LES SUJETS DE L’ EAF 2019

 

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SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : MOLIÈRE, Le Bourgeois Gentilhomme, I, 2, 1670.
Texte B : BEAUMARCHAIS, Le Barbier de Séville, I, 6, 1775.
Texte C : Victor HUGO, Ruy Blas, II, 1, 1838.

 

Texte A : Molière, Le Bourgeois Gentilhomme, I, 2, 1670.

[Riche bourgeois cherchant à devenir homme de qualité, Monsieur Jourdain a l'intention d'apprendre les manières des aristocrates. C'est ainsi qu'il s'entoure d'un maître tailleur et d'un maître d'armes, et qu'il prend des cours de musique, de danse et de philosophie.]

MONSIEUR JOURDAIN. — Voyons un peu votre affaire.
MAÎTRE DE MUSIQUE. — Je voudrais bien auparavant vous faire entendre un air qu’il vient de composer pour la sérénade que vous m’avez demandée. C’est un de mes écoliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable.
MONSIEUR JOURDAIN. — Oui ; mais il ne fallait pas faire faire cela par un écolier, et vous n’étiez pas trop bon vous-même pour cette besogne-là.
MAÎTRE DE MUSIQUE. — Il ne faut pas, Monsieur, que le nom d’écolier vous abuse. Ces sortes d’écoliers en savent autant que les plus grands maîtres, et l’air est aussi beau qu’il s’en puisse faire. Écoutez seulement.
MONSIEUR JOURDAIN. — Donnez-moi ma robe pour mieux entendre... Attendez, je crois que je serai mieux sans robe... Non ; redonnez-la-moi, cela ira mieux.
MUSICIEN. — (chantant) Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême,
                                  Depuis qu’à vos rigueurs vos beaux yeux m’ont soumis ;
                                  Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime,
                                  Hélas ! que pourriez-vous faire à vos ennemis ?

MONSIEUR JOURDAIN. — Cette chanson me semble un peu lugubre, elle endort, et je voudrais que vous la pussiez un peu ragaillardir par-ci, par-là.
MAÎTRE DE MUSIQUE. — Il faut, Monsieur, que l’air soit accommodé aux paroles.
MONSIEUR JOURDAIN. — On m’en apprit un tout à fait joli il y a quelque temps. Attendez... Là... comment est-ce qu’il dit ?
MAÎTRE À DANSER. — Par ma foi, je ne sais.
MONSIEUR JOURDAIN. — Il y a du mouton dedans.
MAÎTRE À DANSER. — Du mouton ?
MONSIEUR JOURDAIN. — Oui. Ah ! (Monsieur Jourdain chante.)
                                 Je croyais Janneton
                                 Aussi douce que belle,
                                 Je croyais Janneton
                                 Plus douce qu’un mouton :
                                 Hélas ! hélas ! Elle est cent fois,
                                 Mille fois plus cruelle,
                                 Que n’est le tigre aux bois.

  N’est-il pas joli ?
MAÎTRE DE MUSIQUE. — Le plus joli du monde.
MAÎTRE À DANSER. — Et vous le chantez bien.
MONSIEUR JOURDAIN. — C’est sans avoir appris la musique.
MAÎTRE DE MUSIQUE. — Vous devriez l’apprendre, Monsieur, comme vous faites la danse. Ce sont deux arts qui ont une étroite liaison ensemble.

 

Texte B : Beaumarchais, Le Barbier de Séville, I, 6, 1775.

 [À Séville, le Comte Almaviva vient de retrouver Figaro, son ancien valet. Caché sous l'identité de Lindor, le Comte cherche à séduire Rosine, une jeune fille enfermée par son tuteur qui veut l'épouser contre son gré. De sa fenêtre, Rosine laisse tomber une partition cachant un message adressé au Comte pour lui demander d'expliquer ses intentions.]

FIGARO. — Derrière sa jalousie1, la voilà ! la voilà ! Ne regardez pas, ne regardez donc pas !
LE COMTE. — Pourquoi ?
FIGARO. — Ne vous écrit-elle pas : Chantez indifféremment ? c’est-à-dire, chantez comme si vous chantiez… seulement pour chanter. Oh ! la v’là, la v’là.
LE COMTE. — Puisque j’ai commencé à l’intéresser sans être connu d’elle, ne quittons point le nom de Lindor que j’ai pris ; mon triomphe en aura plus de charmes. (Il déploie le papier que Rosine a jeté.) Mais comment chanter sur cette musique ? Je ne sais pas faire de vers, moi.
FIGARO. — Tout ce qui vous viendra, Monseigneur, est excellent : en amour, le cœur n’est pas difficile sur les productions de l’esprit… Et prenez ma guitare.
LE COMTE. — Que veux-tu que j’en fasse ? j’en joue si mal !
FIGARO. — Est-ce qu’un homme comme vous ignore quelque chose ? Avec le dos de la main ; from, from, from… Chanter sans guitare à Séville ! vous seriez bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté. (Figaro se colle au mur sous le balcon.)
LE COMTE, chante en se promenant et s’accompagnant sur sa guitare.
                              PREMIER COUPLET.
              Vous l’ordonnez, je me ferai connaître ;
              Plus inconnu, j’osais vous adorer :
              En me nommant, que pourrais-je espérer ?
              N’importe, il faut obéir à son maître.

FIGARO, bas. Fort bien, parbleu ! Courage, Monseigneur !
LE COMTE.
                            DEUXIÈME COUPLET.
              Je suis Lindor, ma naissance est commune,
              Mes vœux sont ceux d’un simple bachelier :
              Que n’ai-je, hélas ! d’un brillant chevalier
              À vous offrir le rang et la fortune !

FIGARO. — Eh comment diable ! Je ne ferais pas mieux, moi qui m’en pique.
LE COMTE.
                           TROISIÈME COUPLET.
              Tous les matins, ici, d’une voix tendre,
              Je chanterai mon amour sans espoir ;
              Je bornerai mes plaisirs à vous voir ;
              Et puissiez-vous en trouver à m’entendre !

FIGARO. — Oh ! ma foi, pour celui-ci !… (Il s’approche, et baise le bas de l’habit de son maître.)
LE COMTE. — Figaro ?
FIGARO. — Excellence ?
LE COMTE. — Crois-tu que l’on m’ait entendu ?
ROSINE, en dedans, chante.
          Air : du Maître en droit.
             Tout me dit que Lindor est charmant,
             Que je dois l’aimer constamment…

(On entend une croisée qui se ferme avec bruit.)
FIGARO. — Croyez-vous qu’on vous ait entendu cette fois ?
LE COMTE. — Elle a fermé sa fenêtre ; quelqu’un apparemment est entré chez elle.

1 Jalousie : rideau de fer ou de bois permettant de voir sans être vu.

 

Texte C : Victor Hugo, Ruy Blas, II, 1, 1838.

[L'action se déroule en Espagne au XVIIe siècle. Dona Maria de Neubourg, reine d'Espagne, est dans son palais en compagnie de sa suivante Casilda et d'une duchesse. Délaissée par son mari, la jeune reine a la nostalgie de son Allemagne natale. Elle entend alors des chants venus de l'extérieur.]

LA REINE. —
Aujourd’hui je suis reine. Autrefois j’étais libre !
Comme tu dis, ce parc est bien triste le soir,
Et les murs sont si hauts, qu’ils empêchent de voir.
— Oh ! l’ennui !
(On entend au dehors un chant éloigné.)
                    Qu’est ce bruit ?
CASILDA. —                         Ce sont les lavandières
Qui passent en chantant, là-bas, dans les bruyères.
(Le chant se rapproche. On distingue les paroles. La reine écoute avidement.)
VOIX DU DEHORS. À quoi bon entendre
                           Les oiseaux des bois ?
                           L’oiseau le plus tendre
                           Chante dans ta voix.

                           Que Dieu montre ou voile
                           Les astres des cieux !
                           La plus pure étoile
                           Brille dans tes yeux.

                           Qu’avril renouvelle
                           Le jardin en fleur !
                           La fleur la plus belle
                           Fleurit dans ton cœur.

                          Cet oiseau de flamme,
                          Cet astre du jour,
                          Cette fleur de l’âme,
                          S’appelle l’amour !
             (Les voix décroissent et s’éloignent.)
LA REINE, rêveuse. — L’amour ! — oui, celles-là sont heureuses. — Leur voix,
Leur chant me fait du mal et du bien à la fois.
LA DUCHESSE, aux duègnes1. — Ces femmes dont le chant importune la reine,
Qu’on les chasse !
LA REINE, vivement. — Comment ! on les entend à peine.
Pauvres femmes ! Je veux qu’elles passent en paix,
Madame. (À Casilda en lui montrant une croisée au fond.)
            Par ici le bois est moins épais,
Cette fenêtre-là donne sur la campagne ;
Viens, tâchons de les voir.
(Elle se dirige vers la fenêtre avec Casilda.)
LA DUCHESSE, se levant, avec une révérence.
                                — Une reine d’Espagne
Ne doit pas regarder à la fenêtre.
LA REINE, s’arrêtant et revenant sur ses pas. Allons !
Le beau soleil couchant qui remplit les vallons,
La poudre d’or du soir qui monte sur la route,
Les lointaines chansons que toute oreille écoute,
N’existent plus pour moi ! j’ai dit au monde adieu.
Je ne puis même voir la nature de Dieu !
Je ne puis même voir la liberté des autres !

1 Duègne : femme âgée, chargée de veiller sur la conduite d’une jeune personne.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Quels rôles la chanson joue-t-elle dans ces textes ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

 

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SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Alphonse de LAMARTINE, « L’Isolement », strophes 1 à 6, Méditations poétiques, 1820

Texte B : Anna de NOAILLES, « La Vie profonde », Le Cœur innombrable, 1901.
Texte C : Andrée CHEDID, « Destination : arbre », Tant de corps et tant d’âme, 1991.
Texte D : Yves BONNEFOY, « La pluie d’été », Les Planches courbes, 2001.

 

Texte A : Alphonse de Lamartine, « L’Isolement », strophes 1 à 6, Méditations poétiques, 1820.

                       
                    L’ISOLEMENT

Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes,
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor1 jette un dernier rayon,
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.

Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs,
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme, ni transports2,
Je contemple la terre, ainsi qu’une ombre errante :
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’aquilon3, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis : Nulle part le bonheur ne m’attend.
[…].

1 Encor : encore.
2 Transports : émotions intenses.
3 Aquilon : vent du nord.

 

Texte B : Anna de Noailles, « La Vie profonde », Le Cœur innombrable, 1901.

               
                 LA VIE PROFONDE

Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns1 et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l’espace !

Sentir, dans son cœur vif, l’air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.
- S’élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l’ombre qui descend.

Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l’eau,
Et comme l’aube claire appuyée au coteau
Avoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise…

1 Embruns : fines gouttelettes, formées par les vagues et emportées par le vent.

 

Texte C : Andrée Chedid, « Destination : arbre », Tant de corps et tant d’âme, 1991.


Destination : arbre

Parcourir l'Arbre
Se lier aux jardins
Se mêler aux forêts
Plonger au fond des terres
Pour renaître de l'argile

Peu à peu
S'affranchir des sols et des racines
Gravir lentement le fût
Envahir la charpente
Se greffer aux branchages

Puis         dans un éclat de feuilles1
Embrasser l'espace
Résister aux orages
Déchiffrer les soleils
Affronter jour et nuit

Évoquer ensuite
Au cœur d'une métropole
Un arbre         un seul
Enclos dans l'asphalte
Éloigné des jardins
Orphelin des forêts

Un arbre
Au tronc rêche
Aux branches taries
Aux feuilles longuement éteintes

S'unir à cette soif
Rejoindre cette retraite
Écouter ces appels

Sentir sous l'écorce
Captives mais invincibles
La montée des sèves
La pression des bourgeons
Semblables aux rêves tenaces
Qui fortifient nos vies

Cheminer d'arbre en arbre
Explorant l'éphémère
Aller d'arbre en arbre
Dépistant la durée.

1 Les espaces aux vers 11 et 18 sont un choix d’Andrée Chedid.

 

Texte D  : Yves Bonnefoy, « La pluie d’été », Les Planches courbes, 2001.

                I

Mais le plus cher mais non
Le moins cruel
De tous nos souvenirs, la pluie d’été
Soudaine, brève.

Nous allions, et c’était
Dans un autre monde,
Nos bouches s’enivraient
De l’odeur de l’herbe.

Terre,
L’étoffe de la pluie se plaquait sur toi.
C’était comme le sein
Qu’eût rêvé un peintre.

              II

Et tôt après le ciel
Nous consentait
Cet or que l’alchimie1
Aura tant cherché.

Nous le touchions, brillant,
Sur les branches basses,
Nous en aimions le goût
D’eau, sur nos lèvres.

Et quand nous ramassions
Branches et feuilles chues,
Cette fumée le soir puis, brusque, ce feu,
C’était l’or encore.

1 Alchimie : l’alchimie avait pour objectif de transformer les métaux en or.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Quelle(s) relation(s) le poète entretient-il avec la nature dans les poèmes du corpus ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

 

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SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Gustave FLAUBERT, L’Éducation sentimentale, Partie I, chapitre 5, 1869.
Texte B : Émile ZOLA, Le Ventre de Paris, chapitre 1, 1873.
Texte C : Louis ARAGON, Aurélien, chapitre 8, 1944.

 

Texte A : Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, Partie I, chapitre 5, 1869.

[Frédéric Moreau, jeune provincial plein de rêves et d’ambition, monte à Paris pour y faire ses études. Après un échec à un examen, il reste l’été 1841 dans la capitale et se promène dans les rues.]

  Il remontait, au hasard, le quartier latin1, si tumultueux d’habitude, mais désert à cette époque, car les étudiants étaient partis dans leurs familles. Les grands murs des collèges, comme allongés par le silence, avaient un aspect plus morne encore ; on entendait toutes sortes de bruits paisibles, des battements d’ailes dans des cages, le ronflement d’un tour, le marteau d’un savetier2 ; et les marchands d’habits, au milieu des rues, interrogeaient de l’œil chaque fenêtre, inutilement. Au fond des cafés solitaires, la dame du comptoir bâillait entre ses carafons remplis ; les journaux demeuraient en ordre sur la table des cabinets de lecture ; dans l’atelier des repasseuses, des linges frissonnaient sous les bouffées du vent tiède. De temps à autre, il s’arrêtait à l’étalage d’un bouquiniste ; un omnibus3, qui descendait en frôlant le trottoir, le faisait se retourner ; et, parvenu devant le Luxembourg4, il n’allait pas plus loin.
  Quelquefois, l’espoir d’une distraction l’attirait vers les boulevards. Après de sombres ruelles exhalant5 des fraîcheurs humides, il arrivait sur de grandes places désertes, éblouissantes de lumière, et où les monuments dessinaient au bord du pavé des dentelures d’ombre noire. Mais les charrettes, les boutiques recommençaient, et la foule l’étourdissait, — le dimanche surtout, — quand, depuis la Bastille jusqu’à la Madeleine, c’était un immense flot ondulant sur l’asphalte6, au milieu de la poussière, dans une rumeur continue ; il se sentait tout écœuré par la bassesse des figures, la niaiserie des propos, la satisfaction imbécile transpirant sur les fronts en sueur ! Cependant, la conscience de mieux valoir que ces hommes atténuait la fatigue de les regarder..

1 Quartier latin : quartier des étudiants à Paris.
2 Le ronflement d’un tour, le marteau d’un savetier : le tour est la machine utilisée par les potiers ; le savetier est un cordonnier.
3 Omnibus : véhicule de transport public tiré par des chevaux.
4 Luxembourg : jardin du Luxembourg.
5 Exhalant : laissant échapper.
6 Asphalte : mélange à base de bitume qui recouvre les routes.

 

Texte B : Émile Zola, Le Ventre de Paris, chapitre 1, 1873.

 [Ce roman de Zola a pour décor le quartier des Halles, au cœur de Paris, où se trouvait au XIXème siècle un immense marché couvert. Dans cet extrait, le personnage, Florent, le parcourt depuis plusieurs heures.]

  Il leva une dernière fois les yeux, il regarda les Halles. Elles flambaient dans le soleil. Un grand rayon entrait par le bout de la rue couverte, au fond, trouant la masse des pavillons d’un portique de lumière ; et, battant la nappe des toitures, une pluie ardente tombait. L’énorme charpente de fonte se noyait, bleuissait, n’était plus qu’un profil sombre sur les flammes d’incendie du levant. En haut, une vitre s’allumait, une goutte de clarté roulait jusqu’aux gouttières, le long de la pente des larges plaques de zinc1. Ce fut alors une cité tumultueuse dans une poussière d’or volante. Le réveil avait grandi, du ronflement des maraîchers2, couchés sous leurs limousines3, au roulement plus vif des arrivages. Maintenant, la ville entière repliait ses grilles ; les carreaux bourdonnaient, les pavillons grondaient ; toutes les voix donnaient, et l’on eût dit l’épanouissement magistral de cette phrase que Florent, depuis quatre heures du matin, entendait se traîner et se grossir dans l’ombre. À droite, à gauche, de tous côtés, des glapissements de criée4 mettaient des notes aiguës de petite flûte, au milieu des basses sourdes de la foule. C’était la marée, c’étaient les beurres, c’était la volaille, c’était la viande. Des volées de cloche passaient, secouant derrière elles le murmure des marchés qui s’ouvraient. Autour de lui, le soleil enflammait les légumes. Il ne reconnaissait plus l’aquarelle tendre des pâleurs de l’aube. Les cœurs élargis des salades brûlaient, la gamme du vert éclatait en vigueurs superbes, les carottes saignaient, les navets devenaient incandescents, dans ce brasier triomphal. À sa gauche, de nombreux tombereaux5 de choux s’éboulaient encore. Il tourna les yeux, il vit, au loin, des camions qui débouchaient toujours de la rue Turbigo. La mer continuait à monter. Il l’avait sentie à ses chevilles, puis à son ventre ; elle menaçait, à cette heure, de passer par-dessus sa tête. Aveuglé, noyé, les oreilles sonnantes, l’estomac écrasé par tout ce qu’il avait vu, devinant de nouvelles et incessantes profondeurs de nourriture, il demanda grâce, et une douleur folle le prit, de mourir ainsi de faim, dans Paris gorgé, dans ce réveil fulgurant des Halles. De grosses larmes chaudes jaillirent de ses yeux.

1 Zinc : métal d’un blanc bleuâtre dont on fait des plaques pour recouvrir les toits.
2 Maraîchers : producteurs de légumes.
3 Limousines : manteaux faits en poils de chèvre ou en laine.
4 Criée : annonce publique des marchandises à vendre et de leurs prix.
5 Tombereau : grande charrette utilisée pour le transport de marchandises.

 

Texte C : Louis Aragon, Aurélien, chapitre 8, 1944.

[Dans les années 20, Bérénice, jeune provinciale qui séjourne chez ses cousins parisiens Blanchette et Edmond, aime à se promener seule dans Paris.]

  Bérénice savourait sa solitude. Pour la première fois de sa vie elle était maîtresse d'elle-même. Ni Blanchette ni Edmond ne songeaient à la retenir. Elle n'avait pas même l'obligation de téléphoner pour dire qu'elle ne rentrait pas déjeuner quand l'envie lui prenait de poursuivre sa promenade. Oh, le joli hiver de Paris, sa boue, sa saleté et brusquement son soleil ! jusqu'à la pluie fine qui lui plaisait ici. Quand elle se faisait trop perçante, il y avait les grands magasins, les musées, les cafés, le métro. Tout est facile à Paris. Rien n'y est jamais pareil à soi-même. Il y a des rues, des boulevards, où l'on s'amuse autant à passer la centième fois que la première. Et puis ne pas être à la merci du mauvais temps...
  Par exemple l’Étoile1 ... Marcher autour de l’Étoile, prendre une avenue au hasard, et se trouver sans avoir vraiment choisi dans un monde absolument différent de celui où s’enfonce l’avenue suivante... C’était vraiment comme broder, ces promenades-là... Seulement quand on brode, on suit un dessin tout fait, connu, une fleur, un oiseau. Ici on ne pouvait jamais savoir d’avance si ce serait le paradis rêveur de l’avenue Friedland ou le grouillement voyou de l’avenue de Wagram ou cette campagne en dentelles de l’avenue du Bois. L’Etoile domine des mondes différents, comme des êtres vivants. Des mondes où s'enfoncent ses bras de lumière. Il y a la province de l’avenue Carnot et la majesté commerçante des Champs-Elysées. Il y a l’avenue Victor Hugo... Bérénice aimait, d’une de ces avenues, dont elle oubliait toujours l’ordre de succession, se jeter dans une rue traversière et gagner l’avenue suivante, comme elle aurait quitté une reine pour une fille, un roman de chevalerie pour un conte de Maupassant. Chemins vivants qui menaient ainsi d’un domaine à l’autre de l’imagination, il plaisait à Bérénice que ces rues fussent aussi bien des morceaux d'une étrange et subite province ou les venelles2 vides dont les balcons semblent avoir pour grille des dessins compliqués des actions et obligations de leurs locataires, ou l'équivoque lacis3 des hôtels et garnis4, des bistrots, des femmes furtives, qui fait à deux pas des quartiers riches passer le frisson crapuleux des fils de famille et d'un peuple perverti. Brusquement la ville s’ouvrait sur une perspective, et Bérénice sortait de cet univers qui l’effrayait et l’attirait, pour voir au loin l’Arc de triomphe, et vers lui la tracée des arbres au pied proprement pris dans une grille. Que c’est beau, Paris !

1 L’Étoile : place de l’Étoile qui entoure l’Arc de Triomphe et d’où partent douze avenues, dont les Champs Elysées.
2 Venelles : petites rues étroites.
3 Lacis : réseau dense et enchevêtré.
4 Garnis : chambres ou maisons louées meublées

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes de façon organisée et synthétique : :

- Question 1 : Quels sont les points communs qui réunissent ces trois textes ? (3 points)

- Question 2 : Quels sentiments ou quelles émotions la ville provoque-t-elle chez les personnages ? (3 points)

II - Travail d'écriture (16 points) :

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LIBAN
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : J.J. ROUSSEAU, Julie ou La nouvelle Héloïse, Deuxième partie, Lettre XXIII, (1761).
Texte B : Gustave FLAUBERT, Madame Bovary, 1856.
Texte C : André GIDE, La Symphonie Pastorale, 1916.
Texte D : Pascal QUIGNARD, Tous les matins du monde, 1991.

 

Texte A : J.J. Rousseau, Julie ou La nouvelle Héloïse, Deuxième partie, Lettre XXIII, (1761).

[Dans ce roman par lettres, un jeune homme, Saint-Preux, adresse à sa cousine de province, Mme d’Orbe, une longue lettre dans laquelle il lui rapporte ce qu’il découvre en assistant à un opéra à Paris. En voici un extrait.]

  Je ne vous parlerai point de cette musique ; vous la connaissez. Mais ce dont vous ne sauriez avoir d’idée, ce sont les cris affreux, les longs mugissements dont retentit le théâtre durant la représentation. On voit les actrices, presque en convulsion, arracher avec violence ces glapissements de leurs poumons, les poings fermés contre la poitrine, la tête en arrière, le visage enflammé, les vaisseaux gonflés, l’estomac pantelant ; on ne sait lequel est le plus désagréablement affecté, de l’œil ou de l’oreille ; leurs efforts font autant souffrir ceux qui les regardent, que leurs chants ceux qui les écoutent ; et ce qu’il y a de plus inconcevable est que ces hurlements sont presque la seule chose qu’applaudissent les spectateurs. A leurs battements de mains, on les prendrait pour des sourds charmés de saisir par-ci par-là quelques sons perçants, et qui veulent engager les acteurs à les redoubler. Pour moi, je suis persuadé qu’on applaudit les cris d’une actrice à l’Opéra comme les tours de force d’un bateleur1 à la foire : la sensation en est déplaisante et pénible, on souffre tandis qu’ils durent ; mais on est si aise de les voir finir sans accident qu’on en marque volontiers sa joie. Concevez que cette manière de chanter est employée pour exprimer ce que Quinault2 a jamais dit de plus galant et de plus tendre. Imaginez les Muses, les Grâces, les Amours, Vénus même, s’exprimant avec cette délicatesse, et jugez de l’effet ! Pour les diables, passe encore ; cette musique a quelque chose d’infernal qui ne leur messied pas3. Aussi les magies, les évocations, et toutes les fêtes du sabbat4, sont-elles toujours ce qu’on admire le plus à l’Opéra français.
  A ces beaux sons, aussi justes qu’ils sont doux, se marient très dignement ceux de l’orchestre. Figurez-vous un charivari5 sans fin d’instruments sans mélodie, un ronron traînant et perpétuel de basses ; chose la plus lugubre, la plus assommante que j’aie entendue de ma vie, et que je n’ai jamais pu supporter une demi-heure sans gagner un violent mal de tête. Tout cela forme une espèce de psalmodie6 à laquelle il n’y a pour l’ordinaire ni chant ni mesure. Mais quand par hasard il se trouve quelque air un peu sautillant, c’est un trépignement universel ; vous entendez tout le parterre en mouvement suivre à grand-peine et à grand bruit un certain homme de l’orchestre.

1 Bateleur : personne exerçant des tours, acrobaties et exploits physiques, dans des foires.
2 Philippe Quinault (1635-1688) : poète et dramaturge, il est l’auteur des textes des opéras de Lulli.
3 Ne leur messied pas : ne leur déplaît pas.
4 Fêtes du sabbat : assemblées nocturnes de sorciers et sorcières.
5 Charivari : grand bruit, tapage.
6 Psalmodie : chant monotone.

 

Texte B : Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1856.

 [Emma Bovary est une bourgeoise de province qui mène une vie ennuyeuse alors qu’elle rêve d’aventures romantiques. Elle assiste avec son mari Charles à la représentation de l’opéra Lucie de Lammermoor. Edgar est un des personnages de cet opéra. Il vit un amour impossible avec Lucie. Dans cet extrait, vient de paraître sur scène le chanteur incarnant Edgar.]

  Dès la première scène, il enthousiasma1. Il pressait Lucie dans ses bras, il la quittait, il revenait, il semblait désespéré : il avait des éclats de colère, puis des râles élégiaques d'une douceur infinie, et les notes s'échappaient de son cou nu, pleines de sanglots et de baisers. Emma se penchait pour le voir, égratignant avec ses ongles le velours de sa loge. Elle s'emplissait le cœur de ces lamentations mélodieuses qui se traînaient à l'accompagnement des contrebasses, comme des cris de naufragés dans le tumulte d'une tempête. Elle reconnaissait tous les enivrements et les angoisses dont elle avait manqué mourir. La voix de la chanteuse ne lui semblait être que le retentissement de sa conscience, et cette illusion qui la charmait quelque chose même de sa vie. Mais personne sur la terre ne l'avait aimée d'un pareil amour. Il2 ne pleurait pas comme Edgar, le dernier soir, au clair de lune, lorsqu'ils se disaient : « À demain ; à demain !... » La salle craquait sous les bravos ; on recommença la strette3 entière ; les amoureux parlaient des fleurs de leur tombe, de serments, d'exil, de fatalité, d'espérances, et quand ils poussèrent l'adieu final, Emma jeta un cri aigu, qui se confondit avec la vibration des derniers accords.
– Pourquoi donc, demanda Bovary, ce seigneur est-il à la persécuter ?
– Mais non, répondit-elle ; c'est son amant.
– Pourtant il jure de se venger sur sa famille, tandis que l'autre, celui qui est venu tout à l'heure, disait : « J'aime Lucie et je m'en crois aimé. » D'ailleurs, il est parti avec son père, bras dessus, bras dessous. Car c'est bien son père, n'est-ce pas, le petit laid qui porte une plume de coq à son chapeau ? Malgré les explications d'Emma, dès le duo récitatif où Gilbert expose à son maître Ashton ses abominables manœuvres4, Charles, en voyant le faux anneau de fiançailles qui doit abuser Lucie, crut que c'était un souvenir d'amour envoyé par Edgar. Il avouait, du reste, ne pas comprendre l'histoire, – à cause de la musique – qui nuisait beaucoup aux paroles.
– Qu'importe ? dit Emma ; tais-toi !
– C'est que j'aime, reprit-il en se penchant sur son épaule, à me rendre compte, tu sais bien.
– Tais-toi ! tais-toi ! fit-elle impatientée.

1 Le chanteur séduit immédiatement le public.
2 Emma compare ici le personnage d’Edgar à son ancien amant Rodolphe.
3 Strette : partie où le rythme du morceau s’accélère avant la conclusion.
4 Ce duo est une référence au début de l’opéra Lucie de Lammermoor.

 

Texte C : André Gide, La Symphonie Pastorale, 1916.

[Le narrateur, un pasteur, a recueilli Gertrude, une jeune fille aveugle et entreprend de lui faire découvrir le monde.]

  Cependant il me fut donné de l’emmener à Neuchâtel où je pus lui faire entendre un concert. Le rôle de chaque instrument dans la symphonie me permit de revenir sur cette question des couleurs. Je fis remarquer à Gertrude les sonorités différentes des cuivres, des instruments à cordes et des bois, et que chacun d’eux à sa manière est susceptible d’offrir, avec plus ou moins d’intensité, toute l’échelle des sons, des plus graves aux plus aigus. Je l’invitai à se représenter de même, dans la nature, les colorations rouges et orangées analogues aux sonorités des cors et des trombones, les jaunes et les verts à celles des violons, des violoncelles et des basses ; les violets et les bleus rappelés ici par les flûtes, les clarinettes et les hautbois. Une sorte de ravissement intérieur vint dès lors remplacer ses doutes :
– Que cela doit être beau ! répétait-elle.
Puis, tout à coup :
– Mais alors : le blanc ? Je ne comprends plus à quoi ressemble le blanc...
Et il m’apparut aussitôt combien ma comparaison était précaire1.
– Le blanc, essayai-je pourtant de lui dire, est la limite aiguë où tous les tons se confondent, comme le noir en est la limite sombre.
– Mais ceci ne me satisfit pas plus qu’elle, qui me fit aussitôt remarquer que les bois, les cuivres et les violons restent distincts les uns des autres dans le plus grave aussi bien que dans le plus aigu. Que de fois, comme alors, je dus demeurer d’abord silencieux, perplexe et cherchant à quelle comparaison je pourrais faire appel.
– Eh bien ! lui dis-je enfin, représente-toi le blanc comme quelque chose de tout pur, quelque chose où il n’y a plus aucune couleur, mais seulement de la lumière ; le noir, au contraire, comme chargé de couleur, jusqu’à en être tout obscurci...

1 Précaire : ici, maladroite, imprécise.

 

Texte D : Pascal Quignard, Tous les matins du monde, 1991.

[En 1650, le héros, M. de Sainte-Colombe perd sa femme et se retrouve seul avec ses deux petites filles. Il donne des cours de viole (instrument de musique à cordes qu’on frotte avec un archet) et se plonge dans la musique pour apaiser sa douleur.]

  Un jour qu'il concentrait son regard sur les vagues de l'onde, s'assoupissant, il rêva qu'il pénétrait dans l'eau obscure et qu'il y séjournait. Il avait renoncé à toutes les choses qu'il aimait sur cette terre, les instruments, les fleurs, les pâtisseries, les partitions roulées, les cerfs-volants, les visages, les plats d'étain, les vins. Sorti de son songe, il se souvint du Tombeau des Regrets qu'il avait composé quand son épouse l'avait quitté une nuit pour rejoindre la mort, il eut très soif aussi. Il se leva, monta sur la rive en s'accrochant aux branches, partit chercher sous les voûtes de la cave une carafe de vin cuit entourée de paille tressée. Il versa sur la terre battue la couche d'huile qui préservait le vin du contact de l'air. Dans la nuit de la cave, il prit un verre et il le goûta. Il gagna la cabane du jardin où il s'exerçait à la viole, moins, pour dire toute la vérité, dans l'inquiétude de donner de la gêne à ses filles que dans le souci où il était de n'être à portée d'aucune oreille et de pouvoir essayer les positions de la main et tous les mouvements possibles de son archet sans que personne au monde pût porter quelque jugement que ce fût sur ce qu'il lui prenait envie de faire. Il posa sur le tapis bleu clair qui recouvrait la table où il dépliait son pupitre la carafe de vin garnie de paille, le verre à vin à pied qu'il remplit, un plat d'étain contenant quelques gaufrettes enroulées et il joua le Tombeau des Regrets.
  Il n'eut pas besoin de se reporter à son livre. Sa main se dirigeait d'elle-même sur la touche de son instrument et il se prit à pleurer. Tandis que le chant montait, près de la porte une femme très pâle apparut qui lui souriait tout en posant le doigt sur son sourire en signe qu'elle ne parlerait pas et qu'il ne se dérangeât pas de ce qu'il était en train de faire. Elle contourna en silence le pupitre de Monsieur de Sainte Colombe. Elle s'assit sur le coffre à musique qui était dans le coin auprès de la table et du flacon de vin et elle l'écouta.
  C'était sa femme et ses larmes coulaient. Quand il leva les paupières, après qu'il eut terminé d'interpréter son morceau, elle n'était plus là. Il posa sa viole et, comme il tendait la main vers le plat d'étain, aux côtés de la fiasque1, il vit le verre à moitié vide et il s'étonna qu'à côté de lui, sur le tapis bleu, une gaufrette fût à demi rongée..

1 Fiasque : bouteille, carafe.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Qu’apporte la musique, ou le spectacle dans son ensemble, aux différents personnages dans les textes de ce corpus ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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LIBAN
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Joachim du BELLAY, Les Regrets, sonnet IX, 1558.

Texte B : Marceline DESBORDES-VALMORE, Romances, « L’Exilé », 1819.
Texte C : Victor HUGO, Les Quatre Vents de l’esprit, « Exil », 1881.
Texte D : Gaël FAYE et Francis MUHIRE (paroles), Pili Pili sur un croissant au beurre, « Petit pays », 2013.

 

Texte A : Joachim Du Bellay, Les Regrets, sonnet IX, 1558.

[Dans le recueil Les Regrets, Joachim Du Bellay, poète de la Pléiade, évoque son souvenir de la France pendant ses années passées à Rome.]

France, mère des arts, des armes et des lois,
Tu m’as nourri longtemps du lait de ta mamelle :
Ores1, comme un agneau qui sa nourrice appelle,
Je remplis de ton nom les antres2 et les bois.

Si tu m’as pour enfant avoué3 quelquefois,
Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle ?
France, France, réponds à ma triste querelle4.
Mais nul, sinon Écho5, ne répond à ma voix.

Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine,
Je sens venir l’hiver, de quoi la froide haleine
D’une tremblante horreur fait hérisser ma peau.

Las6, tes autres agneaux n’ont faute de7 pâture,
Ils ne craignent le loup, le vent ni la froidure :
Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau8.

1 Ores : désormais.
2 Antres : excavations, grottes, repaires naturels.
3 Avoué : reconnu.
4 Querelle : ici, plainte.
5 Écho : nymphe des forêts et des montagnes dans la mythologie grecque, condamnée à répéter les derniers mots des phrases qu’elle entend.
6 Las : hélas.
7 N’ont faute de : ne manquent pas de.
8 Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau : je ne suis pourtant pas le pire du troupeau.

 

Texte B : Marceline Desbordes-Valmore, Romances, « L’Exilé », 1819.

[Marceline Desbordes-Valmore est une figure singulière du romantisme français. Dans ce poème, elle fait d’abord entendre la voix d’un exilé, auquel elle répond en offrant une autre vision de l’exil.]

     « Oui, je le sais, voilà des fleurs,
Des vallons, des ruisseaux, des prés et des feuillages ;
Mais une onde1 plus pure et de plus verts ombrages
Enchantent ma pensée, et me coûtent des pleurs.

       Oui, je le vois, ces frais zéphyrs2
Caressent en jouant les naïves bergères ;
Mais d’un zéphyr plus doux les haleines légères
Attirent loin de moi mon âme et mes soupirs !

      Ah ! je le sens ! c’est que mon cœur,
Las3 d’envier ces bois, ces fleurs, cette prairie,
Demande, en gémissant, des fleurs à ma patrie !
Ici rien n’est à moi, si ce n’est ma douleur. »

     Triste exilé, voilà ton sort !
La plainte de l’écho m’a révélé ta peine.
Comme un oiseau captif, tu chantes dans ta chaîne ;
Comme un oiseau blessé, j’y joins un cri de mort !

     Goûte l’espoir silencieux !
Tu reverras un jour le sol qui te rappelle ;
Mais rien ne doit changer ma douleur éternelle :
Mon exil est le monde... et mon espoir aux cieux.

1 Onde : eau.
2 Zéphyrs : vents.
3 Las : fatigué.

 

Texte C : Victor Hugo, Les Quatre Vents de l’esprit, « Exil », 1881.

[Lorsqu’il écrit ce poème, Victor Hugo est en exil sur l’île de Guernesey depuis le coup d’État de Napoléon III en 1851.]

           Exil

Si je pouvais voir, ô patrie,
Tes amandiers et tes lilas,
Et fouler ton herbe fleurie,
         Hélas !

Si je pouvais, – mais, ô mon père,
Ô ma mère, je ne peux pas, –
Prendre pour chevet votre pierre,
         Hélas !

Dans le froid cercueil qui vous gêne,
Si je pouvais vous parler bas,
Mon frère Abel, mon frère Eugène,
         Hélas !

Si je pouvais, ô ma colombe1,
Et toi, mère, qui t’envolas,
M’agenouiller sur votre tombe,
         Hélas !

Oh ! vers l’étoile solitaire,
Comme je lèverais les bras !
Comme je baiserais la terre,
         Hélas !

Loin de vous, ô morts que je pleure,
Des flots noirs j’écoute le glas2,
Je voudrais fuir, mais je demeure,
         Hélas !

Pourtant le sort, caché dans l’ombre,
Se trompe si, comptant mes pas,
Il croit que le vieux marcheur sombre
         Est las3.

                              18 juillet 1870

1 Victor Hugo fait ici allusion à sa fille Léopoldine, morte prématurément.
2 Glas : tintement des cloches d’église qui annonce une mort ou un enterrement.
3 Las : fatigué ; découragé.

 

Texte D  : Gaël Faye et Francis Muhire (paroles), Pili Pili sur un croissant au beurre, « Petit pays », 2013.

[Gaël Faye est un écrivain franco-rwandais, né au Burundi. Il a quitté son pays à l’âge de treize ans pour fuir la guerre civile. Avant de connaître le succès avec son roman Petit Pays paru en 2016, il a co-écrit une chanson dans laquelle il évoque son pays natal. En voici un extrait.]

                      Petit Pays

           Refrain :        Gahugu gatoyi
                              Gahugu kaniniya
                              Warapfunywe ntiwapfuye
                              Waragowe ntiwagoka
                              Gahugu gatoyi
                              Gahugu kaniniya
1

Une feuille et un stylo apaisent mes délires d’insomniaque
Loin dans mon exil petit pays d’Afrique des Grands Lacs
Remémorer ma vie naguère avant la guerre
Trimant pour me rappeler mes sensations sans rapatriement
Petit pays, je t’envoie cette carte postale
Ma rose mon pétale, mon cristal, ma terre natale
Ça fait longtemps les jardins de bougainvilliers2
Souvenirs renfermés dans la poussière d’un bouquin plié
Sous le soleil les toits de tôles scintillent
Les paysans défrichent la terre en mettant le feu sur des brindilles
Voyez mon existence avait bien commencé
J’aimerais recommencer depuis le début, mais tu sais comment c’est !
Et nous voilà perdus dans les rues de Saint-Denis3
Avant qu’on soit séniles4 on ira vivre à Gisenyi5
On fera trembler le sol, comme les grondements de nos volcans
Alors petit pays, loin de la guerre on s’envole quand ?

Refrain

Petit bout d’Afrique perché en altitude
Je doute de mes amours tu resteras ma certitude
Réputation recouverte d’un linceul
Petit pays, pendant trois mois tout le monde t’a laissé seul
J’avoue, j’ai plaidé coupable de vous haïr
Quand tous les projecteurs étaient tournés vers le Zaïre
Il fallait reconstruire mon pays sur des ossements
Des fosses communes et puis tous nos cauchemars incessants
Petit pays, te faire sourire sera ma rédemption6
Je t’offrirai ma vie à commencer par cette chanson
L’écriture m’a soigné quand je partais en vrille
Seulement laisse-moi pleurer quand arrivera ce maudit mois d’avril7
Tu m’as appris le pardon pour que je fasse peau neuve
Petit pays dans l’ombre le diable continue ses manœuvres
Tu veux vivre malgré les cauchemars qui te hantent
Je suis semence d’exil d’un résidu d’étoile filante

1 Le refrain est écrit en kirundi, l’une des langues du Burundi. On peut le traduire ainsi : « Petit pays/Grand pays/Tu as été froissé mais tu n’es pas mort/Tu as souffert, mais la souffrance ne t’a pas abattu/Petit pays/Grand pays ».
2 Bougainvillier (ou bougainvillée) : pour arbuste aux fleurs de couleur vive.
3 Saint-Denis : ville de la banlieue parisienne.
4 Séniles : affaiblis par la vieillesse.
5 Gisenyi : ville du Burundi.
6 Ma rédemption : une manière de me racheter et de me sauver.
7 Ce maudit mois d’avril : c’est en avril 1994 qu’a éclaté la guerre civile au Rwanda, déclenchant une série de massacres.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Quels sentiments les textes du corpus associent-ils à l’expérience de l’exil ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

 

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