAZETTA. Oui ; et l’on a agi prudemment en ne m’invitant pas à votre noce.
LAURETTE. Écoutez, Razetta ; vous savez que je vous ai beaucoup aimé. Si mon tuteur y avait consenti, je serais à vous depuis longtemps. Une fille ne dépend pas d’elle ici-bas. Voyez dans quelles mains est ma destinée ; vous-même ne pouvez-vous pas me perdre par le moindre éclat ? Je me suis soumise à mon sort. Je sais qu’il peut vous paraître brillant, heureux… Adieu ! adieu ! je ne puis en dire davantage… Tenez ! voici ma croix d’or que je vous prie de garder.
RAZETTA. Jette-la dans la mer ; j’irai la rejoindre.
LAURETTE. Mon Dieu ! revenez à vous !
RAZETTA. Pour qui, depuis tant de jours et tant de nuits, ai-je rôdé comme un assassin autour de ces murailles ? Pour qui ai-je tout quitté ? Je ne parle pas de mes devoirs, je les méprise ; je ne parle pas de mon pays, de ma famille, de mes amis ; avec de l’or, on en trouve partout. Mais l’héritage de mon père, où est-il ? J’ai perdu mes épaulettes ; il n’y a donc que vous au monde à qui je tienne. Non, non, celui qui a mis sa vie entière sur un coup de dé ne doit pas si vite abandonner la chance.
LAURETTE. Mais que voulez-vous de moi ?
RAZETTA. Je veux que vous veniez avec moi à Gênes.
LAURETTE. Comment le pourrais-je ? Ignorez-vous que celle à qui vous parlez ne s’appartient plus ? Hélas ! Razetta, je suis princesse d’Eysenach.
RAZETTA. Ah ! rusée Vénitienne, ce mot n’a pu passer sur tes lèvres sans leur arracher un sourire.
LAURETTE. Il faut que je me retire… Adieu, adieu, mon ami.
RAZETTA. Tu me quittes ? — Prends-y garde ; je n’ai pas été jusqu’à présent de ceux que la colère rend faibles. J’irai te demander à ton second père l’épée à la main.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Comment les dramaturges expriment-ils le conflit dans les textes du corpus ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

  • Commentaire
    Vous proposerez un commentaire du texte de Marivaux (texte B).
  • Dissertation
    Un conflit au théâtre est-il toujours synonyme de violence ?
    Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur les textes du corpus, ceux que vous avez étudiés, ainsi que vos lectures personnelles.
  • Invention
    Vous êtes metteur en scène et vous rédigez à destination des comédiens et des techniciens un texte détaillant la façon dont vous souhaitez voir représentée la première scène du Médecin malgré lui (texte A).
    Vous justifierez chacune de vos propositions dramaturgiques.

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-PONDICHÉRY ET GROUPE 1
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : ALAIN-FOUNIER, Le Grand Meaulnes , 1913.
Texte B : Georges LIMBOUR, Les Vanillers, 1938.
Texte C : Jean-Marie-Gustave LE CLÉZIO, Le Chercheur d’or, 1985.
Texte D : Patrick MODIANO, L’Horizon, 2010.

 

 

Texte A : ALAIN-FOUNIER, Le Grand Meaulnes , 1913.

[Le roman commence par l’arrivée de la famille du personnage narrateur à Sainte-Agathe, où le père, instituteur, vient d’être affecté.]

 Le hasard des « changements », une décision d’inspecteur ou de préfet nous avaient conduits là. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan, qui précédait notre ménage, nous avait déposés, ma mère et moi, devant la petite grille rouillée. Des gamins qui volaient des pêches dans le jardin s’étaient enfuis silencieusement par les trous de la haie… Ma mère, que nous appelions Millie, et qui était bien la ménagère la plus méthodique que j’aie jamais connue, était entrée aussitôt dans les pièces remplies de paille poussiéreuse, et tout de suite elle avait constaté avec désespoir, comme à chaque « déplacement », que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si mal construite… Elle était sortie pour me confier sa détresse. Tout en me parlant, elle avait essuyé doucement avec son mouchoir ma figure d’enfant noircie par le voyage. Puis elle était rentrée faire le compte de toutes les ouvertures qu’il allait falloir condamner pour rendre le logement habitable… Quant à moi, coiffé d’un grand chapeau de paille à rubans, j’étais resté là, sur le gravier de cette cour étrangère, à attendre, à fureter petitement autour du puits et sous le hangar.
  C’est ainsi, du moins, que j’imagine aujourd’hui notre arrivée. Car aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première soirée d’attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce sont d’autres attentes que je me rappelle ; déjà, les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu’un qui va descendre la grand’rue. Et si j’essaie d’imaginer la première nuit que je dus passer dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont d’autres nuits que je me rappelle ; je ne suis plus seul dans cette chambre ; une grande ombre inquiète et amie passe le long des murs et se promène. Tout ce paysage paisible l’école, le champ du père Martin, avec ses trois noyers, le jardin dès quatre heures envahi chaque jour par des femmes en visite est à jamais, dans ma mémoire, agité transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos.

 

Texte B : Georges LIMBOUR, Les Vanillers, 1938.

[Dans une chambre où elle est alitée en raison d’une maladie, une femme est troublée par un parfum inconnu. Elle fouille dans un tiroir pour en trouver la source.)

  Cependant, parmi tout ce bric-à-brac, collaient aux plumes, aux poils du manchon1, de longues choses sales qu’elle ne reconnaissait pas. Elle avait beau chercher, non, elle ne se rappelait pas avoir jamais porté ces sortes de bigoudis poisseux, tant de bigoudis noirs et gras comme des peignes jamais nettoyés. Elle en prit un avec répulsion, le plia entre ses doigts, le cassa et en fit couler une purée odoriférante et noirâtre.
  C’était donc cela, le parfum ! Elle éprouvait un vertige comme lorsque enfant elle respirait des senteurs nouvelles et il lui semblait qu’un grand trou qu’elle ne pouvait combler, s’ouvrait dans sa mémoire. Il était là, le parfum, paisiblement couché comme un animal inconnu endormi dans sa fourrure chaude et qu’elle craignait d’éveiller en le caressant de la main, mais qui relevait la tête et la regardait avec une familiarité qui l’effrayait, car elle ne l’avait jamais rencontré.
  Elle promenait avec plaisir sous son nez l’extrémité de ses doigts. Que pouvaient bien être ces curieux bâtonnets ? de petits serpents embaumés, de grandes chenilles confites ou de ces longs pleurs qu’on voit mélancoliquement pendre aux arbres ? peut-être la petite fille les avait-elle jetés là depuis longtemps ? Elle en prit quelques-uns, se releva péniblement et se recoucha.
  Vers le soir, comme le jardin prenait une ardente teinte rouge et que le monde semblait un immense gong de cuivre sur lequel le soleil frappait un coup d’une violence infernale, le prélude de la danse indienne, elle se souvint subitement de ces vilaines gousses bêtes comme des haricots verts qu’elle détachait machinalement, à la lisière de la forêt, d’arbustes dont elle ne connaissait pas le nom et qu’elle cassait pour en jeter les morceaux sur le chapeau de son mari qui l’agaçait. Elles avaient macéré dans le vinaigre du temps, au fond du tiroir aux souvenirs où elles avaient pris la teinte des dents cariées.
  Maintenant, complice de l’odeur qui rôdait dans la chambre, elle était heureuse comme une sorcière qui vient de découvrir un philtre, cependant que, satisfait d’être reconnu, le parfum se retirait de ses sens fatigués et s’évanouissait avec discrétion.

1 manchon : fourrure servant à protéger les mains du froid.

 

Texte C : Jean-Marie-Gustave LE CLÉZIO, Le Chercheur d’or, 1985.

  Il y a aussi la voix de Mam. C’est tout ce que je sais d’elle maintenant, c’est tout ce que j’ai gardé d’elle. J’ai jeté toutes les photos jaunies, les portraits, les lettres, les livres qu’elle lisait, pour ne pas troubler sa voix. Je veux l’entendre toujours, comme ceux qu’on aime et dont on ne connaît plus le visage, sa voix, la douceur de sa voix où il y a tout, la chaleur de ses mains, l’odeur de ses cheveux, sa robe, la lumière, l’après midi finissant quand nous venions, Laure et moi, sous la varangue1, le cœur encore palpitant d’avoir couru, et que commençait pour nous l’enseignement. Mam parle très doucement, très lentement, et nous écoutons en croyant ainsi comprendre. Laure est plus intelligente que moi, Mam le répète chaque jour, elle dit qu’elle sait poser les questions quand il le faut. Nous lisons, chacun son tour, debout devant Mam qui se berce dans son fauteuil à bascule en ébène. Nous lisons, puis Mam interroge, d’abord sur la grammaire, la conjugaison des verbes, l’accord des participes et des adjectifs. Ensuite elle nous questionne ensemble, sur le sens de ce que nous venons de lire, sur les mots, les expressions. Elle pose ses questions avec soin, et j’écoute sa voix avec plaisir et inquiétude, parce que j’ai peur de la décevoir. J’ai honte de ne pas comprendre aussi vite que Laure, il me semble que je ne mérite pas ces instants de bonheur, la douceur de sa voix, son parfum, la lumière de la fin du jour qui dore la maison et les arbres, qui vient de son regard et de ses paroles. […]
  Pourtant, je ne pourrais pas dire aujourd’hui ce qu’était vraiment cet enseignement. Nous vivions alors, mon père, Mam, Laure et moi, enfermés dans notre monde, dans cet Enfoncement du Boucan limité à l’est par les pics déchiquetés des Trois Mamelles, au nord par les immenses plantations, au sud par les terres incultes de la Rivière Noire, et à l’ouest, par la mer. Le soir, quand les martins2 jacassent dans les grands arbres du jardin, il y a la voix douce et jeune de Mam en train de dicter un poème, ou de réciter une prière. Que dit-elle ? Je ne sais plus. Le sens de ses paroles a disparu, comme les cris des oiseaux et la rumeur du vent de la mer. Seule reste la musique, douce, légère presque insaisissable, unie à la lumière sur le feuillage des arbres, à l’ombre de la varangue, au parfum du soir. […]
  Mam est belle en ce temps là, je ne saurais dire à quel point elle est belle. J’entends le son de sa voix, et je pense tout de suite à cette lumière du soir au Boucan, sous la varangue, entouré des reflets des bambous, et au ciel clair traversé par les bandes de martins. Je crois que toute la beauté de cet instant vient d’elle, de ses cheveux épais et bouclés, d’un brun un peu fauve qui capte la moindre étincelle de lumière, de ses yeux bleus, de son visage encore si plein, si jeune, de ses longues mains fortes de pianiste.

1 Dans l'océan indien, une varangue est une véranda. Laure est la sœur du personnage narrateur.
2 les martins : espèce d’oiseaux.

 

Texte D : Patrick MODIANO, L’Horizon, 2010.

  Depuis quelque temps Bosmans pensait à certains épisodes de sa jeunesse, des épisodes sans suite, coupés net, des visages sans noms, des rencontres fugitives. Tout cela appartenait à un passé lointain, mais comme ces courtes séquences n’étaient pas liées au reste de sa vie, elles demeuraient en suspens, dans un présent éternel. Il ne cesserait de se poser des questions là dessus, et il n’aurait jamais de réponses. Ces bribes seraient toujours pour lui énigmatiques. Il avait commencé à en dresser une liste, en essayant quand même de retrouver des points de repère : une date, un lieu précis, un nom dont l’orthographe lui échappait. Il avait acheté un carnet de moleskine1 noire qu’il portait dans la poche intérieure de sa veste, ce qui lui permettait d’écrire des notes à n’importe quel moment de la journée, chaque fois que l’un de ses souvenirs à éclipses lui traversait l’esprit. Il avait le sentiment de se livrer à un jeu de patience. Mais, à mesure qu’il remontait le cours du temps, il éprouvait parfois un regret : pourquoi avait-il suivi ce chemin plutôt qu’un autre ? Pourquoi avait-il laissé tel visage ou telle silhouette, coiffée d’une curieuse toque en fourrure et qui tenait en laisse un petit chien, se perdre dans l’inconnu ? Un vertige le prenait à la pensée de ce qui aurait pu être et qui n’avait pas été.
  Ces fragments de souvenirs correspondaient aux années où votre vie est semée de carrefours, et tant d’allées s’ouvrent devant vous que vous avez l’embarras du choix. Les mots dont il remplissait son carnet évoquaient pour lui l’article concernant la « matière sombre » qu’il avait envoyé à une revue d’astronomie. Derrière les événements précis et les visages familiers, il sentait bien tout ce qui était devenu une matière sombre : brèves rencontres, rendez-vous manqués, lettres perdues, prénoms et numéros de téléphone figurant dans un ancien agenda et que vous avez oubliés, et celles et ceux que vous avez croisés sans même le savoir. Comme en astronomie, cette matière sombre était plus vaste que la partie visible de votre vie. Elle était infinie. Et lui, il répertoriait dans son carnet quelques faibles scintillements au fond de cette obscurité. Si faibles, ces scintillements, qu’il fermait les yeux et se concentrait, à la recherche d’un détail évocateur lui permettant de reconstituer l’ensemble, mais il n’y avait pas d’ensemble, rien que des fragments, des poussières d’étoiles. Il aurait voulu plonger dans cette matière sombre, renouer un à un les fils brisés, oui, revenir en arrière pour retenir les ombres et en savoir plus long sur elles. Impossible. Alors il ne restait plus qu’à retrouver les noms. Ou même les prénoms. Ils servaient d’aimants. Ils faisaient ressurgir des impressions confuses que vous aviez du mal à éclaircir. Appartenaient-elles au rêve ou à la réalité ?
  Mérovée. Un nom ou un surnom ? Il ne fallait pas trop se concentrer là-dessus de crainte que le scintillement ne s’éteigne pour de bon. C’était déjà bien de l’avoir noté sur son carnet. Mérovée. Faire semblant de penser à autre chose, le seul moyen pour que le souvenir se précise de lui même, tout naturellement, sans le forcer. Mérovée.

1 moleskine : toile de coton recouverte d’un enduit, qui lui donne l’aspect du cuir.

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Quels rapports les personnages de ces textes entretiennent-ils avec leurs souvenirs ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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-PONDICHÉRY ET GROUPE 1
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation, du XVIIème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Jean RACINE, Britannicus, Acte II, scène 2, 1670.
Texte B : Albert CAMUS, Caligula, Acte I, scènes 3 et 4, 1944.
Texte C : Eugène IONESCO, Le Roi se meurt, 1962.

 

 

Texte A : Jean RACINE, Britannicus, Acte II, scène 2, 1670.

[Néron, empereur de Rome entre 54 et 68, vient de tomber subitement amoureux de Junie, qui aime Britannicus, demi-frère de l’empereur. Il la fait enlever en pleine nuit par ses soldats pour la séquestrer dans son palais. Il s’adresse à Narcisse, son confident.]

NÉRON

Narcisse, c’en est fait, Néron est amoureux.

NARCISSE

Vous !

NÉRON

        Depuis un moment ; mais pour toute ma vie.
J’aime, que dis-je, aimer ? j’idolâtre Junie.

NARCISSE

Vous l’aimez ?

NÉRON

                  Excité d’un désir curieux,
Cette nuit je l’ai vue arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
Belle sans ornement, dans le simple appareil1
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence,
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,
Relevaient de ses yeux les timides douceurs.
Quoi qu’il en soit, ravi d’une si belle vue,
J’ai voulu lui parler, et ma voix s’est perdue :
Immobile, saisi d’un long étonnement,
Je l’ai laissé passer dans son appartement.
J’ai passé dans le mien. C’est là que, solitaire,
De son image en vain j’ai voulu me distraire.
Trop présente à mes yeux, je croyais lui parler ;
J’aimais jusqu’à ses pleurs que je faisais couler.
Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce ;
J’employais les soupirs, et même la menace.
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour.
Mais je m’en fais peut-être une trop belle image :
Elle m’est apparue avec trop d’avantage,
Narcisse, qu’en dis-tu ?

NARCISSE

                            Quoi ! seigneur, croira-t-on
Qu’elle ait pu si longtemps se cacher à Néron ?

NÉRON

Tu le sais bien, Narcisse. Et, soit que sa colère
M’imputât le malheur qui lui ravit son frère2 ;
Soit que son coeur, jaloux d’une austère fierté,
Enviât à nos yeux sa naissante beauté ;
Fidèle à sa douleur, et dans l’ombre enfermée,
Elle se dérobait même à sa renommée :
Et c’est cette vertu, si nouvelle à la cour,
Dont la persévérance irrite mon amour.
Quoi, Narcisse ! tandis qu’il n’est point de Romaine
Que mon amour n’honore et ne rende plus vaine3,
Qui, dès qu’à ses regards elle ose se fier,
Sur le cœur de César4 ne les vienne essayer ;
Seule, dans son palais, la modeste Junie
Regarde leurs honneurs comme une ignominie5,
Fuit, et ne daigne pas peut-être s’informer
Si César est aimable, ou bien s’il sait aimer !

1 dans le simple appareil : comme nue.
2 Junie pense que Néron est la cause de la mort de son frère.
3 vaine : vaniteuse, fière d’elle.
4 Par « César », Néron se désigne lui-même, comme Empereur. Il le fait à nouveau au vers 55.

 

Texte B : Albert CAMUS, Caligula, Acte I, scènes 3 et 4, 1944.

[Caligula, empereur de Rome entre 37 et 41 après J.-C., se retrouve ici avec Hélicon, son confident.]

SCÈNE III

 La scène reste vide quelques secondes. Caligula entre furtivement par la gauche. Il a l'air égaré, il est sale, il a les cheveux pleins d'eau et les jambes souillées. Il porte plusieurs fois la main à sa bouche. Il avance vers le miroir et s’arrête dès qu’il aperçoit sa propre image. Il grommelle des paroles indistinctes, puis va s’asseoir, à droite, les bras pendants entre les genoux écartés. Hélicon entre à gauche. Apercevant Caligula, il s’arrête à l’extrémité de la scène et l’observe en silence. Caligula se retourne et le voit. Un temps.

SCÈNE IV

HÉLICON, d'un bout de la scène à l'autre. Bonjour, Caïus1.
CALIGULA, avec naturel. Bonjour, Hélicon. Silence.
HÉLICON Tu sembles fatigué ?
CALIGULA J'ai beaucoup marché.
HÉLICON Oui, ton absence a duré longtemps.
Silence.
CALIGULA C'était difficile à trouver.
HÉLICON Quoi donc ?
CALIGULA Ce que je voulais.
HÉLICON Et que voulais-tu ?
CALIGULA, toujours naturel. La lune.
HÉLICON Quoi ?
CALIGULA Oui, je voulais la lune.
HÉLICON Ah !
Silence. Hélicon se rapproche.
Pour quoi faire ?
CALIGULA Eh bien !... C'est une des choses que je n'ai pas.
HÉLICON Bien sûr. Et maintenant, tout est arrangé ?
CALIGULA Non, je n'ai pas pu l'avoir.
HÉLICON C'est ennuyeux.
CALIGULA Oui, c'est pour cela que je suis fatigué.
Un temps.
CALIGULA Hélicon !
HÉLICON Oui, Caïus.
CALIGULA Tu penses que je suis fou.
HÉLICON Tu sais bien que je ne pense jamais. Je suis bien trop intelligent pour ça.
CALIGULA Oui. Enfin ! Mais je ne suis pas fou et même je n'ai jamais été aussi raisonnable. Simplement, je me suis senti tout d'un coup un besoin d'impossible. (Un temps.) Les choses, telles qu'elles sont, ne me semblent pas satisfaisantes.
HÉLICON C'est une opinion assez répandue.
CALIGULA, Il est vrai. Mais je ne le savais pas auparavant. Maintenant, je sais. (Toujours naturel.) Ce monde, tel qu'il est fait, n'est pas supportable. J'ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l'immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde.
HÉLICON C'est un raisonnement qui se tient. Mais, en général, on ne peut pas le tenir jusqu'au bout.
CALIGULA, se levant, mais avec la même simplicité. Tu n'en sais rien. C'est parce qu'on ne le tient jamais jusqu'au bout que rien n'est obtenu. Mais il suffit peut-être de rester logique jusqu'à la fin. Il regarde Hélicon. Je sais aussi ce que tu penses. Que d'histoires pour la mort d'une femme2 ! Non, ce n'est pas cela. Je crois me souvenir, il est vrai, qu'il y a quelques jours, une femme que j'aimais est morte. Mais qu'est-ce que l'amour ? Peu de chose. Cette mort n'est rien, je te le jure ; elle est seulement le signe d'une vérité qui me rend la lune nécessaire. C'est une vérité toute simple et toute claire, un peu bête, mais difficile à découvrir et lourde à porter.
HÉLICON Et qu'est-ce donc que cette vérité, Caïus ?
CALIGULA, détourné, sur un ton neutre.
Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.
HÉLICON, après un temps. Allons, Caïus, c'est une vérité dont on s'arrange très bien. Regarde autour de toi. Ce n'est pas cela qui les empêche de déjeuner.
CALIGULA, avec un éclat soudain.
Alors, c'est que tout, autour de moi, est mensonge, et moi, je veux qu'on vive dans la vérité ! Et justement, j'ai les moyens de les faire vivre dans la vérité. Car je sais ce qui leur manque, Hélicon. Ils sont privés de la connaissance et il leur manque un professeur qui sache ce dont il parle.
HÉLICON Ne t'offense pas, Caïus, de ce que je vais te dire. Mais tu devrais d'abord te reposer.
CALIGULA, s'asseyant et avec douceur. Cela n'est pas possible, Hélicon, cela ne sera plus jamais possible.
HÉLICON Et pourquoi donc ?
CALIGULA Si je dors, qui me donnera la lune ?
HÉLICON, après un silence. Cela est vrai.
Caligula se lève avec un effort visible.

1 Caïus : prénom de Caligula.
2 une femme : il s’agit de Drusilla, qui est la sœur de Caligula et qui aurait été son amante.

 

Texte C : Eugène IONESCO, Le Roi se meurt, 1962.

[Le roi Bérenger Ier est mourant, mais refuse la fatalité de la mort. Il est entouré de ses deux femmes, Marie, qui éprouve de l’empathie pour lui, et Marguerite, qui l’exhorte à accepter son destin. Sont également présents sur scène : son médecin, Juliette (infirmière et femme de ménage) et un garde.]

LE ROI Comment m’y prendre ? On ne peut pas, ou bien on ne veut pas m’aider. Moi-même, je ne puis m’aider. Ô soleil, aide-moi soleil, chasse l’ombre, empêche la nuit. Soleil, soleil éclaire toutes les tombes, entre dans tous les coins sombres et les trous et les recoins, pénètre en moi. Ah ! Mes pieds commencent à refroidir, viens me réchauffer, que tu entres dans mon corps, sous ma peau, dans mes yeux. Rallume leur lumière défaillante, que je voie, que je voie, que je voie. Soleil, soleil, me regretteras-tu ? Petit soleil, bon soleil, défends-moi. Dessèche et tue le monde entier s'il faut un petit sacrifice. Que tous meurent pourvu que je vive éternellement même tout seul dans le désert sans frontières. Je m'arrangerai avec la solitude. Je garderai le souvenir des autres, je les regretterai sincèrement. Je peux vivre dans l'immensité transparente du vide. Il vaut mieux regretter que d'être regretté. D'ailleurs, on ne l'est pas. Lumière des jours, au secours !

LE MÉDECIN, à Marie. Ce n'est pas de cette lumière que vous lui parliez. Ce n'est pas ce désert dans la durée que vous lui recommandiez. Il ne vous a pas comprise, il ne peut plus, pauvre cerveau.

MARGUERITE Vaine intervention. Ce n'est pas la bonne voie.

LE ROI Que j'existe même avec une rage de dents pendant des siècles et des siècles. Hélas, ce qui doit finir est déjà fini.

LE MÉDECIN Alors, Sire, qu'est-ce que vous attendez ?

MARGUERITE Il n'y a que sa tirade qui n'en finit plus. (Montrant la reine Marie et Juliette.) Et ces deux femmes qui pleurent. Elles l'enlisent davantage, ça le colle, ça l'attache, ça le freine.

LE ROI Non, on ne pleure pas assez autour de moi, on ne me plaint pas assez. On ne s'angoisse pas assez. (À Marguerite.) Qu'on ne les empêche pas de pleurer, de hurler, d'avoir pitié du Roi, du jeune Roi, du pauvre petit Roi, du vieux Roi. Moi, j'ai pitié quand je pense qu'elles me regretteront, qu'elles ne me verront plus, qu'elles seront abandonnées, qu'elles seront seules. C'est encore moi qui pense aux autres, à tous. Entrez en moi, vous autres, soyez moi, entrez dans ma peau. Je meurs, vous entendez, je veux dire que je meurs, je n'arrive pas à le dire, je ne fais que de la littérature.

MARGUERITE Et encore !

LE MÉDECIN Ses paroles ne méritent pas d'être consignées. Rien de nouveau.

LE ROI Ils sont tous des étrangers. Je croyais qu'ils étaient ma famille. J'ai peur, je m'enfonce, je m'engloutis, je ne sais plus rien, je n'ai pas été. Je meurs.

MARGUERITE C'est cela la littérature.

LE MÉDECIN On en fait jusqu'au dernier moment. Tant qu'on est vivant, tout est prétexte à littérature.

MARIE Si cela pouvait le soulager.

LE GARDE, annonçant. La littérature soulage un peu le Roi !

LE ROI Non, non. Je sais, rien ne me soulage. Elle me remplit, elle me vide. Ah, la, la, la, la, la, la, la. (Lamentations. Puis, sans déclamation, comme s'il gémissait doucement.) Vous tous, innombrables, qui êtes morts avant moi, aidez-moi. Dites-moi comment vous avez fait pour mourir, pour accepter. Apprenez-le-moi. Que votre exemple me console, que je m'appuie sur vous comme sur des béquilles, comme sur des bras fraternels. Aidez-moi à franchir la porte que vous avez franchie. Revenez de ce côté-ci un instant pour me secourir. Aidez-moi, vous, qui avez eu peur et n'avez pas voulu. Comment cela s'est-il passé ? Qui vous a soutenus ? Qui vous a entraînés, qui vous a poussés ? Avez-vous eu peur jusqu'à la fin ? Et vous, qui étiez forts et courageux, qui avez consenti à mourir avec indifférence et sérénité, apprenez-moi l'indifférence, apprenez-moi la sérénité, apprenez-moi la résignation.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Comment la folie des tyrans Néron et Caligula et celle du Roi Bérenger Ier se manifeste-t-elle dans ces scènes ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez le texte d’Eugène Ionesco (texte C).
  • Dissertation
    Le personnage théâtral doit-il toujours être un personnage hors normes ?
    Vous développerez votre réponse en vous appuyant sur les textes du corpus, sur les textes que vous avez étudiés ainsi que sur votre culture personnelle de lecteur et de spectateur de théâtre.
  • Invention
    Un metteur en scène du Roi se meurt dialogue avec l’acteur auquel il a confié le rôle principal.
    Vous rédigerez une scène de théâtre dans laquelle ils confrontent leurs avis sur la façon de jouer et de mettre en scène le personnage de Bérenger Ier. Ils s’appuieront sur des passages précis du texte ainsi que sur leur expérience respective du théâtre.

 

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-PONDICHÉRY ET GROUPE 1
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Jean de LA FONTAINE, « L’Avare qui a perdu son trésor », Fables, livre IV, fable XX, 1668.
Texte B : Victor HUGO, Les Voix intérieures, 1837, « À un riche », extrait.
Texte C : Charles BAUDELAIRE, Le Spleen de Paris, 1869, « Le Joujou du pauvre », extrait.

 

 

Texte A : Jean de LA FONTAINE, « L’Avare qui a perdu son trésor », Fables, livre IV, fable XX, 1668.

L'usage seulement fait la possession.
Je demande à ces gens de qui la passion
Est d'entasser toujours, mettre somme sur somme,
Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme.
Diogène1 là-bas est aussi riche qu'eux,
Et l'Avare ici-haut comme lui vit en gueux2.
L'homme au trésor caché qu'Ésope3 nous propose,
     Servira d'exemple à la chose.
       Ce Malheureux attendait
Pour jouir de son bien une seconde vie ;
Ne possédait pas l'or, mais l'or le possédait.
Il avait dans la terre une somme enfouie,
      Son cœur avec, n'ayant autre déduit4
      Que d'y ruminer jour et nuit,
Et rendre sa chevance5 à lui-même sacrée.
Qu'il allât ou qu'il vînt, qu'il bût ou qu'il mangeât,
On l'eût pris de bien court, à moins qu'il ne songeât
A l'endroit où gisait cette somme enterrée.
Il y fit tant de tours qu'un Fossoyeur6 le vit,
Se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire.
Notre Avare, un beau jour ne trouva que le nid.
Voilà mon homme aux pleurs ; il gémit, il soupire.
       Il se tourmente, il se déchire.
Un Passant lui demande à quel sujet ses cris.
      – C'est mon trésor que l'on m'a pris.
– Votre trésor ? où pris ? – Tout joignant7 cette pierre.
     – Eh sommes-nous en temps de guerre
Pour l'apporter si loin ?
N'eussiez-vous pas mieux fait
De le laisser chez vous en votre cabinet8,
      Que de le changer de demeure ?
Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.
– A toute heure, bons Dieux ! ne tient-il qu'à cela ?
        L'argent vient-il comme il s'en va ?
Je n'y touchais jamais. – Dites-moi donc, de grâce,
Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant
Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent :
       Mettez une pierre à la place,
       Elle vous vaudra tout autant.

1 Diogène : philosophe grec (IVème siècle avant J.C.) qui méprisait l’argent et vivait dans un tonneau.
2 Gueux : mendiant.
3 Ésope : Écrivain grec (VIème siècle avant J.C.), auteur de fables dont La Fontaine s’est inspiré.
4 Déduit : plaisir, occupation.
5 Chevance : bien que l’on possède, richesse.
6 Fossoyeur : celui qui creuse les fosses dans les cimetières.
7 Tout joignant : tout près de.
8 Cabinet : pièce où l’on conserve des objets précieux.

 

Texte B : Victor HUGO, Les Voix intérieures, 1837, « À un riche », extrait.

 

                              À un riche

JEUNE HOMME ! je te plains ; et cependant j'admire
Ton grand parc enchanté qui semble nous sourire,
Qui fait, vu de ton seuil, le tour de l'horizon,
Grave ou joyeux suivant le jour et la saison,
Coupé d'herbe et d'eau vive, et remplissant huit lieues1
De ses vagues massifs et de ses ombres bleues.
J'admire ton domaine, et pourtant je te plains !
Car dans ces bois touffus de tant de grandeur pleins,
Où le printemps épanche un faste2 sans mesure,
Quelle plus misérable et plus pauvre masure3
Qu'un homme usé, flétri, mort pour l'illusion,
Riche et sans volupté, jeune et sans passion,
Dont le coeur délabré, dans ses recoins livides4,
N'a plus qu'un triste amas d'anciennes coupes vides,
Vases brisés qui n'ont rien gardé que l'ennui,
Et d'où l'amour, la joie et la candeur ont fui !
Oui, tu me fais pitié, toi qui crois faire envie !
Ce splendide séjour sur ton coeur, sur ta vie,
Jette une ombre ironique, et rit en écrasant
Ton front terne et chétif d'un cadre éblouissant.
Dis-moi, crois-tu, vraiment, posséder ce royaume
D'ombre et de fleurs, où l'arbre arrondi comme un dôme,
L'étang, lame d'argent que le couchant fait d'or,
L'allée entrant au bois comme un noir corridor5,
Et là, sur la forêt, ce mont qu'une tour garde,
Font un groupe si beau pour l'âme qui regarde !
Lieu sacré pour qui sait dans l'immense univers,
Dans les prés, dans les eaux et dans les vallons verts,
Retrouver les profils de la face éternelle
Dont le visage humain n'est qu'une ombre charnelle !

1 Huit lieues : trente-deux kilomètres.
2 Épancher un faste : déployer un luxe.
3 Masure : habitation misérable.
4 Livides : d’une pâleur maladive.
5 Corridor : couloir.

 

Texte C : Charles BAUDELAIRE, Le Spleen de Paris, 1869, « Le Joujou du pauvre », extrait.

 

Le joujou du pauvre

[…]

 Sur une route, derrière la grille d'un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d'un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie.
  Le luxe, l'insouciance et le spectacle habituel de la richesse, rendent ces enfants-là si jolis, qu'on les croirait faits d'une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté.
  À côté de lui, gisait sur l'herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d'une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l'enfant ne s'occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu'il regardait :
  De l'autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, fuligineux1, un de ces marmots-parias dont un œil impartial découvrirait la beauté, si, comme l'œil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère.
  À travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l'enfant pauvre montrait à l'enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c'était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même.
  Et les deux enfants se riaient l'un à l'autre fraternellement, avec des dents d'une égale blancheur.

1 Fuligineux : noir, sale comme la suie.

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes, de façon organisée et synthétique (6 points) :

- Question 1 : Quels sont les points communs qui réunissent les trois textes de ce corpus ? (3 points)

- Question 2 : Pourquoi les trois textes font-ils appel à des oppositions ? (3 points).

II - Travail d'écriture (14 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire du texte A de Jean de La Fontaine, en vous aidant du parcours de lecture suivant :
    1. Le portrait de l’avare.
    2. Une mise en scène plaisante.
  • Dissertation
    La poésie a-t-elle pour seule vocation de porter un regard critique sur le monde et l’humanité ?
    Votre argumentation s’appuiera sur les textes du corpus, les textes étudiés en classe et sur vos lectures personnelles.
  • Invention
    A la manière de Baudelaire, vous rédigerez la description de deux univers réels ou imaginaires que tout oppose.
    Vous veillerez à donner une dimension poétique à votre texte.

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-MOYEN-ORIENT
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : STENDHAL, Le Rouge et le noir , 1830.
Texte B : André GIDE, Les Faux-Monnayeurs, 1925.
Texte C : Maylis de KERANGAL, Dans les rapides, 2007.
Texte D : Laetitia COLOMBANI, La Tresse, 2017.
Document E : photographie extraite du film Quatre garçons dans le vent de Richard Lester (1964).

 

 

Texte A : STENDHAL, Le Rouge et le noir , 1830.

[Julien Sorel vit à Verrières, petite ville du Jura. Ce jeune homme de dix-neuf ans, issu d'un milieu modeste, a des prédispositions pour la lecture et les études. Il est employé pour s'occuper de l'instruction des enfants dans une famille bourgeoise. Mais un jour, à la suite d'une trahison, il se voit obligé de quitter cet emploi et de partir de Verrières.]

  Enfin il atteignit le sommet de la grande montagne, près duquel il fallait passer pour arriver, par cette route de traverse, à la vallée solitaire qu'habitait Fouqué, le jeune marchand de bois son ami. Julien n'était point pressé de le voir, lui ni aucun autre être humain. Caché comme un oiseau de proie, au milieu des roches nues qui couronnent la grande montagne, il pouvait apercevoir de bien loin tout homme qui se serait approché de lui. Il découvrit une petite grotte au milieu de la pente presque verticale d'un des rochers. Il prit la course, et bientôt fut établi dans cette retraite1. Ici, dit-il avec des yeux brillants de joie, les hommes ne sauraient me faire de mal. Il eut l'idée de se livrer au plaisir d'écrire ses pensées, partout ailleurs si dangereux pour lui. Une pierre carrée lui servait de pupitre. Sa plume volait : il ne voyait rien de ce qui l'entourait. Il remarqua enfin que le soleil se couchait derrière les montagnes éloignées du Beaujolais2.
  Pourquoi ne passerais-je pas la nuit ici ? se dit-il, j’ai du pain, et je suis libre ! au son de ce grand mot son âme s’exalta, son hypocrisie faisait qu’il n’était pas libre même chez Fouqué. La tête appuyée sur les deux mains, Julien resta dans cette grotte plus heureux qu’il ne l’avait été de la vie, agité par ses rêveries et par son bonheur de liberté. Sans y songer il vit s’éteindre, l’un après l’autre, tous les rayons du crépuscule. Au milieu de cette obscurité immense, son âme s’égarait dans la contemplation de ce qu’il s’imaginait rencontrer un jour à Paris. C’était d’abord une femme bien plus belle et d’un génie bien plus élevé que tout ce qu’il avait pu voir en province. Il aimait avec passion, il était aimé. S’il se séparait d’elle pour quelques instants, c’était pour aller se couvrir de gloire, et mériter d’en être encore plus aimé.

1 Retraite : refuge.
2 Beaujolais : région montagneuse près de Lyon.

 

Texte B : André GIDE, Les Faux-Monnayeurs, 1925.

[Bernard a dix-huit ans. Alors qu'il révise son bac, il découvre accidentellement le secret de sa naissance. Il quitte le foyer familial et passe la nuit chez ses amis Olivier et Georges.)

  Quatre heures. La nuit commence à peine à pâlir.
  Encore une heure de repos, d’élan pour commencer vaillamment la journée. Mais c’en est fait du sommeil. Bernard contemple la vitre bleuissante, les murs gris de la petite pièce, le lit de fer où Georges s’agite en rêvant.
  « Dans un instant, se dit-il, j’irai vers mon destin. Quel beau mot : l’aventure ! Ce qui doit advenir. Tout le surprenant qui m’attend. Je ne sais pas si d’autres sont comme moi, mais dès que je suis réveillé, j’aime à mépriser ceux qui dorment. Olivier, mon ami, je partirai sans ton adieu. Oust ! Debout, valeureux Bernard ! Il est temps. »
  Il frotte son visage d’un coin de serviette trempée ; se recoiffe ; se rechausse. Il ouvre la porte, sans bruit. Dehors !
  Ah ! que paraît salubre1 à tout être l’air qui n’a pas encore été respiré ! Bernard suit la grille du Luxembourg2; il descend la rue Bonaparte, gagne les quais, traverse la Seine. Il songe à sa nouvelle règle de vie, dont il a trouvé depuis peu la formule : « Si tu ne fais pas cela, qui le fera ? Si tu ne le fais pas aussitôt, quand sera-ce ? » – Il songe : « De grandes choses à faire » ; il lui semble qu’il va vers elles. « De grandes choses », se répète-t-il en marchant. Si seulement il savait lesquelles !… En attendant, il sait qu’il a faim : le voici près des Halles3. Il a quatorze sous dans sa poche, pas un liard4 de plus. Il entre dans un bar; prend un croissant et un café au lait sur le zinc5. Coût : dix sous. Il lui en reste quatre; crânement, il en abandonne deux sur le comptoir, tend les deux autres à un va-nu-pieds qui fouille une boîte à ordures. Charité ? Défi ? Peu importe. À présent, il se sent heureux comme un roi. Il n’a plus rien; tout est à lui ! – « J’attends tout de la Providence, songe-t-il. Si seulement elle consent vers midi à servir devant moi quelque beau rosbif6 saignant, je composerai bien avec elle » (car hier soir, il n’a pas dîné).
  Le soleil s’est levé depuis longtemps. Bernard rejoint le quai. Il se sent léger ; s’il court, il lui semble qu’il vole.

1 Salubre : qui est bénéfique pour la santé.
2 Luxembourg : célèbre jardin de Paris.
3 Halles : grand marché parisien.
4 Un liard : un sou.
5 Zinc : comptoir dans un bar.
6 Rosbif : morceau de viande de bœuf.

 

Texte C : Maylis de KERANGAL, Dans les rapides, 2007.

[Marie, la narratrice, est une lycéenne qui vit au Havre en 1978. Avec ses amies Lise et Nina, elles découvrent le rock et la pop-music, notamment avec le groupe américain Blondie.)

  Chaque jour devrait débouler comme un disque de Blondie1, comme un des premiers morceaux de Parallel lines2, c’est ce que je me dis en dévalant la rue qui descend vers le boulevard maritime, pour attraper le bus numéro 1 qui me rapprochera du lycée Porte Océane, chaque aube devrait sonner comme ça, simple, claire, ouverte, tendue comme un arc, pour se ruer à toute vitesse vers le dehors, battre comme un cœur s’emballant pour la première fois, le pouls dans l’artère, le galop du poulain échappé, un concentré d’adrénaline et d’énergie pure. Les feuilles mortes froufroutent sous mes chaussures, octobre brou de noix3 lardé4 de bronze, c’est un automne faste qui s’ouvre, j’en suis sûre, tout le laisse entendre, le port de béton se réchauffe et, autour de lui, son fleuve, son rivage, et de loin en loin, tout bruit et sonne, appelle. Hang up and run to me, hang up and run to me5. C’est cela, raccroche, raccroche, laisse tomber ce qui brinquebale6, ce qui boite et empêche, dépose ton enfance, heureuse ou non, tout cela pèse un âne mort, déjoue le mal-être adolescent, ton corps explose, fais de la place , affranchis-toi, run to me, voilà ton cri de ralliement, run to me, il n’y a pas d’autre chose à faire, je marche comme une marathonienne, je fais la course avec les voitures qui se suivent en file indienne le long de la plage, je cours car soudain, quelque chose me presse, le présent me presse, oui, tout va très vite, le temps accélère, il mute, il ne s'écoule plus dans un sens mais explose en trois dimensions, c'est un continuum7 brillant de présents de « maintenant », de « tout de suite », de « c'est là ». Nous changeons de focale8, des blocs de sensations inédites saturent nos gestes, tout autant qu'ils font luire notre peau, creusent nos cages thoraciques et activent nos têtes. Nous avons plongé dans les rapides9.

1 Blondie : nom d'un groupe américain des années 70.
2 Parallel lines : titre d'un album de Blondie, sorti en 1978.
3 Brou de noix : liquide noir, obtenu à partir de la macération de coques de noix.
4 Lardé : transpercé, entaillé, entremêlé.
5 Hang up and run to me : Raccroche et cours vers moi.
6 Ce qui brinquebale : ce qui produit un son dysharmonieux, et bouge de façon chaotique.
7 Continuum : ensemble d'éléments de même nature.
8 Nous changeons de focale : lexique du domaine de la photographie. La focale modifie le rapport à l'espace.
9 Rapides : torrents.

 

Texte D : Laetitia COLOMBANI, La Tresse, 2017.

[Giulia a vingt ans. Elle vit à Palerme en Sicile et travaille au sein de l'atelier de son père qui récupère et traite les cheveux des salons de coiffure pour en faire des extensions et des perruques. Quand son père meurt des suites d'un accident, Giulia découvre que l'entreprise familiale est en faillite. Elle décide de reprendre les choses en main.)

  Francesca se mêle à la discussion : elle est d'accord avec leur mère, cela ne marchera jamais. Les Italiens ne voudront pas des cheveux importés. Giulia n'est pas étonnée. Sa sœur appartient au cercle des sceptiques, de ceux qui voient le monde en noir, en gris, ceux qui répondent non avant de penser oui. Ceux qui remarquent toujours le détail qui fâche au milieu du paysage, la tache minuscule sur la nappe, ceux qui explorent la surface de la vie à la recherche d'une aspérité1 à gratter comme s'ils se réjouissaient de ces fausses notes du monde, qu'ils en faisaient leur raison d'être. Elle est une image inversée de Giulia, une version d'elle en négatif, au sens photographique du terme : sa luminance2 est inversement proportionnelle à la sienne.
  Si les Italiens n'en veulent pas, ils s'ouvriront à d'autres marchés, reprend Giulia : les Américains, les Canadiens. Le monde est grand, et il a besoin de cheveux ! Les rajouts, les extensions, les perruques sont un secteur en pleine expansion. Il faut prendre la vague, au lieu de se laisser submerger.
  Francesca n'épargne à Giulia ni ses doutes, ni sa défiance. Elle ne mâche pas ses mots, la grande sœur. Comment compte-t-elle s'y prendre ? Elle qui n'a jamais quitté l'Italie, n'a même jamais pris l'avion ? Elle dont l'horizon s'arrête aux contours de la baie de Palerme, comment parviendrait-elle à ce tour de force ? Ce miracle ?
  Mais Giulia veut croire à son rêve. Internet a aboli les distances, le monde tient dans leurs mains à présent, comme ce globe lumineux qu'elles avaient reçu, enfants. L'Inde est toute proche, un presque continent à leur porte. Elle a longuement étudié les prix , elle connaît le cours du cheveu, son projet n'est pas irréalisable. Il demande seulement du courage, et de la foi. Elle n'en manque pas.

1 Aspérité : quelque chose qui n'est pas lisse.
2 Luminance : intensité lumineuse.

 

Document E : photographie extraite du film Quatre garçons dans le vent de Richard Lester (1964)

 Paul McCartney, George Harrison, Ringo Starr et John Lennon (de gauche à droite) ont formé le groupe de pop music The Beatles en 1960. Le film de Richard Lester évoque le début de leur succès.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Qu'est-ce qui anime les jeunes gens au seuil de leur nouvelle vie dans les cinq documents du corpus ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

 

 

 

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